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En quête de Jake

Encore un peu de SF/Fantastique en cette fin d’année. Entre l’auteur anglais China Mieville et moi, c’est un coup ça marche, un coup non (littérairement parlant of course). J’avais adoré The City and the city et Merfer, pas réussi à finir Kraken. Une valse hésitation qui s’est poursuivie avec son recueil de nouvelles En quête de Jake et autres nouvelles.

13 nouvelles et une novella rasssemblées ici, avec une véritable cohérence tant l’auteur, à chaque fois, introduit l’étrange, parfois horrible, parfois simplement autre, dans notre quotidien, ou plus précisément dans le quotidien des londoniens.

Une distorsion qu’il explique rarement, et jamais complètement, et la description de tranches de temps de ses personnages, souvent sans réelle conclusion. C’est ce qui rend difficile parfois d’accrocher au texte. Soit vous adhérer à l’idée de départ, qui est toujours très originale, souvent poétique, soit vous restez en dehors et vous n’avez plus grand chose à quoi vous raccrocher.

C’est ainsi que la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, En quête de Jake, m’a laissé perplexe. Une ambiance d’apocalypse dans Londres, sans que l’on sache pourquoi, et sans que j’ai pu comprendre où l’auteur voulait m’amener. Ratée pour moi.

Même chose avec La piscine à balles où je n’ai pas compris le sujet de l’histoire, ou Le familier, ou la seule nouvelle illustrée Sur le chemin du front tant j’ai trouvé la mise en page et les dessins difficiles à lire, d’un simple point de vue de la typographie.

Mais il y a aussi des pépites qui m’ont emballé.

Fondations, qui voit un homme entendre ce que racontent les murs, et prévoir les catastrophes, pour le meilleur ou le pire. Une belle variation fantastique sur un événement réel bien sombre que je vous laisse découvrir.

De certains événements survenus à Londres qui exploite l’idée géniale de rues sauvages qui apparaissent et disparaissent au fil des siècles dans les grandes villes du monde.

Les détails, étrange plongée dans la folie d’une vieille femme qui se croit persécutée par les détails visibles dans tout motif autour d’elle (les nuages, les branches des arbres, les lézardes dans le mur …), à moins qu’elle n’ait raison.

Intermédiaire, variation autour de la responsabilité de chacun dans les événements du monde, au travers du fantastique bien entendu.

Mort à la faim quitte le fantastique pour la SF, avec la figure classique de hacker, confronté cette fois à une ONG qui exploite les bons sentiments et s’enrichit sur la faim dans le monde.

De saison pousse avec un humour très british la logique de la privatisation de tout, absolument tout, y compris … Noël. Où comment, par un retournement de situation très drôle, vouloir chanter Jingle Bell peut devenir un acte révolutionnaire.

Jacques est une belle nouvelle sur la résistance au pouvoir, dans un monde où les condamnés se voient « recréés » pour leur ajouter des appendices non humains qui les désignent immédiatement comme anciens délinquants.

Pour finir la novella, Tain, part d’une idée géniale : de l’autre côté des miroirs vivent des créatures qui sont obligés de se figer à notre image quand nous nous regardons dans une glace. Après des siècles d’esclavages, elles ont trouvé le moyen de passer de notre côté et de nous faire la guerre pour s’affranchir de cette tyrannie. Une idée assez géniale, bien racontée, malheureusement, de mon point de vue, la conclusion de l’histoire est un peu bancale. Peut-être lui a t’il manqué quelques chapitres pour en faire un vrai roman plus consistant.

China Mieville / En quête de Jake et autres nouvelles, (Looking for Jake and others stories, 2005), Outrefleuve (2020) traduit de l’anglais par Nathalie Mège.

Miéville rend hommage à Melville

Je sais, le titre est un peu facile, mais pourquoi résister à la facilité ? Un peu, parfois, on peut non ? Et il faut dire qu’avec ce Merfer, China Miéville nous la tend sur un plateau.

mievilleLa Merfer, comme son nom l’indique, la mer de fer … Quelques îles de Terre habitées, et entre une terre meuble, peuplée de créatures toutes plus dangereuses les unes que les autres, sillonnée d’un entrelacs de rails, de voies, d’aiguillages sur lesquels des trains de toutes sortes circulent en permanence : marchands, militaires, explorateurs, nomades … et les taupiers, trains spécialisés dans la chasse à l’animal le plus formidable de ce monde, Talpa Ferox Rex, Léviathan sous-terrain.

Sham est aide-médecin à bord du Mèdes, de la capitaine Picbaie qui traque une bête qui lui a arraché le bras : la plus grande de toutes, la taupe albinos légendaire Jackie La Nargue. Une vie de dangers, de merveilles et de surprises, comme la découverte de cette motrice fantôme qui pourrait bien les mener au bout de la Merfer, au bout des rails, là où commence le Paradis … Ou l’Enfer.

Je ne connais pas bien l’œuvre de China Mieville, mais après The City and the City, que j’ai adoré, et Kraken, que je n’ai pas réussi à lire, il me semble qu’on peut au moins affirmer qu’il nous amène dans des lieux où on ne s’est jamais aventuré.

Impressionnant de voir comment à partir d’un certain nombre de classiques de la littérature (il cite les auteurs en fin d’ouvrage), dont Melville évidemment, mais aussi Defoe ou Stevenson que j’ai reconnus, et tous les autres à côté desquels je suis passé, il crée un monde complètement original (et totalement barré !). Impressionnantes ses évocations de la chasse à la taupe, d’une grande puissance visuelle, à la fois très semblables et complètement nouvelles par rapport aux images qu’on peut avoir de Moby Dick. Je ne suis pas prêt d’oublier le tremblement de terre quand Jackie la Nargue surgit dans un tourbillon de terre et de poussière.

Une qui a dû transpirer, et en même temps s’amuser comme une folle, c’est Nathalie Mège à la traduction d’un roman qui invente en permanence une langue et un vocabulaire en même temps qu’il invente un monde, des paysages, des métiers, des sociétés, une faune, des légendes, des Dieux …

On pourra sans doute ne pas rentrer dans cet univers, et tout le monde n’acceptera pas sa structure de conte halluciné ; question de goût et d’affinité. A ceux qui y seront sensibles, je promets un grand moment de folie et d’émerveillement et des surprises permanentes.

Et je me prends à imaginer ce qu’un Tim Burton ou un Terry Gilliam pourraient faire avec un tel point de départ.

China Miéville / Merfer (Railsea, 2012), Fleuve/Outrefleuve (2016), traduit de l’anglais par Nathalie Mège.

The city and the city

En général j’essaie d’éviter d’aller voir Kti Martin à Bédéciné. Pourquoi ? Parce qu’elle est de trop bon conseil et que je repars avec des piles de bouquins dans mon sac à dos alors que j’en ai déjà d’autres piles qui attendent à la maison … Mais bon, régulièrement je craque. Et c’est comme ça que j’ai découvert The city & The city de China Mieville, incroyable polar-SF.

MievilleQuelque part en Europe, deux villes qui n’en forment qu’une : Beszel et Ul Qoma. Deux villes imbriquées mais totalement séparées, deux villes qui partagent des rues, des parcs, mais dont les habitants ne peuvent même pas se regarder … C’est à Beszel que l’inspecteur Borlù enquête sur la mort d’une jeune femme inconnue découverte dans un terrain vague. Rapidement il s’avère que la morte était archéologue et qu’elle vivait à Ul Qoma. Donc il y aurait eu Rupture, et ce serait donc aux mystérieux et tout puissants agents de la Rupture de régler cette affaire, eux qui interviennent dès qu’un citoyen d’une des villes ne respecte pas la stricte séparation. Mais rien n’est aussi « simple » et Borlù va se trouver pris dans un jeu de pouvoir et d’influence qui le dépasse complètement et va mettre à mal ses certitudes … et celles du lecteur.

J’ai entendu un fois Francis Mizio dire que si un auteur de polar se devait d’être un coureur de demi-fond de l’imagination, les auteurs de SF eux étaient des marathoniens. Difficile de trouver une meilleure illustration de cette boutade.

Ce n’est pas tout d’avoir cette intuition d’une ville coupée en deux mais « tramée ». Encore faut-il avoir la cohérence, la puissance d’imagination et l’intelligence pour mener l’idée dans ses derniers retranchements. Et c’est ce que fait China Mieville ici.

A partir d’une idée qui peut s’inspirer de villes réelles comme Berlin ou Jérusalem, mais aussi de découpages moins physiques, plus sociologiques, comme celui mis en scène par Neil Gaiman dans Neverwhere (au fait il faut absolument lire Neverwhere de Neil Gaiman), l’auteur invente un système absurde, ahurissant, et exploite son idée jusque dans ses ultimes conséquences, géographiques, sociales, politiques, psychologiques … Et tout ça dans un polar à l’intrigue impeccable.

Là où il fait encore plus fort, c’est que cette ville est inscrite dans notre monde, que dans ses deux parties on reconnait des bouts de choses existantes, qu’il a réussi à tramer son imaginaire et notre monde, de façon si inextricable qu’il devient impossible de démêler invention et réalité.

Là où il fait encore plus fort c’est que, à la réflexion, je suis bien en peine de dire ce qu’il y a de SF ou de fantastique dans ce roman … l’ensemble créé est sans conteste imaginaire, mais quasiment aucun de ses composantes ne l’est, ou presque. Et les ressorts finaux de l’intrigue sont très terre à terre malgré un environnement étonnant.

Je ne sais pas si je suis clair … ce que je peux dire c’est que c’est fin, c’est intelligent, c’est superbement construit … Et en plus de se révéler un marathonien, il sait sprinter sur les derniers chapitres pour un final bluffant. ET que les personnages et les descriptions sont superbes, et qu’il y a du suspense et des coups de théâtre …

Bref, lisez-le, et merci Kti …

China Mieville / The city & The city (The city & The city, 2009), Pocket/Thriller (2013), traduit de l’anglais par Nathalie Mège.