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Sur un air de Jass

Valentin Saint-Cyr, métis, ancien flic, bras droit de Tom Anderson, le patron de Storyville, quartier chaud de la Nouvelle Orléans était le personnage central de Courir après le Diable, le précédent roman de David Fulmer. On le retrouve, quelques mois plus tard, dans Jass.

Valentin a un peu perdu de sa superbe. Et s’il arrive toujours à faire régner l’ordre dans ce quartier où une nouvelle musique, le jazz, en en train de changer la donne, il semble avoir perdu tout allant. Il va pourtant avoir besoin de toutes ses ressources pour trouver qui s’acharne à tuer les musiciens noirs d’un des premiers orchestres de jazz, dissout depuis maintenant deux ans. D’autant plus que la police lui interdit d’enquêter, et que même Anderson, le Roi de Storyville, veut qu’il lâche l’affaire. C’est mal connaître Valentin. Plus on le presse d’abandonner, plus il a envie de savoir, à ses risques et périls.

Il y a certes des morts et une enquête, mais ce n’est certainement pas ça le plus important, et ce roman est à déconseiller aux amateurs de thrillers et de romans trépidants. Ici tout est dans les descriptions de ce moment historique où une musique qui nous parait aujourd’hui vieille et « consensuelle » (à savoir le jazz style Nouvelle-Orléans) était une véritable révolution, vue comme une musique du Diable, porteuse de tous les maux et de tous les dangers. Une époque où la ségrégation envers les noirs, mais aussi envers les nouveaux arrivants (et en particulier les italiens) était naturelle, où les voitures étaient rares, où les jeunes hommes de bonne famille, encore d’origine française, se devaient d’entretenir une maîtresse métisse (mais pas trop noire quand même …).

Si cela vous tente, si vous aimez cette musique, si les reconstitutions historiques avec musique et costumes vous plaisent, ce bouquin est pour vous. Vous en apprécierez aussi les personnages et l’enquête qui, si elle prend le temps de la flânerie n’en est pas moins rigoureuse. Pour lecteur pas pressés …

David Fulmer / Jass  (Jass, 2005), Rivages/Thriller (2010), Traduit de l’américain par Frédéric Grellier.

Nouvelle-Orléans, 1907.

Chouette, un nouvel auteur et un nouveau personnage chez Rivages ! Sous la plume de David Fulmer, Valentin St. Cyr mène l’enquête dans le quartier chaud de la Nouvelle-Orléans au printemps 1907 dans … Courir après le diable.

La Nouvelle-orléans, 1907, quartier chaud de Storyville. King Bolden est en train d’écrire une page d’histoire en faisant exploser les codes de la musique jouée traditionnellement par les fanfares. Laissant libre cours à son inspiration, son cornet crache le feu et le rythme. Le jazz est en train de naître, et ce n’est pas du goût de tout le monde. Dans le même temps, son ami d’enfance Valentin Saint-Cyr enquête pour le compte du caïd local sur la série de meurtres dont sont victimes des prostituées du quartier. Une enquête qui le ramène systématiquement vers Bolden.

Commençons par rouméguer un peu … La manie qu’ont les auteurs américains d’afficher en exergue des louanges (forcément désintéressées non ?) de leurs collègues est agaçante. Pour une fois, ce n’est pas James Ellroy, Michael Connelly ou Harlan Coben qui s’y collent mais Jeffery Deaver et Nick Tosches. Je cite :

« Un suspense de premier ordre, situé dans un cadre et une à époque chargés de souvenirs poignants. » Jeffery Deaver.

« Si vous avez envie de vous laisser emporter par une histoire bien menée, n’allez pas chercher plus loin. » Nick Tosches.

Lus donc en quatrième de couverture.

C’est d’autant plus agaçant que c’est à côté de la plaque. A se demander si ces deux auteurs ont bien lu le roman avant d’écrire ces lignes.

Donc ne les croyez pas Courir après le diable n’est ni « un suspense de premier ordre », ni « une histoire bien menée » qui vous « emporte ». Ce qui ne veut pas dire que c’est un mauvais polar, loin, très loin de là. Alors quel besoin d’en rajouter ? Mais venons en à nos moutons.

Les amateurs de polars endiablés et trépidants, au mécanisme d’horloge suisse risquent, justement,  d’être déçus pas ce roman à l’intrigue assez relâchée, dont la résolution arrive dans les dernières pages un peu comme d’un coup de baguette magique. Pendant 90 % du roman, ce pauvre Valentin compte les cadavres, ne comprend rien et n’inquiète jamais le tueur. Il comprend tout de façon quasi miraculeuse, à la toute fin, sans qu’une explication totalement convaincante de son coup de génie ne soit donnée.

Mais qu’importe, l’essentiel est ailleurs. Il est dans la façon de prendre le temps d’installer les personnages. Il est surtout dans la magnifique description d’un lieu et d’une époque passionnants. L’atmosphère de ce quartier chaud de la Nouvelle-Orléans au début du XX° siècle est fort bien décrite. Les lieux, les gens, les relations sociales … tout y est.

Les amateurs de jazz seront particulièrement comblés qui auront l’occasion d’assister en spectateurs privilégiés à la naissance de leur musique préférée. Les pages qui la décrivent sont superbes, et viennent rappeler une vérité oubliée depuis : ce jazz dit Nouvelle-Orléans qui fait aujourd’hui figure de musique démodée uniquement appréciée de quelques vieux passéistes fut en son temps une véritable révolution, qui ouvrit la voie à tout ce qui suivit. Le superbe personnage (et réel) de Charles King Bolden donne toute son énergie, sa vitalité, son génie, mais aussi sa folie au roman.

Et Valentin Saint-Cyr est un personnage intéressant et attachant qu’on aura plaisir à retrouver, d’autant plus qu’il a encore gardé quelques zones d’ombre, et que l’on sent bien que son passé pourrait ressurgir … Tout ce qu’il faut pour que l’on s’attache à un personnage récurrent. A lire et à suivre donc.

David Fulmer / Courir après le diable (Chasing the Devil’s tail, 2001), Rivages/Thriller (2008), traduit de l’américain par Frédéric Grellier.