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Cape Cod Confidential ? Pas vraiment.

C’est bien joli d’invoquer le grand James Ellroy, mais nous allons voir que Un moindre mal de Joe Flanagan est quand même loin du compte.

FlanaganNous sommes à Cape Cod en 1957. Le lieutenant Warren, froid, distant avec les autres flics, est le chef par défaut de la police locale, en attendant une décision de la municipalité suite à la maladie du chef précédent. Il gère les affaires courantes jusqu’à ce qu’on découvre les cadavres de deux gamins assassinés. L’occasion d’imposer la présence de Stasiak, héros de la lutte contre la mafia à Boston qui vient prendre la main pour la police d’état.

Warren va vite s’apercevoir que Stasiak est un homme dangereux, violent, et que ce n’est peut-être pas un hasard s’il a été écarté de Boston malgré ses états de service en apparence brillants. Dans une ambiance de corruption de plus en plus évidente, les cadavres vont s’accumuler et la situation de Warren devenir intenable.

Ellroy à Cape Cod lit-on donc sur le bandeau … Certes, il y a un flic ripoux, des meurtres, et une allusion au Dalhia Noir. C’est quand même très insuffisant pour faire de ce polar somme toute moyen le Cape Cod confidential.

Au moins pour moi. Parce que si j’ai poursuivi jusqu’au bout, je n’ai jamais réussi à me passionner pour cette histoire. Des personnages pas assez incarnés, des pourris pas assez effrayants, des personnages et des intrigues secondaires qui n’apportent pas toujours grand chose à l’histoire principale.

Au final j’ai lu pour avoir le fin mot de l’histoire, parce que l’intrigue est plutôt bien menée, mais sans jamais trembler, ni sourire, ni rager, en un mot, sans vraiment m’émouvoir. Et sans ressentir, les soirs, cette impatience, cette envie de voir tout le monde à la maison aller se coucher pour pouvoir, enfin, retrouver mon bouquin. Ce qui est un signe qui ne trompe pas.

Pas mal sans plus donc.

Joe Flanagan / Un moindre mal (Lesser evils, 2016), Gallmeister (2017), traduit de l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Ingrid Astier sur les toits de Paris

Ingrid Astier se lance dans la Haute Voltige.

astierRanko est le roi de la cambriole. Il escalade en solo toutes les façades de Paris, vole de toit en toit, et pénètre dans les intérieurs les plus riches et les plus haut perchés. Pour le commandant Suarez il est devenu une véritable obsession, le Gecko.

Un jour, pour obéir à son oncle Astrakan, truand de haut vol, Ranko organise, avec d’autres, l’attaque du convoi d’un riche saoudien en route vers l’aéroport. Butin énorme en bijoux, liquide et montres. Mais aussi, Ylana, perdue, sublime, prête à toutes les aventures.

Après un tel coup d’éclat, toutes les polices de Paris sont sur les dents. La partie devient plus dure pour Ranko et Astrakan.

Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression qu’avec ce gros roman, romanesque et romantique, Ingrid Astier a vraiment trouvé sa voie/voix. Et son monde. Un monde « bigger than life » où tous les hommes sont beaux, forts et audacieux, toutes les femmes sublimes, où l’on vole de toit en toit, en apesanteur, loin des contingences, où l’on vit dans un luxe inouï (quitte à ce que cela soit celui des autres), où les personnages sont des mythes, dignes d’entrer dans une BD d’Enki Bilal, une des références permanentes du roman.

Pas de médiocres ici (ou si peu), que du flamboyant, avec du panache, des amours fous, des rêves sans limite, les toits et le ciel de Paris. Ingrid Astier en digne héritière de Dumas magnifie Paris et ses personnages qui brûlent d’une flamme d’autant plus vive que la combustion sera courte.

Si vous voulez du souffle, de l’héroïsme, du beau et du rêve, c’est pour vous. Si vous voulez du terre à terre, du réaliste, du sang dans le boue, attendez ma prochaine chronique polar.

Ingrid Astier / Haute Voltige, Série Noire (2017).

Le retour de Jack Lennon de Belfast

Je suis fan des premiers romans de l’irlandais Stuart Neville. Je n’avais pas été convaincu par son roman historique Ratlines. Il revient avec son personnage de flic cabossé dans Le silence pour toujours. Je redeviens fan.

le silence pour toujours.inddRevoilà donc Jack Lennon, suspendu après une fusillade contre un flic ripoux, boitant bas, et accro aux analgésiques (voir Les âmes volées). Il essaie de profiter de sa fille, et vivote, en attendant de voir s’il pourra recevoir une pension ou si les affaires internes vont le clouer au pilori.

C’est alors que Rea Carlisle, une ex, l’appelle : Elle vient de découvrir dans la maison d’un oncle décédé un album atroce, preuve que l’homme a tué et torturé pendant des années. Sa mère et son père ne veulent rien dire à la police pour ne pas nuire à la brillante carrière politique monsieur Carlisle. Le temps qu’un Jack sceptique vienne la voir, l’album a été volé. Peu après sa visite, Rea est sauvagement assassinée, et Jack est le dernier à avoir été vu entrant chez elle …

On retrouve donc le Jack Lennon et le Stuart Neville teigneux des premiers romans. Il y a du Jack Taylor dans ce Jack de Belfast ! Il va de plus en plus mal, chaque jour qui vient lui apporte son nouveaux lot d’emmerdes, toutes plus graves les unes que les autres, ses ennemis triomphent auprès des puissants et lui paraît de plus en plus minable mais … mais il ne lâche rien, jamais.

Et c’est pour ça qu’on l’aime. Une histoire bien noire, avec une vraie tendresse pour les perdants qui se battent. Une corruption partout présente, des politiques sans morale et sans âme, des flics toujours prêts à se vendre. Mais aussi des irréductibles, des gens qui souffrent, des pions qui ont été manipulés, et ont tout perdu, sauf la dignité, et qui ont des mouvements de révolte et d’humanité.

Du bon vrai roman noir irlandais comme on l’adore ! Vivement le prochain.

Stuart Neville / Le silence pour toujours (The final silence, 2014), Rivages/Thriller (2017), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Lucarelli retourne en Ethiopie

Cela faisait un bon moment que l’on n’avait plus de nouvelles de Carlo Lucarelli. Il nous revient avec une suite de la très belle Huitième vibration : Albergo Italia.

lucarelliOn est sur le point d’inaugurer l’Albergo Italia, l’hôtel le plus luxueux de la nouvelle Asmara, sur les hauts plateaux éthiopiens. Parmi les invités le Capitaine Colaprico des carabiniers, et son aide abyssin, le très perspicace Ogbà. La fête tourne court quand le cadavre d’un certain Farandola est trouvé, pendu dans sa chambre. Très vite Ogbà et le capitaine se rendent compte que malgré la mise en scène il s’agit d’un meurtre.

Une affaire vite réglée ? certainement pas, de la chaleur de Massaoua à l’air raréfié d’Asmara Colaprico va avoir bien besoin de la perspicacité de son adjoint pour se dépêtrer d’une superbe rousse fatale, d’un étrange géologue, d’un fourrier corrompu et des manigances d’Oualla, la polissonne.

La première impression ressentie à la lecture est que l’auteur s’est bien amusé à écrire ce court roman. On sent son humour et son amusement, à son hommage aux feuilletonistes, avec des relances « à l’ancienne » en fin de chapitres, et à son clin d’œil au grand ancien Conan Doyle.

On le sent également à son jeu avec la langue, avec les langues. Les langues locales quand Ogbà, ou Oualla pensent ou peinent à traduire un mot ou une idée, mais également avec les différentes langues italiennes, les personnages venant de différentes régions. Celui qui a dû moins s’amuser c’est le traducteur, Serge Quadruppani, qui doit rendre cette richesse sans perdre le lecteur. Même pour quelqu’un habitué à traduire Camilleri, cela a certainement été un sacré casse-tête, brillamment résolu : On se régale aux différentes sonorités, et on comprend tout.

Au-delà de l’amusement, Carlo Lucarelli excelle quand il s’agit de nous faire ressentir la chaleur, la transpiration qui dégouline, l’air raréfié du plateau, les odeurs lourdes et enivrantes de Massaoua, ou légères mais tout aussi entêtantes d’Asmara.

Et au travers de cette intrigue « à la manière de » et de cette avalanche de sensations, il nous fait vivre un lieu et une époque découverts avec La huitième vibration mais dont sinon je n’avais jamais entendu parler, sinon par une phrase dans les livres d’histoire disant que l’Ethiopie avait été une colonie italienne. Une façon de prolonger la fascination des Ethiopiques de l’immense Hugo Pratt.

Carlo Lucarelli / Albergo Italia (Albergo Italia, 2014), Métailié (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

La nouvelle quadrilogie de James Ellroy

J’ai attendu les vacances pour attaquer le pavé de James Ellroy. Il fallait bien ça pour lire Perfidia.

perfidia.indd6 décembre 1941, Los Angeles. La tension avec le Japon est à son comble, les nombreux immigrants japonais de la ville dans le collimateur des forces de justice et de police. Les quatre membres de la famille Watanabe sont découverts, éventrés, dans ce qui ressemble à un suicide très japonais. Le lendemain, c’est l’attaque de Pearl Harbour. L’hystérie nationaliste fait passer ce meurtre au dernier rang des préoccupations du LAPD.

Mais pas pour tout le monde. Hideo Ashida, qui est en train de jeter les base de la police scientifique de la ville, Duddley Smith qui sent qu’il y a quelque chose de louche et de lucratif derrière, William Parker fanatique religieux et alcoolique qui veut devenir chef de la police de la ville … Et bien d’autres, gauchistes, racistes, fascistes, traitres, activistes, opportunistes, fanatiques, loyaux, corrompus … Dans le chaos de la guerre naissante toutes les dérives et toutes les horreurs deviennent possibles.

On ne peut pas régler le sort de ce pavé de plus de 800 pages en quelques lignes. D’autant plus que mon impression est mitigée. Et étrange.

Par rapport à certains autres romans du grand James, j’ai trouvé un manque de quelque chose, quelque chose de très compliqué à définir. On ne peut pas lui reprocher le manque de souffle ou de puissance, et pourtant c’est un peu ce qu’on ressent. Cette lecture fut étrange. Je m’essoufflais au bout de quelques chapitres, refermais le bouquin, mais ensuite il me tardait toujours de m’y replonger.

Accroché par l’intrigue, par la multitude de personnages, par l’ampleur du tableau, dès que je le fermais j’avais envie de m’y remettre pour poursuivre la saga. Mais une fois dedans, j’étais un peu asphyxié, submergé par les quantités d’information, et il me manquait un élan qui permette de continuer à chevaucher la vague. J’étais noyé dans l’écume et obligé d’arrêter un moment. Etrange, comme si Ellroy avait toujours son immense capacité à tresser les multitudes de destin dans la trame de la grande histoire, mais manquait un peu de romanesque.

Tout cela c’est pendant la lecture. Ensuite, quand on ferme définitivement la livre, on reste quand même impressionné par l’ambition du projet, la complétude et la complexité du tableau dans lequel l’auteur ne se perd jamais, malgré la multitude des personnages, des points de vue et des thématiques traitées. Impressionné aussi par la quantité de choses que j’ai apprises, sur les réseaux fascisant aux US, sur la vie à cette époque, sur les internements de citoyens américains d’origine japonaise … Et impressionné également par la façon dont Ellroy reprend une quantité de personnages déjà croisés dans ses livres précédents, à se demander s’il a des fiches ou si ces personnages vivent en permanence en lui.

Pour résumer, une lecture difficile, exigeante, pas aimable (on s’en doutait bien !) mais assez impressionnante, même si je n’ai pas eu la sensation de retrouver pleinement le grand James.

James Ellroy / Perfidia (Perfidia, 2014), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.