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Avec Le poids du monde, David Joy confirme.

A propos du premier roman de David Joy, j’avais titré « David Joy sur les traces de Daniel Woodrell », dommage, j’aurais eu mon titre tout trouvé pour le second : Le poids du monde, je vais devoir en trouver un autre.

JoyComme dans le roman précédent, nous sommes dans les Appalaches. Thad Broom et Aiden McCall sont amis, presque frères, depuis l’enfance. Ils ne se sont quittés que quand Thad s’est engagé dans l’armée. Une période en Afghanistan qui l’a changé à jamais. De retour, marqué dans son corps et surtout dans son âme, il tente de survivre, de petit boulot en petit boulot, partageant avec Aiden un mobil home posé sur le terrain appartenant à sa mère April.

Un jour où ils sont allés acheter quelques cristaux de meth, leur dealer se fait stupidement sauter la tête. Ils en profitent pour faire main basse sur l’argent et la drogue qu’ils trouvent. Une façon, peut-être, de pouvoir échapper à la spirale des petits boulots et des petits larcins. A moins que ce ne soit le déclencheur d’une plus grande catastrophe.

Oui encore du rural noir, oui le rural noir est à la mode, les romans de ploucs perdus dans les Appalaches violents et bas de front ont la côte. Mais, premièrement ce n’est pas parce qu’une thématique est à la mode qu’on n’y trouve pas de pépites, et surtout deuxièmement, David Joy a une voix à part, beaucoup plus proche, toujours plus proche de Daniel Woodrell ou Larry Brown (je répète ici ce que je disais pour le premier) que des histories de clans à moitié dégénérés capable des pires violences.

Ce qui caractérise ce nouveau roman c’est l’empathie de l’auteur, la tendresse avec laquelle il nous fait vivre la vie de trois paumés, écrasés par la vie, le manque de chance, le poids du lieu et du passé. Et pourtant, pas d’enfants de cœur ici, April, Aiden et Thad sont capables de cruauté, de violence et d’injustice. Ils ont tous trois l’impression de ne pouvoir quitter ni le lieu ni le milieu social qui les condamnent à tout juste survivre. Ecrasés il peuvent être injustes, racistes, violents, et pourtant David Joy nous les fait aimer. On comprend d’où ils viennent, on découvre peu à peu ce qui a fait d’eux ce qu’ils sont.

Alors n’attendez pas de grandes scènes de bravoure, pas de poursuite haletante dans les montagnes, pas de psychopathe effrayant. Juste un moment de bascule dans la vie de trois largués qui, chacun à sa façon, trouvera une porte de sortie.

Plus riche, plus dense, terriblement émouvant, ce second roman confirme tout le bien que l’on pouvait penser de l’auteur lors de la publication de son premier, il en tient les promesses, et le place d’ors et déjà parmi les auteurs à suivre absolument.

Petite information, David Joy sera à Toulouse pour fêter les 10 ans de Toulouse Polars du Sud. Une phrase que vous allez revoir ces jours-ci, plus d’infos bientôt.

David Joy / Le poids du monde (The weight of this world, 2017), Sonatine (2018), traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

David Joy sur les traces de Daniel Woodrell

Je l’avais laissé s’enterrer sous la pile, mais une interview fort intéressante de David Joy m’a fait exhumer Là où les lumières se perdent.

david-joyQuelque part dans les Appalaches Jacob McNeely sait qu’il ne pourra jamais échapper à l’emprise de son père Charlie, parrain local à la tête de tout un réseau de trafic de came. A 18 ans il a déjà quitté le lycée et rompu avec Maggie dont il est désespérément amoureux pour qu’elle ait une chance de pouvoir quitter la région et trouver ailleurs la vie qu’elle mérite.

Un soir où il est censé intimider un junkie avec deux complices, les événements lui échappent et il se retrouve dans le collimateur de la police. Deux possibilités s’offrent à lui : rejoindre vraiment les affaires de son père, ou l’affronter et tenter de partir pour refaire sa vie, loin, avec Maggie.

Un auteur qui cite Daniel Woodrell, et en particulier La mort du petit cœur, Larry Brown et Ron Rash ne peut pas être totalement mauvais ! Et si David Joy n’est pas encore au niveau de ses modèles, on sent bien que c’est dans cette direction qu’il va. Ce qui est déjà très bien.

On est bien dans les Appalaches, mais finalement, à sa façon, David Joy raconte la même histoire que Gravesend de William Boyle : l’impossibilité d’échapper à son milieu et à son quartier (ou coin de montagne) et la force écrasante du déterminisme social.

Il le raconte bien évidemment à sa façon, avec un personnage en train de passer à l’âge adulte, une lutte contre le père, et une histoire d’amour. Et il fait preuve d’une empathie et une proximité avec Jacob qui le rapprochent effectivement d’un Daniel Woodrell.

Il lui manque encore un peu de force, surtout dans les personnages secondaires (le père par exemple, effrayant, ne fait pas autant trembler qu’il le devrait), mais être un peu moins bien que Woodrell, c’est déjà être très bien !

D’autant que le roman est relevé par une fin particulièrement réussie, émouvante et cohérente, et la noirceur du récit est illuminée par de réels moments de grâce lumineuse. Un jeune auteur à suivre sans le moindre doute.

David Joy / Là où les lumières se perdent (Where all light tends to go, 2015), Sonatine (2016), traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.