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Rencontre avec Deon Meyer.

La toute première impression, quand on rencontre Deon Meyer, est qu’on a affaire à deuxième ligne Springbok. Et dès qu’il sourit et commence à parler on se dit que ce deuxième ligne est aussi adorable qu’impressionnant. Au bout de quelques phrases, on sait qu’en plus il est aussi passionnant que ses bouquins.

D’emblée il tient à mettre les choses au point : Il n’est pas un écrivain, juste un raconteur d’histoires. Les écrivains sont les gens qui reçoivent des prix, lui, il insiste, ne fait que raconter des histoires. Inutile donc de lui demander s’il est le témoin ou le porte parole d’une époque ou d’un pays … Il raconte des histoires.

Mais, un fois qu’on a compris cela (et qui est un position commune à presque tous les auteurs anglo-saxons, totalement opposée à celle de beaucoup d’auteurs latins, qu’ils soient français, italiens ou hispaniques) on pose les bonnes questions et on arrive … au même résultat.

Donc Deon Meyer est un raconteur d’histoires, mais aussi, et peut-être surtout, un créateur de personnages. Et s’il nous torture, nous lecteurs, en n’écrivant pas de séries où l’on puisse, justement, suivre ces personnages, c’est qu’il les aime trop. Après ce qu’il leur fait subir dans ses livres, il ne trouverait pas correct de les refaire souffrir de nouveau dans le suivant. Alors il invente un nouveau personnage. Mais ses « vieux amis » sont là en guest stars, tout d’abord parce qu’il les connait bien et les a, sans effort, sous la main et sous la plume, et aussi pour les avoir à l’œil et s’assurer qu’il ne se mettront pas trop dans le pétrin (c’est qu’ils ont tous tendance à plonger dans les emmerdes dès qu’il cesse de les surveiller).

Thobela, le magnifique guerrier de L’âme du chasseur est un cas à part. Ce n’est pas sa faute s’il l’a lui a fait subir les pires avanies dans deux romans consécutifs, c’était une exigence de son éditeur anglais … Ce personnage, il l’a rencontré dans une aéroport, grand gaillard noir lisant les résultats du rugby à côté de lui. En discutant, il découvrit qu’il avait appris à jouer au rugby … en URSS, en formation pour la branche armée de l’ANC. L’histoire lui plut, il l’a tournée, retournée, jusqu’à créer Thobela.

A la question de la situation du polar dans son pays, voilà ce qu’il répond. Il n’y avait pas de polar en Afrique du Sud pendant l’apartheid. Parce que tout roman critiquant le régime aurait été censuré, et parce qu’il était impossible de mettre en scène un flic, alors qu’il était au service d’un état qu’il a qualifié de Evil. Et aussi parce qu’on considérait que les « good persons » ne lisait pas ce genre de livres. Heureusement dit-il avec un grand sourire, il n’était pas « so good » et il a lu essentiellement du polar. Et c’est donc ce qu’il a ensuite écrit, sans même le savoir, jusqu’à ce qu’un critique écrive que son roman en était un (de polar), et un excellent en plus.

Et petit à petit, on en est venu au fond, même s’il se défend d’être un auteur à thèse. Oui le passé est très présent dans ses romans, oui les crimes du présent plongent leurs racines dans le passé ségrégationniste, parce que de tels traumatismes ne s’effacent d’un coup de baguette magique. Et effectivement, ce passé est moins important dans le dernier roman, 13 heures, parce que les jeunes générations l’oublient de plus en plus. Si les gens de son âge sont à jamais marqués par l’apartheid, c’est quelque chose d’incompréhensible pour ses enfants qui vont dans des écoles « mixtes » et ont des copains de toutes les ethnies et de toutes les couleurs de peau, sans même s’en rendre compte.

Pour rendre compte de la diversité de son pays, il est très heureux d’être écrivain, ce qui lui permet de se mettre dans la peau de personnages d’origines, d’idées et de motivations variées pour ne pas dire antagonistes et de tenter ainsi de comprendre les divers points de vue. Si en plus il arrive à rendre cette complexité (et c’est bien le cas), il est comblé.

Oui, son pays et sa ville sont très présents dans ses romans, mais ce n’est pas un intention. C’est juste que ses personnages, comme lui, comme tous les Sud-Africains (toutes races confondues) aiment profondément leur pays et en sont très fiers. Cet amour et cette fierté (malgré tous les problèmes qu’il ne minimise pas) sont naturellement là dans ses romans.

Pour en revenir à 13 heures, il nous a avoué avec un grand sourire que s’il avait fait de Benny le superviseur de jeunes flics c’est, d’une part, parce que c’est une réalité dans un pays où une poignée de flics expérimentés doit former toute une génération de jeunes sans expérience, et surtout qu’il savait qu’il allait détester ce boulot …

Il a ensuite remercié sa traductrice Estelle Roudet, présente dans la salle, pour l’excellence de son travail, qui l’a obligé, a-t-il dit, à apprendre l’afrikaner, le zoulou et le xhosa, pour pouvoir traduire ses bouquins.

En conclusion d’un peu plus d’une heure de rencontre, il nous a tous exhortés à venir dans son pays, à le visiter, insistant sur la fait qu’il écrit des romans policiers, que ses livres ne sont pas le miroir de la réalité du pays, mais un prisme déformant. Il nous a surtout demandé de ne pas trop croire la presse européenne qui transforme le meurtre « banal » d’un illuminé raciste mais totalement isolé dans le pays qui ne payait pas ses ouvriers en début de guerre raciale, mais n’écrit pas une ligne sur les soirées de fête qui ont suivi, dans Soweto, la victoire d’une équipe sud Africaine dans le Super 14 (c’est du rugby). Des soirées de fête qui ont vu les supporters blancs afrikaners faire la bringue, dans Soweto, avec les habitants du township le plus symbolique de l’ancien régime. Comme il le dit « Good news is no news ».

Voilà, vous aurez compris que ce fut une très belle rencontre, avec un écrivain (ou raconteur d’histoires) adorable et passionnant, et que je commence à regarder le prix des billets pour Le Cap …

Et merci au marathon des mots et à Pascal Dessaint de m’avoir permis de le rencontrer.

13 heures chrono

J’ai un peu tardé à lire le dernier roman de Deon Meyer. Parce que j’étais débordé, parce que j’avais un peu peur d’être déçu … Et bien, contrairement à d’autres fans de cet auteur sud africain, j’ai été aussi emballé par 13 heures que par les précédents romans.

05h36, une jeune fille (on apprendra par la suite qu’elle est américaine) court sur les hauteurs du Cap pour sauver sa peau.

05h37 l’inspecteur Benny Griessel est réveillé par son collègue Vusi (Vusumuzi Ndabeni) : le corps d’une jeune fille a été trouvé, égorgée.

07h02 le corps sans vie (abattu de deux balles) de Adam Barnard est découvert dans son salon. Les cris de la bonne réveillent Alexandra Barnard, qui s’est endormie la veille dans un fauteuil complètement saoule, comme tous les soirs. Fransman Dekker (un métis) est en charge de l’affaire. Avec Vusi il fait partie du groupe de jeunes recrues que Benny doit former sur le terrain.

La journée ne fait que commencer pour Benny Griessel. Elle va être éprouvante. D’autant que le soir, à 19h00, il doit revoir sa femme après six mois de séparation. Six mois pendant lesquels il a réussi à ne pas boire une goutte d’alcool.

On retrouve dans ce thriller lancé à toute allure Benny Griessel, flic alcoolique déjà protagoniste du Pic du Diable. Unité de temps (13 heures), unité de lieu (Le Cap), Deon Meyer restreint son champ par rapport à ses polars précédents, mais ne restreint en rien son talent.

La première impression, presque physique, c’est le rythme, la vitesse, l’efficacité absolue. Impossible de lâcher le bouquin, surtout passé la moitié quand la course contre la montre est clairement lancée. Cela paraît banal, et on peut lire la même chose de pas mal de thrillers tout venant publiés ici et là. Détrompez-vous, c’est du grand art, du millimétré. Avec cette trouvaille géniale de faire du protagoniste principal un « mentor » obligé de courir pendant tout le roman d’une affaire à l’autre, d’une urgence à l’autre. Je vous promets qu’on referme le bouquin aussi fatigués que Benny !

Mais ce n’est pas tout. Deon Meyer ne se « contente pas » d’écrire un thriller de plus, aussi efficace soit-il. Les personnages sont parfaitement définis, touchants dans leurs faiblesses, leurs peurs, leurs failles, mais aussi leur honneur et leur dignité. La ville du Cap magnifiquement décrite, bien plus que dans les précédents romans qui couvraient (du moins pour les trois derniers) tout le pays.

J’ai pu lire que Deon Meyer avait sacrifié le côté « sociologique » de ses romans précédents au profit d’un pur thriller. Je ne suis pas d’accord. Ce que l’auteur ne fait pas ici, contrairement aux romans précédents, c’est faire remonter les racines du mal à l’histoire du pays, à l’époque de l’apartheid. Mais, tout comme dans les précédents, quand on prend le temps de réfléchir à tête reposée (c’est-à-dire après avoir compulsivement tourné les pages jusqu’à la dernière) on s’aperçoit qu’une fois de plus, en toile de fond, on a toute la situation sociologique d’un pays qui continue, vaille que vaille, sa reconstruction au sein d’un continent écrasé de pauvreté.

C’est peut-être moins mis en avant que précédemment, mais c’est là, bien présent. Non décidément, toujours aussi fort ce Deon Meyer.

Deon Meyer / 13 heures  (13 UUR, 2008), Seuil/Policiers (2010), Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

Deon l’Africain

Lemmer est un Invisible. Un garde du corps passe-partout mais redoutablement efficace de la société privée Body Armour du Cap. Il est engagé pour assurer la sécurité d’Emma Le Roux, riche et jolie consultante qui se sent menacée. Quelques jours auparavant, elle a cru reconnaître dans un reportage sur une affaire de meurtre dans le parc du Kruger son frère disparu depuis vingt ans. Deux jours plus tard, trois hommes rentrent chez elle, armés et cagoulés, mais les ayant vu arriver elle réussit à leur échapper.

Lemmer sent bien qu’il y a des failles dans son récit, mais il est payé pour être garde du corps, pas flic ou privé. Il va donc faire son boulot et l’accompagner durant les quelques jours où elle va part à la recherche de son frère. Sans s’imaginer le moins du monde qu’ils sont en train de donner un coup de pied dans un nid de  serpents, et qu’il va devoir s’impliquer beaucoup plus qu’il ne le souhaite.

Le problème avec Deon Meyer, c’est que le critique démuni qui n’a pas son talent, loin s’en faut, est forcément amené à se répéter. C’est encore le cas avec Lemmer l’invisible.

Que dire que je n’ai déjà dit ? Une fois de plus, un thriller passionnant dont les pages tournent toutes seules. Une fois de plus des personnages originaux et attachants, beaucoup plus complexes qu’il n’y parait au début, et que l’on découvre peu à peu. Une fois de plus de magnifiques descriptions de l’Afrique du Sud. Une fois de plus, l’Histoire vient se mêler aux histoires, le poids du passé pèse sur un présent compliqué. Depuis qu’on l’a découvert avec Jusqu’au dernier, pas un roman raté, pas une baisse de régime, rien à jeter.

On peut aussi dire que Deon Meyer a dans les mains de quoi écrire encore des dizaines de romans, des personnages auxquels on tient, que ce soit les flics Mat Joubert (Jusqu’au dernier) ou Giessel (Le pic du diable), le privé Zet van Heerden (Les soldats de l’aube), l’ancien tueur du KGB Thobela (L’âme du chasseur et Le pic du diable) et maintenant Lemmer l’invisible et l’extraordinaire patronne de Body Armour. Ils sont tous … comme on les aime, hors norme et pourtant si proches, plus forts, plus efficaces, mais aussi plus fragiles, de vrais personnages de roman noir, toujours en limite de rupture. On voudrait tous les retrouver, et ce diable d’auteur doit déjà être en train d’en inventer d’autres.

On peut ajouter que ce nouveau roman, s’il continue à explorer les conséquences actuelles de la guerre froide et de son effet sur l’apartheid, met également l’accent sur le problème de la protection de l’environnement dans un pays où il est plus sensible qu’ailleurs puisque s’y affrontent des écologistes sincères (presque tous blancs … et aisés) et des populations noires pauvres que l’on écarte de parcs naturels qui étaient, il y a peu, leur pays. Un affrontement qui ravive le racisme et des plaies qui sont loin d’être refermées. Un affrontement superbement rendu, sans parti pris, sans manichéisme, sans explication superflu.

Bref, un grand roman, encore. A signaler que tous les autres romans de Deon Meyer sont disponibles en poche chez Point Seuil.

Deon Meyer / Lemmer l’invisible (Onsigbaar, 2007) Seuil/Policiers (2008), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

Deon l’africain

Deon Meyer n’est plus un nouveau venu. Le pic du Diable est le quatrième roman de cet auteur Sud Africain publié au Seuil. Son premier, Jusqu’au dernier, qui mettait en scène Matt Joubert, un flic que l’on croisera ensuite, portait déjà la marque de fabrique Deon Meyer : un grand sens de l’intrigue ; des personnages marqués, au bord de la rupture ; et un talent particulier pour mêler la petite histoire de ses personnages et la grande, celle de son pays, en pleine mutation post apartheid. Les soldats de l’aube confirmait son talent. L’âme du chasseur, qui mettait au premier plan l’extraordinaire personnage de Thobela Mpayipheli croisé dans le précédent roman arrivait à être encore meilleur que les deux premiers !

Revoici Thobela dans Le Pic du Diable. Ancien combattant de l’ANC, formé en URSS et en Allemagne de l’Est pendant la guerre froide, il s’est retrouvé d’un coup sans travail, sans utilité, et après l’épisode mouvementé de l’âme du chasseur, s’est installé comme fermier avec son fils adoptif. Quand celui-ci est tué par deux braqueurs, sa vie se vide de sens, et il décide de traquer ceux qui maltraitent les enfants. Il se remet à faire ce pour quoi il a été formé, et bien formé : tuer. Christine est call girl au Cap, elle se sent peu à peu piégée par un de ses clients, trafiquant de drogue, qui voudrait qu’elle abandonne tout pour lui. L’inspecteur Griessel de la police du Cap est en pleine chute libre. Alcoolique, il est jeté dehors par sa femme. Une dernière chance lui est offerte par son supérieur : trouver l’homme qui a déjà tué deux personnes impliquées dans des affaires de maltraitance d’enfants. Entre ces trois êtres blessés, commence une ronde de souffrance, de morts et de mensonges …

Tout d’abord, une question qui revient souvent quand on parle d’un roman reprenant un personnage récurrent : Oui, même si ce dernier ouvrage peut se lire indépendamment, il vaut vraiment mieux avoir lu le précédent pour bien comprendre Thobela.

Il en reste une autre (question) que l’on peut se poser depuis que l’on lit les romans de Deon Meyer : Pourquoi ses personnages nous marquent-ils tant ? Pourquoi s’attache t’on autant à eux ? Comment fait-il pour nous accrocher, dès les premières lignes, nous passionner pour une histoire, pour un destin ?

Certes on peut analyser l’intrigue, qui mêle les points de vue, contés de trois façons différentes, avec une précision d’horloger. On peut répéter que Deon Meyer est un maître es suspense, et qu’il est impossible de lâcher ses romans dans leurs dernières pages, menées tambour battant. On apprécie énormément la description d’une société en pleine mutation qui réussit, avec toutes les peines du monde, mais réussit quand même à sortir d’un système politique intenable. On aime sa façon de rendre les traumatismes de la période précédente, et ceux de gens qui découvrent, d’un coup, qu’ils vivaient dans un système inadmissible, et ce avec une immense humanité, et sans aucun manichéisme. On ressent l’amour de l’auteur pour sa ville, son pays, malgré ses peines, ses plaies et ses souffrances.

Mais au-delà de ces qualités qui feraient déjà de ses romans de très bons polars, pourquoi ceux de Deon Meyer sont-ils exceptionnels ? Qu’est-ce qui fait la différence ? Le talent ?

Deon Meyer / Le pic du Diable (Infata 2005 – Devil’s Peak 2007), Seuil/Policier, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet