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Histoires de femmes en colère

Si vous cherchez un petit cadeau pour Noël, voici une idée : Un très joli coffret (comme tout ce que font les éditions In8), qui rassemble quatre belles signatures du polar français sous la thématique de Femmes en colère. On y trouve quatre nouvelles de Marc Villard, Didier Daeninckx, Dominique Sylvain et Marcus Malte.

packfemen.aiQuatre histoires de femmes en colère, quatre histoires de vengeances, quatre styles et quatre nouvelles fort belles.

Kebab palace : Cécile et sa fille Lulu, seize ans vivent dans un mobile home quelque part en Alsace. Cécile boit, comme un trou. On ne saura pas pourquoi. Souvent Lulu doit aller la récupérer au poste. Ou au Kebab Palace. Le jour où elles trouvent le cadavre mutilé d’une jeune chinoise, elles décident de piéger le tueur et de se venger sur lui des injustices de la vie. Ce n’est pas forcément une bonne idée.

Disparitions : Elsa marche dans les rues de Bangkok. Elle est là pour se venger de Cedric, l’homme en qui elle a cru et qui lui a tout pris, tout. Ce soir elle récupèrera son dû et le laissera avec seulement se yeux pour pleurer. A moins que la vie n’en décide autrement.

La sueur d’une vie : Yanamaria, Querida, Dorbeta, Erendira et quelques autres. Elles ont autour de 80 ans, et sont victimes de la crise en Espagne. Les banques leur ont tout pris, elles n’ont plus rien à perdre. Alors aujourd’hui l’heure de la vengeance a sonné.

Tamara, suite et fin : Tamara vient de Guyane. Elle y a vécu jusqu’au jour où elle a hérité d’une terre, en pleine campagne, quelque part en métropole. La chance de sa vie, la chance de changer de vie. Elle s’installe, élève des cochons et s’en tire fort bien. Mais Tamara est étrangère (comprenez, pas du village), noire et femme. Autant dire que sa vie ne va pas être facile, et que les plus obtus des locaux sont bien résolus à la faire partir. Jusqu’à ce que Tamara décide qu’elle en a assez.

Trois excellents textes … Et puis Marcus Malte.

L’idée n’est pas ici de dénigrer les trois autres, bien au contraire.

On sait depuis longtemps que Marc Villard est un des grands de la nouvelle. Il confirme une fois de plus, même s’il s’éloigne un peu (mais un peu seulement) de ses thématiques habituelles : il n’y a ici ni flic pourri, ni jazz, ni dope … mais il y a deux êtres qui souffrent, se perdent et perdent les pédales. Ecriture au rasoir, maîtrise de la progression narrative, du fait main. C’est la vengeance, aveugle, de celles qui n’ont plus rien à espérer.

Dominique Sylvain elle s’intéresse à une vengeance personnelle, une femme trahie qui demande des comptes. Elle montre qu’elle est aussi à l’aise dans le texte court que dans le roman dans cette nouvelle qui vous réserve quelques surprises.

Didier Daeninckx écrit la nouvelle la plus politique. Politique mais littéraire. La construction est impeccable, la montée de la tension parfaite, la chute rageante et réjouissante à la fois. S’il fallait pinailler, mais vraiment pour pinailler, je dirais juste que faire du pourri un petit fils de franquiste n’était peut-être pas nécessaire, parce que les banquiers pourris sont, malheureusement autant fils ou petit-fils de bourreaux que ceux de victimes … 

Et puis il y a Tamara et Marcus Malte. La première scène vous sèche d’emblée. La construction est habile et parfaitement maîtrisée … Comme toujours, la grande force de l’auteur c’est son empathie, et sa capacité à nous toucher au plus profond sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Tamara et la gamine qui raconte avec elle vont vous bouleverser, leur souffrance, leur rage, leur vengeance resteront longtemps dans vos esprits. Le texte est à la fois tendre et âpre, il désespère sur la nature humaine, mais en même temps donne de l’espoir … La magnifique conclusion d’un très beau coffret.

Marc Villard / Kebab palace, In8/Polaroid (2013) – Didier Daeninckx / La sueur d’une vie, In8/Polaroid (2013). – Dominique Sylvain / Disparitions, In8/Polaroid (2013). – Marcus Malte / Tamara, suite et fin, In8/Polaroid (2013). Dans Femmes en colère.

Pagan, Daeninckx, Mako, au bout du Noir

En attendant de reprendre le rythme (avec Les yeux des morts), une petite pause BD.

Encore un Rivages/Casterman/Noir, et encore une fois une réussite éclatante. Cette fois Didier Daeninckx et Mako se sont associés pour adapter Dernière station avant l’autoroute de Hugues Pagan.

Il est flic de nuit. Hanté par l’image d’une gamine morte. Il est seul, dans la vie comme au boulot. Sa descente aux enfer a déjà commencé. Elle se poursuit, cadavre après cadavre, clope après clope, verre après verre … Elle l’amènera au bord de la folie, au fond du trou, au comble de la solitude.

Je sais, ça ne sonne pas très gai. Ben ça ne l’ai pas. Oubliez la quatrième de couverture, qui semble avoir été rédigée par quelqu’un qui n’a pas ouvert le bouquin. On se fout comme de l’an quarante de l’histoire du sénateur et d’une prétendue disquette.

Ce qui compte c’est de suivre le personnage pas à pas dans sa descente infernale. Et croyez-moi, on l’accompagne de près, de très près. On pense aux flics qui coulent de Marc Villard, ou aux loosers condamnés de Goodis. L’environnement est crade. La mort, la misère, les flics ripoux, les trafics d’influence, l’alcool. Souvent c’est la nuit, il pleut, c’est sombre  … et glauque.

Le découpage et l’adaptation sont suffisamment explicites pour que l’on suive l’histoire, suffisamment légers et elliptiques pour laisser toute sa place au dessinateur. Le dessin de Mako est superbe, ses gueules de flics au traits marqués, durs, inoubliables.

Les quelques rayons de soleil ne font que rendre plus sombre le désespoir de l’ensemble. Qui se conclue ainsi, au cas où vous auriez encore une envie de bluette :

« bienvenue dans le domaine des morts ».

A ne rater sous aucun prétexte, mais à lire un jour de soleil.

Hugues Pagan, Didier Daeninckx (adaptation), Mako (dessin) / Dernière station avant l’autoroute, Rivages/Casterman/Noir (2010).