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Poussière dans le vent

Leonardo Padura alterne : un avec Conde, un sans Conde. Pour la magnifique saga Poussière dans le vent, ce sera sans.

Janvier 1990. Le clan est réuni pour fêter dignement les 30 ans de Clara dans le jardin de sa maison, à La Havane. Ils sentent bien qu’ils sont à un tournant de leur vie, et de celle du pays, alors que la chute du mur a fait disparaitre les principaux alliés face à l’embargo américain. Clara, Dario, Bernardo, Elisa, Irving, Horacio, Walter et les autres. Ils ont été étudiants ensemble, ils sont brillants, ils travaillent et ils savent que la vie va être de plus en plus dure. Mais quoi qu’il arrive, leur amitié, les amours qui se sont forgés sont plus forts que tout. C’est leur force, leur salut, et cela le restera après l’explosion du groupe quelques jours après l’anniversaire.

Plus de 20 ans plus tard, Marcos jeune cubain récemment arrivé à Miami tombe amoureux d’Adela, new-yorkaise venue faire des études à l’université en Floride. Adela, son père argentin, sa mère cubaine « difficile à aimer » comme le dit sa fille. Adela qui a choisi d’étudier la culture cubaine, peut-être pour faire enrager sa mère qui renie totalement son passé sur l’île.

Quand Clara, la mère de Marcos qui vit toujours à La Havane publie sur facebook une photo de cette soirée de 1990, elle ne se doute pas que tout un passé va resurgir. Plus de 20 ans de vie du clan, à l’étranger et à Cuba.

Il n’y a pas d’équivalent français pour dire que ce n’est pas un livre, c’est un « librazo », un monument, un putain de bouquin. Il n’y en a pas beaucoup qui m’ont donné cette impression d’être totalement immergé pendant un temps qui parait à la fois infini et beaucoup trop court dans la vie d’un groupe de personnes qui me semblent bien plus réels que tous les pantins que l’on peut voir ou entendre ici et là.

Poussière dans le vent vous prend aux tripes et ne vous lâche plus, pendant plus de 600 pages, et vous le refermez en pleurant parce que c’est fini. Vous ne saurez pas ce qu’il adviendra de Clara, d’Irving d’Adela, d’Horacio … Leonardo Padura vous a offert un groupe d’amis intimes, dont vous n’aurez plus de nouvelles. Mais quel pied pendant les heures de lecture.

C’est tout un monde qui est décrit. Celui des cubains, ceux qui restent, ceux qui partent, ceux qui ne veulent plus entendre parler de leur île, ceux qui la regrettent tous les jours. L’analyse est fine, intelligente, jamais manichéenne. C’est presque faire injure à l’auteur de dire qu’il ne tombe dans aucun des deux travers si fréquents quand on parle de Cuba, en particulier en France : penser que c’est soit un paradis soit un enfer.

Vous allez sourire, pleurer, enrager, vous allez être gais, tristes, émus, très émus. Vous allez voyager de la Havane à Madrid en passant par Barcelone, New York, Puerto Rico, Miami et Toulouse. Mieux, vous allez connaître ces endroits à travers le regard émerveillé, critique, humain des membres du clan. L’amitié, l’amour, le rhum, les moments de partage, l’exil, les doutes, les peurs, Cuba, les émotions seront au cœur d’une lecture complexe et riche, mais jamais compliquée, toujours limpide.

Cerises sur le gâteau, il y a un mystère – Leonardo Padura n’oublie pas qu’il est aussi un auteur qui sait construire une intrigue – et un hommage à Elmore Leonard.

Franchement, s’il y a un roman à ne pas manquer en ce début d’automne, c’est bien celui-là. Et si vous n’avez pas la gorge serrée en le refermant, je ne peux plus rien pour vous.

Leonardo Padura / Poussière dans le vent, (Como polvo en el viento, 2020), Métailié (2021) traduit de l’espagnol par René Solis.

Mario Conde cumple 60.

Cela faisait un moment que l’on n’avait pas de nouvelles de Mario Conde, l’ex policier, vendeur de livres de La Havane de Leonardo Padura. Il revient dans La transparence du temps.

PaduraMario Conde déprime. Dans quelques jours il va fêter ses 60 ans, il galère toujours, se demande s’il est vraiment digne de l’amour de Tamara et de l’amitié indéfectible del Rojo, el Flaco et des autres. Il comprend de moins en moins le pays où il vit, où l’argent semble devenir plus important que l’amitié et la fidélité. C’est pourtant par amitié qu’il va accepter de revoir Bobby, un ancien du lycée qu’il avait totalement perdu de vue.

Bobby que ses camarades soupçonnaient d’être homo, mais qui avait fini le lycée avec des responsabilités dans les jeunesses communistes, puis marié et papa. Mais Bobby qui finalement assumé ses goûts et dégoûts, est devenu marchand d’art, riche, homosexuel assumé et adepte de la santeria.

Bobby a appris que Conde, parfois, accepte de mener des enquêtes privées. Lors d’un de ses voyages aux US, son amant du moment, un jeune originaire de Santiago, a vidé son appartement. Il voudrait que Conde le retrouve avant qu’il ne lui arrive quelque chose, et surtout qu’il lui ramène la statue de la vierge noire qu’il tient de sa grand-mère. Une statue qui a pour lui une forte valeur sentimentale. Par amitié et fidélité, et parce Bobby paye bien, Mario accepte. Mais va vite s’apercevoir que le milieu des marchands d’art est un nid de vipères, et que l’ancien condisciple ne lui a peut-être pas dit toute la vérité.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce nouveau roman de la série Mario Conde. Je me contenterai de deux commentaires, et d’une évidence.

L’évidence : il faut lire Leonardo Padura, encore et toujours.

Cela pourrait suffire, mais on peut ajouter que Mario Conde, et sa bande, font partie de ces personnages récurrents que l’on retrouve avec un immense plaisir, qui nous manquent entre deux romans, avec qui on retrouve cette familiarité immédiate qui est la marque des vrais amis. J’adore la nostalgie de Mario, j’adore les scènes collectives qui le voient manger et boire jusqu’à plus soif avec la bande, j’aime que la vieille Josefina soit encore là, j’aime son regard sur La Havane et sur Tamara. Même s’il ne se passait rien, j’aimerais partager leur vie.

L’autre chose à dire, est que Leonardo Padura, comme tous les grands auteurs de polars (et c’est un immense auteur), est le témoin de l’évolution de son temps, et de son pays. Il serait intéressant de relire les premiers Conde, et de revoir comment les premières enquêtes, qui mettaient en lumière des crimes et des meurtres qui semblaient bien mesurés par rapport aux atrocités anglo-saxones dans une société bridée, surveillée, mais somme toute assez égalitaire, ont évolué pour en arriver à ce roman. Où l’on voit des richesses inimaginables pour Conde et ses amis côtoyer une misère chaque jour plus révoltante et tout aussi inimaginable, et où la violence gratuite gagne la société cubaine, en même temps que l’avidité chasse toute fidélité.

En lisant Padura, on a bien l’impression que Cuba est en train de devenir un pays assez semblable à ses voisins, avec avantages évidents d’une plus grande liberté, mais malheureusement aussi avec les pires conséquences de la société capitaliste … Que nous racontera donc le prochain Mario Conde ?

Leonardo Padura / La transparence du temps (La transparencia del tiempo, 2018), Métailié (2019), traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

Un Parker cubain

Un livre qui s’ouvre sur un hommage à Elmore Leonard, Donald Westlake et Manuel Vazquez Montalban, commence sous de bons hospices. C’est le cas de Indomptable du cubain Vladimir Hernández.

HernandezQuand la douleur réveille Duran, il se trouve bloqué, asphyxié, dans le noir. C’est alors que tout lui revient, il a été enterré vivant, avec son pote Ruben qui lui est bien mort. Le moment de se bouger, de sortir de là, et de faire payer cher les fils de pute qui l’ont doublé. Le temps de s’extraire de la terre, et le voilà de retour à La Havane. Ca va saigner.

Comme le dit très bien Yan, c’est plutôt à Parker de Stark (alias Westlake) que fait penser ce roman qu’à Leonard, Montalban ou au Westlake de Dortmunder.

Un Parker cubain, plus violent et moins froid que l’original, sans non plus, il faut bien le reconnaitre la perfection stylistique du maître. Mais si on ne devait lire que des écrivains qui maîtrisent autant leur style et leur écriture que Westlake/Stark, on ne lirait pas grand-chose.

Un bon divertissement, rythmé et rapide, une série B divertissante bien construite avec ses aller-retour entre la vengeance présente et la situation qui a amené Duran en prison puis dans la tombe. Même si elle est peu évoquée, la situation cubaine est bien là en toile de fond, ce qui donne à ce polar bien troussé une tonalité originale.

Vladimir Hernández / Indomptable (Indómito, 2016), Asphalte (2017), traduit de l’espagnol (Cuba) par Olivier Hamilton.

Suite des chroniques de Santa Clara

Suite des enquêtes de Leo Martín de Santa Clara du cubain Lorenzo Lunar : Coupable vous êtes.

LunarA cinq heures du matin, en allant prendre son poste face à la gare routière, Pedrusco, le roi du cirage tombe sur un cadavre, la tête réduite en bouillie par ce qui ressemble fort à un marteau de cordonnier. On aurait voulu faire porter le chapeau à Chago le Bœuf, cordonnier de profession, trafiquant de tout ce qui se trafique dans le quartier de Leo qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

Et comme dans le quartier tout se sait, avant même que l’arme du crime ne soit découverte Chago vient narguer les policiers en venant déclarer … Le vol de son marteau. Quand la victime se révèle être un proxénète de Varadero, la station balnéaire à la mode de l’île, les soupçons se portent sur les jineteras du quartier, ces filles qui se vendent aux touristes pour de l’argent, des cadeaux ou éventuellement un mariage. Des jineteras que Leo connait toutes et qu’il aime bien.

« Usted es la culpable de todas mis angustias, de todos mis quabrantos » C’est des paroles d’un bolero qu’est tiré le titre original du roman (je ne suis d’ailleurs pas fan du choix du titre français qui m’a donné l’impression qu’on était chez Montalbano …). Et c’est bien à un boléro que nous invite Lorenzo Lunar, grand chanteur devant l’éternel, dans cette nouvelle chronique de Santa Clara.

Un boléro avec des cœurs brisés, des femmes fatales superbes, bourreaux et victimes à la fois, des hommes qui souffrent, boivent, mais ne cessent de tomber amoureux et d’être trompés, des trahisons, et la mort au bout du chemin.

Un boléro qui montre que l’exploitation des plus faibles par les plus forts (ou plus malins, ou plus riches ou …) est universelle, que parmi les plus faibles il y a, ici comme ailleurs, souvent les femmes, et qu’ici comme ailleurs les plus belles brisent les cœurs, sont victimes du système mais savent aussi l’exploiter, et que, comme chez Marc Villard, comme chez David Goodis ou Jim Thompson, tout cela ne peut que mal finir.

Un boléro qui nous fait vivre le temps d’une lecture la vie dans le quartier le plus pauvre de Santa Clara, un quartier dont certains se sont sortis, auquel certains sont restés fidèles, que d’autres ont trahi. Un quartier où la recherche quotidienne de la survie est la règle, où on se bat, on se jalouse, et pourtant, mystérieusement, un quartier que Lorenzo Lunar nous donne envie de retrouver et de connaître.

Il revient quand Leo Martín ?

Lorenzo Lunar / Coupable vous êtes (Usted es la culpable, 2006), Asphalte (2015), traduit de l’espagnol (Cuba) par Morgane le Roy.

Padura scénariste

Je ne vais presque plus au cinéma. Mais là j’ai réussi, à l’arrache, à faire une exception. Pour aller voir Retour à Ithaque, de Laurent Cantet, sur un scénario de Leonardo Padura. Et je ne l’ai pas regretté.

Si vous ne l’avez pas vu, autant avertir tout de suite les amateurs, cela pourrait être une pièce de théâtre :

Unité de lieu : Une terrasse sur les toits de La Havane, avec vue sur le Malecon (la grande avenue de bord de mer).

Unité de temps : Une soirée et la nuit qui suit.

Unité d’action : Amadeo, qui a quitté Cuba 16 ans auparavant revient de Madrid et retrouve quatre de ses amis d’adolescence et d’études : Rafa, peintre grande gueule qui a déplu au régime et vivote en vendant des croutes aux touristes – Tania, ophtalmo qui se retrouve seule depuis que son ex et ses fils sont partis à Miami – Eddy, cadre dirigeant, toujours content de lui qui est le seul qui ait une certaine réussite économique – Aldo, fils d’un révolutionnaire qui veut encore croire bien qu’il survive en trafiquant des batteries.

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Passés les premiers souvenirs émus, bouteille après bouteille, ce qui n’a jamais été dit fini par remonter, les difficultés, les désillusions se mêlent à la nostalgie, l’amertume à la joie, jusqu’à la révélation finale des raisons du départ d’Amadeo.

Autant être franc, quitte à passer pour un ignare, cela fait longtemps (bientôt 14 ans) que je vais très peu au ciné, donc je n’avais rien vu de Laurent Cantet, et c’est bien évidemment le scénario de Padura qui m’a motivé. Je n’ai pas été déçu. Parce que c’est du Padura, du Conde même 100 % pendant toute la durée du film.

Moi qui adore les scènes se déroulant chez Flaco et sa mère Josefina dans les romans de Mario Conde, j’ai été servi pendant 1h30. On y retrouve tous les thèmes de Padura : l’amitié, les souvenirs d’une époque où tout le monde croyait (bon gré mal gré) à un avenir radieux, la musique, les désillusions, la génération sacrifiée, l’incompréhension face à une jeunesse qui a déjà tourné la page, les galères de la « période spéciale », les compromissions de certains, les amours de jeunesse, les rêves de gloire, les rêves brisés, et au final, toujours, l’amitié. Tout ça en descendant force bouteilles de rhum et en mangeant les plats préparés par Josefina.

On retrouve tout ! Et tout très bien filmé, avec, malgré l’unité de lieu et un décor minimaliste, de très belles lumières, avec des acteurs parfaits, des sourires, beaucoup d’émotion, et le plaisir de revoir le grand Jorge Perrugoría, (souvenez-vous, la révélation de Fresa y Chocolate).

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Bref un moment de bonheur et d’intelligence, dont on revient tout retourné et en même temps heureux. En rentrant, on s’est servi un rhum ambré cubain, parce qu’il fallait bien ça !

Hérétiques, le nouveau roman de Leonardo Padura

Voici donc le nouveau Leonardo Padura, roman très attendu après l’excellent L’homme qui aimait les chiens. Avec Hérétiques, on reste dans le roman historique, tout en retrouvant Mario Conde.

Layout 1La Havane, 2007. Elias Kaminsky, peintre new-yorkais, fils de Daniel Kaminski un juif cubain ayant émigré à Miami contacte Mario Conde : Il veut savoir comment un tableau, disparu en 1939 à La Havane a pu se retrouver mis en vente à Londres.

La Havane 1939. Daniel Kaminsky et son oncle attendent le matin avec impatience. Le paquebot Saint-Louis vient d’arriver de Hambourg. A son bord plus de 900 juifs ayant pu partir d’Allemagne, avec tout ce qu’ils pouvaient emporter. Les parents de Daniel sont à bord, avec un tableau qui est dans la famille de puis des siècles, un portrait signé Rembrandt qui doit payer leur admission à Cuba.

Amsterdam, 1643, Elias Ambrosius Montalbajo de Avila ne rêve que d’une chose : être admis comme élève du Maître, l’homme qui révolutionne la peinture. Mais la religion interdit aux juifs de peindre …

Trois époques, trois destins qui vont se nouer, et que Mario Conde tentera de dénouer.

Deux réflexions pour commencer : La première est que la rentrée est passionnante et dense. Parce qu’entre le David Peace et celui-ci, on a deux pavés exigeants et passionnants. La deuxième, comme dirait les gamins : Il est trop fort Leonardo Padura !

Pourquoi il est trop fort ?

Le roman est construit en trois parties bien distinctes. Dans la première, qui oscille entre aujourd’hui et 1939, Mario Conde est là sans y être. On est plus concentré sur la période 1939-1958, et on a l’impression que Mario n’est là « que » parce que l’auteur avait envie de le revoir. On finit cette partie très intéressé mais avec un goût de pas assez.

La deuxième partie, très dense, se déroule au XVII siècle, autour de la création du tableau. Dense, pas d’humour comme dans les parties cubaines, mais fascinante, arrivant à être très profonde et érudite sans jamais être pédante ni pesante.

Et la troisième arrive, qui voit Mario Conde en personnage central, enquêtant sur une disparition sans rapport avec ce qui est venu auparavant, sinon un personnage marginal qui fait le lien. On se régale, on retrouve la bande de potes, l’humanité si émouvante de la série Mario Conde, le goût de pas assez de la première partie disparaît, les amateurs sont comblés … Mais se demandent quand même, malgré le plaisir immense de retrouver la bande, ce que fait cette partie après les deux premières.

Et pataplouf, dans les dernières pages, Leonardo Padura fait un gros nœud bien noir qui relie tout ça en un magnifique paquet cadeau cohérent et évident. Trop fort ce Padura.

Résultat, un superbe roman, à la fois dense et humaniste, très riche historiquement, passionnant dans la profondeur de sa réflexion sur la liberté, le libre arbitre, la force de la création, la valeur de l’appartenance à un groupe … Aussi vrai et intéressant quand il parle de la communauté juive d’Amsterdam au XVII° et de la peinture de Rembrandt, que lorsqu’il aborde les problèmes des ados d’aujourd’hui à La Havane. Un roman où l’on apprend plein de choses, un roman qu’on referme avec l’impression d’être un peu moins bête, et en même temps un roman très humain, proche des personnages, plein d’humour et d’émotion.

Tout ce qu’on aime dans un grand livre. Trop fort ce Padura.

Je rappelle aux toulousains qu’il sera à Ombres Blanches le jeudi 25 septembre à partir de 20h00 (modificatoin d’horaire).

Leonardo Padura / Hérétiques (Herejes, 2013), Métailié (2014), traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

Chroniques de Santa Clara

A Cuba on connaît bien entendu Leonardo Padura (d’ailleurs qu’est-ce qu’il devient Padura ? Et Mario Conde ?). On connaît moins Lorenzo Lunar. Il a pourtant gagné dans son pays le prix de l’écrivain cubain le plus lu, après Daniel Chavarria (et qu’est-ce qu’il devient Chavarria ?) et, justement Leonardo Padura. La vie est un tango est l’occasion, de le découvrir en France. Une excellente occasion.

LunarLeo Martin est flic, responsable du quartier le plus populaire de la ville de Santa Clara (célèbre pour un des hauts faits d’armes du Che, mais c’est une autre histoire). Un quartier qui vit au rythme des coupures d’électricité et des arrivées aléatoires de marchandises diverses. Un quartier comme tant d’autres où les flics font semblant de ne pas voir qu’il y a de la prostitution et mille petits trafics qui permettent de contourner la pénurie. Impossible par contre de fermer les yeux sur le meurtre de Maikel Diaz Martinez. Quand son chef tente de lui faire croire que l’assassinat est motivé par un trafic de lunettes de soleil, même en temps de pénurie, Leo a du mal à le croire et commence à penser qu’on lui cache quelque chose.

Amateurs d’intrigues avec fausses pistes, ou de thrillers frénétiques, ce roman n’est pas pour vous. La vie est un tango pourrait s’appeler Chroniques d’El Condado, le quartier de Santa Clara où se déroule l’histoire. L’auteur en postface écrit qu’il lui suffit d’écouter les conversations autour de lui pour avoir toute la matière nécessaire à l’écriture.

Il est trop modeste. C’est bien d’avoir de la matière autour de soi. Encore faut-il savoir la façonner, l’agencer, donner corps et chair aux personnages, faire un écrin aux dialogues entendus, structurer le récit … Et faire d’une matière informe un roman qui se tient et enchante le lecteur. En bref, il faut mettre cette matière entre les mains d’un vrai écrivain.

Au travers de son histoire, Lorenzo Lunar nous fait connaître, aimer, désirer et haïr ses personnages. Il nous fait ressentir la lassitude, la force de l’amitié, la dureté de la vie, les trafics petits et grands, le bruit, la musique, les odeurs …

Il nous fait aussi toucher du doigt l’absurdité et la presque touchante ingénuité d’un système : S’il faut que la police cache absolument le délit central, ce n’est pas parce que des policiers, ou des politiques sont corrompus (comme ce serait le cas à Paris, Naples, New-York ou Mexico). Non, c’est parce que ce type de crime (vous verrez bien lequel), ne peut pas exister dans un Cuba révolutionnaire et socialiste, parce que ce serait admettre un échec. On touche à une telle absurdité qu’on ne sait s’il faut en rire ou en pleurer.

A côté de ça, il est étonnant de voir comme les mécanismes humains sont les mêmes, quel que soit le système. Ici, pour s’acheter une respectabilité, on rentre au comité de la révolution, ou on prend sa carte, ailleurs on va à l’église ou on participe aux bonnes œuvres …

Bref, pour toutes ces bonnes raisons, n’hésitez pas, découvrez le Santa Clara de Lorenzo Lunar.

Lorenzo Lunar / La vie est un tango (La vida es un tango, 2005), Asphalte (2013), traduit de l’espagnol (Cuba) par Morgane Le Roy.

ils vivent la nuit, Dennis Lehane.

Certes, le dernier Dennis Lehane Moonlight Mile n’était pas un de ses meilleurs, et certainement pas du niveau de Ténèbres, prenez-moi la main ou Gone, baby Gone (mais quand même mieux que tous les millenium du monde, ou que n’importe quel serial killer de supermarché ou que … bref) … Du coup, on en a entendu dire, d’un air faussement navré, qu’il était en perte de vitesse, qu’il n’avait plus d’inspiration … Pan sur le bec ! Dennis Lehane est un géant, il le prouve une fois de plus avec Ils vivent la nuit.

ils vivent la nuit.indd1926, Boston. Vous vous souvenez sans doute de la grève des flics de 1919. Celle qui se termina en chaos total. Alors vous avez en tête la famille Coughlin, dont le père est un des flics en vue de la ville. On avait suivi Danny, l’un des fils. En 26, il a du souci à se faire avec un autre fils, son plus jeune, Joe, qui est passé en face, chez les vendeurs de gnole.

Nous sommes en pleine prohibition, l’âge d’or des truands, et Joe travaille pour l’un d’eux. Jusqu’à ce qu’il tombe amoureux d’Emma Gloud, maîtresse d’un des caïds de la ville. Son destin est tracé. Il fera de la prison, sortira lieutenant de la mafia italienne et continuera sa route, jusqu’à la Floride et Cuba. Une route faite de trahisons, d’amours, d’amitiés, de luttes. Une route qui épousera l’Histoire américaine au travers de l’Histoire du crime.

Ce qui frappe dans un premier temps c’est le talent d’accroche de Dennis Lehane : Dès la première phrase on est immergé dans le bouquin, et on ne le lâche plus, pendant plus de cinq cent pages (que j’ai dévorées en deux jours, au détriment de la famille, du sommeil et grâce il faut l’avouer à un week-end particulièrement pluvieux). On connaissait déjà son talent à créer des personnages auxquels on s’attache, à leur donner consistance, à faire claquer les dialogues et à tendre son récit. Et bien il n’a rien perdu de ce talent, bien au contraire.

Dennis Lehane est donc un grand conteur. Qui revient ici aux sources du genre : la grande époque de la prohibition, les gangsters en chaussures bicolores, les Thompson sous le bras, la mafia, Lucky Luciano, règlements de compte, flics pourris, livraisons d’alcool, speakeasy … Bref les origines, les images, les lieux, les situations que tout amateur de polar connaît par cœur. Avec, également une construction on ne peut plus classique : ascension et décadence d’un truand.

Et malgré cela, il arrive à nous embarquer dans son histoire, à nous passionner, et même à nous surprendre. Par le souffle qui anime son récit, par la familiarité immédiate avec les personnages, par la limpidité de son écriture et de sa construction qui, comme chez les meilleurs Elmore Leonard, donne l’impression que ce doit être facile d’écrire comme ça, puisque c’est si facile et évident à lire. Impression ô combien trompeuse !

Là encore, chapeau l’artiste.

Pour finir, on peut venir me raconter que Dennis Lehane a écrit, « par hasard » aujourd’hui, une histoire vieille de plus de 80 ans, sur une époque où le monde vit une crise majeure et où les ouvriers sont jetés à la rue. On peut venir me dire que je vois des intentions là où il n’y en a pas quand il fait dire à Joe Coughlin au moment où il est en prison :

« Un usurier casse la jambe d’un type qui n’a pas remboursé ses dettes, un banquier en expulse un autre de chez lui pour la même raison, mais pour toi c’est pas pareil – comme si le banquier se contentait de faire son boulot alors que l’usurier est un criminel. Moi je préfère l’usurier : lui, au moins, il assume ce qu’il est. Quant au banquier, je pense sincèrement qu’il devrait se trouver à ma place. »

On peut me dire tout ça, mais je ne suis pas obligé d’être d’accord.

Je ne pense pas que le choix de traiter du maccarthisme et de la paranoïa dans le magistral Shutter Island, juste au moment de la mise en place du « Patriot Act » était innocent, je ne pense pas davantage que le choix de la période et du point de vue adoptés ici, justement aujourd’hui, le soit. C’est parfois en nous parlant du passé que les grands romanciers nous parlent le mieux du présent, et de ses risques. Et Dennis Lehane est assurément un grand romancier.

Dennis Lehane / Ils vivent la nuit (Live by night, 2012), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’américain par Isabelle Maillet.

Max Mingus à Cuba

En trois romans Nick Stone, révélé avec Tonton Clarinette, est devenu un auteur dont on attend les romans avec impatience. Le dernier Cuba libre fait, en quelque sorte, le lien entre le premier et le suivant Voodoo land, tout en nous amenant à Cuba.

StoneRevoici donc Max Mingus. Petit rappel pour ceux qui ne savent pas …

Voodoo land se déroule au début des années 80 à Miami, Max y est flic, sous les ordres d’Eldon Burns, flic pourri jusqu’à la moelle, dans le style de ceux de James Ellroy. Son coéquipier, Joe Liston, ne supporte pas cette corruption. Ils vont affronter le mal incarné en la personne de Boukman, un truand d’origine haïtienne. Vingt ans plus tard, dans Tonton Clarinette Max n’est plus flic. Après huit ans de prison, il est contacté par un riche haïtien pour aller retrouver son fils disparu sur l’île … Il en revient marqué, et riche.

Fin du résumé des épisodes précédents … On retrouve Max en 2008, il est détective privé, ruiné ou presque, solitaire, réduit à enquêter sur de sordides affaires de cul. Coup sur coup Eldon Burns et Joe Liston sont abattus. Juste avant de mourir, Joe lui a lâché un nom : Vanetta Brown. Dans les années 60-70 Vanetta était une activiste des droits civiques à Miami. Accusée d’avoir tué un flic lors de la perquisition du local où son organisation (très marquée à gauche) avait son siège, elle a réussi à quitter le pays et a été accueillie par Fidel Castro à Cuba. Elle doit toujours y être.

Fin de l’affaire pour Max ? Non. Il est contacté « fermement » par le FBI qui ne lui laisse guère le choix : Soit il part à Cuba retrouver Vanetta Brown soupçonnée d’avoir commandité les deux meurtres, soit il retourne en prison, accusé d’avoir blanchi l’argent de la drogue à son retour d’Haïti. Parce qu’il est coincé, parce qu’il veut savoir qui a tué son ami Liston, Max accepte.

De façon différente, et pour d’autres raisons, Cuba libre, comme les deux romans précédents fera sans nul doute partie des romans marquants de l’année.

Si on le compare aux deux premiers volumes, cet opus est comme Max Mingus, il s’est assagi. Moins violent, moins perturbant, moins sombre même. Cuba n’est pas Haïti, la violence n’y est pas la même, la traque est plus posée. Max surtout est plus calme. L’ex boxeur, flic borderline a beaucoup souffert et pris beaucoup de coups. Il a pris du plomb dans la cervelle (au sens figuré), a pris ses distances avec son mentor ripoux et a gagné, auprès de son ami Joe Liston, une maturité politique et morale qui l’amène à revoir ses anciennes certitudes.

Mais plus calme ne veut pas dire plus ennuyeux. La toile de fond est passionnante : le retour sur les années des luttes pour les droits civiques, l’exil des activistes (dont les Black Panthers) à Cuba, l’accueil par Castro de réfugiés haïtiens, la situation de l’île en cette fin de règne castriste, les désillusions, l’impact symbolique de l’élection en cours d’Obama … Bref de quarante ans d’Histoire de ce coin du monde incluant la Floride, Cuba et Haïti. Passionnante car racontée sans manichéisme, sans angélisme, avec une grande honnêteté.

Et ce qui fait la force de Cuba libre, ce qui en fait un roman passionnant et pas un essai historique, c’est que, si Nick Stone a de toute évidence effectué un gros travail de préparation et de documentation, ce travail ne se sent absolument pas. Toute cette information est « cachée » dans le travail romanesque de plus en plus maîtrisé. Les coups de théâtre sont là, Max et le lecteur se font balader de surprise en surprise (et il y en a une ou deux de taille), jusqu’à l’apothéose. L’épilogue, qui on s’en doute tenait à cœur à l’auteur, est superbement apporté sur un plateau par l’Histoire, avec ce jour de l’élection de Barak Obama qui vient conclure magistralement cette fresque policière et historique.

Nick Stone / Cuba libre (Voodoo eyes, 2011), Série Noire (2013), traduit de l’anglais par Samuel Todd.

L’homme qui tua Lev Davidovitch Bronstein

Il sort jeudi et son auteur sera en France en janvier, avec entre autres une visite à Toulouse le mardi 11 à Ombres Blanches. C’est un roman historique écrit par un écrivain de polars, c’est un roman à portée mondiale écrit par un cubain, c’est sans conteste l’un des chocs de cette rentrée 2011, c’est L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura.

1977, Ivan, journaliste et auteur cubain frustré rencontre sur une plage proche de La Havane un homme malade qui promène deux magnifiques lévriers russes. Un homme étrange qui semble se prendre d’amitié pour lui et lui confie, au fil des rencontres, l’histoire de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski. L’homme n’a pas le temps de tout raconter avant de disparaître, mais il a le temps d’exciter la curiosité d’Ivan, réveillant peu à peu son envie d’écrire.

Ce n’est qu’en 2004, à la mort de sa femme, qu’Ivan va sauter le pas et se décider enfin à écrire son grand roman, grâce à ses confidences, aux recherches qu’il a faites et à différents documents que de mystérieux inconnus lui ont fait parvenir après la disparition de l’homme aux chiens.

Magistral, monumental, impressionnant … Et bien plus que ça. Plus de six cent pages qui reviennent sur la vie de Trotski en exil, sur la lente fabrication de Ramon Mercader, alias Jacques Mornard, jeune républicain espagnol manipulé et façonné pour devenir un assassin, le meurtrier du paria le plus célèbre du XX° siècle, et sur la vie d’un écrivain brisé à Cuba entre la fin des années 70 et le début du XXI° siècle.

Plus de six cent pages à côtoyer l’Histoire, à la raconter au travers de mille histoires. A décrire le lent cheminement qui aboutit à l’assassinat de Trotski, mais également à celui de millions d’hommes et surtout à celui de la plus belle idée du XX° siècle, confisquée et pervertie par ceux qui, par la terreur, ont trahis ceux qui croyaient œuvrer pour le bien de tous. Au point que cette idée pourtant généreuse est maintenant automatiquement associée à cette terreur (ce qui arrange bien les tenants de l’individualisme forcené autre nom du capitalisme).

Le roman nous fait voyager, dans le temps et dans l’espace, côtoyer des légendes, redécouvrir de l’intérieur les plus grandes polémiques politiques du siècle passé. Il nous fait toucher du doigt les haines féroces qui ont opposé des hommes qui pourtant auraient dû travailler ensemble. Il explique pourquoi, 70 ans plus tard, les gauches sont toujours aussi dispersées, pourquoi souvent on a l’impression que le pire ennemi est celui qui devrait, en toute logique, être l’allié le plus proche.

Sans oublier que Padura est un auteur de romans policiers. Un auteur qui maîtrise à la perfection sa construction pourtant complexe, qui jongle avec les lieux et les temps, et qui, sans qu’on s’en rende bien compte au début, tricote merveilleusement son intrigue pour créer une tension grandissante, jusqu’à être quasi insupportable à l’approche du dénouement. Le chapitre consacré aux dernières minutes avant l’assassinat est, à lui seul, un pur chef-d’œuvre.

Un roman indispensable. Un roman éblouissant pour commencer cette année 2011 en beauté.

Leonardo Padura / L’homme qui aimait les chiens (El hombre que amaba a los perros, 2009), Métailié (2011), traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas.