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Cinquante-trois présages

De Cloé Medhi j’avais beaucoup aimé Rien ne se perd. C’est avec une vraie curiosité que j’ai attaqué le surprenant Cinquante-trois présages, une belle surprise.

Dans un futur très proche, ou dans un présent dystopique, depuis quelques années est apparue une nouvelle religion : La Multitude. Une religion comptant de nombreux Dieux, morceaux d’une seule entité mais chacun avec sa personnalité. Ces Dieux s’expriment au travers de Désignés qui reçoivent des visions, subissent de grosses fièvres, et ont quelques pouvoirs qu’ils maîtrisent plus ou moins.

Raylee est une Désignée du Dieu Dix-Neuf. Native des Pyrénées orientales, elle est sous payée pour tenir l’antenne de Cherbourg, avec deux collègues. Elle reçoit les croyants, et a le pouvoir de soustraire ceux que le Dix-Neuf lui désigne à cette Terre pour un temps. Entre une immense empathie pour tout ce qui vit, les querelles entre les Dieux, un service de police qui la surveille et ses propres problèmes personnels, on ne peut pas dire que la vie de Raylee soit une sinécure. D’autant que les querelles entre les Dieux semblent prendre une ampleur inquiétante.

Autant prévenir tout de suite les lecteurs, Cinquante-trois présages n’est pas du tout un polar. C’est un roman assez, voire très difficile à classer, et c’est très bien comme ça. Si je devais absolument chercher une proximité, je le trouverais avec certains textes de Pierre Bordage, comme L’évangile du serpent.

Le monde décrit est notre monde actuel, avec une composante religieuse et/ou fantastique qu’il n’a pas. Le socle matériel de cette France permet à l’auteur, comme dans son roman précédent, de faire une peinture sans concession de notre beau pays, des difficultés qu’y rencontrent les plus pauvres, surtout s’ils ont le malheur de ne pas avoir une couleur de peau ou une orientation sexuelle qui plaise à la majorité.

Mais Cloé Medhi n’est jamais larmoyante, sa narratrice est tout sauf une victime qui se lamente. Elle souffre parfois, mais elle réagit, et sa voix qui donne le ton du récit est vive. Ses « pouvoirs », son empathie naturelle en font le témoin privilégié (si on peut parler de privilège), des horreurs que nous imposons au monde, mais si elle souffre pour les autres, ce n’est pas pour autant qu’elle accepte de tendre l’autre joue, il lui arriverait même parfois de balancer des tartes.

Cette tonalité sans prêche, les beauté de la langue et en particulier de certains poèmes glissés dans le cours du récit, ont réussi à faire passer au mécréant et matérialiste réfractaire à toute forme de mysticisme que je suis ce récit malgré une conclusion un poil « religieuse » (je ne trouve pas de termes mieux adapté) à mon goût. Ce qui n’est pas un mince exploit.

Un roman original, prenant, d’une romancière qui se renouvelle complètement. A découvrir.

Cloé Medhi / Cinquante-trois présages, Seuil/Cadre Noir (2021).

Deux infos polar

Deux infos polar :

Mercredi 22, la Librairie de la Renaissance et Toulouse polars du Sud invitent Hervé le Corre, pour discuter, entre autres de son dernier roman : Prendre les loups pour des chiens.

Ce sera à 20h30, rencontre puis signature.

Le prix Mystère 2017 de la critique a été attribué à :

  • Cloé Medhi / Rien ne se perd pour le prix du meilleur polar français
  • Don Winslow / Cartel pour celui du meilleur polar étranger.

Mise en page 1   winslow

Cloé Mehdi, une auteur à suivre

Je ne connaissais pas le premier roman de Cloé Medhi. J’ai tenté le second : Rien ne se perd. Je lirai sans nul doute le prochain.

Mise en page 1Mattia, onze ans, le narrateur. Son père s’est suicidé après de longues années en hôpital psychiatrique. Sa mère l’a abandonné, laissé aux bons soins d’un jeune tuteur qui a connu son père pendant son internement. Sa sœur disparaît régulièrement, en vadrouille pour ne reparaître que de façon très brève. Entre autres. Mattia devrait être très perturbé, il est étonnamment solide et lucide.

Quelques années plus tôt, dans la banlieue proche, Saïd, quinze ans, a été tué par les flics lors d’un banal contrôle. L’assassin a été relaxé. Le quartier s’était enflammé, le père de Mattia, éducateur, a coulé suite à ces événements. Et voilà que des années plus tard des individus louches tournent autour de Mattia et de son tuteur, et que le portrait de Saïd fleurit sur les murs de la ville.

Comme les adultes lui cachent tout, Mattia va devoir comprendre tout seul.

C’est compliqué de prendre un enfant comme narrateur. C’est encore plus compliqué quand on accumule sur ses épaules autant de poids : folie, suicide, abandon, injustice, incompréhension des adultes, rage, impuissance … Cela rend d’autant plus remarquable la réussite de ce roman.

Le ton est toujours juste, souvent bouleversant, jamais mièvre ou pleurnicheur. A la lecture on rage beaucoup, on a le cœur serré, on a envie de crier et de mettre de grands coups de pieds dans les murs, on n’a jamais le sentiment de se faire tirer les larmes ou de se faire manipuler et de verser dans le sentimentalisme.

Et pourtant, on côtoie la mort, l’envie de tout lâcher face à un monde dégueulasse, on se heurte à l’incompréhension des adultes, leur lâcheté parfois, leur maladresse et leur impuissance souvent. On comprend la révolte, la fuite, l’envie d’en finir, l’envie de se battre, l’angoisse insupportable et malgré tout, parfois l’espoir.

La vie est injuste, ce sont toujours les mêmes qui trinquent, toujours les mêmes qui sont protégés par le système. Notre monde est une sacré saloperie qu’on se prend dans la figure en permanence alors que des pourris, ou des inconscients nous balancent des pubs à la con où grâce au produit bidule, la vie est belle.

Cette rage, ce désarroi, cette impuissance … On les prend de plein fouet dans les dents à la lecture. Et pourtant ça fait du bien. Parce qu’il y a des personnages magnifiques, parce que l’histoire est très bien construite, parce qu’on se sent moins seul, parce que l’écriture est d’une justesse impressionnante.

Une sacrée découverte.

Cloé Medhi / Rien ne se perd, Jigal (2016).