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L’apocalypse selon Saint John Mandel.

Mais qu’est-ce qu’elles ont toutes ? Après Yana Vagner, c’est Emily St. John Mandel qui nous promet le pire dans Station Eleven.

StJohnMandelArthur Leander, acteur hollywoodien revenu au théâtre s’écroule sur scène en pleine représentation du Roi Lear à Toronto. Un événement qui va passer totalement inaperçu. Dans les heures qui suivent, une épidémie de grippe partie de Russie déferle sur le monde. Quelques jours plus tard, plus de 95 % de la population a disparu. Peu de temps après, fin de l’électricité, et de toute forme de transport mécanique.

Vingt ans plus tard, des ilots de vie se sont installés autour d’anciens motels, stations service, centre commerciaux ou aéroports. Des communautés qui se côtoient peu, et évoluent chacune de son côté, de façon plus ou moins agressive, plus ou moins fermée.

Certains n’ont pas renoncé pour autant à toute forme de civilisation et une troupe d’acteurs et de musiciens va de village en village, du côté des grands lacs américains, proposer musique et pièces de Shakespeare. Convaincus, que « Survivre ne suffit pas ».

Encore une qui nous promet le pire donc. A sa façon, en navigant avec la compagnie de groupe en groupe, mais également avec les souvenirs des quelques survivants pour revivre les derniers jours d’avant, et les premiers d’après.

Si je devais avoir une restriction, c’est le récit de l’avant, très paillette d’Arthur Leander qui me semble parfois un peu superflu et qui, à mon goût, ralentit inutilement le récit. Je ne me suis pas passionné pour ses amours, et sa vie hollywoodienne. Toute petite restriction.

Pour le reste, la construction est parfaite, et surtout voilà, dans le cadre très codifié du récit post-apocalyptique, une vision originale, sensible, non dépourvue de lueurs d’espoirs sans pour autant jamais verser dans l’angélisme ou le prêchi-prêcha.

Pas de lamentations sur ce qu’on aurait dû faire, sur notre faute, notre très grande faute … Non, quelques souvenirs émus pour nous rappeler de profiter des merveilles qui sont à notre portée, et surtout un vibrant hommage à la culture, à la beauté d’une musique, à l’émotion dans un musée, à la grandeur de textes, à la magie du théâtre.

Et ce rappel, ô combien utile, que, demain, hier ou aujourd’hui, ici et partout : « Survivre ne suffit pas » (et j’ai appris à l’occasion que ce n’est pas signé Platon, Shakespeare ou BHL pour citer les plus grands penseurs mais … Star Trek).

Emily St. John Mandel / Station Eleven (Station Eleven, 2014), Rivages (2016), traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

Emily St. John Mandel, On ne joue pas avec la mort.

Décidément, la rentrée nous gâte. Après une dernière nuit à Montréal remarquée Emily St. John Mandel revient avec un autre roman étrange et intrigant : On ne joue pas avec la mort.

Anton, jeune new yorkais, est en voyage de noce dans un village italien avec Sophie, une violoniste virtuose au caractère instable. Contre toute attente, il décide de rester et de ne pas rentrer avec elle. Et attend. A New York, une agente du FBI enquête sur Anton, ses parents et sa cousine Aria. Pourquoi avant de partir Anton avait-il été mis au ban de son entreprise ? Dans quels trafics trempe Aria ? Qu’attend Anton dans l’ile d’Ischia ? Et quel est le rôle d’Elena, son ancienne secrétaire ? Autant de questions qui ne trouveront leur réponse que petit à petit.

J’ai relu ce que j’avais dit à propos de Dernière nuit à Montréal, et je pourrais en reprendre une bonne partie ici. Une fois de plus, de façon très fine et subtile l’auteur met en scène des personnages sans attaches, sans racines, capables de quitter un lieu du jour au lendemain pour s’installer ailleurs. Un ailleurs avec lequel ils ont de nouveau des liens assez lâches.

On pourrait même dire qu’ici, les racines sont plus des freins ou des poids qu’autre chose : Ils sont en particulier la malédiction d’Anton qui veut échapper à sa famille et à ses activités, et d’Elena qui veut absolument quitter son grand nord natal.

Intéressant de voir, en opposition à des auteurs de polar traditionnellement très attachés à un lieu, une ville, une terre (on ne compte plus les couples enquêteur/ville), où les personnages se définissent en grande partie par leur appartenance à des clans, des familles, des classes sociales ou des lieux d’histoire, comme Emily St. John Mandel écrit des polars flottants comme des ballons gonflés d’hélium, dérivant au gré des vents.

Mais je vais redescendre sur terre, pour vous dire qu’au-delà de ces considérations, il convient de souligner l’habileté de la construction, la maîtrise du suspense et de l’intrigue et la finesse dans la description des personnages. Souligner également comment l’écriture jamais appuyée est en accord avec le discours, même dans les moments les plus dramatiques, et il y en a.

Une vraie réussite, qui ne ravira certes pas les amateurs de thrillers pleins d’action, de baston, de sang et de larmes, mais qui séduira certainement tous ceux qui prendront la peine de rentrer dans son monde original et envoutant.

Emily St. John Mandel / On ne joue pas avec la mort (The singer’s gun, 2010), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

Nouvelle auteur canadienne

C’est la rentrée. Pas encore pour les petits (restent quelques jours), mais pour les romans. A cette occasion une petite nouvelle, canadienne, fait son entrée chez Rivages. Je pouvais difficilement trouver un plus grand contraste avec le roman de George Martin. Autant Armageddon Rag est politique, fantastique et puissant, plein de bruit et de fureur, autant Dernière nuit à Montréal d’Emily St. John Mandel est discret, fugace, tout en nuance et en finesse.

MandelA sept ans Lilia est enlevée par son père par une nuit d’hiver. Avec lui elle passe la frontière entre le Canada et les US puis, jusqu’à 16 ans, ils voyagent à travers tous les Etats-Unis, changeant de nom, de coiffure, d’allure, pour échapper à sa mère et au détective privé qui la cherche. Elle commence alors à voyager seule, incapable de se fixer quelque part.

Des années plus tard, Eli l’accueille quelques mois à New York. Quand elle s’en va, un matin, sans rien dire, il décide de la chercher à Montréal où elle est allée. Montréal où vivait Christopher, le privé qui l’a suivie pendant des années, où vit Michaela, sa fille, qui a l’âge de Lilia. C’est dans cette ville, en plein hiver, que les secrets enfouis vont être révélés.

Un roman étonnant quasi évanescent et pourtant marquant. Les personnages n’ont aucune attache, et ressemblent à ces ballons lâchés lors d’une fête qui partent, avec un petit mot attaché. Un petit mot ou l’une des pièces d’un puzzle qui ne sera entièrement reconstitué qu’à la toute fin, même si le lecteur, peu à peu, commence à deviner la forme dessinée.

Il y a aussi quelque chose de Mortelle randonnée dans l’histoire de ce privé qui suit une fille pendant des années sans jamais l’aborder, de plus en plus obsédé se transformant en une ombre, une silhouette à peine entraperçue.

Il y a à la fois un curieux détachement du monde, un manque d’accroche et d’investissement, et en même temps une vraie réflexion sur la solitude sur l’engagement, sur le rapport aux autres.

Et dans la construction, peu à peu, une tension grandissante, un suspense qui s’installe insidieusement, et une belle et forte résolution …

Un roman un peu hypnotique, qui vous attache sans en avoir l’air, tout en finesse, avant de vous laisser sur le quai, une impression douce amère dans la tête.

Emily St. John Mandel / Dernière nuit à Montréal (Last night in Montreal, 2009), Rivages/Thriller (2012), traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chargé.