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Rentrée de merde

C’est vraiment le blues en ce moment, un bouquin bof dont je ne parlerai même pas, un autre abandonné au bout de deux chapitres, un film calamiteux, et L’âme du fusil d’Elsa Marpeau, encensé sur les blogs, qui m’a ennuyé. Rentrée de merde.

Depuis qu’il a perdu son boulot Philippe s’ennuie. Sa femme Maud travaille beaucoup dans le grand restaurant local, son fils Lucas 16 ans reste planté devant son téléphone, et lui n’a plus qu’à attendre les soirées du dimanche avec ses potes et l’ouverture de la chasse. Jusqu’à ce qu’un parisien vienne s’installer dans la maison voisine.

Philippe commence à l’espionner, pour protéger sa famille de cet étranger, et petit à petit le voyeurisme tourne à la fascination. Qui ne pourra déboucher que sur le drame.

Je n’ai rien d’objectif à reprocher à ce roman, sauf, mais c’est vraiment accessoire, que je ne crois pas un instant à l’impunité totale qui y est décrite, mais je n’en dirai pas plus pour ne rien déflorer de l’intrigue. Je suis même d’accord avec les louanges sur la cohérence entre l’écriture et le propos, sur la noirceur.

Mais en fait je m’en fous, et ça m’ennuie profondément. Aucun des personnages ne m’intéresse ou ne me touche. Ils sont petits, mesquins, individualistes, chiants. Ils n’ont aucune force, aucune révolte, aucun panache. Ils m’emmerdent.

Sont-ils le reflet d’un pays représenté par des Zemmour et des Philipot ? D’un pays qui laisse crever son système de santé, son système éducatif sans broncher mais qui descend dans la rue parce qu’on lui demande de se faire vacciner, quand des pays entiers pleurent de ne pas avoir accès au vaccin ? Sans doute. Il se trouve que c’est un pays qui me déprime assez au quotidien pour que j’ai envie d’en rajouter une couche littéraire.

J’ai vu des comparaisons avec les romans américains se déroulant dans le Appalaches. Sauf que les Appalaches c’est imposant, intimidant ; la Beauce c’est plat. Les patriarches de là-bas font peur, ceux d’ici se mettent un slip sur la tête pour enterrer une vie de garçon. Avouez que c’est moins romanesque et que ça manque un peu de force. Bref ça m’ennuie. Désolé.

Elsa Marpeau / L’âme du fusil, La Noire (2021).

Sinon le film calamiteux que vous pouvez éviter malgré des critiques élogieuses des journaux parisiens c’est France de Bruno Dumont. Que c’est long et nul ! Des plans fixes interminables sur le visage de Léa Seydoux qui chouine, une musique absolument atroce, des décors qui donnent envie de vomir, un personnage joué par Biolay insupportable de prétention, un accident filmé comme un pub pour bagnoles, des péripéties auxquelles on ne peut pas croire un instant, le tout autour du personnage de France donc, une connasse finie sans la moindre force ou grandeur, juste une merde qui fait un sale boulot mais n’est même pas capable de la faire salement et voudrait qu’on la plaigne.  Seule Blanche Gardin, résolument drôle, cynique et pourrie de façon assumée surnage. Plat, long, nul.

Elsa Marpeau n’oublie pas

Continuons avec la série noire. Une habituée maintenant, Elsa Marpeau revient sur quelques épisodes de notre glorieuse histoire dans Et ils oublieront la colère.

Marpeau-ColereEté 2015 dans l’Yonne. Le cadavre d’un homme est trouvé, abattu d’une balle, au bord d’un lac. Mehdi Azem, prof d’histoire, venait d’acheter une ferme à la famille Marceau installée là depuis des générations. Garance Calderon est la gendarme en charge de l’enquête.

En 44, au même endroit, Marianne Marceau était rasée à la libération. Elle avait couché avec l’officier allemand logé dans sa famille. Quelques jours plus tard, elle disparaissait en même temps que l’officier. Mehdi Azem se passionnait pour cette histoire, et Garance est certaine que le meurtre de 2015 a quelque chose à voir avec cette fin de guerre.

Commençons par régler son compte à ce qui cloche dans ce roman. Comme Yan, j’ai parfois tiqué devant l’approximation dans la narration : Un officier allemand qui disparait en pleine occupation sans qu’il y ait de représailles, une gendarme qui semble enquêter en roue libre sans le moindre respect pour quelque procédure que ce soit, des témoins qui parlent un peu facilement … Bref, si vous cherchez un procédural bien carré, passez votre chemin, et il est évident que si Elsa Marpeau s’est beaucoup renseignée sur les violences faites aux femmes à la libération, elle n’a pas passé des jours avec des gendarmes à la campagne.

Ceci dit, connaissant un peu les romans de l’auteur, et la façon de travailler du patron de la série noire, on peut supposer que cela ne leur a pas échappé, que c’est voulu et qu’il faut voir ce roman, plus comme un conte centré sur les violences faites aux femmes, sur l’oubli et la mémoire, que comme une étude historique sur l’occupation dans l’Yonne entre 1942 et 1944.

Et si on le lit comme cela, il marche très bien. La saloperie, la haine, la lâcheté de la « justice populaire » de la libération est rendue de façon absolument saisissante. L’horreur de cette vengeance facile, de l’humiliation de celles qui sont le moins à même de se défendre (quoiqu’elles aient fait ou pas pendant l’occupation), ce lynchage au petit pied, cette justice sommaire que nous sommes si prompt à condamner quand elle est le fait des salauds de yanquis du KKK … Bref tout ça est à vomir.

Les personnages sont réussis, du plus jeune, comme ces adolescents Marceau, à peine esquissés et pourtant marquants dans leur vitalité parfois bornée, aux plus âgés, perdus dans les brumes de souvenirs qui s’estompent, à la fois émouvants et capables des pires cruautés.

Et il n’est sans doute pas inutile de rappeler que non, il ne faut pas oublier, que l’oubli condamne à la répétition, et malheureusement à la répétition de ce que nous avons fait de pire.

Alors oui, on peut regretter que tout cela ne s’appuie pas sur une narration plus soutenue, que les incohérences fassent tiquer. Oui, avec cet exercice Elsa Marpeau marche sur la corde raide. Et je comprends bien que pour certains, elle soit tombée. Pour moi elle a réussi son numéro.

Elsa Marpeau / Et ils oublieront la colère, Série Noire (2015).

Un entretien intéressant chez les Unwalkers.

Elsa Marpeau à Singapour

Après Ingrid Astier, voici Elsa Marpeau à la série noire. Autant la première construit (pour l’instant) une œuvre dans la continuité en reprenant certains personnages de son premier roman et en restant dans le style procédural, autant la seconde nous prend une fois de plus à contrepied. Après l’hôpital et les Black Blocs parisiens, elle nous amène à Singapour avec L’expatriée.

MarpeauElsa, la narratrice s’emmerde ferme à Singapour. Venue accompagner son mari, écrasée par la chaleur et l’humidité autant que par l’inactivité, elle n’arrive pas à écrire et s’ennuie ferme en compagnie d’épouses d’expatriés français aussi bêtes que médisantes. Jusqu’à l’arrivée de Nessim, l’arabe blond, et le coup de foudre. Deux mois après son arrivée, Nessim est assassiné de plusieurs coups de couteaux et Elsa pourrait bien être la coupable toute désignée. L’aide de sa maid philippine la tire d’affaire, mais à quel prix ?

En ce qui me concerne, ce nouveau roman d’Elsa Marpeau est un véritable tour de force. Parce qu’à priori, les états d’âmes d’expatriés qui vivent en cercles fermés dans des résidences de luxe à Singapour, je m’en contrefous. Et encore plus quand ce sont ceux de bonnes femmes qui s’emmerdent et n’ont d’autre occupation que médire, glander autour d’une piscine, ou se donner bonne conscience avec des actions charitables à la con. Voilà c’est dit.

Alors pourquoi un tour de force ? Parce que contre toute attente Elsa Marpeau a réussit à m’intéresser à son histoire, à me passionner même, et à me bluffer méchamment. Et ça, vu le sujet c’était pas gagné.

Tout le mérite revient à sa construction virtuose et à une écriture superbement maîtrisée qui passe de la poésie au plus ton le plus prosaïque, du lyrisme aux détails les plus quotidiens. Une écriture qui fait ressentir la moiteur, la chaleur, l’ennui, la mesquinerie, le racisme quotidien. Sans jamais insister. Une écriture et une construction qui savent suggérer la folie sans jamais la révéler entièrement, qui montrent sans en avoir l’air …

Vraiment, je ne dirais pas que l’expérience fut agréable, mais j’ai été complètement soufflé par la maîtrise et la façon de m’accrocher et de me retourner comme une crêpe.

Elsa Marpeau / L’expatriée, Série Noire (2013).

Bienvenue aux urgences avec Elsa Marpeau

A la rentrée de janvier, il y a eu Ingrid Astier ; pour celle de septembre, la nouvelle venue à la série noire s’appelle Elsa Marpeau. Comme sa tout juste aînée (du moins en publication) elle nous amène découvrir un recoin bien sombre et peu connu, de la capitale. Après la Seine et la brigade fluviale de Quai des enfers, voici l’hôpital Lariboisière, théâtre de son roman : Les yeux des morts.

Frank Delorme, 18 ans, toxicomane, est retrouvé dans un hall d’immeuble la gorge tranchée. Cela pourrait ressembler à une vengeance de dealer. Mais Gabriel Ilinski, technicien de scène de crime repère immédiatement de petits détails qui ne cadrent pas avec cette hypothèse, et convainc la commissaire en charge de l’affaire de le laisser, une fois de plus, mener sa propre enquête. Parce que Gabriel ne peut s’empêcher de se sentir responsable de ces morts qu’il voit tout les jours. Ces morts qui l’habitent et l’empêchent de trouver le repos. Il découvre que peu de temps avant sa mort Frank avait été admis aux urgences de l’hôpital Lariboisière. Un monde à part et des êtres qui vivent dans une réalité que le reste de la ville et du pays ne veulent surtout pas connaître. Un monde que Gabriel va découvrir.

Il ne manque pas grand-chose à ce premier roman pour être une réussite totale. Débarrassons-nous donc tout de suite des quelques légères réticences. Elles tiennent essentiellement à un certain manque de tension. Si on est passionné par le contexte décrit, on ne tremble guère pour le personnage principal, sauf lors d’une ou deux scènes très réussies. On est même plus intéressé par la description des lieux (passionnante) que par la découverte du meurtrier. Peut-être parce que, contrairement aux recommandations de Tonton Alfred, le méchant ne fait pas aussi peur qu’il ne le devrait (c’est lui qui disait que pour qu’un film policier soit réussi il fallait que le méchant soit parfait).

Fin des restrictions. Tout le reste est passionnant. A commencer par l’écriture, sèche, précise, qui claque comme … comme du Dominique Manotti par exemple. Le lecteur est littéralement emporté dès le premier paragraphe par son rythme.

Puis il y a le personnage de Gabriel, qu’on ne peut s’empêcher d’aimer, têtu, sensible, agaçant, névrosé, généreux … humain en bref. Un personnage à la Robin Cook (le vrai, l’anglais, pas celui qui débite du thriller médical au km, même si on est … à l’hôpital). Alors certes, on n’est pas au niveau de Dora Suarez (par ailleurs cité en exergue), mais on retrouve cette empathie avec les morts, avec ceux qui ont souffert, ceux dont tous le monde se fout, qui sont oublié avant d’être froids.

Et pour finir, quelle superbe et saisissante description de ce monde des urgences ! On vit avec le personnel médical, on ressent viscéralement l’urgence, la concentration, la tension, le besoin de sauver des vie, et en même temps le désespoir de savoir qu’on en rejette une bonne partie dehors, où les « pansements » qu’on a posé ne vont pas tarder à craquer de nouveau. Ces urgences où, faute de pouvoir soigner les causes, on soigne les effets, encore et encore, comme on écoperait la mer avec une écumoire. Ces urgences, rendez-vous de toute la misère que nous ne voulons pas voir valent à elle seule la découverte de cet auteur.

Et vous pouvez compléter avec une interview sur bibliosurf.

Elsa Marpeau / Les yeux des morts, série noire (2010).