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Celeste Ng toujours passionnante et émouvante

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Celeste Ng, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit. Elle confirme avec La saison des feux.

NgShaker-Heights, banlieue chic et rangée de Cleveland. Super chic et super rangée. A Shaker-Heights tout est calculé, la courbure des routes pour que les voitures ne roulent pas trop vite, les chemins jusqu’aux écoles, la hauteur que ne doit pas dépasser l’herbe, les couleurs des maisons … Shaker-Heights est le lieu parfait, où vit la parfaite famille Richardson.

Elena la mère s’occupe du foyer, vote démocrate, aide les plus démunis. Le père, associé dans un grand cabinet d’avocats, est peu présent mais il est très bienveillant. Trip, Lexie et Moody sont de grands ados parfaits. Beaux, intelligents, bons résultats scolaires, parfois un peu superficiels et individualistes, mais ça passera. Seule Iz la plus jeune fait tâche, perpétuellement en colère.

Quand Elena loue le petit appartement qu’ils possèdent dans la partie « populaire » de Shaker-Heights à Mia Warren, artiste, mère célibataire et à sa fille Pearl, elle sait qu’elle est en accord avec ses valeurs, et qu’elle aide une famille méritante. Elle ne sait pas que d’ici peu son monde bien ordonné va voler en éclats.

On retrouve ici les qualités du premier roman de Celeste Ng. En commençant par la subtilité, la finesse et la richesse de la description des mécanismes des relations familiales. Sans jamais tomber dans la leçon de psychologie, sans insister et surtout sans jamais lasser, elle nous fait entrer au cœur de deux ou trois familles au bord d’un bouleversement.

Il y a du Thomas H. Cook dans sa façon d’annoncer d’emblée la fin dramatique, puis de remonter le temps pour semer les indices qui vont expliquer, peu à peu, comment « l’explosion » finale arrive. Une explosion qui semble d’autant plus inévitable qu’on connaît déjà l’issue de cette nouvelle Chronique d’un drame annoncé. Et il est important ici de souligner que loin d’être écrasée par la référence au maître du sud, Celeste Ng sait se montrer aussi passionnante que lui.

Ce qui frappe dans le roman, au-delà de la thématique la plus directement visible sur le rapport à l’enfant (celui qu’on a mais dont on n’arrive pas à s’occuper, celui qu’on n’arrive pas à avoir etc …) c’est comment les meilleures intentions du monde arrivent à construire un enfer (chose que l’on voit aussi dans les derniers Thomas H. Cook).

Shaker-Heights est l’image même de l’enfer pavé de bonnes intentions. Un enfer certes relatif, on n’est pas en zone de guerre, et il suffit de partir pour y échapper. Mais un enfer quand même, qui amène à tout vérifier, tout contrôler, pire, tout auto-contrôler. Un enfer souriant, très anglo-saxon, où on vous enferme dans un corset de plus en plus serré, peu à peu, et toujours avec le sourire. Ou comment transformer une personne bienveillante, ouverte mais un peu timorée, en un monstre, digne de l’infirmière de Vol au-dessus d’un nid de Coucou.

Autre thématique brillamment traitée, vieille comme le monde celle-là aussi, le père la Fontaine en parlait déjà il y a fort longtemps, comment le besoin de sécurité et de confort peut amener à sacrifier la liberté, les rêves, et au final, les valeurs auxquelles on se croit le plus attaché. Et comment la frustration créée peut se transformer en violence. Là non plus, rien de nouveau, mais une nouvelle variante intelligente et sensible, parfois glaçante, toujours humaine.

Décidément, une auteur à suivre.

Celeste Ng / La saison des feux (Little fires everywhere, 2017), Sonatine (2018), traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

Un enfer familial pavé d’excellentes intentions

Vous avez sans doute remarqué que je ne suis pas un fan de thrillers à base de serial killers (genre tout à fait honorable par ailleurs, c’est juste pas mon truc). Donc je lis assez peu les productions Sonatine, où il y a quand même beaucoup de thrillers à base de SK. Mais cette maison n’édite pas que ça, et j’ai été intrigué par Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de Celeste Ng. J’ai bien fait.

NGCe matin, Lydia Lee 16 ans ne se lève pas. Elle a quitté la maison, elle est morte, noyée dans le lac tout proche. Pour James son père, professeur à l’université locale, Marylin sa mère, femme au foyer frustrée qui se rêvait médecin, Nath son grand frère qui va partir pour Harvard et Hannah, la petite sœur que tout le monde ignore, c’est la plongée dans l’horreur.

Chacun va devoir affronter ses secrets, ses espoirs déçus, ses frustrations, ses haines et sa culpabilité.

Sacré bouquin. Surtout, ne croyez pas la quatrième qui clame que le roman « distille un suspense d’une rare efficacité ». Il n’y a pas de suspense, Lydia est morte, et la question de qui ou de pourquoi se pose peu. Tout le roman est la subtile construction du mécanisme implacable qui a conduit à cette fin.

Et s’il s’attache à suivre la famille Lee, à travers son histoire, c’est toute celle d’une Amérique des petites villes dans les années 60-70 qui est décrite. Une histoire terrible, une histoire d’enfermement, au travers des destins des cinq personnages qui composent la famille.

La prison du père, d’origine chinoise, c’est sa race et son origine sociale. Dans cette petite ville il est Le chinois. Pire, le chinois qui a épousé une belle blonde et qui est professeur ! L’environnement le définit ainsi, et il accepte en grande partie cela, souffrant en permanence de n’avoir aucun amis, comme il n’a eu aucun ami durant une enfance « honteuse », persuadé en permanence qu’il ne mérite pas totalement sa place et sa famille, et rageant bien entendu de cette honte.

La prison de la mère, sa condition de femme. Une prison imposée, par sa mère, par tout son entourage, par toute la société. Elle qui rêvait d’être médecin, qui aurait pu l’être et qui a fini par abandonner ses études quand elle s’est mariée. Elle qui reproduit cela quand, malade, elle ne peut croire que la belle jeune femme en blanc est bien médecin, et non pas infirmière.

La prison de Lydia et Nath, ce sont leurs parents, qui projettent sur eux leurs frustrations, qui leur imposent leurs désirs refoulés, qui la voudraient scientifique, qui les voudraient populaires. C’est le poids des ambitions de Marylin pour Lydia, tenue de vouloir la même chose qu’elle, c’est, au contraire, le peu d’attention portée à Nath. Mais ce sont aussi les autres élèves pour lesquels ils sont, et ils restent, des chinois, des métis, et rien d’autre.

Et la prison d’Hannah, c’est le grenier où elle dort, l’absence totale d’attention et d’amour de parents entièrement focalisés sur les deux aînés.

Tout cela lecteur le sent dans sa chair, c’est étouffant, bouleversant. On comprend les raisons, les moteurs des uns et des autres. On voit comment chaque mouvement ne fait que resserrer le piège, enfoncer les personnages dans leurs sables mouvants, comment chaque bonne intention pave un peu plus l’enfer familial.

Un roman fin et subtil qui trace le portrait implacable d’une famille à la fois bourreau (sans mauvaise intention) et victime de toute une société, qui elle en a, des mauvaises intentions !

Celeste Ng / Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Everything I never told you, 2014), Sonatine (2016), traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.