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Dominique Manotti entre aux Arènes.

Dominique Manotti inaugure (avec quelques autres) la nouvelle collection polar des arènes sous la direction d’Aurélien Masson : Racket.

ManottiLe 13 avril 2013, François Lamblin, haut responsable de l’entreprise Orstam, à la pointe d’un certain nombre de sous-systèmes indispensables à la filière nucléaire française (entre autres), est arrêté à son arrivée à l’aéroport. Acte d’accusation : corruption, consommation de drogue et relations sexuelles avec une mineure. Tout y passe.

A Paris, au siège de l’entreprise le choc est rude. Carvoux, le patron d’Orstam reste étonnamment inactif et délègue la gestion de la crise à Nicolas Barrot, un jeune loup aux dents longues qui flaire le piège mais voit aussi une occasion à saisir.

Aux US, une banque et un gros concurrent américain se préparent à la curée. A Paris la commandant Noria Ghozali, récemment mutée dans un secteur qui s’occupe de la sécurité des entreprises, secteur dont elle ignore tout après 25 ans de carrière dans la police, va s’emparer de l’affaire avec ses deux adjoints.

Dans le monde réputé feutré des affaires, les cadavres ne vont pas tarder à s’accumuler.

Du pur Dominique Manotti, dans la lignée de Lorraine Connection. Avec le plaisir en plus de retrouver Noria Ghazali, et d’entrevoir Daquin, deux de ses personnages de flics antérieurs.

Une fois de plus, comme Thomas Bronnec, elle arrive à nous intéresser à un monde et à des manœuvres qui, habituellement, nous emmerdent profondément, disons les choses comme elles sont. A tort d’ailleurs, et c’est surement voulu, il vaut mieux pour le pouvoir, le vrai, que le citoyen moyen s’intéresse au foot, aux robes de la première dame, aux trahisons de l’avant dernier socialiste, ou aux petites phrases que se balancent les uns et les autres qu’aux magouilles et aux turpitudes des vrais patrons, ceux qui manipulent argent et pouvoir.

Dormez bien braves gens, c’est trop compliqué pour vous. Ben non. Avec Dominique Manotti c’est, non pas simple, mais parfaitement compréhensible, clair, sec comme un coup de trique, et, comme disent les cons, « ça se lit comme un polar ». Normal, c’en est un, et un très bon.

Donc les patrons sont des pourris ; nos grands décideurs de Bercy et autres ministères sont selon Daquin, « des imbéciles ignorants ou des vendus » ou mieux, comme le pense Noria « des imbéciles ignorants et des vendus », qui sont là pour se faire un carnet d’adresses er rendre des services avant d’aller empocher leur trente deniers dans le privé ; les américains perdent beaucoup de guerres, mais très peu de guerres économiques, et pour ça tous les moyens sont bons : meurtre, chantage, espionnage de masse etc …

Et les services de l’état qui enquêtent et arrivent à mettre en lumière les magouilles en cours ne peuvent rien car ils sont totalement ignorés par les politiques qui sont des imbéciles ignorant et/ou des vendus. Tout cela, on pouvait s’en douter, après avoir lu Racket, on ne doute plus. Et en plus on tourne fébrilement les pages, au rythme sec et efficace d’une Dominique Manotti au mieux de sa forme.

La seule interrogation qui reste : finalement, est-ce grave que l’argent de telle ou telle boite atterrisse dans les poches de pourriture d’actionnaires américains plutôt que dans celle de pourriture d’actionnaires français ? Et si on transformait tout ça en coopérative, que l’argent tombe dans les poches de ceux qui bossent ? Mais c’est un autre sujet.

Dominique Manotti / Racket, Les Arènes / Equinox (2018).

Marseille connection

J’ai fait un grand écart de lecture ! Après l’imagination complètement débridée et allumée de Carlos Salem, place au sérieux qui claque à la série noire qui continue le sans faute pour ses 70 ans. Avec une valeur sure, Or noir de Dominique Manotti.

Manotti-or-noirMarseille 1973. Théo Daquin, nouveau commissaire, vient prendre son poste. Pas évident pour un parisien de faire sa place à l’Evêché, antre des flics marseillais. D’autant que la première affaire qu’on lui confie est piégée : Pieri, figure marseillaise est abattu par un professionnel alors qu’il sortait d’un casino à Nice au bras d’Emily Frickx.

Emily Frickx, petite fille du patron de la Société des Mines d’Afrique du Sud Afrique du Sud, épouse du trader le plus en vue de CoTrade, plus grosse société de trading de minerais mondiale. Pieri, ancien proche de Guérini, le patron de la French Connexion, ayant fait, apparemment, une croix sur ce passé pour devenir un des armateurs les plus dynamique de la ville.

« On » fait comprendre à Daquin qu’il doit conclure vite, de préférence à un règlement de comptes dans le milieu marseillais. Mais certaines choses ne collent pas, et Théo et son équipe vont se trouver confrontés à un sacré sac de nœuds, avec des truands, des flics ripoux, le SAC, et des intérêts extrêmement puissants, tout cela dans le contexte de la naissance d’un tout nouveau marché pétrolier, un marché qui attire toutes les convoitises.

Du grand Dominique Manotti sur le fond. Beaucoup de documentation, un véritable travail d’analyse et de décorticage des mécanismes politiques et économiques, une vision qui sait être globale et locale, qui passe des grands mouvements financiers à la vie de tous les jours de ceux qui les subissent, et une capacité étonnante à rendre ce monde extrêmement complexe compréhensible pour le lecteur moyen, sans pour autant le rendre simpliste.

Et du grand Dominique Manotti sur la forme. Parce que, contrairement à ce que pourrait laisser croire le paragraphe ci-dessus, on a un vrai polar, à la Manotti : écriture sèche, qui claque, construction millimétrée, des personnages qui existent immédiatement (et quel plaisir de retrouver Daquin !), quelques échappées lumineuses pour profiter du décor marseillais, un vrai suspense et un final qui ne sacrifie rien à la vraisemblance (je vous laisse le découvrir). Les explications (complexes) sur le fond ne ralentissent jamais le récit mais sont parfaitement intégrées dans l’enquête.

Bref, du grand Dominique Manotti tout court, visiblement aussi à l’aise à Marseille qu’en Lorraine, et à Nice qu’à Paris ou dans sa banlieue. Du grand Dominique Manotti qui nous rend plus intelligents et cultivés tout en restant distrayant. Bravo et merci !

Dominique Manotti / Or noir, Série Noire (2015).

Dominique Manotti et les réfugiés italiens

J’aime beaucoup tous les romans de Dominique Manotti. Sans exception. Alors forcément, quand j’en vois un nouveau, je me réjouis. Quand en plus il parle des réfugiés italiens, des années de plomb, on qu’on sent planer l’ombre de Cesare Battisti (même si en fait l’histoire n’a rien, ou presque, à voir avec lui) je me réjouis doublement. A la lecture de L’évasion, je me dis que j’ai bien eu raison de me réjouir.

Manotti1987, Filippo Zuliani, jeune délinquant romain s’évade par hasard avec Carlo, un ancien dirigeant des Brigades Rouges avec qui il partageait la cellule. Ils se séparent au bout de quelques heures, et Filippo marche seul dans la montagne jusqu’à Bologne où il apprend en lisant les journaux que Carlo a été abattu lors d’un hold-up à Milan. Il se rend alors à une adresse à Paris, donnée par celui qui était devenu son ami, et rencontre Lisa Biaggi, qui attendait Carlo, son amour et son camarade de lutte. En France il est très mal accueilli par les réfugiés italiens qui voient en lui, au mieux un petit truand méprisable, au pire un infiltré. Pour vaincre ce mépris, il décide d’écrire son histoire, sans se douter qu’il va se trouver pris dans une lutte sans merci entre les différents groupes d’extrême gauche et les services secrets italiens.

Quand j’ai lu, un peu rapidement, le résumé, j’ai immédiatement pensé à Cesare Battisti. Puis je me suis aperçu que le roman n’avait rien à voir avec lui. Sinon le contexte politique. Pas grave, dès le premier chapitre j’étais harponné et j’ai lu L’évasion en un temps record. Il faut dire que le roman est court, et que Dominique Manotti a un style qui me convient parfaitement. Concis, d’une efficacité redoutable et, à l’image des plus grands, d’une fluidité et d’une apparente évidence et simplicité qui donnent une impression de facilité. Son récit coule, entraîne le lecteur d’une phrase à l’autre, d’une page à l’autre.

A ce style habituel elle ajoute ici une construction très habile qui, après les premiers chapitres, quand Zuliani se met à écrire et que tout le monde devient de plus en plus paranoïaque, amène le lecteur à douter lui aussi, à se demander où est la réalité. Qui dit vrai ? Le récit de l’évasion des premiers chapitres raconté à la troisième personne, ou Zuliani quand il le raconte à sa façon ? Quelle part de vérité y a-t-il dans le roman dans le roman ? Une des forces du roman étant d’ailleurs de ne pas éclairer toutes les zones d’ombre, de laisser à chacun le choix d’ajuster les détails à sa façon, à l’aune de sa propre paranoïa. Une autre est de ne jamais poser de façon explicite ces questions (ce qui alourdirait le récit) mais de faire confiance au lecteur pour se les poser tout seul.

Ce qui n’empêche pas le roman, comme toujours chez Manotti, d’être extrêmement bien documenté, et de mettre en lumière les saloperies des services secrets italiens (sans tomber dans la théorie du complot, il vaut mieux se méfier, car comme disait le grand Pierre, ce n’est pas parce que je suis parano qu’ils ne sont pas tous après moi), les divisions et les rancœurs entre différents groupes d’extrême gauche italiens, leur mépris envers Filippo, homme du peuple s’il en est, au nom duquel ils sont censés s’être battus, les rouages très médiatiques et très mercantiles du milieu de l’édition … Tout cela sans jamais juger et sans enlever à personne son humanité.

La conclusion du roman, fort peu optimiste est particulièrement forte, et on croirait y entendre l’auteur elle-même qui, après des années de luttes politiques et syndicales a décidé de passer à la fiction : « Oui, j’abandonne. Ce combat-là est perdu. Si je veux essayer de sauver notre passé, il ne me reste plus qu’une chose à faire. Ecrire des romans. » dit Lisa Biaggi, et sans doute aussi Dominique Manotti.

Dominique Manotti / L’évasion, Série Noire (2013).

Filière nucléaire à vendre – Parfait état –

C’est peu de dire que je l’attendais le DOA / Manotti. Et contrairement à ce qu’il se passe parfois, j’étais certain de ne pas être déçu. Et je ne m’étais pas trompé, L’honorable société répond à toutes les attentes.

Benoît Soubise, ancien barbouze travaille maintenant au CEA, en étroite collaboration avec son directeur. Deux jour avant le premier tour des élections présidentielles, il est tué par deux pros qui se trouvent dans son appartement pour pomper le disque dur de son portable. Coup du sort, au même moment, un trio d’écologistes radicaux est en train de pirater le même ordinateur, et via la webcam enregistre le meurtre.

Pour le candidat de droite, très proches des milieux d’affaires, il est indispensable que la piste écologiste radicale soit privilégiée durant l’enquête, pour éviter à tout prix toute allusion à des manœuvres de privatisation en cours, au moins jusqu’au second tour. Mais le commandant Pâris, de la Criminelle ne l’entend pas de cette oreille, d’autant plus qu’il va retrouver sur son chemin de vieilles connaissances. Des connaissances du temps où il était dans la brigade financière, dont il s’est fait virer pour s’être trop approché du soleil …

Je lis ici et là que DOA et Dominique Manotti ont parfaitement réussi leur coup malgré leurs différences … Etrange, pour moi il était évident que cette collaboration ne pouvait que fonctionner. Ils ont le même type d’écriture, sèche, directe, sans gras. Ils affectionnent le même type d’intrigues, d’une précision d’horloger, complexes et parfaitement maîtrisées. Ils aiment tous les deux mettre à jour les dysfonctionnements de nos élites, les jeux de pouvoirs politiques, les liens et/ou manipulations entre média et dirigeants du pays … Ils étaient vraiment faits pour s’entendre, ils se sont magnifiquement entendus.

Collusion entre pouvoir politique et pouvoir économique, manipulation des medias, pressions sur la police et la justice … Une intrigue millimétrée, une construction complexe maîtrisée de mains de maîtres, une écriture sèche, nerveuse, au cordeau … Un suspense sans faille, des dialogues qui claquent et des personnages incarnés en quelques phrases … comme prévu DOA et Dominique Manotti se sont superbement trouvés et complétés.

Impossible de dire qui a écrit quoi, qui a amené quoi … On peut supposer que les jeux et enjeux économiques ont été plus creusés par Dominique Manotti, et que l’idée de faire mener une enquête à deux journalistes anglais est plutôt de DOA … On peut ainsi retrouver un peu de chaque, mais on trouve surtout un travail d’une grande cohérence et unité de ton.

Et une analyse dramatiquement rattrapée par l’actualité, en ces jours où le nucléaire japonais est au bord du gouffre … Certes, garder la maîtrise publique de telles installations n’est pas le garant d’une gestion sans risque, mais que dire de la tentation de la brader au privé, dont on connaît la rapacité (ou si on veut être mignon, la nécessité de profit à très court terme …) ? Une lecture passionnante, salutaire et qui devrait être obligatoire, à un an de nouvelles élections.

DOA / Manotti / L’honorable société, Série Noire (2011).

PS. J’oubliais … Toute ressemblance avec des personnages et des situations bien connus est loin d’être un hasard, et je vous déconseille la lecture de L’honorable société les jours de blues, parce que ça finit pas bien …

PPS. Dernière chose, ce n’est certainement pas un hasard si le titre qui désigne nos dirigeants désigne aussi la mafia …

Dominique Manotti passe la banlieue au karcher

Vous vous souvenez certainement qu’il y a quelques années un ministre de l’intérieur, aujourd’hui président voulait nettoyer la banlieue au karcher ? Le même ministre voulait des résultat, des statistiques prouvant, chiffres à l’appui, que l’insécurité reculait. Avec Bien connu des services de police Dominique Manotti nous met au cœur de la banlieue, là où ces rodomontades sont mises en application et changent la vie de tous, flics et fliqués.

2005, Panteuil, proche banlieue parisienne. Ses barres, ses squats, son commissariat, ses flics. Entre les flics dépassés par les événements et les jeunes des cités, au mieux une incompréhension, certainement de la peur, au pire de la haine. Trois sentiments que certains subissent, mais que d’autres, comme la Commissaire Le Muir très proche du ministre de l’intérieur, entendent bien exploiter. Pour nettoyer la banlieue au karcher, pour appliquer une politique sécuritaire qui a les faveurs du pouvoir. Si on greffe là-dessus l’inexpérience de jeunes flics, ripoux et autres magouilles immobilières, on comprend que la situation soit explosive.

Du grand Manotti. Un scénario implacable, qui amène les personnages et le lecteur dans le mur. Des personnages saisis avec une grande justesse et sans manichéisme. Et cette écriture, reconnaissable entre mille, tout aussi implacable que le propos, sèche, sans un mot de trop. Une écriture et une peinture de quartier qui font de Dominique Manotti un des rares auteurs français à pouvoir être comparée au grand Pelecanos dans cet exercice difficile qu’est, au niveau d’un quartier entier, la chronique d’un naufrage annoncée, au raz du bitume, au plus près des personnages.

Une fois de plus, comme dans Lorraine Connection, sa narration impeccable du point de vue romanesque, sert également à mettre en lumière le lien entre des décisions politiques prises dans de discrets et cossus salons parisiens et leur impact sur la vie quotidienne de ceux qui les appliquent ou les subissent. Stress et dégoût pour les uns, brimades, coups, blessures, allant jusqu’à la mort pour les autres. Dégâts assurés de tous le côtés, ou presque, parce qu’il y en a toujours qui profitent du malheur et du chaos.

Un point supplémentaire mérite d’être souligné. Sur son blog Dominique Manotti affirme (avec humour) dans un billet que le féminisme, ce n’est pas se contenter qu’une femme brillante ait sa place à côté des hommes qui ont réussi, c’est d’exiger que même une femme médiocre puisse entrer dans le gouvernement (car, c’est de notoriété publique, il y a longtemps qu’on y trouve des hommes médiocres). Dans ce roman, elle est férocement féministe : Je n’avais jamais, jusqu’à présent, vu de flic, homme ou femme, aussi détestable que Le Muir : raciste, carriériste, sans scrupule, manipulatrice, elle utilise tous les instruments que lui offre son poste pour promulguer ses idées nauséabondes et grimper un à un les échelons du pouvoir. Une pourriture effrayante. Tout comme un homme.

Dominique Manotti / Bien connu des services de police, Série Noire (2010).