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La frontière

Quelques jours sans nouvelles, j’étais plongé dans un des monuments de cet automne, la conclusion de la magistrale trilogue de Don Winslow : La frontière.

WinslowA la fin de Cartel Art Keller reste vivre au Mexique, auprès de Martisol, son épouse. Jusqu’à ce que le sénateur O’Brien vienne lui proposer de reprendre la guerre contre la drogue, avec de nouveaux pouvoirs : ni plus ni moins que la direction de la DEA.

Dans le même temps, côté mexicain, la disparition mystérieuse d’Adan Barrera a laissé un vide. Un vide qu’ils sont nombreux à vouloir combler et les morts recommencent à s’accumuler de Tijuana à El Paso. Ce qui n’empêche pas les différents groupes de continuer à faire transiter la drogue, avec un retour en force de l’héroïne, une héroïne améliorée. Les overdoses se multiplient à New York et dans tout les US.

Alors qu’Art tente de changer la politique de l’agence pour s’attaquer aux finances du trafic avec l’aide de chef de la brigade anti drogue de New York, les élections nationales approchent, dans lesquelles un candidat très à droite le critique avec de plus en plus de virulence sur les réseaux sociaux.

On a déjà lu plus de 1500 pages de l’histoire d’Art Keller et de la relation entre le trafic de drogue, les US et le Mexique, et on en redemande ! En voilà plus de 800 de plus toujours aussi fascinantes, passionnantes, bouleversantes, rageantes …

Cette fois Don Winslow s’attaque à l’origine du trafic de drogue, une origine qui ne se situe pas sur le sol mexicain, mais sur le sol américain.

« Il est tentant de penser que les causes de l’épidémie d’héroïne sont au Mexique, car il est focalisé sur la prohibition, mais la véritable source est ici même, et dans une multitude d’autres villes, petites et grandes.

Les opiacés sont une réponse à la douleur.

La douleur physique, émotionnelle, économique.

Il a les trois devant les yeux. »

Et quitte à se faire des amis aux US après s’en être fait au Mexique :

« Tu montes la garde sur le Rio Grande, se dit-il, et tu essayes de repousser le flot d’héroïne avec un balai, pendant que des milliardaires délocalisent des boulots à l’étranger, ferment des usines et des villes, tuent les espoirs et les rêves, répandent la douleur.

Et ils viennent te dire : arrêtez l’épidémie d’héroïne. 

Quelle est la différence entre un directeur de fonds spéculatifs et le chef d’un cartel ?

La Wharton Business School. »

Quand à ce qu’il pense de nouveau président US, qui dans le roman succède à Obama et s’appelle John Dennison :

« En se réveillant le lendemain de l’élection, Keller se dit qu’il ne comprend plus son pays. (…)

Car son pays a voté pour un raciste, un fasciste, un gangster, un être narcissique qui se pavane et fanfaronne. Un homme qui se vante d’agresser les femmes, qui se moque d’un handicapé, qui copine avec des dictateurs.

Un menteur avéré. »

Tout cela c’est pour le fond. Et il y a la force romanesque le souffle, la puissance du récit où l’on retrouve avec beaucoup de plaisir certains personnages de La griffe du chien, où on en découvre de nouveaux. Où on passe des « hijos » les héritiers des cartels, violents, immatures, qui se vantent sur les réseaux sociaux et postent des vidéos où on les voit torturer et tuer leurs ennemis aux flics new yorkais en écho à Corruption, en passant par les arcanes du pouvoir à Washington, ou les gamins vivant sur les tas d’ordure au Guatemala.

Plus que jamais ici le polar tranche au travers de toute la société, des lieux de pouvoir, financier ou politique, jusqu’à ceux qui vivent ou survivent dans les rues. C’est magistral. Je pourrait continuer longtemps, pour évoquer les différentes thématiques abordées, les épisodes réels de la guerre qui se déroule au Mexique que l’on reconnaît, les personnages auxquels on s’attache, mais il suffit de dire : LISEZ-LE.

Et si La frontière peut se lire indépendamment, il serait impardonnable de ne pas lire les trois, qui offrent une fresque pleine de sang, de fureur, de rage et d’émotions, une fresque magistrale qui éclaire toute l’histoire de ce que les media appellent la guerre contre la drogue.

Don Winslow  / La frontière (The boarder, 2019), Harper Collins / Noir (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Corruption

Don Winslow est passé par Toulouse il y a quelques jours, et je n’ai pas pu aller le voir, pour cause de boulot. Est-ce que je râle ? oui. Mais au moins, j’ai pu lire Corruption.

WinslowDenny Malone est le roi de Manhattan North. Du moins c’est lui qui le dit. C’est la figure en vue, le meneur officieux d’une troupe d’élite de la police de New York, la Force, chargée de faire la loi dans le nord de l’île. Mais après des années de service, et une période où tout semble lui avoir réussi, Denny Malone est arrêté par le FBI pour corruption.

Or oui, Malone est corrompu. Avec ses deux coéquipiers de toujours il a tabassé des suspects, servi un truand contre un autre, gardé une partie des saisies de drogue et d’argent. Il a tué sans sommation. Et il a sauvé des vies et empêché que la violence de son quartier ne vienne envahir les quartiers protégés de ceux qui commandent la ville et s’enrichissent sur son dos.

Et surtout, il a passé des enveloppes à tout le monde : chefs de la police, avocats, juges, procureurs, entrepreneurs et politiques. Alors Malone ne sait-il pas trop de choses pour rester longtemps derrière les barreaux ?

On le sait, Don Winslow a écrit beaucoup de très bons polars « classiques », comme par exemple la série Neal Carey (il y a longtemps) ou les deux Missing (dernièrement), et deux monuments : La griffe du chien et Cartel. Corruption a très clairement l’ambition de ces deux derniers, et s’il est peut-être un tout petit peu moins monumental, cela reste un roman exceptionnel, et un des romans chocs de cet automne.

Ma première impression, dès les premières lignes, est d’avoir été plongé sans avertissement auprès de Malone, immergé dans ses patrouilles, avec lui dans les cages d’escaliers et les rues de Manhattan. On vit les magouilles, et on ressent l’étau du piège qui se resserre petit à petit autour de lui. C’est la première force du roman : il n’édulcore pas le niveau de corruption et de violence des trois flics que l’on suit de près, et pourtant on ne peut s’empêcher de se sentir proche d’eux et d’avoir envie qu’ils s’en sortent. Un exploit rendu possible grâce à une écriture directe, au cœur de l’action, et à la volonté de ne jamais simplifier les choses et de toujours décrire les situations dans toute leur complexité.

Oui certains flics sont racistes, oui ils font du contrôle au faciès, oui ils touchent des pots de vin, mais ce sont aussi les seuls à défendre les victimes aussi pauvres et noires que les trafiquants, et ils sont les seuls à compatir et tenter de les aider.

Ensuite, comme pour ses deux grands romans sur la frontière, le tableau dressé par Don Winslow est effrayant : Violence, corruption à tous les étages de la société, ravages de la drogue, toute puissance du fric, hypocrisie de ceux qui commandent vraiment, loin des quartiers violents, et se livrent une guerre sans merci sans se préoccuper le moins du monde des fameux dommages collatéraux. Dans ce merdier des flics, pieds dans la boue, et mains dans le bocal de confiture.

On se fait secouer sévèrement, et pourtant on ne peut pas lâcher le bouquin. Et on n’est pas près d’oublier Denny Malone et ses coéquipiers.

Don Winslow / Corruption (The force, 2017), Harper Collins/Noir (2018), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Don Winslow : parfait une fois de plus

Don Winslow ne peut pas écrire que La griffe du chien ou Cartel, entre il a bien besoin d’une respiration, et ses lecteurs aussi. Alors il nous offre d’excellents romans, de purs moments de lecture jouissive, comme ce Missing : Germany.

WinslowVous vous souvenez peut-être de Frank Decker, ex Marine, ex flic, qui avait tout laissé tomber dans Missing : New-York pour retrouver une gamine disparue. Cette fois encore il s’agit de retrouver quelqu’un. Charles Sprague, troisième du nom ne devrait rien avoir en commun avec Frank : héritier d’une famille richissime de Miami, milliardaire du secteur de la construction. Mais Charles Sprague était en Irak avec Franck, il lui a sauvé la vie, et est revenu avec la moitié du visage brûlé.

Contre tout attente, il a épousé Kim, ancienne modèle, incarnation de la beauté américaine hollywoodienne. Et Kim a disparu, un soir. Elle est allé dans son centre commercial préféré, on a retrouvé sa voiture, plus aucune nouvelle d’elle. Alors Frank va faire ce qu’il fait de mieux, fouiller le passé et le présent, mettre à jour les pires secrets, et retrouver Kim. Coute que coute.

Que c’est bon ! Certes ce roman n’a pas l’ampleur et la puissance de Cartel, mais qu’il est jouissif ! Que c’est bon de voir un maître s’emparer de ce que le polar peut avoir de plus classique pour le mettre à sa sauce et embarquer son lecteur.

Car quoi de plus classique qu’un privé qui recherche une femme disparue et, de fil en aiguille, met à jour de vilains secrets que personne ne voulait voir ressurgir ? Rien. Si peut-être l’arrivée d’une femme fatale. D’ailleurs là aussi il y a des femmes fatales. Classiquissime donc, mais quand c’est pris en main par un conteur comme Don Winslow c’est le pied total.

C’est aussi bon qu’un Elmore Leonard, on retrouve une maîtrise des dialogues, et une écriture qui font paraître tout si facile, si évident, alors que c’est la marque des grands, des très grands même.

Et quand au détour d’une phrase on lit : « J’ai vu pas mal de choses dans les couloirs de la mort. Il y en a une que je n’ai encore jamais vue : c’est un homme blanc et riche. » on s’aperçoit que, sous couvert de vous faire prendre un immense plaisir de lecture, de vous scotcher à votre bouquin, Winslow ne renonce pas à décrire le monde tel qu’il est, malheureusement.

Donc, à lire, sans faute.

Don Winslow / Missing : Germany (Missing : Germany, 2017), Seuil (2018), traduit de l’anglais (USA) par Philippe Loubat-Delranc.

CARTEL

Enfin, il est arrivé. Depuis qu’on sait que Don Winslow était en train d’écrire la suite de La griffe du chien, on était sur les dents. Puis le roman est sorti aux US, je l’avais vu au printemps en Espagne, et ici, rien. Mais là, ça y est, Cartel est enfin sorti chez nous.

winslow2004. Les deux ennemis mortels de La griffe du chien, le narco Adan Barrera et Art Keller l’ex agent de la DEA qui l’a fait tomber sont au calme. Barrera dans une prison de haute sécurité en Californie, Keller dans un monastère où il s’occupe des abeilles. Jusqu’à ce que deux collègues de Keller le retrouvent : Barrera est extradé au Mexique, et il a mis la tête de Keller à prix : Deux millions de dollars.

La guerre sanglante entre les deux hommes va reprendre, dans un Mexique livré à un chaos total où les différents cartels se font une guerre sans pitié. Une guerre dont les premières victimes sont les journalistes, et comme toujours les plus pauvres, les plus fragiles, ceux dont tout le monde se fout complètement.

Je vais répondre sans attendre aux deux questions que vous me posez :

Oui c’est du même niveau que La griffe du chien, monumental donc.

Oui on peut le lire indépendamment du précédent. Mais franchement, donnez-moi une seule bonne raison pour ne pas tout lâcher et se précipiter sur La griffe du chien si vous ne l’avez jamais lu ?

Du coup, est-il utile d’aller plus loin ? Dire que c’est la digne suite du précédent devrait suffire pour vous persuader de vous précipiter. Tout en sachant que vous allez être secoués. Parce que la situation ne s’est pas améliorée, bien au contraire, et que Don Winslow ne fait aucun cadeau.

Un prologue qui vous plonge immédiatement dans le bain, une écriture directe, et la description et l’analyse acérée de tout ce qui se joue autour de cette frontière. Une guerre contre la drogue qu’en fait personne ne veut gagner, tant les masses d’argent en jeu sont importantes, une guerre livrée uniquement au Mexique, avec des victimes uniquement mexicaines (et un peu guatémaltèques) alors que l’acheteur est … américain. Une guerre sale (comme toutes les guerres) et tordue (comme toutes les guerres) car, si les cartels ne sont plus directement soutenus par la CIA comme durant la période précédente décrite par la griffe, les alliances politiques entre Washington et Mexico font que certains sont vus avec plus d’indulgence que d’autres.

Corruption généralisée, polices (locales, d’état ou fédérale) et armée pourries jusqu’à la moelle, politiques mouillés jusqu’au plus hauts postes de l’état, indifférence du grand voisin du Nord aux dizaines de milliers de morts, et des populations prises en tenaille entre les différentes armées, car ce sont des armées. La situation est atroce. Sans jamais se complaire dans le voyeurisme l’auteur ne fait aucun cadeau, on prend le choc en pleine figure.

Ce serait insupportable sans son sens de la construction, sa puissance narrative qui emporte tout et surtout, l’humanité avec laquelle il crée une multitude de personnages inoubliables. Courageux, salauds, admirables, pourris, menés par la haine, l’amour, le courage, pris dans un tourbillon qui les dépasse ou résistant avec un courage inouï, ils sont tous extraordinaires : Keller et Barrera, liés jusqu’à la mort par la haine qu’ils se vouent, des chefs narcos fous furieux comme Ochoa, se voyant en stars de cinéma comme narco Polo, ou voulant entrer dans la bonne société de la capitale comme Martin et Yvette Tapia, portrait saisissant d’un enfant tueur pris dans le tourbillon de folie, des hommes et de femmes qui basculent dans la haine ou la peur, et de magnifiques personnages féminins, dans tous les camps, vamps, victimes, bourreaux, manipulatrices et manipulées, incroyablement courageuses et terrorisées, inoubliables.

C’est aussi un hommage appuyé aux journalistes qui payent un très lourd tribut à cette guerre (c’est à eux tous qu’est dédié le roman), Oscar, Ana, Pablo … et également au peuple mexicain qui lutte, se révolte, manifeste, se relève, croit encore et toujours à la culture, à la démocratie et à la dignité, malgré l’immensité des malheurs qui l’accablent.

« Je parle pour ceux qui ne peuvent pas parler, les sans voix. J’élève la mienne, j’agite les bras et je crie pour ceux que vous ne voyez pas, que vous ne pouvez peut-être pas voir, les invisibles. Pour les pauvres, les faibles, ceux qui sont privés de droits, les victimes de cette prétendue « guerre contre la drogue », pour les quatre-vingt mille personnes assassinées par les narcos, par la police, par l’armée, par le gouvernement, par les acheteurs de drogue, par les marchands d’armes, par les investisseurs dans leurs tours étincelantes qui ont fait fructifier leur « argent nouveau » avec des hôtels, des centres commerciaux et des lotissements.

Je parle pour ceux qui ont été torturés, brûlés et écorchés vifs par les narcos, battus à mort et violés par les soldats, électrocutés et à moitié noyés par la police. (…)

Ce n’est pas une guerre contre la drogue.

C’est une guerre contre les pauvres.

Une guerre contre les pauvres et les faibles, contre les sans voix et les invisibles que vous voudriez balayer de vos rues comme ces déchets qui viennent salir vos chaussures.

Félicitations.

Vous avez réussi.

Vous avez fait le grand nettoyage. (…)

Je préfère être avec eux qu’avec vous.

Je suis sans voix désormais.

Je suis …» A vous de le découvrir.

Ah aussi, c’est un grand roman politique. Voilà … Lisez Cartel.

Don Winslow / Cartel (Cartel, 2015), Seuil (2016), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

PS. Juste un petit truc. Don Winslow est un écrivain majeur, qui connaît sur le bout des doigts les affaires de drogue, de politique, la vie au Mexique etc … Par contre sur les satellites, il écrit n’importe quoi, c’est dommage.

Non on ne peut pas commander le survol d’une zone par un satellite. Un satellite a une orbite non modifiable (pas plus que celle de la lune). On peut par contre lui demander de prendre une image quand (et seulement quand) il passera au-dessus de la zone intéressante. Et on n’a pas besoin de demander l’autorisation du pays qu’on prend en photo, même si c’est un pays « ami ».

Non on ne peut pas reconnaître une personne à partir d’une image satellite (reconnaître un visage, si tant est qu’on le voie avec une vue prise à des centaines de kilomètres par-dessus, demande une résolution de quelques millimètres, non accessible). On peut tout au plus compter les gens qui sont sur la photo, pendant les quelques secondes que dure la photo …

Et non on ne peut pas capter une conversation depuis l’espace. Comme disait l’affiche d’un vieux film, « dans l’espace personne ne vous entend crier », parce qu’il n’y a pas d’air pour propager le son.

C’était la petite mise au point du casse-bonbons …

Frank Decker, nouveau personnage de Don Winslow

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman de Don Winslow, et ça me manquait. C’est chose faite avec ce qui pourrait ressembler au début d’une série : Missing : New York.

WinslowFrank Decker est flic à Lincoln, une petite ville du Nebraska. Jusqu’au jour où il se rend chez Cheryl Hansen. Sa petite fille, Hailey, cinq ans, a disparu du jardin, le temps que Cheryl rentre chercher un paquet de cigarettes. La police, les voisins, même FBI font ce qu’ils peuvent, pendant quelques jours. Puis abandonnent. Mais pas Frank qui démissionne, quitte sa femme (son couple battait de l’aile) et part sur les routes, sillonnant le pays, derrière la moindre piste.

Il finit par en trouver une qui lui donne un tout petit espoir …

C’est certain, ce n’est pas du niveau du chef d’œuvre de Don Winslow, La griffe du chien. Mais si on ne devait lire que des romans de cet acabit on ne lirait pas beaucoup. On ne retrouve pas non plus la recherche stylistique de ses romans les plus allumés comme Savages ou Cool. Cette fois, avec la mise en place d’un nouveau personnage, Don Winslow fait dans le sobre mais efficace.

Ce Frank Decker, et un certain nombre de personnages qui l’accompagnent ou qu’il croise, comme Cheryl la mère de la gamine disparue, ou ceux qui l’aident spontanément ici où là, me font beaucoup penser aux américains mis en scène par une autre grand George Pelecanos. Des gens simples, qui tentent de vivre décemment et dignement, des gens qui ne sont ni des truands, ni des marginaux, ni des stars de papier glacé, des gens dont on ne parle jamais … Très américain comme démarche.

Ca c’est pour la première moitié du roman. Quand Franck arrive à New York et se rapproche de la solution, on bascule dans un autre monde : Celui de ceux qui ont une fortune qui les place au-dessus des lois, au-dessus de la morale, de ceux qui peuvent tout acheter et n’ont pas de limite. Sauf Frank Decker heureusement …

Le choc entre ces deux mondes, Don Winslow nous le raconte avec le savoir-faire qu’on lui connait. Une écriture, « évidente » qui coule toute seule, un grand sens du rythme et du suspense, et des dialogues qui claquent. Un vrai plaisir de lecture au premier degré. Du grand classique comme on l’aime.

Don Winslow / Missing : New York (Missing : New York, 2014), Seuil/Policiers (2015), traduit de l’anglais (USA) par Philippe Loubat-Delranc.

Cool !

« Fuck me. » Pour la genèse de l’extraordinaire Savages, il fallait bien que Don Winslow change sans changer, se renouvelle tout en maintenant la marque de fabrique. C’est ce qu’il fait, magistralement en ouverture de Cool.

WinslowVous voici avertis. Si vous n’avez pas aimé Savages, laissez tomber, c’est pareil. Si vous êtes aussi fan que moi, précipitez-vous … C’est pareil. Une dernière chose avant de rentrer dans le vif du sujet. Si par erreur vous passez par ici et que vous n’avez pas encore lu La griffe du chien, ACHETEZ LE TOUT DE SUITE ET LISEZ LE.

Chon, la brute, O la belle, Ben le gentil. Les trois personnages inoubliables de Savages quelques années plus tôt (forcément !). Ben fait pousser la meilleure dope de Basse Californie (BC). Chon est son ami inséparable, son frère. Autant Ben est gentil (ce qui ne veut pas dire mou, ou victime attention, Ben a du caractère) autant Chon est … Pas gentil. O est leur meilleure amie, pas encore leur amante. Quand Chon ne casse pas du terroriste en Truckistan, ils trainent ensemble et, par exemple, regardent les filles sur la plage :

« – Et c’est quoi, ton type ? demande O, frustrée.

– Bronzée, répond Chon, mince, le visage doux, de grands yeux marron, avec de longs cils.

O se tourne vers Ben.

– Ben, Chon veut baiser Bambi. »

Mais aussi retour dans les années 70, puis 80. Quand la BC (voir plus haut) se construit sur la vente d’immobilier, et de dope. Quand les idéaux s’écroulent, quand le mouvement hippie meurt, quand le Peace, Love and Flower devient fric, fric et fric, quand la cocaïne remplace l’herbe … Quand, sans qu’ils ne le sachent, toute l’histoire de Chon, Ben et O se noue.

Une langue aussi inventive que dans le roman précédent, une langue déconstruite et pourtant immédiatement intelligible, une langue qui groove, qui swingue (à propos, une fois de plus chapeau bas au traducteur).

Un rythme éblouissant, trépidant, en accord total avec le rythme des phrase, qui donne parfois l’impression que l’auteur s’est mis en déséquilibre en haut d’un escalier et qu’il n’a plus d’autre solution que de descendre tout à toute allure, sans jamais s’arrêter sous peine de se vautrer.

Une construction brillante, où les pièces du puzzle se mettent en place peu à peu, jusqu’au feu d’artifice final.

Le plaisir des aficionados de retrouver, outre Chon, O et Ben et les autres, au détour d’une scène, Frankie Machine ou Bobby Z …

Le chant d’amour à une terre, et le cri de rage devant ce que les hommes lui ont fait subir.

Au détour de cet exercice littéraire brillant et parfaitement jubilatoire (car le bouquin file une banane incroyable), la description au scalpel de l’évolution d’une partie de l’Amérique, la disparition des illusions des mouvements intellectuels, rebelles et gauchistes de la fin des années 60, la mort de tout un idéal, les reniements par fatigue, dégoût, opportunisme, avidité … Pour en arriver là :

« Des milliards pour les prisons, encore plus de milliards pour empêcher les drogues d’arriver depuis l’autre côté de la frontière, pendant que nos écoles sont obligées d’organiser des ventes de gâteaux faits maison pour pouvoir acheter livres, papier et crayons, donc je pense que l’idée sous-jacente est de garder nos enfants à l’abri des drogues en les rendant aussi stupides que les politiciens qui perpétuent cette folie furieuse.

Suivez l’argent. »

Donc en plus de nous faire jubiler, Don Winslow nous donne à penser … Si avec ça vous ne vous précipitez pas le lire, je ne sais plus quoi vous dire.

Don Winslow / Cool (Kings of cool, 2012), Seuil (2012), traduit de l’américain par Freddy Michalski.

Le bon, la brute et les truands.

De temps en temps on lit ici ou là que le polar américain serait en chute libre, que le centre de gravité c’est déplacé en Europe, qu’il n’y a plus rien de neuf de l’autre côté de l’Atlantique. Ben mon colon, il est encore vert le mourant ! Depuis le début d’année on a eu Ron Rash et son extraordinaire Serena, le toujours excellent Pelecanos, le nouveau Ken Nunn, on attend un Dennis Lehane et un James Lee Burke … Et là, tout de suite, vous allez vous prendre Savages, le dernier Don Winslow en pleine poire.

Ils sont trois, inséparables.

Ben, le bon, génie de la botanique, devenu richissime en cultivant la meilleure herbe de Californie du Sud. Dans ses nombreux moments perdus Ben sillonne le tiers-monde pour améliorer le sort des plus malheureux.

Chon, la brute, ex soldat d’élite, ancien d’Irak, de Truckistan, spécialiste es maniement de toutes sortes d’armes.

Avec eux, O, pour Ophélia, gamine un peu paumée, pas mal cinglée, fille d’une bourgeoise liftée et républicaine typique de la Californie du sud. O qui aime faire les boutiques et manger. Et O aime le sexe, surtout avec ses deux hommes Chon et Ben. Jusque là tout va bien.

Mais, et c’est là qu’interviennent les truands. Le cartel de Baja California (BC) veut imposer à Ben de passer par eux pour vendre son produit haut de gamme. Ben qui ne veut pas en entendre parler. Donc c’est la guerre.

Tous ceux qui fréquentent ce modeste blog ont lu La griffe du chien. Ou sont en train de le lire, ou ont prévu de le lire. De toute façon vous savez déjà que Don Winslow est un grand, un très grand du polar. Il le confirme ici de façon éclatante. Une véritable gifle.

Pas un seconde de répit tout au long des 290 chapitres qui claquent, secs comme des coups de trique. Don Winslow prend d’emblée le lecteur aux tripes, le secoue sans pitié, et le laisse sonné à la dernière phrase. Des phrases déconstruites, reconstruites, mots déconstruits et reconstruits, tout cela pour atteindre une écriture rythmée, scandée, hypnotique qui dresse le portrait sans concession d’un monde sans pitié. La griffe du chien décortiquait la montée au pouvoir des cartels de la drogue mexicains, avec l’aide bienveillante de la CIA et de l’église. Savages nous jette à la figure le résultat.

Et il n’a rien de réjouissant. Fini les doux glandeurs de la Patrouille de l’aube, fini le surf, l’attente de la vague avec les amis de toujours. Le monde n’est pas gentil, ou améliorable, comme voudrait le croire Ben, il est impitoyable, comme le sait Chon :

« Chon avait toujours su qu’il existait deux mondes distincts :

Les sauvages.

Et les moins sauvages.

Le sauvage est le monde du pur pouvoir primitif, survie des mieux adaptés, cartels de la drogue et brigades de la mort, dictateurs et hommes demain, attaques terroristes, guerres des gangs, haines tribales, assassinats de masse, viols de masse.

Le moins sauvage est le monde du pur pouvoir civilisé, gouvernements et armées, multinationales et banques, choc et effroi en écrasant l’adversaire par une puissance de feu très supérieure, mort-venue-du-ciel, génocide, viol économique en masse.

Et Chon sait que …

C’est le même monde. »

Bienvenue dans le monde de Chon. Une véritable gifle donc. Et malgré l’horreur, malgré la trouille, on ne peut pas lâcher le bouquin jusqu’à l’apocalypse finale que l’on sait inévitable.

J’oubliais, parce que je suis encore sous le choc … Savages est une sorte de mélange entre La griffe du chien pour la thématique et la violence qui vous arrive en pleine figure, et des romans plus coooooool et drôles que l’auteur car, en plus, dans la première partie, il y a de l’humour, essentiellement autour des relations entre O et le reste du monde en général, et sa mère (complètement cintrée) en particulier.

Mais à la fin on ne rit plus. Plus du tout.

Magistral.

Don Winslow / Savages (Savages, 2010), Le Masque (2011), traduit de l’américain par Freddy Michalski.