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Giancarlo de Cataldo s’amuse

Dès son premier roman traduit Giancarlo De Cataldo s’est imposé comme un grand du polar italien. Pour rien au monde je n’aurais raté son dernier roman : L’agent du chaos.

DeCataldoLe narrateur est écrivain, romain. Il vient de publier, à partir de documents assez lacunaires, un court roman centré sur le mystérieux personnage de Jay Dark. Trafiquant de drogue, parlant couramment plus de 10 langues, agent supposé de la CIA chargé d’infiltrer les mouvements révolutionnaires des années 70-80 pour y introduire toutes sortes de drogues, arrêté en Italie puis relâché. Supposé mort …

Peu de temps après la parution de la traduction anglaise, il est contacté par un avocat, Maître Flint, qui lui propose de lui raconter la véritable histoire de Jay Dark, pour qu’il puisse écrire un roman plus proche de la réalité. C’est ainsi que le narrateur va découvrir la vérité cachée sous les masques, ou tomber sur des masques plus sophistiqués, et qu’une étrange relation va se nouer avec Flint.

Quel raconteur d’histoires que ce Giancarlo de Cataldo, on a l’impression d’entendre sa voix, et on le suivrait jusqu’au bout de la nuit. J’adore ces écrivains qui vous annoncent qu’ils vont vous raconter une bonne histoire, et qui tiennent leur promesse.

Donc dans un premier temps, je me suis régalé à suivre la trajectoire de Jay Dark à travers les années 70 et 80, les mouvements de contestations aux US et en Europe, le mouvement hippie, la musique, l’art, les luttes pour les droits civiques … Et tout cela sans le moindre prêche, le héros étant une personne totalement cynique qui traverse la période sans illusions ni scrupules.

Le pire, est que l’auteur arrive à nous rendre ce coquin sympathique. Mieux que ça, il s’en excuse par la voix de son narrateur qui a peur, justement, qu’on lui reproche de ne pas condamner une crapule. Jolie mise en abime parfaitement maîtrisée et totalement jubilatoire, pour le lecteur, et on le devine, pour l’auteur.

En un mot (ou plutôt deux) : Le pied !

Giancarlo De Cataldo / L’agent du chaos (L’agente del caos, 2018), Métailié (2019), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Dans l’enfer de La Eternidad

C’est au marathon des mots en juin dernier que j’ai découvert Martin Solares. L’entendre m’a donné envie de le lire. C’est chose faite avec N’envoyez pas de fleurs.

SolaresIl n’y a pas si longtemps, La Eternidad, sur le golfe du Mexique était un petit paradis. Vie tranquille, petits trafics, des flics pas plus pourris qu’ailleurs, respectés, le soleil, la plage. Maintenant c’est un enfer. Les bars et restaurants ferment la nuit, trois ou quatre bandes se disputent la mainmise sur le commerce de la drogue, et il ne se passe pas un jour sans fusillades, assassinats, enlèvements.

C’est celui de Cristina, fille d’une des familles les plus riches de la région qui va tirer Carlos Trevio de sa retraite. Cet ancien policier de la ville, grand connaisseur du port et de ses bandes a été contraint de fuir et de se cacher quand, des années auparavant, il a mis un coup de pied dans la fourmilière en dérangeant les personnes qu’il ne fallait pas. Dont le commissaire Margarito, ripoux d’entre les ripoux, patron des flics de la ville.

Carlos Trevio accepte quand même de revenir enquêter dans le chaos qu’est devenue la région.

On a beau avoir maintenant lu quelques polars mexicains décrivant la violence épouvantable qui règne dans le pays, on est soufflé par N’envoyez pas de fleurs. Car sous l’humour très noir de l’auteur, la situation est insupportable.

Des flics et des politiques pourris jusqu’à la moelle, des gangs de narcos qui font la loi dans la région, enlèvent, tuent, violent impunément. Une population martyrisée qui subit et ne croit plus à rien, ne sort plus, tremble en permanence et se cloitre chez elle sans pour autant être à l’abri de la violence.

La situation est vue au travers de deux personnages : Carlos Trevio, désabusé, qui a abandonné la lutte mais pas ses valeurs, et le commissaire Margarito, symbole de la corruption de tout un système.

La grande force du roman est qu’il ne porte pas de jugement explicite, se contentant de démonter les mécanismes qui amènent la société là où elle en est, et de mettre à jour les raisons qui font de chaque personnage ce qu’il est. Sans accuser ni excuser, juste en décrivant.

Un roman grinçant et effrayant, où on s’en veut parfois de sourire à tel ou tel trait d’humour pourtant salutaire.

Martin Solares / N’envoyez pas de fleurs (No manden flores, 2015), Christian bourgois (2017), traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Jusqu’à plus soif

Quoi de plus naturel que de lire La soif de Pierre-François Moreau en ce début d’été. Un roman qui m’a un peu laissé sur … ma faim.

MoreauLos Angeles. Pas en Californie, juste un carrefour dans une zone industrielle écrasée de chaleur et de lumière en Andalousie. Victor tient une pharmacie. Ses clients sont souvent des camés armés de fausses ordonnances.

Le coin est pourri. Flics ripoux, politiques corrompus jusqu’à la moelle, chômage de masse, sécheresse et tous les trafics imaginables qui passent par-là, entre un Maroc producteur de drogue et une Europe consommatrice. Dans ce coin aride se croisent les mafias russes, albanaises, marocaines, gitanes, bulgares … Et comme si ça ne suffisait pas, voilà un petit privé minable, la peau cloquée par le soleil et la tripe retournée par une chiasse mémorable qui vient mettre à jour un trafic de fausses bouteilles d’eau minérale. Comme si quelqu’un buvait de l’eau à Los Angeles, Andalousie.

Les quelques critiques que j’ai lues sur les blogs sont plutôt élogieuse, pour ma part j’ai trouvé que ce roman ne tient pas ses promesses, essentiellement pour une raison de mauvaise adéquation entre la quantité des thématiques abordées et la longueur du roman.

Pour faire simple, à mon goût, soit l’auteur a voulu parler de trop de choses, soit il a fait un livre trop court. Ce qui fait que tout est effleuré, les personnages ne sont pas creusés, on ne s’y attache absolument pas, les différents trafics sont exposés de façon trop rapide (et pas toujours de façon très claire), les manigances complexes des uns et des autres, gitans, marocains, flics espagnols des différents services, flics d’Interpol … sont décrites de façon tellement rapide qu’on s’y perd et qu’on finit par ne plus s’y intéresser.

Donc, à mon avis, il aurait fallu simplifier et se concentrer sur un thème, ou accepter le risque et l’ambition d’écrire le « Cartel » du sud de l’Espagne. Et là on est entre les deux.

C’est d’autant plus dommage que certains personnages auraient mérités d’être développés, mieux suivis et qu’on sent qu’ils ont l’étoffe pour nous passionner, mais il leur manque de la chair. Et pourtant, entre la vengeance de l’un, le chant de l’autre, la révolte d’une troisième … Sans compter l’action de journalistes pour mettre à jour la corruption des élus, il y aurait eu de quoi faire. A condition de choisir.

Dommage.

Pierre-François Moreau / La soif, La manufacture des livres (2017).

 

Duane Swierczynski assagi mais toujours recommandable.

Après deux romans complètement survoltés, et un autre sur le thème très casse-gueule du voyage dans le temps, Duane Swierczynski revient avec un polar plus calme et plus classique : Canari. Ce qui ne veut pas dire qu’on s’ennuie.

canari.inddSarie Holland est une étudiante brillante, un peu terne, pas franchement populaire, qui se consacre entièrement à son travail. Elle ne boit pas, ne fume pas, s’occupe de son petit frère et bosse. Rien ne la prédispose à se retrouver entre les mains de la police. Et c’est pourtant ce qui lui arrive quand elle accepte de ramener un autre étudiant, D., à la sortie d’une fête. En quelques minutes tout dérape, elle est seule dans sa voiture en attendant D. quand la police l’arrête et trouve de la drogue dans le blouson que D. a laissé dans la voiture.

Voilà Sarie obligée de servir d’indic, pour le compte de deux flics bien décidés à nettoyer Philadelphie de tout trafic. Comme Sarie ne veut pas inquiéter son père, ni mettre D. en cause, elle va devoir se débrouiller toute seule. Et mettre toute son intelligence à l’œuvre pour commencer à balader tout le monde.

Ce n’est pas le polar de l’année, et il n’est pas aussi fou que les précédents romans de l’auteur, mais on passe un excellent moment de lecture aux côtés de cette Sarie Holland dont le moins qu’on puisse dire, est qu’elle ne manque pas de ressources.

Les personnages sont bien campés, parfaitement crédibles, et l’auteur n’a pas son pareil pour faire rebondir l’intrigue à chaque fois qu’une nouvelle épreuve s’impose à son héroïne. Le lecteur va de surprise en surprise, dans une escalade totalement maîtrisée, et découvre avec ravissement comment l’héroïne se sort de toutes les embuches, tombant chaque fois dans une situation plus dangereuse, jusqu’au retournement final. Un vrai plaisir de lecture.

Duane Swierczynski / Canari (Canary, 2014), Rivages/Thriller (2017), traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Découverte mexicaine chez Métailié

Un nouvel auteur mexicain chez Métailié : Antonio Sarabia, La femme de tes rêves.

SarabiaHilario Godinez est journaliste sportif (ce qui veut dire qu’il commente essentiellement le foot) au Sol de hoy, dans une petite ville du nord du Mexique. Lui le grand amateur de littérature, qui s’est rêvé écrivain, se contente maintenant de trousser élégamment des chroniques commentant le dernier match des Becerros de oro, l’équipe locale. Ce qui lui vaut l’admiration dangereuse de El Tino, bras droit du patron du cartel de narcos qui fait la loi, en semant les cadavres, dans la région.

Quand Torito Medina, la star de l’équipe, est retrouvé dans une décharge, découpé en morceaux, Hilario se demande s’il est vraiment prudent de mener une enquête. D’autant que son admirateur le lui déconseille à demi-mot. Dans le même temps il s’interroge sur la mystérieuse jeune femme qui, depuis des années, lui envoie une lettre d’amour anonyme toutes les semaines. Les prochains jours d’Hilario vont être mouvementés.

Je ne vais pas vous dire que c’est le polar de l’année. Ni qu’après Cartel, on apprend beaucoup de choses sur la vie dans une ville se trouvant sous la coupe des narcos.

Néanmoins, j’ai pris du plaisir à lire ce polar qui mêle deux mystères : Qui découpe les citoyens (oui, il va y en avoir d’autres) et les dépose dans les décharges, ou plutôt pourquoi les découpent-on, car on se doute bien que les narcos ont quelque chose à voir dans cette barbarie, et qui est donc cette mystérieuse « Femme de tes rêves ».

L’écriture est vive et le choix de l’auteur de raconter l’histoire en s’adressant à son protagoniste principal surprenant et finalement pas désagréable. La description de la corruption de la police et de la trouille présente chez tous, même au second plan, pourraient donner un roman pesant ; mais les pointes d’humour et la distance que prend notre chroniqueur sportif le rendent assez alerte, sans pour autant édulcorer la réalité.

Une jolie découverte.

Antonio Sarabia / La femme de tes rêves (No tienes perdon de Dios, 2017), Métailié (2017), traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis.

Hannelore Cayre revient, et c’est bon !

Depuis Ground XO, troisième, et pour l’instant dernier épisode des aventures de l’avocat Christophe Leibowitz, je n’avais pas vu passer de nouveau roman d’Hannelore Cayre. Et voilà que parait La daronne, que j’ai dévoré avec toujours autant de plaisir.

CayrePatience Portefeux a eu des parents qui aimaient l’argent, et le gagnaient par des moyens pas forcément légaux. Son père est mort. Ainsi que son mari qui lui aussi aimait le luxe et l’illégalité. Pour survivre, élever ses filles et payer la maison de retraite de sa mère, elle est traductrice assermentée d’arabe en français au service de la justice et de la police.

Jusqu’au jour où, au détour d’une conversation téléphonique, elle s’aperçoit qu’un immense chargement de cannabis se trouve « perdu ». Elle décide alors de le retrouver et de l’écouler pour retrouver sa vie d’avant.

Ceux qui ne connaissent pas encore Hannelore Cayre risquent d’être surpris. Car si elle est avocate et connaît parfaitement les milieux qu’elle décrit (juges, avocats, petits et moyens malfrats, flics, pauvres gens et sales cons), ne vous attendez pas à un polar procédural classique.

Un roman d’Hannelore Cayre c’est avant tout un ton, une écriture et un regard. Et les trois sont sacrément acérés. Pas de politiquement correct, aucun respect des convenances, des bonnes manières et des conventions, mais un immense respect pour la langue française et l’humanité souffrante.

Ca claque comme du Desproges, un pauvre con est un pauvre con, un abruti, quelle que soit sa classe et son origine sociale, un abruti, et les dysfonctionnements et hypocrisies du système et de la société sont étrillés sans pitié.

En VO ça donne ça :

« Philippe, la probité même, un homme intelligent, cultivé et drôle … croyait en Dieu ! C’est que ça me parait tellement invraisemblable qu’on puisse prêter crédit à des niaiseries pareilles. S’il m’avait confié croire en une destinée humaine gouvernée par un plat de nouilles célestes j’aurais trouvé ça moins ridicule. […] Bref, à part considérer la croyance en Dieu comme une forme de dérèglement mental, je ne vois pas … »

Et comme il y en a pour tout le monde dans la distribution :

« Porsche Cayenne aux vitres teintées encerclée d’emballages de fastfood jetés par terre et garée sur une place handicapés, rap et climatisation à fond, les portières ouvertes – gros porcs avec collier de barbe filasse sans moustache, pantacourt, tongs de piscine, tee-shirts Fly Emirates PSG flattant les bourrelets, et pour la touche accessoires chics de l’été : pochette Vuitton balançant sur gros bide et lunettes Tony Montana réfléchissantes.

La totale. Le nouvel orientalisme. »

Vous aimez ? J’adore. Si j’ajoute une vraie empathie, pas larmoyante pour un sou (vous vous en doutez après ces extraits de sa prose) pour ceux qui luttent pour rester dignes, un vrai sens de l’intrigue et du rythme, j’espère que je vous ai convaincus de lire La daronne.

Hannelore Cayre / La daronne Métailié (2017).

Polar en Guadeloupe

On ne peut pas dire que les polars se déroulant en Guadeloupe soient légion. Ce qui donne au moins une raison de s’intéresser à Elastique nègre de Stéphane Pair.

PairQuelque part dans la mangrove le corps d’une jeune femme blanche est retrouvé. Vegeta, jeune dealer qui a pris, peu à peu, la tête d’un bon réseau local a des rêves de grandeur. Le lieutenant-colonel Gardé, gendarme installé en Guadeloupe depuis maintenant des années voudrait bien trouver qui est la jeune morte, mais se heurte au silence et à l’hostilité de tous. Jimmy, sa grande sœur Gina, le vieil Aimé ont vu des choses. Quel est donc le lien entre tous ces personnages ?

Il m’a manqué quelque chose pour être complètement emballé par ce roman, et c’est bien dommage.

A son crédit on sent que l’auteur sait de quoi il parle, qu’il aime cette terre et ses habitants. Certes le roman est violent, les situations dépeintes très sombres, les plus démunis, les plus faibles, à commencer par les enfants et les femmes, ici comme ailleurs, sont martyrisés. Mais il sait aussi décrire un joli moment, il fait vivre ses personnages et nous les fait comprendre, au travers de leurs voix bien rendues par ce récit aux multiples narrateurs.

Ce qu’il m’a manqué c’est un liant, une tension qui fasse que le lecteur soit impatient de cesser toute activité inutile (comme travailler, se nourrir, s’occuper de sa famille, dormir …) pour retrouver le monde du livre.

Je ne me suis jamais ennuyé, mais certaines pages m’ont semblé artificiellement rattachées au roman, comme si l’auteur avait voulu tout raconter, même ce qu’il n’arrivait pas à faire rentrer dans le cadre de son histoire. Une histoire dont par moment on perd un peu le fil et qui, parfois, ressemble davantage à un recueil de nouvelles qu’à un roman.

C’est d’autant plus dommage que j’ai l’impression que ces défauts auraient pu être gommés, en retravaillant la structure et sans changer l’écriture.

Un premier essai intéressant malgré ses défauts, et donc un auteur à suivre.

Stéphane Pair / Elastique nègre Fleuve noir (2017).