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En quête de Jake

Encore un peu de SF/Fantastique en cette fin d’année. Entre l’auteur anglais China Mieville et moi, c’est un coup ça marche, un coup non (littérairement parlant of course). J’avais adoré The City and the city et Merfer, pas réussi à finir Kraken. Une valse hésitation qui s’est poursuivie avec son recueil de nouvelles En quête de Jake et autres nouvelles.

13 nouvelles et une novella rasssemblées ici, avec une véritable cohérence tant l’auteur, à chaque fois, introduit l’étrange, parfois horrible, parfois simplement autre, dans notre quotidien, ou plus précisément dans le quotidien des londoniens.

Une distorsion qu’il explique rarement, et jamais complètement, et la description de tranches de temps de ses personnages, souvent sans réelle conclusion. C’est ce qui rend difficile parfois d’accrocher au texte. Soit vous adhérer à l’idée de départ, qui est toujours très originale, souvent poétique, soit vous restez en dehors et vous n’avez plus grand chose à quoi vous raccrocher.

C’est ainsi que la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, En quête de Jake, m’a laissé perplexe. Une ambiance d’apocalypse dans Londres, sans que l’on sache pourquoi, et sans que j’ai pu comprendre où l’auteur voulait m’amener. Ratée pour moi.

Même chose avec La piscine à balles où je n’ai pas compris le sujet de l’histoire, ou Le familier, ou la seule nouvelle illustrée Sur le chemin du front tant j’ai trouvé la mise en page et les dessins difficiles à lire, d’un simple point de vue de la typographie.

Mais il y a aussi des pépites qui m’ont emballé.

Fondations, qui voit un homme entendre ce que racontent les murs, et prévoir les catastrophes, pour le meilleur ou le pire. Une belle variation fantastique sur un événement réel bien sombre que je vous laisse découvrir.

De certains événements survenus à Londres qui exploite l’idée géniale de rues sauvages qui apparaissent et disparaissent au fil des siècles dans les grandes villes du monde.

Les détails, étrange plongée dans la folie d’une vieille femme qui se croit persécutée par les détails visibles dans tout motif autour d’elle (les nuages, les branches des arbres, les lézardes dans le mur …), à moins qu’elle n’ait raison.

Intermédiaire, variation autour de la responsabilité de chacun dans les événements du monde, au travers du fantastique bien entendu.

Mort à la faim quitte le fantastique pour la SF, avec la figure classique de hacker, confronté cette fois à une ONG qui exploite les bons sentiments et s’enrichit sur la faim dans le monde.

De saison pousse avec un humour très british la logique de la privatisation de tout, absolument tout, y compris … Noël. Où comment, par un retournement de situation très drôle, vouloir chanter Jingle Bell peut devenir un acte révolutionnaire.

Jacques est une belle nouvelle sur la résistance au pouvoir, dans un monde où les condamnés se voient « recréés » pour leur ajouter des appendices non humains qui les désignent immédiatement comme anciens délinquants.

Pour finir la novella, Tain, part d’une idée géniale : de l’autre côté des miroirs vivent des créatures qui sont obligés de se figer à notre image quand nous nous regardons dans une glace. Après des siècles d’esclavages, elles ont trouvé le moyen de passer de notre côté et de nous faire la guerre pour s’affranchir de cette tyrannie. Une idée assez géniale, bien racontée, malheureusement, de mon point de vue, la conclusion de l’histoire est un peu bancale. Peut-être lui a t’il manqué quelques chapitres pour en faire un vrai roman plus consistant.

China Mieville / En quête de Jake et autres nouvelles, (Looking for Jake and others stories, 2005), Outrefleuve (2020) traduit de l’anglais par Nathalie Mège.

American elsewhere

J’ai été bluffé par Vigilance de Robert Jackson Bennett. Du coup j’ai regardé ce qu’on pouvait trouver de cet auteur chez nous. Je n’ai trouvé que American elsewhere, un gros pavé publié il y a deux ans. Agréable à lire, mais comme ce n’est pas un genre que j’affectionne vraiment, loin du choc de sa novella.

Mona Bright, la trentaine bien avancée, ex flic, divorcée, vivote au Texas quand son père meurt. En se rendant à l’enterrement, elle découvre que sa mère, qui s’est suicidée quand elle avait 7 ans, a laissé une maison dans la petite ville de Wink au Nouveau-Mexique. Comme elle n’a vraiment autre chose à faire, et qu’elle aimerait comprendre cette femme qu’elle a toujours connue déprimée, elle décide d’aller voir cette maison.

Difficile, Wink n’apparait sur aucune carte. Mais Mona ne lâche pas facilement une affaire et fini par trouver une ville charmante, pimpante, peuplée de gens souriants. Une ville qui semble coupée du monde et du temps. Une ville où tout va bien, mais où personne ne se souvient de sa mère. Une ville où on lui conseille vivement de rester chez elle la nuit, et d’éviter certains bois de pins et canyons …

Autant le dire tout de suite, le fantastique avec d’indicibles créatures venues d’autres univers, ce n’est pas ma tasse de thé. Ça ne me parle pas. C’est quand même bizarre les gouts et les couleurs. J’aime bien la fantaisie et la SF, je peux même marcher à des variations sur les vampires et autres loups-garous, j’adore quand Neil Gaiman convoque toutes sortes de dieux grecs, romains ou nordiques … Mais le lovecrafteries, ça me laisse de glace.

Et pourtant, si on y regarde de près, American Elsewhere raconte, encore et toujours, des histories de rivalités fraternelles, de jalousie, de l’hypocrisie d’une petite ville, et avec en plus une héroïne hardboiled que l’on ne peut qu’aimer. Alors comme les thématiques sont classiques mais intéressantes, et que l’auteur sait très bien raconter une histoire, je suis allé sans difficulté au bout des 800 pages. Mais même si j’ai tremblé pour Mona, si j’ai surtout apprécié sa hargne, sa mauvaise humeur, son refus de se rendre et son humour, je n’arrive pas à être emballé.

Robert Jackson Bennett / American elsewhere, (American elsewhere, 2013), Albin Michel/Imaginaire (2018) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

Djinn City

De Saad Z. Hossain j’avais beaucoup aimé Bagdad, la grande évasion ! Je suis un peu moins convaincu par Djinn City.

Indelbed n’a pas une enfance facile. Il vit dans un ancien beau quartier de Dacca, dans une maison qui fut mais n’est plus, à l’image de son père Kaikobad, ancien docteur brillantissime devenu un alcoolique qui ne fait plus rien. Sa mère est morte à sa naissance. Au sein de la puissante et riche famille Kalh Rahman, son père et lui font figure de moutons noirs.

Jusqu’à ce que Kaikobad tombe dans le coma. Et qu’Indelbed découvre d’un coup que : Son père est un puissant émissaire auprès les Djinns, les Djinns existent, sa mère en était une, de nombreux Djinns veulent sa peau et celle de son père. Pour commencer … Mais Indelbed n’est au bout ni de ses surprises, ni de ses souffrances.

Utiliser la vision décalée, le fantastique, ou l’imaginaire fantaisiste, ici celui des mille et une nuits, pour mieux parler de notre monde, de ses tares, de ses horreurs en faisant un pas de côté, le procédé n’est pas nouveau, c’est vieux comme Montesquieu et Sir Terry Pratchett a modernisé le procédé de façon géniale tout au long de ses Annales …

Saad Z. Hossain s’attaque donc à ce procédé, avec un réel talent, beaucoup d’énergie et une belle imagination. Rien à redire. Il dépeint notre monde au travers des yeux des Djinns, et accentue chez eux des défauts bien humains de façon également convaincante. Et son récit est suffisamment original, teinté d’humour, et parsemé de coups de théâtres pour nous embarquer presque tout du long.

Mais j’ai trois restrictions.

Tout d’abord j’ai trouvé qu’il y avait des longueurs. A quelques moments du roman, l’auteur donne l’impression de s’être laissé emporter par son envie de développer des théories délirantes, et d’avoir complètement lâché la bride à la logorrhée de certains de ses personnages. Au risque de lasser le lecteur. Et j’avoue que j’ai sauté des paragraphes.

Ensuite le choix du style du conte instaure, à mon goût, une certaine distance avec les personnages qui deviennent des archétypes plus que des êtres de chair et d’os. Et je ne sais pas pour vous, mais moi, cette distance me gêne, surtout sur un roman de 500 pages. Je me sens moins concerné par ce qu’il leur arrive, finalement ils peuvent souffrir, mourir, je m’en fiche.

Dernière restriction, ça finit complètement en queue de poisson. Ça annonce sans doute une suite, mais c’est frustrant.

Au final un roman ambitieux, original, différent, qui reste intéressant même si, à mon humble avis, il aurait gagné à être resserré.

Saad Z. Hossain / Djinn City, (Djinn City, 2017), Agullo (2020) traduit de l’anglais (Bengladesh) par Jean-François Le Ruyet.

Le bal des absents

Je connais mal l’œuvre de Catherine Dufour, mais j’avais beaucoup aimé Le goût de l’immortalité. La voir éditée dans une collection polar ne pouvait qu’exciter ma curiosité. Et je n’ai pas été déçu par Le bal des absents.

Claude est arrivée au bout du bout. 40 ans, pas de boulot, pas de vie de couple, expulsée de son appartement. Alors quand un avocat américain la contacte pour qu’elle aille enquêter sur la disparition d’une famille, quelque part dans une campagne paumée, elle accepte. Elle sera logée dans la demeure où on a vu en dernier la famille en question, et touche 1000 euros pour commencer.

Une aubaine, et Claude ne peut pas se permettre d’être trop regardante. Et elle arrive au « Logement de tante Colline ». Il ne faut quand même pas oublier que dans ce manoir, une famille de 7 personnes a disparu.

Autant avertir le lecteur tout de suite, même si ce roman parait dans la collection cadre noir du seuil il y a de vrais morceaux de fantastique dedans. Donc si vous êtes résolument allergiques à tout ce qui n’est pas 100 % rationnel, ce n’est pas pour vous.

Pour les autres, vous allez commencer par vous régaler avec l’écriture de Catherine Dufour. Humour noir, au vitriol parfois. Dans un autre genre, le style vachard d’Hannelore Cayre. Un petit exemple, dès le début du roman :

« Les liens affectifs dont elle disposait étaient du genre à tolérer la distance : quelques anciennes collègues avec lesquelles elle échangeait des chats sur Facebook, et une nichée de cousins-cousines éparpillée autour de Vitry-le-François. Elle n’avait pas d’autre relations, et surtout pas sexuelles. De plus, suite à un épisode pénible, elle s’était fait ligaturer les trompes. Pour finir, elle était allergique aux poils de chat. Tout cela, bien qu’assez mélancolique, la laissait libre de toute attache. »

J’adore, je me suis régalé tout au long du roman et j’avais envie de noter au moins une phrase par page. Mais je suis fainéant …

Ensuite l’histoire, particulièrement réjouissante. Bel hommage à la littérature et au cinéma fantastique, dans lesquels Claude va aller chercher les solutions pour se débarrasser de l’horreur qui la guette dans le manoir. Hommage parfois moqueur, souvent sincère. Les scènes d’horreur sont particulièrement réussies, mélange de tension flippante et d’un léger second degré absolument délicieux. Le récit est d’une totale cohérence d’un bout à l’autre. Et certains affreux meurent de façon résolument satisfaisante.

Mais ce qui fait de ce roman bien plus qu’une bonne histoire avec un personnage attachant, c’est que Catherine Dufour en profite pour régler son compte avec notre société et la façon particulièrement dégueulasse qu’elle a de se débarrasser de ceux qui ne lui rapportent pas assez. Là encore, c’est taillé au scalpel, c’est sanglant, méchant et tellement juste. Et la description des horreurs vécues, non à cause d’une improbable créature, mais à cause de la façon dont on réduit à une pauvreté épuisante et dégradante des femmes comme Claude est bien plus dure, effrayante et émouvante que toutes les attaques du fameux clown du King. Magistral.

Quant à la fin, elle est tout simplement géniale, et je suis prêt à offrir à celui qui la devinerait avant le dernier chapitre son poids en cacahouètes. La conclusion parfaite d’un roman rageur et enthousiasmant.

Catherine Dufour / Au bal des absents, Seuil/cadre Noir (2020).

Le pacte de l’étrange

Heureusement qu’un lecteur attentif m’a signalé la sortie d’un nouveau Charlie Parker, pas le saxophoniste bien entendu, mais le privé de John Connolly : Le pacte de l’étrange.

ConnollyCela commence de façon on ne peut plus classique : Charlie Parker est contacté par l’agent Ross du FBI pour retrouver un privé qui bossait pour lui, Jaycob Eyklund, disparu depuis quelques jours. Mais quand Charlie Parker et ses deux amis Angel et Louis se mêlent d’une affaire, elle reste rarement classique.

C’est comme ça qu’il va se retrouver sur le traces d’une étrange communauté vieille d’un peu plus de deux siècles, les Frères. Une communauté très secrète qui aurait pas mal de disparitions et de meurtres à son actif. Ajoutez des mafieux, Rachel, son ex, qui ne veut plus qu’il voit leur fille Sam ;  la vie de Charlie Parker continue à être compliquée.

Les habitués le savent, je suis fan de cette série Charlie Parker. J’aime le mélange des genres avec sa pointe de fantastique, j’aime son humour, j’adore les personnages, et j’aime le talent de conteur de l’auteur.

Une fois de plus, je n’ai pas été déçu. Même si ce n’est pas le meilleur de la série, la faute peut-être à des adversaires un peu plus faibles que d’habitude, qui font qu’on ne tremble guère pour Parker et ses deux acolytes, cela reste le très haut de gamme du divertissement.

Un peu plus de fantastique que parfois, toujours l’habileté de l’auteur qui arrive à mêler du surnaturel à ses histoires, mais sans jamais s’en servir pour faire avancer l’intrigue, des personnages secondaires aussi passionnants que le trio infernal, et beaucoup d’empathie, de suspense et d’émotion dans la description des relations entre Charlie, son ex, et leur fille qui, on le sent, va prendre de plus en plus d’importance dans la suite.

A lire donc pour les fans, mais attention pour ceux qui voudraient la découvrir, c’est une série qu’il faut impérativement commencer par le début si l’on ne veut pas passer à côté de beaucoup de détails.

John Connolly / Le pacte de l’étrange, (A game of ghosts, 2017), Presses de la cité/Sang d’encre (2020) traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martichade.

Quatorze crocs

Ceux qui ont lu l’éprouvant N’envoyez pas de fleurs auront peut-être un peu de mal à reconnaître l’univers du mexicain Martín Solares dans le délicieux Quatorze crocs. C’est pourtant bien le même auteur.

SolaresParis 1927, un cadavre est trouvé au petit matin dans une ruelle sombre. Rien d’extraordinaire ? Si. Il porte d’étranges marques dans le cou, et il va se révéler qu’il n’a plus une goutte de sang dans le corps. L’enquête, très spéciale est confiée à la brigade de nuit, et c’est le jeune Pierre Le Noir qui va en hériter.

Elle l’amènera à fréquenter le cimetière Montparnasse, d’étranges habitants qui ne vivent que la nuit, les cercles d’artistes qui gravitent autour des époux de Noailles et bien d’autres personnages plus étranges, fascinants ou inquiétants, les uns que les autres.

Voilà un petit bonbon, en forme d’hommage aux feuilletonistes. Chapitres courts, portant des titres délicieusement désuets, références permanentes (vous croiserez Picasso, Breton, Man Ray … et vous entrerez dans la tombe de Porfirio Díaz …), rebondissements permanents. Ajoutez une balade insolite dans des rues de Paris que vous ne verrez plus du même œil, une écriture vive, de l’humour, et un auteur qui nous permet de jouer à nous faire peur, sans avoir vraiment peur, juste pour le frisson auquel on ne croit pas … mais quand même. Comme une môme.

Une belle friandise, à consommer sans modération.

Martín Solares / Quatorze crocs, (Catorce colmillos, 2018), Christian Bourgois (2020) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Un plaisir vintage

Avec Lovecraft Country, je découvre Matt Ruff, et j’ai bien aimé.

RuffNous sommes en 1954, aux USA. Atticus, jeune vétéran noir de la guerre de Corée, revient à Chicago après quelques temps passés dans le sud du pays. Il revient voir son père Montrose, son oncle George, fan comme lui de pulps de science-fiction, et est content de retrouver un quartier noir, où il sera un peu à l’abris de Jim Crow.

Mais en arrivant il s’aperçoit que Montrose a disparu, avec un mystérieux jeune blanc, ce qui ressemble très peu, mais vraiment très peu à son père, très à cheval sur les droits des noirs, et en général très critique envers quiconque oublie ce que les blancs leur font subir. Il ne sait pas qu’avec sa famille et ses amis ils vont se retrouver au milieu de la guerre entre plusieurs sociétés secrètes, adeptes d’une forme de magie. Une guerre de plus dans laquelle les gens de pouvoir vont vouloir les utiliser comme chair à canon. Mais Atticus, George, Montrose et leurs amis n’ont pas l’intention de se laisser manipuler.

Je ne dirais pas que c’est le roman de l’année, mais par contre c’est un livre qui se lit facilement, le sourire aux lèvres, tant il est réjouissant pour l’amateur de SF voulant retrouver un écho de l’émerveillement naïf des premiers pulps. C’est qu’on y trouve un peu de toutes les thématiques de l’époque : Le voyage dans l’espace, la découverte de nouvelles planètes avec leurs dangers, les maisons hantées, les société secrète voulant se rendre maître du monde en puisant savoir et énergie dans une autre dimension, les langues antiques pleine de pouvoir … Une vraie collection bien vintage et bien kitch, avec ce qu’il faut de retournements de situation, et de cliffhangers.

Et derrière tout ça, l’autre thématique aussi importante du roman : la situation des noirs, au nord comme au sud, à la ville comme à la campagne dans ses années 50. Racisme et ségrégation affichés dans le sud, difficulté, voire impossibilité d’acheter un logement dans la ville de Chicago et toute la panoplie du racisme revendiqué et triomphant. Un tableau qui donne toute sa dimension politique et sociale à un roman d’apparence de pur divertissement. Et qui est malheureusement tristement d’actualité.

Un vrai plaisir intelligent.

Matt Ruff / Lovecraft Country (Lovecraft Country, 2017), Presses de la cité (2019), traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

Un autre appel de la forêt

Une pincée de fantastique ne vous fait pas peur ? Vous gardez un souvenir ému de vos lectures enfantines de Jack London ? Sauvage de Jamey Bradbury est pour vous.

BradburyQuelque part en Alaska, Tracy 17 ans voit sa vie basculer. Depuis quelques années elle sait qu’elle est à part. Un talent naturel pour la traque et la chasse, un lien très fort avec les chiens de son père, grand coureur de courses de traineaux. Et parfois, cette faim si particulière …

Un jour en forêt, un homme lui tombe dessus, elle se défend, sort son couteau, et s’évanouit quand sa tête heurte une racine. Elle revient à elle, du sang sur ses vêtements, l’homme a disparu. Mais il réapparait peu après chez eux, blessé au ventre. Son père l’amène à l’hôpital. Tracy panique et veut absolument cacher ce qu’il s’est passé. Elle avait promis à sa mère, avant sa mort, de respecter absolument cette règle : « ne jamais faire saigner un humain ». A partir de là, tout va s’enchainer …

Autant le dire tout de suite, si vous êtes totalement allergique au fantastique ce roman n’est pas pour vous. Mais si ce n’est pas le cas, il serait dommage de passer à côté.

Roman d’apprentissage, roman de passage à l’âge adulte, roman de paysage aussi, avec de magnifiques pages sur la forêt, le froid, l’ivresse de la vitesse sur un traineau qui glisse sur la neige verglacée avec pour seul bruit le chuintement des patins et les pattes des chiens. Mais également roman noir avec une intrigue tenue mais qui vous réserve une ou deux grosses surprises. Roman sur l’héritage, sur l’amour familial, sur la différence aussi.

Et un personnage de Tracy inoubliable pour lequel on se prend peu à peu d’affection, même si elle de fait pas grand-chose pour se rendre aimable. Un personnage unique qui, peu à peu, apprend à se connaître en même temps que le lecteur la découvre dans toute sa complexité et sa différence.

Un récit lyrique, émouvant qui se termine sur de belles pages très humaines pleines de nostalgie qui laissent un sentiment indélébile de douce tristesse.

Jamey Bradbury / Sauvage (The wild inside, 2018), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Des nouvelles de John Connolly

Les habitués savent que j’aime beaucoup John Connolly. Alors je n’allais certainement pas manquer son recueil de nouvelles : Musique nocturne.

ConnollyUn recueil de nouvelles donc, qui contient aussi une novella (le texte central), et une nouvelle déjà éditée dans collection de nouvelles d’Ombres Noires qui, me semble-t-il, a cessé de publier. Un recueil où il explore un genre qui lui tient à cœur : le fantastique.

Prière d’achever : un homme encore jeune vit de peu, au milieu de ses livres. Un jour il assiste par hasard au suicide d’une jeune femme qui, étrangement, va lui sembler familier. Et l’amènera à découvrir une bibliothèque singulière. Un vrai bonbon que cette nouvelle, absolument délicieuse, un plaisir pour tout amateur de livres, voir ce que j’en disais lors de sa première publication.

Le sang de l’agneau : Quelque part en Irlande une jeune fille accomplit des miracles. Alerté le Vatican envoie trois représentants pour enquêter … Illustration parfaite de ce que dit l’auteur à la fin du recueil. Quand on écrit de l’horreur, mieux vaut faire court, cela permet juste regarder dans l’ombre, derrière le rideau, sans tout voir. Le lecteur imagine le reste, et hurle ….

Un rêve d’hiver : deux pages pour une histoire de fantômes mélancolique.

Lamia : Une jeune femme vit l’enfer. Violée lors d’une soirée, elle a porté plainte, mais son agresseur n’a pas été condamné, au bénéfice du doute. Depuis elle doit même le croiser régulièrement dans la petite ville où elle vit et c’est elle qui reçoit menaces et insultes. Jusqu’à ce qu’elle trouve dans sa boite aux lettres une carte, avec une adresse et ceci : « Je peux vous aider ». Une histoire de vengeance horrible et horrifique, qui montre que l’on peut écrire de l’horreur, faire frissonner et s’intéresser aux victimes.

Le roi creux : Un conte, un roi, une reine, une menace contre le royaume. Pour moi la moins réussie des nouvelles du recueil.

Les enfants du docteur Lyall : Dans le Londres à moitié détruit par les bombardements allemands, deux petits malfrats profitent du chaos pour piller les morts, les mourants et les quartiers détruits. Jusqu’au jour où ils ont la mauvaise idée de s’attaquer à une maison intacte, où ne semble vivre qu’une vieille inoffensive. Mais est-elle vraiment seule dans la maison ? Impeccable montée de l’horreur, et superbe utilisation d’un décor très particulier. Pour ceux qui en doutent encore, la preuve que l’auteur est aussi efficace dans le récit court, que dans ses romans de la série Charlie Parker.

L’atlas fracturé : Pièce centrale du recueil, novella de 150 pages. Comme dans Prière d’achever, c’est un livre qui est au centre du récit découpé en cinq parties, qui semblent disjointes au début, mais qui finalement forment un puzzle complet à la toute dernière page. Un livre maudit, un livre meurtrier, un livre bien pire que ça … Horreur parfaitement maîtrisée dans un récit qui va du XVI° siècle aux lendemains de la première guerre mondiale, et met en miroir l’horreur fantastique imaginée par l’auteur, et celle du carnage de la guerre qui, comme le livre, a changé le monde. Sombre et magistral.

Razorshins : A l’époque de la prohibition, quelque part dans le Maine, un convoi de truands ramenant du whisky canadien est contraint par une tempête de neige de chercher refuge dans une ferme isolée. L’un des malfrats, un tueur envoyé par le parrain pour s’assurer qu’on ne le vole pas ne veut pas céder au paysan et à ses collègues qui lui conseillent, par mauvais temps et pleine lune, de sacrifier une bouteille, en cas … Belle histoire qui permet de concilier le récit fantastique avec ce classique du polar originel : l’histoire de mafia et de prohibition.

A propos de La dissection d’un inconnu (1637) de Frans Mier : Variation macabre toute en finesse autour d’un tableau représentant une scène de dissection. Ou comment faire naitre l’horreur en quelques pages autour d’une image comme on en trouve dans tous nos livres d’histoire.

Fantômes : Une belle histoire d’amour et de fantômes autour d’un homme à la fin de sa vie, inconsolable après la mort de son épouse.

Lazare : La version John Connolly de la résurrection de Lazare. Où l’on voit que, s’il a eu une éducation religieuse traditionnelle en bon irlandais, ses histoires diffèrent un peu de la version habituelle …

Holmes contre Holmes : Nous revoilà dans la bibliothèque spéciale de Prière d’achever. Avec, comme son titre l’indique, l’un de ses plus prestigieux locataire. Difficile d’en dire plus sur cette nouvelle sans en révéler trop sur la première … Virtuose et délicieux hommage qu’adoreront les fans du plus grand détective du monde.

Je vis ici : où John Connolly se raconte. Son amour des livres, ses influences littéraires et cinématographiques, les moteurs de son écriture, sa passion pour l’horreur et le policier, avec une mention spéciale à Ed McBain et le 87° district (je savais que c’était forcément un homme de goût !) … le tout avec un humour que l’on perçoit dans certains dialogues de ses romans ou dans ses livres pour ados. Passionnant pour tout fan, et de quoi rendre fan ceux qui ne connaîtraient pas.

En bref, tout le talent de conteur du maître du polar avec un soupçon de fantastique, dans un domaine où on le connait peu. Très recommandable même pour quelqu’un comme moi qui ne suis généralement pas du trop fan d’horreur, Lovecraft, King et les autres ne sont pas mes auteurs de chevet, loin de là.

John Connolly / Musique nocturne (Night music, 2015), Presses de la Cité / Sang d’encre (2019), traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martinache et Pierre Brévignon.

Un privé singulier

Autre lecture de vacances, conseillée par Kti de Bédéciné : l’intégrale de Nightside de Simon R. Green.

Green.pngJohn Taylor est détective privé. Comme il se doit, il dort dans le canapé pourri qu’il a dans son bureau londonien et ne roule pas sur l’or. Comme il se doit également, tout commence par l’arrivée d’une blonde élégante dans son bureau. Une blonde qui lui demande de retrouver sa fille Cathy disparue.

Jusque là, rien de nouveau. Ce qui change c’est que la dernière fois qu’elle a été vue, Cathy entrait dans le Nighside. Un quartier très peu connu de Londres, son côté caché, sombre, où toutes les perversions sont possibles, ou la magie côtoie la science, où l’on peut croiser toutes sortes de créatures.

Cela faisait cinq ans que John avait quitté le Nightside, son quartier d’origine, où de puissants personnages veulent sa peau, et il s’était bien juré de ne pas y retourner. Mais la cliente a des arguments sonnants et trébuchants, John est à sec, et surtout, surtout, quand on a vécu dans le Nightside, tout le reste paraît bien fade. Et puis John a un pouvoir spécial, celui de trouver tout ce qu’il veut, et dans le Nightside, il est quelqu’un. Quelqu’un de recherché mais aussi quelqu’un de craint.

Alors c’est parti, à la recherche de Cathy. Puis, excusez du peu, pour les autres aventures, la recherche du graal impie, qui va le voir assailli par les anges et les démons. Il croisera le Juif errant, toutes sortes de magiciens, vampires et autres zombies, des truands sans âges, Merlin … La seule qu’il ne croisera pas, c’est sa mère que beaucoup semble craindre, et que lui n’a jamais connue …

Je ne vais pas vous dire que c’est la trilogie de l’année, ou de la décennie. Mais je me suis bien amusé. L’auteur connaît ses classiques, sait utiliser les clichés du polar et en particulier ceux du détective privé, et s’en amuser tout en les respectant. Il multiplie les clins d’œil, le seul objet plus recherché que le Graal étant … le faucon maltais, par exemple, et ne recule ensuite devant aucune extravagance dans la création de son Nightside et de ses habitants.

Quelques coups de griffes à certaines caractéristiques qui ressemblent un peu à notre propre monde, et on a trois courts romans qui se lisent avec le sourire.

Reste une frustration. Il y a 12 romans en anglais, et seulement les trois premiers sont traduits en français. Du coup un certain nombre de questions posées restent sans réponse à la fin des trois romans, des pistes ouvertes ne se referment pas. A quand la suite des traductions ?

Excellente lecture de vacances pour ceux qui aiment le mélange des genres.

Simon R. Green / Nightside : Vieux démons (Something from the nightside, 2003) – L’envers vaut l’endroit (Agenst of light and darkness, 2003) – La complainte du rossignol (Bightingale’s lament, 2004), Bragelonne (2018), traduit de l’anglais par Grégory Bouet.