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Prix Violeta Negra 2018

Vous connaissez peut-être déjà le prix Violeta Negra décerné chaque année à l’occasion du festival Toulouse Polars du Sud. Voici les 6 romans qui devront être départagés par le jury cette année, 2 italiens, un mexicain, un argentino-espagnol, un espagnol et un portugais.

  • Mimmo Gangemi / La vérité du petit juge (Seuil Noir)
  • Antonio Manzini / Maudit printemps (Denoël)
  • Martin Solares / N’envoyez pas de fleurs (Bourgois)
  • Carlos Salem / Attends-moi au ciel (Actes Sud)
  • Alexis Ravelo / La stratégie du pékinois (Mirobole)
  • Pedro Garcia Rosado / Mort sur le Tage (Chandeigne)

Piedad sans pitié ni piété.

En 2009 les lecteurs de polars découvraient, avec étonnement et ravissement, un auteur au look de pirate, capable de ressusciter Carlos Gardel, de mettre en scène le roi d’Espagne ou de nous faire partager la vie du petit frère de Jésus. Entre autres joyeusetés. Cette année Carlos Salem revient nous chanter des boléros dans Attends-moi au ciel.

SalemPiedad de la Viuda (tout un programme !) est à quelques jours de la cinquantaine quand elle se rend compte que son mari, récemment décédé, non content de la cocufier pendant des années, a également dilapidé la fortune héritée de ses parents (de ses parents à elle), et s’apprêtait à s’envoler, le jour même de ses cinquante ans, avec une jeune ukrainienne.

Ca fait beaucoup. Et ça peut faire vaciller une vie de piété (piedad) et de confessions. Surtout que notre héroïne a un corps à se damner, ayant très peu servi, des études d’économie brillantes, et une immense revanche à prendre sur la vie. Quand elle découvre dans les papiers de son défunt mari, une sorte de jeu de piste pour retrouver une partie de l’argent, elle se lance à corps perdu (mais pas pour tout le monde) dans une quête dangereuse, parfois torride, et maintenant sans pitié (piedad encore). Et malheur au bas de front qui fera l’erreur de prendre encore Piedad pour une cruche.

On est dans du Carlos Salem 100 %. Il me suffirait presque de dire que ceux qui aiment peuvent y aller les yeux fermés, et ceux qui sont hermétiques peuvent s’abstenir.

Mais je vais faire un petit effort, au cas très improbable où certains d’entre vous n’aient jamais lus de bouquins de l’énergumène. Carlos est donc capable, de façon totalement invraisemblable, mais néanmoins totalement cohérente de faire vivre Gardel et de lui donner envie d’assassiner Julio Iglesias (Aller simple), d’envoyer un tueur à gage en vacances avec ses enfants dans un camp de nudistes où il doit honorer un contrat (Tuer sans se mouiller), de faire se croiser un magouilleur argentin, Paco Ignacio Taibo II et le roi d’Espagne (Je reste le roi d’Espagne) ou de suivre la carrière du plus jeune fils de Dieu dans les émissions de téléréalité (Le plus jeune fils de Dieu).

Personne ne devrait donc s’étonner qu’il puisse transformer un veuve de cinquante ans, de grenouille de bénitier engoncée dans des tenues de bonne sœur en une bombe qui dézingue à tour de bars tous ceux qui lui manquent de respect et carbure au Southern Comfort et au Cohibas, tout en chantant des boléros.

Personne ne devrait non plus s’étonner que l’on suive ses aventures avec passion (c’est la moindre de choses), le sourire aux lèvres, ni qu’à l’arrivée on s’aperçoive que, derrière la blague, il y a le tableau pas si exagéré que ça de la condition des femmes, en Espagne (et pas uniquement en Espagne).

Alors certes, les solutions du couple Carlos/Piedad sont un poil expéditives, mais cela s’appelle du défoulement, et ça fait vraiment du bien. Désolé pour ceux qui ont déjà trop de livres à lire, mais il faut impérativement ajouter celui-ci.

Carlos Salem / Attends-moi au ciel (Muerto el perro, 2014), Actes Sud/actes noirs (2017), traduit de l’espagnol par Judith Vernant.

Prix Violeta Negra

Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé du prix Violeta Negra, décerné lors du festival Toulouse Polars du Sud et qui récompense un polar écrit dans une langue du sud. Pour être plus clair, pas en français, pas en anglais, pas en scandinave … En général en espagnol ou italien, avec parfois des incursions de grec, ou d’égyptien, ou de …

Tout ça pour dire que la sélection que va lire le jury est tombée.

Avec un espagnol : Toutes les vagues de l’océan de Victor del Arbol.

Un argentin presque espagnol : Le dernier fils de Dieu de Carlos Salem

Un argentin : Puerto Apache de Juan Martini

Un chilien : Tant de chiens de Boris Quercia

Et deux italiens :

Piste noire d’Antonio Manzini

Et La revanche du petit juge de Mimmo Gangemi.

Résultat en octobre prochain. Sachez qu’en 2015 c’est La ballade des misérables d’Aníbal Malvar qui avait gagné le prix.

VictorDelArbol  Salem-Dieu  Martini

Quercia  manzini   Gangemi

Carlos Salem : Cuentos

C’est la fête pour les amateurs de Carlos Salem. Après son excellent évangile, voici une autre facette de son talent avec Japonais grillés, un recueil de nouvelles paru chez In8.

Cinq nouvelles dans ce recueil, cinq perles, pas une fausse note.

Salem-JaponaisJaponais grillés est drôle et nous permet de retrouver le tueur à gage très pro et très minutieux de Nager sans se mouiller. Ou au moins un personnage qui lui ressemble étrangement. Humour noir au menu, avec le gouffre entre les atrocités racontées et le ton très neutre et pro du narrateur. Au point qu’on doit réfléchir pour se rendre compte qu’il raconte des atrocités. Et une très jolie chute.

Dans Petits paquets, c’est Poe, le pote de Dieu Junior (ou, là encore, quelqu’un qui lui ressemble étrangement) qui raconte. Une nouvelle très émouvante sur le talent massacré, l’amitié, l’exploitation des plus faibles, sur la lente chute de ceux qui ne trouvent pas leur place dans une société de « gagnants » autoproclamés. Et là encore, très belle chute qui prend aux tripes.

On retrouve Poe, dans un bar (quelle surprise !) dans Comme voyagent les nuages. La nouvelle qui, parmi les cinq, flirte le plus avec l’absurde et le fantastique, ou le rêve. Mais un rêve bien sombre, perdu dans les sous-sols du métro. Une nouvelle dans laquelle j’ai senti un hommage au grand Cortazar, mais je peux me tromper, faudra que j’en discute avec Carlos. Toujours est-il qu’elle m’a fait penser au maître argentin, sans souffrir de la comparaison, ce qui est en soi une sacrée performance !

Des marguerites dans les flaques se déroule de nouveau dans un bar. Dialogue entre le barman et un vieux flic de plus en plus imbibé. Un vieux flic qui ne veut pas lâcher une affaire, bien que tout le monde se fiche du meurtre d’une prostituée. Un vieux flic qui noie son échec dans l’alcool … Jusqu’à l’excellente chute, encore.

Et revoilà Poe dans Mais c’est toi qu’elle aimait le plus, excellente variation sur le thème de la femme fatale mais fragile. Fort bien écrite, très bien construite, avec encore une chute parfaite.

Bref, cinq pépites, des personnages émouvants, des bars la nuit, de l’humour noir, un hommage aux grands classiques du polar et de la littérature argentine. Que vous faut-il de plus ?

Carlos Salem / Japonais grillés??, ??), In8/Polaroïd (2015), traduit de l’espagnol (Argentine ?) par Judith Vernant.

Dieu Jr est grand, Carlos Salem est son prophète.

Cela commençait à faire un moment qu’on l’attendait, Carlos Salem est de retour avec Le plus jeune fils de Dieu.

Salem-DieuLe narrateur, surnommé Poe, est poète et vit à Madrid. Il est persuadé d’être un roi Midas à l’envers qui change tout ce qu’il touche en merde. Déprimé mais plus dans la dèche depuis que, pour rire, il a écrit sous pseudo un roman érotico-cucul, genre qu’il méprise copieusement. Croyant faire une farce, il se retrouve best-seller et se présente comme le secrétaire particulier de la supposée auteur … Enfin tout cela l’assure de ne jamais manquer de bières.

Tout se complique quand deux journalistes de ce que la presse compte de plus vulgaire sont assassinés de façon très imaginative, et qu’on trouve près de leur cadavre un petit mot disant : « Maintenant vous allez me croire. Mais il est trop tard ». Or ces deux vautours avaient, trois ans auparavant, participé à une émission télé qui s’était terminée par l’assassinat médiatique d’un allumé se prétendant le petit frère de Jésus, le plus jeune fils de Dieu. Et Dieu Jr était un pote de Poe. Voici donc Poe lancé dans la quête de la vérité pour disculper son ami que tout accuse. Il part à la recherche des anciens disciples, de Mariah, la redoutable mère de Dieu Jr, et de Madeleine, un trans qui fut son grand amour. Tout cela avec l’aide d’un privé qui ne manque pas de ressources, un certain Arregui. Bien entendu, tout va partir en sucette …

Yeepee ! Le grand Salem est de retour. Sa version de la vie de Jésus, que lui-même appelle « Un évangile de bière-fiction » devrait être un simple exercice de style potache, un machin un peu rigolo où il s’amuse à transporter de façon plus ou moins irrévérencieuse et iconoclaste l’évangile dans notre monde surmédiatisé. Il devrait. Mais comme Almodovar qui arrive à faire un grand film là où d’autres feraient d’abominables mélos dégoulinants de vulgarité, Carlos Salem transforme la pantalonnade en véritable roman qui vous fait réfléchir, vous fait rire (ou sourire) et pourrait presque vous tirer les larmes.

Alors oui, il y a un côté sale gosse à transformer Marie et virago hippie, divorcée et remariée avec un certain George S. Atan, à faire de Dieu Jr un homme frustré parce que sa divinité, malheureusement, est concentrée dans … une bite lumineuse qui convertit immédiatement toute femme qui la voit et l’envoie directement dans les ordres (ce qui est fâcheux pour la vie sexuelle de Jr) etc … Mais sale gosse talentueux car tout ça est bien trouvé et c’est rigolo !

En plus de la rigolade, il y a la description au vitriol de la presse et de la télé poubelle, de la religion, de la vacuité d’une partie de la société. Une critique sans pitié qui ne veut pas dire que le roman est uniquement un roman à charge. Il y a aussi de très belles pages sur la folie, sur l’écriture et sur ce que devrait être l’exigence de l’écrivain vis-à-vis de son art, sur la culpabilité. Et comme toujours chez Carlos Salem, de belles descriptions de bars et d’ambiances de quartiers, et bien entendu l’amour sous toute ses formes, de la plus fleur bleue à la plus sensuelle.

Une vraie réussite, une de plus, du funambule argentino-madrilène.

Carlos Salem / Le plus jeune fils de Dieu (En el cielo no hay cerveza, 2012), Actes Sud/Actes Noirs (2015), traduit de l’espagnol (Argentine ?) par Amandine Py.

Carlos Salem, Un jambon calibre 45

Depuis l’arrivée fracassante de Aller simple, c’est avec impatience qu’on attend, tous les ans, le nouveau Carlos Salem. Le dernier Un jambon calibre 45 c’est fait un peu attendre, mais il est là, tout chaud.

SalemNicolas Sotanovsky est, suivant les avis, un latino craquant, un raté complet, un argentin mystérieux, un glandeur professionnel. Il faut dire qu’il est un peu tout ça à la fois et traine son blues dans une ville de Madrid écrasée par la chaleur d’août. Ce jour-là il se fait jeter par sa copine du moment et décide de profiter de la proposition d’un compagnon de beuverie : aller squatter chez une dénommée Noelia, très sympa et très cool, qui est en vacances et a laissé son appartement à la disposition de qui veut. Superbe occasion et possibilité pour lui, journaliste raté, de commencer enfin ce grand roman qu’il croit pouvoir écrire.

Manque de chance, il n’est pas installé depuis 24 heures qu’un malabar débarque, lui allonge une droite et lui dit qu’il a une semaine pour ramener Noelia et le fric. Noelia, il ne l’a jamais vue, et quel fric ? Il va être « aidé » par une brune gironde et peu farouche et un chat de gouttière philosophe, rencontrer des tueurs sans scrupule, un Marlowe par correspondance, un chauffeur de bus perdu et une vache secourable … entre autres.

Carlos Salem nous a déjà habitués à ses intrigues pour le moins flottantes, à ses personnages extravagants mais pourtant tellement crédibles, à ses déambulations à travers l’Espagne ou le Maroc. Il nous a déjà habitués à ses polars qui n’en sont pas, à ses fils narratifs en apparence décousus qui pourtant finissent par se tisser.

Il reprend tout cela ici, avec un nouveau personnage, toujours aussi paumé, toujours désespérément amoureux, sans trop savoir de qui. Malheureusement cette fois ça marche un tout petit peu moins bien à mon goût. Je ne saurais dire pourquoi, j’ai eu à la lecture de grands moments d’enthousiasme, et d’autre où mon intérêt faiblissait. Comme si l’histoire était un moins tenue (mais c’est très compliqué de tenir un lecteur en lui donnant l’impression qu’on fait « n’importe quoi »).

Je ne me suis pas ennuyé, mais j’ai moins aimé. Même si certaines scènes resteront gravées dans ma mémoire. Comme celle où Nico tente de poursuivre une conversation téléphonique intelligente alors que la brune Nina lui fait subir les derniers outrages, la relation géniale avec un chat de gouttière, ou encore un voyage en bus surréaliste. Sans oublier le tueur sentimental, ou le privé miteux.

C’est en lisant ce roman d’ailleurs qu’on prend conscience de la difficulté de maintenir une cohérence et une tension dans des histoires en apparence complètement déjantées avec des personnages qui ne devraient pas être crédibles, et qui le sont. Un vrai numéro de funambule. Et c’est compliqué de marcher sur un fil à longueur de roman, alors cette fois, peut-être l’artiste a-t-il un peu perdu l’équilibre. Il n’est pas tombé, mais il a vacillé.

A lire pour ceux qui, comme moi, aiment cet auteur et pour les très bons, et même excellents moments. A déconseiller toutefois à ceux qui découvriraient l’auteur, parce que l’ensemble est moins réussi que pour ses trois premiers romans.

Carlos Salem / Un jambon calibre 45 (Un jamón calibre 45, 2011), Actes Noirs (2013), traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Bleton.

Vive le roi !

Qui pourrait écrire un polar dont un des personnages principaux est … le roi d’Espagne ? Encore mieux, qui serait capable d’en faire un personnage émouvant, drôle, attachant sans tomber dans le pastiche, le foutoir à la Casino Royale ou le machin agiographique illisible ? Personne ? Si ! Carlos Salem, l’homme capable de ressusciter Carlos Gardel revient, et revient fort avec Je reste roi d’Espagne.

José Maria Arregui est détective privé à Madrid. Avant il était flic, et même bon flic, mais depuis que sa fiancée est morte, assassinée sans qu’il ne puisse rien y faire, il a quitté la police et a monté une agence avec un ami. Il s’apprête, une fois de plus, à ruminer sa déprime pendant les fêtes de Noël quand il est contacté le ministre de l’intérieur : le roi a disparu depuis plusieurs jours, sans donner de nouvelles, et seul Arregui qui lui a sauvé la vie cinq ans plus tôt peut le retrouver. Commence alors une errance poétique entre Portugal et Castille. Poétique mais aussi animée car si Arregui veut retrouver le roi pour le ramener chez lui, certains semblent vouloir lui faire la peau.

Quel beau personnage que ce roi. Plus cool qu’un personnage d’Elmore Leonard, pas maniéré pour un sou ! D’ailleurs, voilà comment se passe la rencontre :

« – Bonsoir, Arregui,

Et je réponds :

– Bonsoir, roi. »

Et nous voilà dans un Carlos Salem pur jus, dans la lignée délirante, poétique, humaine, nostalgique et drôle de Aller Simple.

Cette fois, durant toute la première partie, Arregui et le roi se promènent dans une Espagne rurale où le temps semble s’être arrêté, où on paie toujours en pesetas, où on homme parti trente ans auparavant ne surprend personne en revenant d’un coup. On y croise des personnages qui pourraient s’être échappés du désert marocain du précédent roman : un compositeur qui cherche au volant d’une Rolls une symphonie égarée ; un prophète capable de voir le passé ; une brebis monarchiste …

On y voyage surtout en compagnie d’un roi d’Espagne terriblement simple, humain et attachant. Terriblement patient aussi, car Arregui n’est pas toujours facile à vivre. C’est beau, nostalgique, poétique, parfois effrayant et très souvent drôle. C’est émouvant comme un tango, ça serre la gorge comme un fado, c’est plein de saudade …

Puis on se retrouve à Madrid en compagnie … Soldati et Rincon, les deux personnages d’Aller simple. Et tout s’accélère, en musique et en castagne, dans un feu d’artifice mexicano-argentin, où les rancheras tiennent la dragée haute aux tangos. Comme Arregui semble en difficulté, un certain Paco Taibo II vient prêter main forte, les méchants morflent, le héros sauve l’Espagne et l’amour triomphe ! Viva !!

Ajoutons que, mine de rien, cela dit beaucoup de choses plus profondes qu’il n’y parait sur la responsabilité, la peur de vieillir, l’amour, l’amitié, le doute, la trahison, le pouvoir … Après ça, si vous ne vous précipitez pas pour l’acheter et le lire, je ne sais plus quoi faire …     

Carlos Salem / Je reste roi d’Espagne (Pero sigo seindo el rey, 2009), Actes Sud (2011), traduit de l’espagnol par Danielle Schramm.