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Un bouilleur de cru pas drôle

On a découvert Clayton Lindemuth avec Une contrée blanche et froide, le revoilà, par un climat un peu plus chaud dans En mémoire de Fred.

LindemuthBaer Crichton est maudit. Depuis que, à l’adolescence, son frère en tenté de l’électrocuter il a un don : il voit littéralement ceux qui mentent. Leurs yeux rougissent et lui ressent une décharge électrique. Pas de quoi vous donner foi en l’humanité dans la petite ville de Caroline du Nord où il vit. Alors Baer s’est retiré dans le bois avec son chien Fred, et ses rares contacts avec les hommes sont ceux qu’il a lorsqu’il qu’il fait ses courses, ou quand on vient lui acheter la gnole qu’il distille clandestinement, la meilleure de toute la région.

Jusqu’à ce qu’un abruti enlève Fred, le livre au caïd du coin, Joe Stipe qui organise des combats de chiens, puis vienne le jeter, aux trois-quarts mort, dans son campement. Alors Baer décide que le mal a assez longtemps régné sur la région et qu’il est temps qu’un homme de bien se lève pour remettre les hommes sur le droit chemin. Et accessoirement venger Fred.

J’avais bien aimé Une contrée blanche et froide, mais cette fois, même s’il y a de bonnes choses, le livre me laisse au final une impression pas forcément agréable.

Le bon, c’est la description de la vie du personnage principal dans ses bois, le côté ermite bouilleur de cru. Un grand classique de la littérature noire américaine depuis les géniaux pieds nickelés de Charles Williams. Un grand classique pimenté ici par un petit côté fantastique et par un passé qui pèse sur les épaules de Baer.

La description de la petite ville, de ses vilains secrets et de ses petits caïds est aussi réussie.

C’est sur la fin que ça se gâte sérieusement. Tout d’abord parce qu’indépendamment du côté fantastique elle n’est pas crédible pour un sou, alors que jusque là tout fonctionnait. Mais c’est surtout le côté lutte du bien contre le mal, et justification de n’importe quel acte pour combattre le dit mal qui me gène, et c’est peu de le dire.

Une impression renforcée par la postface on ne peut plus explicite : « Je crois au bien en tant que principe absolu ; je crois qu’un être divin a créé le bien et le mal et que le bien finira par l’emporter. » C’est assez clair, c’est pénible, ça gâche le bouquin.

Clayton Lindemuth / En mémoire de Fred (My brother’s destroyer, 2013), Seuil/Cadre Noir (2017), traduit de l’anglais (USA) par Patrice Carrer.

Un autre shérif dans le Wyoming

La rentrée est décidément américaine. Elle continue avec un autre nouveau venu, du Wyoming, Clayton Lindemuth : Une contrée paisible et froide.

LindemuthBittersmith, un bled paumé au nord du Wyoming. Le shérif, Bittersmith (de la famille du fondateur de la ville) y fait régner sa loi depuis des décennies. Une loi qui ressemble fort à la loi du plus fort, et le plus fort c’était lui. Mais aujourd’hui, à 72 ans, le conseil a voté son remplacement. Alors qu’une tempête de neige s’annonce, il s’apprête à vivre son dernier jour à son poste quand il est appelé chez Burt Haudesert, un fermier membre de la milice d’extrême droite locale. Ce dernier est mort, transpercé par une fourche, sa fille a disparu, ainsi que Gale le jeune homme qu’il employait comme ouvrier agricole.

Pour Bittersmith, c’est certain, Gale est coupable, et il va l’abattre dans la journée, avant de rendre son insigne. Mais d’autres sont sur ses traces : Le futur shérif qui veut prouver sa valeur, et les fils de Burt lancés à la poursuite avec leurs amis de la milice. Même si son sort semble scellé, Gale ne manque pas de ressources, et la réalité est peut-être plus complexe, et plus sordide qu’il n’y paraît.

Les grands espaces du Wyoming, une meute à la poursuite d’un fuyard, la tempête qui s’annonce … On pourrait s’attendre du western moderne en grand écran. Mais non, l’auteur a fait un autre choix. Celui d’enfermer les protagonistes dans une zone assez petite qu’il ne vont pouvoir quitter, mais également de les enfermer dans leur passé qui, petit à petit, au cours du récit nous sera révélé. Comme nous est révélé, parcimonieusement, ce qui s’est réellement passé chez Burt Haudesert.

Si j’ai eu un peu de mal à rentrer dans le roman qui, à mon goût, souffre de quelques lenteurs à son début, il prend ensuite du rythme. L’auteur alterne les points de vue et les temps du récit qui éclaire le passé des différents protagonistes ; il change aussi très bien de rythme, passant d’une scène d’action à un souvenir, d’un moment plein de bruit, de fureur et de sang à un moment de réflexion ou de tendresse.

Jusqu’au bout, le lecteur ne sait pas comment tout cela va se terminer, et voit se dessiner, un tableau de plus en plus terrible d’une petite ville où les plus forts maltraitent sans aucune pitié les plus faibles (comme toujours, les enfants et les femmes), grâce à la complicité passive et la lâcheté du reste de leurs concitoyens.

Au final un beau roman, plus sombre et complexe qu’il n’y paraît au début.

Clayton Lindemuth  / Une contrée paisible et froide (Cold quiet country, 2012), Seuil/Policiers (2015), traduit de l’anglais (USA) par Brice Matthieussent.