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Suburbio de Fernando Bonassi

Si on ne devait reconnaître qu’une qualité aux éditions Moisson Rouge, ce serait sans contexte de ne pas reculer devant la difficulté ! Pas de doute, il sont des guts (pour ne pas dire autre chose) et ne manquent pas de culot. Après le sulfureux Prière pour Dawn de Nathan Singer, auquel on peut trouver des défauts, mais qu’on ne peut certainement pas accuser de caresser le lecteur dans le sens du poil, ils persistent, dans un style totalement différent, avec Suburbio su brésilien Fernando Bonassi. Singer c’est l’éruption volcanique, l’explosion désordonnée, Bonassi c’est la litanie, la mélopée, l’engourdissement avant le coup de trique qui vous met KO debout, au moment où vous ne vous y attendez plus.

Visite guidée : Une banlieue grise de Sao Paolo. Un couple. Le Vieux, la Vieille. Ils ne se parlent plus, ne se touchent plus, se haïssent sans passion. Le Vieux picole au bar du coin, sans parler à personne. La Vieille s’occupe de leur petite maison, regarde la télé, sans parler à personne. Jusqu’au jour où surgit la Petite. Avec elle, le Vieux revit, arrête de boire, raconte des histoires, réapprend à sourire. Mais le bonheur, même une tout petit bonheur, est-il possible pour le Vieux ?

Il est très difficile de parler de ce bouquin sans en révéler la trame. Dans toute la première partie Fernando Bonassi réussit l’exploit d’écrire l’ennui, le vide total, le gris sans le moindre relief. Il l’écrit, l’installe, page après page … Alors forcément, par moment, on s’emmerde un peu, on admire, mais on se demande où ça va. Mais aussi, comment raconter une vie aussi vide de sens ? Une vie qui avait pour seul squelette un boulot usant et répétitif ? Qui n’a plus rien quand le boulot s’arrête ? Comment raconter des vies à ce point déshumanisées que les personnages en perdent même l’usage de la parole ? Il l’écrit très bien, mais il n’est pas étonnant que ce soit lancinant, hypnotique, gris sale …

Puis il y a l’arrivée de la Petite, l’éveil du Vieux, et cette fin, dont je ne dirai bien entendu rien, mais qui change tout. Pour ceux qui veulent lire ce bouquin sans aucune idée préconçue, je vous conseille d’arrêter là la lecture de ce billet. Et de me faire une confiance aveugle, cela ne s’arrête pas là. Sachez seulement que pendant que je lisais le roman, je pensais au billet que j’allais écrire, je pesais les bons côtés du bouquin, je les mettais en balance avec son côté monotone … A la dernière ligne, tout avait changé.

 

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Ca y est, ne restent ici que ceux qui acceptent d’en savoir un peu plus ?

 

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Alors je continue. Un seul conseil donc, si vous le commencez et que vous hésitez, accrochez-vous, allez au bout, vous ne le regretterez pas. Quoique … Les dernières pages vous retourneront comme une crêpe, pour vous laisser complètement sonnés. Parce que sans changer de ton, ni de rythme, en traître, Bonassi bascule du gris dans le noir le plus sombre, le plus choquant. Choquant, terrible, mais également logique, et c’est là toute la force du roman. Sans aucune explication psychologique, philosophique ou sociologique, il montre comment si l’on retire à un homme tout ce qui fait notre humanité (l’intérêt pour autre chose que la survie, la communication avec les autres, le partage d’un ensemble de valeurs et d’une forme de culture), on le pousse vers la folie, on en fait un animal, sans conscience et sans morale, uniquement préoccupé par ses besoins instinctifs.

Alors certes, ce n’est ni agréable, ni aimable, c’est même très dérangeant. Pour ma part, c’est même beaucoup plus dérangeant que le Nathan Singer qui n’échappe pas à une certaine surenchère. Or l’horreur dans l’économie et la retenue, c’est encore pire.

Vous voilà un lecteur (potentiel) averti !

Fernando Bonassi / Suburbio (Suburbio, 2005), moisson rouge (2008), traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm.