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Dominique Sylvain au Japon

Dominique Sylvain a longtemps vécu au Japon mais, à ma connaissance, n’y avait pas encore situé de polar. C’est chose faire avec Kabukicho.

sylvainKabukicho, un des quartiers chauds de Tokyo. Chaud, mais, comme nous sommes au Japon, parfaitement organisé et hiérarchisé. Et dans cette hiérarchie, deux têtes d’affiche : Yudai, numéro un des hôtes, et Kate Sanders, anglaise, l’hôtesse la plus demandée du Club Gaïa. Étonnamment, dans ce monde de l’apparence, de la discussion brillante mais superficielle et du narcissisme, Yudai et Kate sont devenus de vrais amis.

Jusqu’à la disparition de Kate. Son père qui n’a plus eu de contact avec elle depuis des années reçoit une photo inquiétante de sa fille, morte ou endormie. Il débarque chez sa colocataire, une hôtesse française. Il débarque surtout dans la société japonaise dont il ne connaît pas les codes comme le fameux éléphant dans le magasin de porcelaine. Parallèlement les yakusas mécontents de l’attention attirée sur le quartier exigent de Yudai qu’il trouve le coupable. La course contre la montre est lancée.

Il me manque quelque chose ici, mais ce n’est pas la faute de l’auteur, je dirais même que c’est sans doute voulu … un roman que je qualifierais de « trop japonais ». A mon goût, il manque de tripes ou d’émotions, trop froid, trop codifié, comme les relations entre les personnages, comme les différents masques qu’ils portent tous. Masques et distances qui m’empêchent de m’attacher et de trembler, rire ou pleurer avec les personnages.

Pour avoir été quelques fois au Japon, pour le boulot, je reconnais parfaitement ce que ressent un gaijin là-bas : grande courtoisie, attention qui semble sincère, mais aussi distance infranchissable, et impossibilité à comprendre (du moins rapidement) ce qui se joue dans les relations. C’est confortable, parfois agréable, mais pour un latin comme moi, jamais enthousiasmant. Et là, c’est pareil, je n’arrive pas à m’enthousiasmer.

Tout cela est parfaitement décrit, l’intrigue est bien menée, avec ce qu’il faut de coups de théâtres et de clins d’œil au lecteur averti (une référence en particulier peut donner la clé du roman avant la fin, mais je ne vous dirai pas de quoi il s’agit bien entendu).

Une bonne histoire qui permet de saisir un peu cet étrange pays … autant qu’un gaijin peut le saisir. Mais je préfèrerai toujours un bon roman italien ou cubain !

Dominique Sylvain / Kabukicho, Viviane Hamy (2016).

Dominique Sylvain, Ombres et soleil

J’avais beaucoup aimé Guerre sale de Dominique Sylvain. Et je me demandais bien comment elle allait continuer, si elle décidait de continuer. Elle l’a décidé, c’est Ombres et soleil.

SylvainLe divisionnaire Mars, flic qui s’était révélé assez pourri, a été retrouvé assassiné à Abidjan. Et c’est Sacha Duguin, son ancien subordonné, qui est soupçonné par la police des polices. Soupçonné au point d’être arrêté chez lui à 6 heures du matin. Lola Jost, flic à la retraite est pourtant bien persuadée que son ami est innocent. Ingrid Diesel (et oui, pour ceux qui ont lu le roman précédent Ingrid est vivante) qui est repartie aux US l’est également. Elles décident alors de mener leur propre enquête, en marchant une fois de plus sur des pieds forts sensibles. Des pieds qui s’appellent secret d’état.

Je n’arrive pas à être aussi enthousiaste qu’avec le roman précédent, et je ne sais pas complètement mettre le doigt sur ce qui me dérange. Je vais essayer quand même.

Tout d’abord il me semble que j’aurais préféré un roman plus resserré géographiquement. Paris, Abidjan, Hong-Kong … était-ce nécessaire ? Du coup, à part Paris toujours aussi bien décrite, les autres lieux (surtout Abidjan) sont à peine effleurés et c’est un poil frustrant.

Ensuite, impossible de lire le roman si on ne se souvient pas bien de ce qui s’est passé dans le précédent. D’où la difficulté pour l’auteur : soit elle fait de fréquents rappels, au risque d’alourdir le début du roman, soit elle ne dit rien, au risque de perdre un nouveau lecteur. Et j’ai l’impression que ce choix n’a pas été totalement tranché ici.

Pour finir par moment j’avais l’impression que Dominique Sylvain, consciemment ou non, cherchait à se rapprocher du style d’écriture de DominiqueManotti. Des phrases sèches, pif paf, pas de gras, pas de détails superflus, des faits, que des faits. Et je préfère quand elle fait du Sylvain. Et j’en viens à ce que j’ai aimé, car j’ai aussi beaucoup aimé certains aspects.

Les dialogues, les dialogues ! Je crois savoir que Dominique Sylvain est une fan de feu Elmore Leonard. Et bien ça se voit. Ses dialogues sont superbes, avec une mention spéciale au français très original d’Ingrid.

Les personnages. Là aussi elle a un réel talent. Ceux qu’on connaît déjà bien sûr, mais aussi son barbouze grognon, le méchant très réussi (je ne vous dis pas qui c’est …) ou la belle idée du conteur africain dont les interventions sont très réussies.

Pour finir, c’est aussi très bien que des auteurs français mettent un peu leur nez fictionnel dans ces monuments de la grandeur française que sont les ventes de matériel militaire (ou assimilé) et les belle compromissions qui vont avec. Ainsi que dans ces zones nauséabondes qui, sous couvert de secret d’état ou de protection du PAYS, ne servent en fait qu’à protéger des intérêts personnels. Dominique Sylvain le fait en changeant les lieux et personnages, mais il n’est pas très difficile de reconnaître un scandale qui n’a pas fini de défrayer la chronique … Mais dans lequel les vrais responsables s’en sortent, bien évidemment.

Bref, j’ai un peu moins aimé que le précédent, mais c’est fort bien quand même. Et j’aimerais bien avoir vos avis …

Dominique Sylvain / Ombres et soleil, Viviane Hamy (2014).

Histoires de femmes en colère

Si vous cherchez un petit cadeau pour Noël, voici une idée : Un très joli coffret (comme tout ce que font les éditions In8), qui rassemble quatre belles signatures du polar français sous la thématique de Femmes en colère. On y trouve quatre nouvelles de Marc Villard, Didier Daeninckx, Dominique Sylvain et Marcus Malte.

packfemen.aiQuatre histoires de femmes en colère, quatre histoires de vengeances, quatre styles et quatre nouvelles fort belles.

Kebab palace : Cécile et sa fille Lulu, seize ans vivent dans un mobile home quelque part en Alsace. Cécile boit, comme un trou. On ne saura pas pourquoi. Souvent Lulu doit aller la récupérer au poste. Ou au Kebab Palace. Le jour où elles trouvent le cadavre mutilé d’une jeune chinoise, elles décident de piéger le tueur et de se venger sur lui des injustices de la vie. Ce n’est pas forcément une bonne idée.

Disparitions : Elsa marche dans les rues de Bangkok. Elle est là pour se venger de Cedric, l’homme en qui elle a cru et qui lui a tout pris, tout. Ce soir elle récupèrera son dû et le laissera avec seulement se yeux pour pleurer. A moins que la vie n’en décide autrement.

La sueur d’une vie : Yanamaria, Querida, Dorbeta, Erendira et quelques autres. Elles ont autour de 80 ans, et sont victimes de la crise en Espagne. Les banques leur ont tout pris, elles n’ont plus rien à perdre. Alors aujourd’hui l’heure de la vengeance a sonné.

Tamara, suite et fin : Tamara vient de Guyane. Elle y a vécu jusqu’au jour où elle a hérité d’une terre, en pleine campagne, quelque part en métropole. La chance de sa vie, la chance de changer de vie. Elle s’installe, élève des cochons et s’en tire fort bien. Mais Tamara est étrangère (comprenez, pas du village), noire et femme. Autant dire que sa vie ne va pas être facile, et que les plus obtus des locaux sont bien résolus à la faire partir. Jusqu’à ce que Tamara décide qu’elle en a assez.

Trois excellents textes … Et puis Marcus Malte.

L’idée n’est pas ici de dénigrer les trois autres, bien au contraire.

On sait depuis longtemps que Marc Villard est un des grands de la nouvelle. Il confirme une fois de plus, même s’il s’éloigne un peu (mais un peu seulement) de ses thématiques habituelles : il n’y a ici ni flic pourri, ni jazz, ni dope … mais il y a deux êtres qui souffrent, se perdent et perdent les pédales. Ecriture au rasoir, maîtrise de la progression narrative, du fait main. C’est la vengeance, aveugle, de celles qui n’ont plus rien à espérer.

Dominique Sylvain elle s’intéresse à une vengeance personnelle, une femme trahie qui demande des comptes. Elle montre qu’elle est aussi à l’aise dans le texte court que dans le roman dans cette nouvelle qui vous réserve quelques surprises.

Didier Daeninckx écrit la nouvelle la plus politique. Politique mais littéraire. La construction est impeccable, la montée de la tension parfaite, la chute rageante et réjouissante à la fois. S’il fallait pinailler, mais vraiment pour pinailler, je dirais juste que faire du pourri un petit fils de franquiste n’était peut-être pas nécessaire, parce que les banquiers pourris sont, malheureusement autant fils ou petit-fils de bourreaux que ceux de victimes … 

Et puis il y a Tamara et Marcus Malte. La première scène vous sèche d’emblée. La construction est habile et parfaitement maîtrisée … Comme toujours, la grande force de l’auteur c’est son empathie, et sa capacité à nous toucher au plus profond sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Tamara et la gamine qui raconte avec elle vont vous bouleverser, leur souffrance, leur rage, leur vengeance resteront longtemps dans vos esprits. Le texte est à la fois tendre et âpre, il désespère sur la nature humaine, mais en même temps donne de l’espoir … La magnifique conclusion d’un très beau coffret.

Marc Villard / Kebab palace, In8/Polaroid (2013) – Didier Daeninckx / La sueur d’une vie, In8/Polaroid (2013). – Dominique Sylvain / Disparitions, In8/Polaroid (2013). – Marcus Malte / Tamara, suite et fin, In8/Polaroid (2013). Dans Femmes en colère.

La sale guerre de Dominique Sylvain

Mea culpa, mea très grande culpa ! Cela fait un petit moment que je tourne autour des romans de Dominique Sylvain (qui en a quelques uns à son actif), que j’en entends dire (et j’en lis) du bien un peu partout, que nous échangeons via une liste ou l’autre, ici ou là … et je n’avais encore rien lu d’elle, si ce n’est une nouvelle (très bien d’ailleurs) parue dans une collection trop tôt disparue dirigée par Claude Mesplède chez Autrement. Et bien s’est fini tout ça, j’ai lu son dernier Guerre sale, et c’est sur, je ne raterai pas les prochains (et je vais tâcher d’en récupérer quelques anciens).

Florian Vidal, bras droit de Richard Gratien, avocat, un des hommes les plus influents de la Françafrique est retrouvé mort dans une piscine. Il a subi le supplice du pneu enflammé. L’équipe de la criminelle de Sacha Duguin sait, dès le départ, que l’enquête sera sensible, difficile, et qu’ON leur mettra des bâtons dans les roues. Autre difficulté, ils vont avoir dans les pattes l’ancienne commissaire Lola Jost dont un adjoint d’origine africaine avait été tué de la même façon cinq ans auparavant. Un meurtre jamais élucidé qui avait précipité son départ à la retraite. Lola Jost et son amie Ingrid Diesel qui n’ont rien perdu de leur qualités d’enquêtrices, n’aiment guère Duguin et ont une liberté d’action qui décuple leurs capacité de « nuisance ». Autant dire que Duguin va devoir marcher sur une corde raide …

Tous les ingrédients sont réunis :

Une toile de fond noire à souhait, riche en possibilités et peu explorée par les polardeux français. Quel cadre plus favorable que la Françafrique avec ce que cela comporte de compromissions, corruption, (rétro)commissions (pour reprendre des mots en ion qu’Ingrid affectionne particulièrement !). Une toile de fond que Dominique Sylvain a le talent et l’intelligence de laisser à sa place … de toile de fond, évitant ainsi de sacrifier le reste et d’écrire un pamphlet. Le reste ce sont :

Des personnages incarnés, charnels, auxquels on croit immédiatement, auxquels on s’attache, ou auxquels on a envie de filer des claques. Ils sont vrais, complexes, jamais entièrement blancs ou noirs (sans jeu de mot idiot) avec leurs côtés sombres, leur grandeur, leurs lâchetés, leur méchanceté et leur générosité, bref, des vrais humains.

Des dialogues qui sonnent vrai, pimentés juste ce qu’il faut des délicieux anglicismes d’Ingrid, et des non moins délicieuses discussions sur les bizarreries de notre langue entre les deux amies.

Une belle description du décor, Paris sous la pluie, le restau accueillant et ses plats qui mettent l’eau à la bouche …

Ne restait plus qu’à réussir la cuisson. Elle est parfaite. Suspense savamment distillé, changements de rythme, accélération sur le final. On est accroché dès le début et on suit jusqu’à la fin, sans que l’attention se relâche un seul instant. Et pour finir, la petite touche de la chef, l’épice finale, qui conclue le roman de façon magistrale lui donnant une saveur … Une saveur que je vous laisse découvrir.

Chapeau bas. Pour en savoir plus, Bernard Strainchamps a interviewé Dominique Sylvain sur Bibliosurf.

Dominique Sylvain / Guerre sale, Viviane Hamy (2011).