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Un peu de cinéma

Fin d’année faste pour moi pour le cinéma, j’ai pu y aller deux fois en moins d’une semaine, et pour voir deux excellents films, récents, les deux primés à Cannes.

Almodovar-01Tout d’abord Douleur et gloire, de l’incontournable Pedro Almodovar, avec un Antonio Banderas absolument génial.

Banderas joue un réalisateur, complètement déprimé, assailli de douleurs dont on ne sait si elles sont réelles ou imaginaires (sans doute les deux). Comme il le dit au début du film, quand il souffre en plusieurs endroits, il prie Dieu, quand il n’a mal qu’à un seul, il redevient athée. Une rétrospective d’un vieux film va l’obliger à sortir de sa retraite, et à revenir sur les souvenirs de toute une vie, de l’enfance pauvre, à ses débuts pendant la Movida madrilène, jusqu’à la mort de sa mère, quelques années auparavant.

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Moins déjanté que certains autres films, certainement très personnel, magnifiquement filmé, avec quelques trouvailles assez géniales, extrêmement émouvant, Penelope Cruz dans le rôle qu’on lui connaît chez Almodovar, toujours aussi belle, et surtout un Antonio Banderas époustouflant de fragilité et d’émotion. Seul le maître espagnol peut vous embarquer dans un tel mélo, vous faire sourire, vous prendre aux tripes, sans que jamais vous n’ayez l’impression de bouffer de la guimauve au kilomètre.

Et une mise en scène et un scénario qui révèlent quand même une petite surprise. La phrase suivante semblera mystérieuse à ceux qui n’ont pas vu le film, et fera peut-être sourire les autres. Mais non, Pedro Almodovar ne fait pas d’erreur dans son film. On le découvre à la toute fin. Comprenne qui pourra … Je n’en dirai pas plus pour ne rien spoiler.

Autre grand plaisir de cinéma, Parasite de Bong Joon-Ho.

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Nous suivons deux familles. L’une riche, vit dans une maison impressionnante, œuvre d’un architecte connu. Le père rentre tard, la mère est débordée sans avoir rien à faire, une fille prépare l’entrée à l’université et le petit dernier, insupportable, est considéré comme un génie méconnu par sa mère. C’est en réalité la gouvernante qui fait tourner la maison, qu’elle connaît pour avoir travaillé pour son précédent propriétaire, l’architecte en personne.

L’autre famille survit dans un appartement en sous-sol, avec vue imprenable sur la chaussée et l’ivrogne qui vient régulièrement pisser sur leurs fenêtres au ras du bitume. Le père a toujours des plans foireux, la mère ancienne lanceuse de marteau est la plus courageuse de la famille, le fils aimerait entrer à l’université, et la fille a tous les culots et un vrai talent de faussaire et de comédienne. Au début du film ils survivent en pliant des cartons de pizza.

Jusqu’à ce qu’un copain du fils qui part en formation à l’étranger le recommande pour aller donner des cours d’anglais à la jeune fille riche, moyennant un faux diplôme concocté par la sœur. C’est le cheval de Troie qui va faire entrer une famille dans la maison de l’autre, jusqu’à ce que …

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Comment montrer la lutte des classes, les inégalités, l’injustice, sans jamais être démonstratif, avec un humour noir décapant, une maîtrise impressionnante de la montée de la tension, une superbe inventivité dans l’arnaque, et une explosion finale qui ne manque de surprendre, même si on se doutait bien que les choses ne pouvaient pas bien finir.

Les acteurs sont absolument parfaits, plus vrais que nature, dans les deux familles, les images superbes, avec une mention spéciale à une séquence dantesque pendant que des trombes d’eau s’abattent sur la ville, et la chute parfaite. Un polar à ne rater sous aucun prétexte, bien noir, grinçant, drôle et réjouissant.

Un roman très sombre de Raúl Argemí

Cela faisait un moment qu’on n’avait pas de nouveau roman de Raúl Argemí. Il revient chez nous avec un polar très sombre : A tombeau ouvert.

Argemi2012, Carles Ripoll est un publicitaire sur le déclin, à Barcelone quand il contacté sur facebook par un correspondant qui signe Thedead. Un correspondant qui en fait ne s’adresse pas au personnage inventé de Carles Ripoll, mais à Juan Hiram Gutierrez, argentin, membre d’un groupe de lutte armée d’extrême gauche dans les années 70, qui réussit à fuir les massacres de la junte de Videla.

Qui de ses anciens camarades, qu’il croit tous mort, ou d’anciens tortionnaires peut vouloir son retour à Buenos Aires ? Et pourquoi ? Cela aurait-il un lien avec un magot planqué dans une banque suisse avant le démantèlement du groupe ? Parce qu’il n’en peut plus de fuir et de vivre avec ses fantômes, Carles, ou Juan Hiram, décide de retourner en Argentine livrer une dernière bataille.

Attention, c’est très sombre, et ça secoue. Gutierrez est tout sauf un personnage aimable, la rage, la honte et l’amertume l’habitent, et sa violence ne demande qu’une étincelle pour exploser. Il se hait et se méprise pour avoir fui, même si la seule autre alternative était la torture et la mort et ne supporte pas celui qu’il est devenu en Espagne. Il vomit les tièdes, les lâches, ceux qui font de grandes phrases sans savoir, les socio-démocrates, ceux qui se croient révoltés alors qu’ils ne font que se mettre minables à force d’alcool et de drogue, les traitres, les amnésiques … Bref un personnage difficile à approcher et aimer, sans concession, ni pour les autres, ni pour lui-même.

Alors tout le monde en prend pour son grade, et le roman se dirige tout droit vers un final que l’on devine très moche. A la fin du roman Raúl Argemí remercie ceux, morts ou vivants, auxquels il a emprunté tel ou tel trait, telle ou telle anecdote. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a aussi un peu, ou beaucoup de lui dans ce personnage, avec qui il partage un passé de lutte armée. Cela rend le roman encore plus poignant.

Alors même si ce n’est pas un roman qui vous remontera le moral, et qu’à un moment ou un autre vous grincerez des dents, n’hésitez pas, foncez à tombeau ouvert vers l’abime.

A noter que Rivages a l’excellente idée de rééditer un précédent roman de l’auteur Patagonia tchou-Tchou, génial roman d’aventure en compagnie d’une magnifique bande de cinglés, dans les paysages merveilleux de Patagonie, sur les traces de Butch Cassidy et du Kid. A lire ou relire absolument.

Raúl Argemí / A tombeau ouvert (A tumba abierta, 2015), Rivages / Noir (2019), traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco.

La fiancée de la gitane : assez mauvais

Le premier polar d’une auteur espagnole, ça s’essaye. Mais on ne peut pas réussir à tous les coups. Echec avec La fiancée gitane de Carmen Mola.

MolaLe corps de Susana Macaya est retrouvé dans un parc du quartier de Carabanchel, à Madrid. Elle est morte de façon atroce. C’est l’équipe d’élite d’Elena Blanco qui hérite de l’enquête. Parce qu’il y a eu un antécédent, le meurtre de Lara, la grande sœur de Susana, sept ans auparavant, dans les mêmes circonstances. Lara elle aussi tuée à la veille de ses noces avec un gadjo, les sœurs sont gitanes.

Et pourtant l’assassin de Lara avait été arrêté, et il est en prison. Une horreur de plus dans la vie d’Elena qui, depuis des années, dans son temps libre recherche désespérément un être cher disparu, enlevé.

Raté, complètement raté pour moi.

Premier défaut, je trouve le roman assez mal écrit, très scolaire, toutes les actions, tous les sentiments des personnages nous sont expliqués, comme si l’auteur ne faisait pas confiance au lecteur pour comprendre leurs motivations. Donc c’est scolaire et lourdingue.

Ensuite on a droit à la surenchère dans l’horreur, comme si l’auteur s’était demandée : « voyons, qu’est-ce qu’on n’a pas encore inventé comme torture particulièrement barbare dans les polars ? ». Je trouve ça malsain, et surtout vain. En fait c’est superficiel, et putassier.

La seule question que me fait me poser un el roman est celle de la cohérence du catalogue d’actes noirs. Comment peut-on publier côte à côte Carlos Salem, Victor del Arbol, dernièrement le très bon polar argentin Le gardien de la Joconde, et ça, qui est vraiment du tout-venant horrifico-commercial ? Un mystère.

Carmen Mola / La fiancée gitane (La novia gitana, 2018), Actes sud / actes noirs (2019), traduit de l’anglais (Irlande) par Anne Proenza.

A voir absolument

Même si je n’en cause pas systématiquement, essentiellement parce que je ne me sens pas légitime pour juger un film, ayant moins que pour les livres les outils, ou la patience d’analyser pourquoi tel ou tel film me parait digne d’intérêt (en gros je sais dire j’aime ou j’aime pas, mais pas vraiment pourquoi), je recommence à aller au cinéma, et j’aime ça.

SilenceAutresLà je voulais juste attirer l’attention de tous ceux qui aiment les polars espagnols, et plus particulièrement les romans de Victor del Arbol qui traitent tous, absolument tous, de la mémoire, sur un documentaire qui passe actuellement en France après avoir accumulé les prix (dont le Goya du meilleur documentaire, et le prix du public à Berlin), Le silence des autres, de Almudena Carracedo et Robert Bahar.

1977, la gauche demande l’amnistie de ceux qui sont encore prisonniers politiques, alors que Franco est mort depuis 2 ans. La droite qui est toujours là, accepte mais étend la loi d’amnistie à tous les faits s’étant déroulés durant la période franquiste. En bref, on oublie tout, on ne parle plus de rien, tout, absolument tout est, non pas pardonné, mais effacé.

Sauf que ceux qui ont été torturés, non pas pendant la guerre, mais ensuite, dans les années 50, 60 et même 70, ceux dont les parents sont enterrés dans une fosse commune, fusillés après la guerre, celles dont on a volé les bébés, leur affirmant qu’ils étaient mort-nés, et ce jusqu’en … 1981, ceux-là n’oublient pas, et n’acceptent pas qu’on leur impose le pardon sans rien leur demander.

Et quand le juge Garzon, depuis l’Espagne, arrive à faire arrêter Pinochet en Angleterre, ils se prennent à espérer ; même si Garzon qui veut enquêter sur les crimes du franquisme est démis de ses fonctions. Alors ils vont aller chercher en Argentine une juge qui ouvre des procès pour crime contre l’humanité.

Ce sont ces témoins, leurs luttes, leurs souffrances et leurs espoirs que les auteurs du documentaire filment pendant plus de 5 ans.

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Voilà un film qui éclaire de façon brutale les discussions que l’on a pu avoir à Toulouse avec Victor del Arbol sur la nécessité de faire ressurgir la mémoire, nécessité d’autant plus forte que beaucoup veulent oublier, et que resurgissent, la nostalgie de Franco et le vote d’extrême droite. L’Allemagne, l’Argentine, le Chili, l’Uruguay, l’Afrique du Sud … Tous ces pays ont, imparfaitement certes, mais ont jugé leur passé récent violent. L’Espagne a décidé de l’oublier, par loi.

La chape de silence, la négation que cela implique, avec, encore aujourd’hui, des places du Caudillo, des rues au nom des pires bouchers du franquisme, des ministres de Franco aux affaires, tout cela est une souffrance et une insulte quotidienne pour les victimes et enfants de victimes.

On a oublié tout cela, chez nous aussi, nous qui pensions que les films d’Almodovar (producteur du film), ou les romans noirs des Montalban, Ledesma, ou Del Arbol étaient représentatifs de l’évolution de toute la société espagnole. Voir ce documentaire n’en est que plus indispensable.

On ne s’ennuie pas une seconde, le film alterne interviews sobres, images d’archive, plans sur un superbe monument aux victimes du franquisme, images des ouvertures des premières fosses communes, et suit le suspense de la procédure entamée en Argentine, et des réticences (c’est peu de la dire) en Espagne.

Il est digne, il tord les tripes, fait surgir une rage noire, un dégoût terrible, et rappelle, quand on voit les remontées nauséabondes partout en Europe, Espagne , Italie, France, Hongrie etc … que contrairement à ce qu’on pouvait espérer, « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »

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Premier roman de l’année avec Victor del Arbol

C’est parti pour 2019, avec le nouveau roman de Víctor del Árbol, Par-delà la pluie.

DelArbolTarifa, à l’extrême sud de l’Espagne. Miguel, ancien chef d’agence bancaire, qui a toujours tout ordonné dans sa vie, se trouve face à un désordre intime qu’il ne peut maîtriser : un début d’Alzheimer. Veuf, il ne lui reste qu’une solution, entrer dans une maison de retraite. C’est là qu’il rencontre Helena, son opposé, femme sarcastique, flamboyante et rebelle. Contre toute attente, ils deviennent amis.

Suite à la mort d’un résident, ils décident tous les deux de partir sur la route, chacun avec son objectif. Miguel veut sortir sa fille Natalia d’une relation avec un pervers, et retrouver l’amour d’un week-end. Helena, elle, veut aller jusqu’à Malmö rendre visite à son fils qui ne vient jamais la voir. Ils ignorent qu’ils seront bien plus de deux pour ce voyage, tant chacun porte avec lui ses fantômes.

Une fois de plus Víctor del Árbol excelle dans l’exercice qui consiste à raconter l’histoire de personnes ordinaires prises dans la grande Histoire. Une fois de plus il tresse avec talent et humanité les destins d’êtres humains, parents, enfants, victimes et bourreaux, pris dans les tourbillons de l’histoire et des passions.

Un autre pourrait s’y perdre tant Par-delà la pluie brasse une multitude de thématiques. Les relations père-fils, la culpabilité face à l’histoire, la trahison, le sort des immigrés, le déchirement entre suivre ses rêves ou se conformer à la vie communément admise, la guerre d’Espagne et la défaite, la folie, la perte d’autonomie …

Et pourtant, jamais au long de ce roman dense, qui nous amène de Tanger à Malmö en passant par Séville, Barcelone et Madrid, jamais l’auteur ne nous perd. Grâce à la clarté de son écriture, à la richesse des personnages auxquels on s’attache immédiatement, à l’émotion qu’il transmet, dès les premières pages.

Encore un très beau roman de Víctor del Árbol, à la fois mélancolique, et porteur d’un certain optimisme tant il incite à profiter de la vie, à tout âge, quelles que soient les difficultés.

Víctor del Árbol / Par-delà la pluie (Por encima de la lluvia, 2017), Actes Sud/Actes noirs (2019), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Cette fois je n’accroche pas à Somoza

Je suis habituellement fan des romans complètement décalés de José Carlos Somoza. Mais là, avec Le mystère Croatoan, je n’ai pas accroché.

SomozaLes anciens collaborateurs et les proches du professeur Carlos Mandel, spécialiste du comportement animal, reçoivent tous un même email mystérieux : une seul mot « Croatoan ». Problème : Carlos Mandel s’est suicidé deux ans auparavant après une longue période de dépression. Dans le même temps, le monde devient fou, des manifestations éclatent partout, les animaux envahissent les villes, les gens commencent à s’entretuer …

Carmela Garces, une de ses anciennes élèves, Nicolas et Fatima, deux de ses anciens amants et quelques autres vont alors converger vers le centre d’étude de son ancien groupe, en pleine forêt, pour tenter de comprendre et de survivre. S’il n’est pas trop tard.

Le roman commence bien, très bien même, avec un mystère complet qui s’épaissit, avec la façon typique de l’auteur de faire monter le suspense et de laisser le lecteur pantelant à la fin de chaque chapitre. Tous les amateurs de José Carlos Somoza le savent, de La caverne aux idées à La dame numéro 13, en passant par La théorie des cordes et Clara et la pénombre, l’auteur a le chic pour planter des situations qui semblent absolument inextricables, des mystères impossibles à résoudre, des impossibilités dont il ne pourra se tirer que par une pirouette trop incohérente … Et pourtant, à la fin, il vous retourne comme une crêpe en rassemblant des pièces qui semblaient pourtant venir de multiples puzzles différents. Et ça marche.

Sauf que là non. Du moins pour moi.

Dans un premier temps, l’accumulation des scènes gore qui fonctionnait très bien dans La dame numéro 13 par exemple, et le mystère qui semble de plus en plus inexplicable (presque autant que dans La caverne aux idées), au lieu de faire monter l’angoisse, l’excitation et l’attente ont fini par me lasser.

Mais surtout l’explication, qui arrive un peu tôt à mon goût, m’a semblée complètement vaseuse. Et pourtant, je suis prêt à croire (le temps d’un roman) à des muses immortelles et amorales poussant les poètes à écrire les vers les plus beaux, mais aussi les plus puissants. Je suis tout aussi prêt à croire en la possibilité de « coincer » quelqu’un dans un état de rage totale. Ou même à la possibilité de manipuler complètement les sentiments de quelqu’un à partir de la connaissance des pièces de Shakespeare. Donc je ne cherche pas qu’un livre colle à la réalité, et les éléments de fantazy, fantastique ou SF ne me dérangent pas. Mais là je ne crois pas un instant, même pas un instant de lecture, à l’explication du roman. Et du coup, tout tombe à plat. Et un si beau soufflet qui tombe à plat c’est terrible.

Donc une bonne première moitié, qui excite la curiosité comme il sait si bien le faire, et ensuite une curiosité déçue, avec une frustration à la hauteur de l’attente créée. Mais ce n’est que mon avis, et j’attends les vôtres.

José Carlos Somoza / Le mystère Croatoan (Croatoan, 2015), Actes Sud/Actes Noirs (2017), traduit de l’espagnol par Marianne Millon.

Jusqu’à plus soif

Quoi de plus naturel que de lire La soif de Pierre-François Moreau en ce début d’été. Un roman qui m’a un peu laissé sur … ma faim.

MoreauLos Angeles. Pas en Californie, juste un carrefour dans une zone industrielle écrasée de chaleur et de lumière en Andalousie. Victor tient une pharmacie. Ses clients sont souvent des camés armés de fausses ordonnances.

Le coin est pourri. Flics ripoux, politiques corrompus jusqu’à la moelle, chômage de masse, sécheresse et tous les trafics imaginables qui passent par-là, entre un Maroc producteur de drogue et une Europe consommatrice. Dans ce coin aride se croisent les mafias russes, albanaises, marocaines, gitanes, bulgares … Et comme si ça ne suffisait pas, voilà un petit privé minable, la peau cloquée par le soleil et la tripe retournée par une chiasse mémorable qui vient mettre à jour un trafic de fausses bouteilles d’eau minérale. Comme si quelqu’un buvait de l’eau à Los Angeles, Andalousie.

Les quelques critiques que j’ai lues sur les blogs sont plutôt élogieuse, pour ma part j’ai trouvé que ce roman ne tient pas ses promesses, essentiellement pour une raison de mauvaise adéquation entre la quantité des thématiques abordées et la longueur du roman.

Pour faire simple, à mon goût, soit l’auteur a voulu parler de trop de choses, soit il a fait un livre trop court. Ce qui fait que tout est effleuré, les personnages ne sont pas creusés, on ne s’y attache absolument pas, les différents trafics sont exposés de façon trop rapide (et pas toujours de façon très claire), les manigances complexes des uns et des autres, gitans, marocains, flics espagnols des différents services, flics d’Interpol … sont décrites de façon tellement rapide qu’on s’y perd et qu’on finit par ne plus s’y intéresser.

Donc, à mon avis, il aurait fallu simplifier et se concentrer sur un thème, ou accepter le risque et l’ambition d’écrire le « Cartel » du sud de l’Espagne. Et là on est entre les deux.

C’est d’autant plus dommage que certains personnages auraient mérités d’être développés, mieux suivis et qu’on sent qu’ils ont l’étoffe pour nous passionner, mais il leur manque de la chair. Et pourtant, entre la vengeance de l’un, le chant de l’autre, la révolte d’une troisième … Sans compter l’action de journalistes pour mettre à jour la corruption des élus, il y aurait eu de quoi faire. A condition de choisir.

Dommage.

Pierre-François Moreau / La soif, La manufacture des livres (2017).

 

Pueblo perdido

Un nouveau venu espagnol chez Actes Sud : Agustín Martinez avec Monteperdido.

MartinezMonteperdido, un village perdu en fond de vallée aragonaise, dans l’ombre des sommets pyrénéens. Un soir, en rentrant de l’école, deux gamines inséparables, Ana et Lucía sont enlevées. Les recherches ne donnent rien. Cinq ans plus tard, alors que l’affaire a été oubliée par tous, sauf dans le village, une voiture tombe au fond d’un ravin. Le conducteur meurt, la passagère est sauvée, c’est Ana.

Il lui est impossible de donner des détails précis sur sa séquestration, elle dit seulement que son amie est vivante. Deux inspecteurs de Madrid, Santiago et Sara viennent rouvrir l’enquête. Ils vont se heurter au silence des habitants qui voient d’un mauvais œil cette intrusion, mais aussi à l’agitation et à l’hostilité du père de Lucía qui s’est senti abandonné. Mais il vont fouiller, jusqu’à faire remonter des secrets que personne ne voulait voir déterrer.

S’il ne peut pas prétendre au titre de chef d’œuvre de l’année, Agustín Martinez a écrit un roman qui devrait satisfaire tous les amateurs de polars désireux de découvrir un nouveau territoire et de nouveaux personnages.

L’intrigue est solide, bien menée avec ce qu’il faut de fausses pistes et de coups de théâtre, sans jamais donner l’impression de sortir des lapins du chapeau. Elle est surtout très ancrée dans un territoire original et illustre bien ce dicton espagnol « pueblo chico, infierno grande » que je n’ai bien évidemment pas besoin de traduire.

L’auteur traduit bien l’impression paradoxale d’être prisonniers, alors que l’action se situe souvent en pleine dans nature. Une nature qui n’empêche pas les personnages d’être en permanence enfermés par le regard des autres, ou exclus quand ils ne sont pas natifs du village.

Une nature très bien décrite, à la fois magnifique et terrifiante, terrain de jeu et barrière naturelle qui isole ce petit groupe humain et peut parfois le transformer en véritable cocotte-minute.

Un polar solide et attachant.

Agustín Martinez / Monteperdido (Monteperdido, 2015), Actes Sud/actes noirs (2017), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Piedad sans pitié ni piété.

En 2009 les lecteurs de polars découvraient, avec étonnement et ravissement, un auteur au look de pirate, capable de ressusciter Carlos Gardel, de mettre en scène le roi d’Espagne ou de nous faire partager la vie du petit frère de Jésus. Entre autres joyeusetés. Cette année Carlos Salem revient nous chanter des boléros dans Attends-moi au ciel.

SalemPiedad de la Viuda (tout un programme !) est à quelques jours de la cinquantaine quand elle se rend compte que son mari, récemment décédé, non content de la cocufier pendant des années, a également dilapidé la fortune héritée de ses parents (de ses parents à elle), et s’apprêtait à s’envoler, le jour même de ses cinquante ans, avec une jeune ukrainienne.

Ca fait beaucoup. Et ça peut faire vaciller une vie de piété (piedad) et de confessions. Surtout que notre héroïne a un corps à se damner, ayant très peu servi, des études d’économie brillantes, et une immense revanche à prendre sur la vie. Quand elle découvre dans les papiers de son défunt mari, une sorte de jeu de piste pour retrouver une partie de l’argent, elle se lance à corps perdu (mais pas pour tout le monde) dans une quête dangereuse, parfois torride, et maintenant sans pitié (piedad encore). Et malheur au bas de front qui fera l’erreur de prendre encore Piedad pour une cruche.

On est dans du Carlos Salem 100 %. Il me suffirait presque de dire que ceux qui aiment peuvent y aller les yeux fermés, et ceux qui sont hermétiques peuvent s’abstenir.

Mais je vais faire un petit effort, au cas très improbable où certains d’entre vous n’aient jamais lus de bouquins de l’énergumène. Carlos est donc capable, de façon totalement invraisemblable, mais néanmoins totalement cohérente de faire vivre Gardel et de lui donner envie d’assassiner Julio Iglesias (Aller simple), d’envoyer un tueur à gage en vacances avec ses enfants dans un camp de nudistes où il doit honorer un contrat (Tuer sans se mouiller), de faire se croiser un magouilleur argentin, Paco Ignacio Taibo II et le roi d’Espagne (Je reste le roi d’Espagne) ou de suivre la carrière du plus jeune fils de Dieu dans les émissions de téléréalité (Le plus jeune fils de Dieu).

Personne ne devrait donc s’étonner qu’il puisse transformer un veuve de cinquante ans, de grenouille de bénitier engoncée dans des tenues de bonne sœur en une bombe qui dézingue à tour de bars tous ceux qui lui manquent de respect et carbure au Southern Comfort et au Cohibas, tout en chantant des boléros.

Personne ne devrait non plus s’étonner que l’on suive ses aventures avec passion (c’est la moindre de choses), le sourire aux lèvres, ni qu’à l’arrivée on s’aperçoive que, derrière la blague, il y a le tableau pas si exagéré que ça de la condition des femmes, en Espagne (et pas uniquement en Espagne).

Alors certes, les solutions du couple Carlos/Piedad sont un poil expéditives, mais cela s’appelle du défoulement, et ça fait vraiment du bien. Désolé pour ceux qui ont déjà trop de livres à lire, mais il faut impérativement ajouter celui-ci.

Carlos Salem / Attends-moi au ciel (Muerto el perro, 2014), Actes Sud/actes noirs (2017), traduit de l’espagnol par Judith Vernant.

Un blues galicien

Son premier roman choral traduit en France avait reçu le prix Violeta Negra à Toulouse. Anibal Malvar revient avec un roman d’une structure beaucoup plus classique : Comme un blues.

MalvarCarlos Ovelar est patron d’une petite agence de photographes à Madrid. Il vivote, de mariage en événement de seconde zone. Il est en train de s’imbiber au whisky, comme tous les soirs, quand il reçoit un coup de fil du mari de son ex. Ce riche avocat galicien fait appel à lui pour retrouver sa fille de dix-huit ans disparue de La Corogne depuis quelques jours.

Pourquoi appeler Carlos ? Parce qu’il est originaire de cette Galice qu’il a quitté depuis une vingtaine d’années, et qu’avant, dans une autre vie, il a travaillé pour les services secrets, à l’époque de la transition démocratique. Parce qu’il s’ennuie, pour faire quelque chose de sa vie, pour renouer avec le passé ou pour bien d’autres raisons, Oscar accepte.

Le titre français (qui n’a rien à voir avec le titre espagnol), est particulièrement bien trouvé, tant ce roman a des points communs avec le blues.

Comme cette musique géniale dans sa simplicité, il part d’une trame extrêmement simple et classique : retrouver une personne disparue. On sait bien, depuis les premiers polars mettant en scène des privés (installés ou improvisés) combien ce point de départ permet tous les développements.

Ensuite, comme le musicien de blues tourne autour de ses 3 accords et de ses 12 petites mesures, le roman tourne autour d’un passé, remontant sans cesse à la surface, et d’un lieu, la Galice, sa pluie, ses conditions de vie rudes, ses kilomètres de côte propices à tous les trafics.

Et comme dans le blues, à partir d’une trame simple, utilisée, usée même par bon nombre d’autres auteurs, Anibal Malvar crée sa propre musique. Dans un paysage noyé sous une pluie qui correspond parfaitement à l’état d’âme d’un narrateur qui lui se noie dans l’alcool, il nous ramène aux premières années de la transition démocratique en Espagne. Ses espoirs, ses trahisons, ses inévitables saloperies. En parallèle il dresse le portrait désabusé d’une région et d’une jeunesse qui semblent ne pas espérer grand-chose de l’avenir.

L’intrigue avance lentement, au rythme des cuites et des gueules de bois du narrateur, jusqu’à une conclusion à la fois prévisible, et parfois surprenante dans ses rebondissements … comme un blues.

Anibal Malvar / Comme un blues (Ala de mosca, 2009), Asphalte (2017), traduit de l’espagnol par Hélène Serrano.