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Danse avec les lutins

Comme Catherine Dufour était là à TPS, et que j’ai adoré Le bal des absents (je crois que je l’ai déjà dit non ?), je suis allé la voir pour me faire conseiller un autre de ses romans. Et voilà Danse avec les lutins.

Lutins, fées, dryades, sirènes, ondines … A part les elfes qui sont inqualifiables, tout ce monde vit, plus ou moins, en bonne intelligence. Jusqu’à ce qu’arrive un croisement entre des ogres et des nains, les ograins.

Quelques siècles plus tard, les ograins règnent sur le monde, et Havecoque VI, banquier, comme ses prédécesseurs règnent, en douce, sur les ograins. Quand les ventes d’armes baissent et que les bénéfices plongent, il décide qu’il est temps de créer un ennemi intérieur contre qui il faudra … s’armer. Et quoi de mieux que tous ces jeunes fééries qui sont en colère, parce que relégués aux travaux les plus durs ?

« Espèce invasive. Prédation inconsidérée. Peur du manque. Aime le bois. Hygiène discutable …

La différence que je vois entre les ograins et les autres fééries (…) Les ograins pensent que la nature leur appartient, tandis que tout le monde sait que c’st nous qui appartenons à la nature. »

Je ne dirais pas que Catherine Dufour a beaucoup masqué de qui et de quoi elle parle dans ce roman de fantasy … On peut le voir comme un conte politique, et il est parfois bon d’enfoncer certains clous.

Le passage par ce conte, son humour grinçant, ses jeux de mots et jeux sur la langue, et le petit pas de côté qu’il offre rend la description et le démontage de certains mécanismes pervers encore plus efficace. Le ridicule, l’injustice, la connerie suicidaire deviennent d’une évidence aveuglante.

Ce qui ne peut pas faire de mal. Surtout en ce moment. Donc lisez Catherine Dufour, ça vaut amplement tous les éditoriaux et analyses du moment. Et en plus c’est aussi drôle que rageant.

Catherine Dufour / Danse avec les lutins, l’Atalante/La dentelle du cygne (2019).

Le bal des absents

Je connais mal l’œuvre de Catherine Dufour, mais j’avais beaucoup aimé Le goût de l’immortalité. La voir éditée dans une collection polar ne pouvait qu’exciter ma curiosité. Et je n’ai pas été déçu par Le bal des absents.

Claude est arrivée au bout du bout. 40 ans, pas de boulot, pas de vie de couple, expulsée de son appartement. Alors quand un avocat américain la contacte pour qu’elle aille enquêter sur la disparition d’une famille, quelque part dans une campagne paumée, elle accepte. Elle sera logée dans la demeure où on a vu en dernier la famille en question, et touche 1000 euros pour commencer.

Une aubaine, et Claude ne peut pas se permettre d’être trop regardante. Et elle arrive au « Logement de tante Colline ». Il ne faut quand même pas oublier que dans ce manoir, une famille de 7 personnes a disparu.

Autant avertir le lecteur tout de suite, même si ce roman parait dans la collection cadre noir du seuil il y a de vrais morceaux de fantastique dedans. Donc si vous êtes résolument allergiques à tout ce qui n’est pas 100 % rationnel, ce n’est pas pour vous.

Pour les autres, vous allez commencer par vous régaler avec l’écriture de Catherine Dufour. Humour noir, au vitriol parfois. Dans un autre genre, le style vachard d’Hannelore Cayre. Un petit exemple, dès le début du roman :

« Les liens affectifs dont elle disposait étaient du genre à tolérer la distance : quelques anciennes collègues avec lesquelles elle échangeait des chats sur Facebook, et une nichée de cousins-cousines éparpillée autour de Vitry-le-François. Elle n’avait pas d’autre relations, et surtout pas sexuelles. De plus, suite à un épisode pénible, elle s’était fait ligaturer les trompes. Pour finir, elle était allergique aux poils de chat. Tout cela, bien qu’assez mélancolique, la laissait libre de toute attache. »

J’adore, je me suis régalé tout au long du roman et j’avais envie de noter au moins une phrase par page. Mais je suis fainéant …

Ensuite l’histoire, particulièrement réjouissante. Bel hommage à la littérature et au cinéma fantastique, dans lesquels Claude va aller chercher les solutions pour se débarrasser de l’horreur qui la guette dans le manoir. Hommage parfois moqueur, souvent sincère. Les scènes d’horreur sont particulièrement réussies, mélange de tension flippante et d’un léger second degré absolument délicieux. Le récit est d’une totale cohérence d’un bout à l’autre. Et certains affreux meurent de façon résolument satisfaisante.

Mais ce qui fait de ce roman bien plus qu’une bonne histoire avec un personnage attachant, c’est que Catherine Dufour en profite pour régler son compte avec notre société et la façon particulièrement dégueulasse qu’elle a de se débarrasser de ceux qui ne lui rapportent pas assez. Là encore, c’est taillé au scalpel, c’est sanglant, méchant et tellement juste. Et la description des horreurs vécues, non à cause d’une improbable créature, mais à cause de la façon dont on réduit à une pauvreté épuisante et dégradante des femmes comme Claude est bien plus dure, effrayante et émouvante que toutes les attaques du fameux clown du King. Magistral.

Quant à la fin, elle est tout simplement géniale, et je suis prêt à offrir à celui qui la devinerait avant le dernier chapitre son poids en cacahouètes. La conclusion parfaite d’un roman rageur et enthousiasmant.

Catherine Dufour / Au bal des absents, Seuil/cadre Noir (2020).

Un futur bien sombre

C’est un collègue qui, à la lecture de ce blog, m’a conseillé de lire Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour. Il faut toujours écouter ses collègues !

dufourMandchourie, ville de Ha Rebin, vers 2300 et quelques. La pollution a ravagé la Terre, une petite minorité de privilégiés vivent dans des tours immenses, de plusieurs kilomètres de haut, le reste de l’humanité, ceux qui ont survécu aux différentes épidémies, survivent dans les sous-sols.

Une vieille, très vieille femme, raconte. Raconte comment elle a grandi, et comment elle est devenue si vieille. Ce qui nous ramène en 2213, quand, loin de là, une épidémie de paludisme, maladie pourtant disparue depuis longtemps, avait frappé la Polynésie. Et comment Cmatic, l’enquêteur européen finit par arriver à Ha Rebin, et à aller vers le sous-sol …

Quel bouquin ! Moi qui aime le noir et n’aime pas l’eau tiède, j’ai été servi. Une véritable claque.

Avec une première partie inquiétante, où l’auteur laisse entendre que des horreurs se trament ici ou là, mais que l’on ne voit jamais directement. Avec des allusions à un passé pas folichon qui a mené à la catastrophe décrite. Une écriture qui laisse entrevoir sans montrer et qui fait monter l’angoisse.

Puis une deuxième partie où elle nous plonge en enfer, pour petit à petit assembler les pièces du puzzle. Pour un tableau final sans concession, sans pitié pour le lecteur. Sans illusion sur la nature humaine.

cocci-04« Pardonnez-moi, mais je ne crois pas à cette sagesse des anciens pour laquelle vous avez tant de respect. Car les vieillards sont ceux qui ont beaucoup vécu et donc beaucoup souffert. (…) La souffrance n’élève pas, elle abaisse. Elle ne rend pas intelligent, elle abrutit ; elle ne rend pas plus fort, elle fêle ; elle n’éclaircit pas la vue, elle crève les yeux ; elle ne mûrit pas l’esprit, elle le blettit. »

Mais en même temps un tableau qui ne manque pas d’une beauté vénéneuse, avec du suspense, une langue très inventive et des descriptions d’une grande puissance poétique.

Vraiment un belle claque, merci collègue !

Catherine Dufour / Le goût de l’immortalité, livre de poche (2007).