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Pas convaincu par Sans retour

Un peu de retard pour ce qui fut (si je ne m’abuse) la dernière série noire avant les vacances. Sans retour de l’américain Matthew Klein.

KleinJimmy Thane est un raté pitoyable. Ancien cadre dynamique, il a sombré dans toutes les addictions possibles : alcool, drogue, sexe … Jusqu’à la mort de son fils de trois ans, noyé alors qu’il était censé le surveiller. De façon incroyable, sa femme ne l’a pas quitté, et il a une dernière chance de s’en sortir : il est envoyé en Floride pour « redresser » une société informatique en pleine déconfiture.

Jimmy sait qu’on l’envoie là pour virer des gens et permettre aux investisseurs de s’en sortir le mieux possible. Mais c’est quand il commence à trouver des irrégularités dans les comptes et à s’inquiéter de ce qu’est devenu le patron précédent, disparu sans laisser de traces, que les ennuis vont s’annoncer.

Je n’avais lu aucun billet avant d’attaquer ce roman, j’ai donc tout découvert, et je risque de répéter ce qui a été dit ici ou là. Le roman se compose de deux parties totalement distinctes même si, évidemment, elles ont un lien.

La première (les deux tiers du bouquin) se déroule dans le cadre de la start-up bancale, la seconde est un thriller échevelé qui démarre avec les vrais ennuis. Et pour moi, c’est dans cette coupure que le bât blesse.

J’ai beaucoup aimé la première partie, le ton cynique et tranchant du narrateur qui ne se fait aucune illusion sur son rôle, et qui s’étonne que certains discours puissent encore tromper des employés, bons petits soldats persuadés que l’entreprise les aime, alors qu’elle ne fait que les exploiter pour les jeter ensuite quand le citron n’a plus de jus. Jimmy est sans pitié et sans illusion, ni sur les autres, ni surtout sur lui. Le ton est juste, avec ce qu’il faut d’humour noir et de colère. Fort bien.

Puis vient la partie course-poursuite et la résolution des mystères qui s’accumulent dans la première partie. Et là, de mon point de vue, c’est le grand n’importe quoi. A force d’accumuler les retournements « incroyables », on finit par tout anticiper : ce qui va arriver c’est ce qui semble le plus impossible. Et je n’ai pas cru une seule seconde au final, et donc à l’explication de toute l’histoire. Fiasco complet de mon point de vue.

Dommage les deux premiers tiers étaient vraiment bien.

Matthew Klein / Sans retour (No way back, 2013), série Noire (2016), traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

Fin de la trilogie Joe Coughlin

Voici donc la conclusion de la trilogie de la pègre de Dennis Lehane : Ce monde disparu. Un très bon polar, mais pas un grand Lehane.

Lehane1943, les US sont rentrés en guerre. Ce qui pose quelques problèmes aux truands de Tampa qui voient bon nombre de leurs hommes mobilisés. Joe Coughlin, qui a été à la tête de la pègre locale s’est retiré, devenant, peu à peu un notable. Mais il reste le conseiller de son grand ami Dion Bartolo, parrain local. Un conseiller tellement efficace que, grâce à lui, tout le monde s’en met plein les poches.

C’est pourquoi personne ne comprend quand il apprend qu’un contrat a été mis sur sa tête, et que l’échéance est dans huit jours. Joe n’a pas peur pour lui, mais pour son fils Tomas, déjà orphelin de mère. Alors que les tensions entre les différentes bandes se ravivent, Joe commence une véritable course contre la montre.

Si Ce monde disparu était signé par un inconnu, je dirais que c’est un très bon polar, que l’on a grand plaisir à lire, qui dépeint bien une certaine époque et un certain milieu. Que les personnages sont bien campés, et que le final est très fort.

Mais c’est un roman de Dennis Lehane. L’auteur de Ténèbres prenez-moi la main, de Gone, baby gone, de Mystic River, de Shutter island et de Un pays à l’aube. Alors, forcément, on en attend plus.

Comparé à Un pays à l’aube, le premier roman de la trilogie, ce dernier ouvrage manque de force, de puissance, de souffle. Tout fonctionne, l’histoire est bien troussée, il y a quelques scènes remarquables … mais il manque la folie, par exemple, de la description de la grève de la police, il manque la force dévastatrice du chaos.

Je suis sans doute injuste avec cet auteur, que je condamne à n’écrire que des romans monumentaux. Celui-ci est juste très bien, sans aucun doute au-dessus (peut-être même bien au-dessus) de ce qui se publie tous les jours ici ou là, et j’ai pris plaisir à le lire. La fin très mélancolique est vraiment réussie et relève l’impression que l’on a tout au long de la lecture, cela finit donc sur une note très forte … mais je suis déçu quand même.

J’espère qu’on retrouvera bientôt le grand, l’immense Dennis Lehane.

Dennis Lehane  / Ce monde disparu (World gone by, 2015), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Maillet.

Serge cherche … et trouve une épouse.

Un nouveau Tim Dorsey, c’est l’assurance d’une balade insolite en Floride. Torpedo Juice ne fait pas exception.

DorseySerge est de retour ! Il s’est mis en tête que son horloge biologique lui ordonne de se marier. Or Serge ne fait rien comme les autres. Pas question d’aller de bar en boite, ou de passer par internet. Il quadrille les Keys, ce chapelet d’îles paradisiaques au sud de la Floride et parcourt méthodiquement les carrés, observant les femmes à la jumelle jusqu’à trouver la bonne.

Mais rien n’est si simple. Parce qu’il est accompagné de Coleman, toujours complètement allumé, et qu’il doit bien réparer quelques torts ici ou là. A sa manière. Forte et toujours originale.

Je l’ai lu sur les blogs, et c’est vrai, ce n’est pas le meilleur roman de la série Serge, mais c’est un bon. Et je me suis bien amusé. Ca commence très fort avec un assassinat dont seul Serge à la secret (je vous laisse découvrir comment un cadavre peut avoir six sorties de balles et aucune entrée …). Et avec une entrée en scène de Coleman absolument hilarante.

Ensuite Serge cherche donc à se marier, ce qui ne manque pas de sel. Mais c’est encore le mariage qui est le plus drôle tant notre tueur en série préféré est d’une logique à toute épreuve, ou plutôt qui met tout à l’épreuve. Sa vision du couple est peut-être un peu déformée, mais cette déformation en fera rire jaune plus d’un.

Et au passage, quelques nuisibles passeront de vie à trépas. Donc tout est bel et bon, la Floride est magnifique et peuplée de tarés, les affreux profiteurs qui croisent Serge le regretteront, le lecteur se marre. Que demander de plus ?

Tim Dorsey / Torpedo Juice (Torpedo Juice, 2005), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (USA) par Jean Pécheux.

Le déluge et l’arche de Cohen

Première petite déception chez Super 8 avec Une pluie sans fin, roman apocalyptique de Michael Farris Smith.

Farris SmithKatrina n’a été que le premier ouragan d’une série sans fin. Devant la catastrophe, le pays a tracé La Limite. Au sud, les habitants ont été évacués, et c’est le no man’s land : plus rien n’est entretenu, il n’y a plus de loi ni de services. Pourtant quelques personnes ont décidé de rester. Cohen fait partie de ceux-là. A la mort de sa femme enceinte, il a décidé de ne pas quitter leur maison. Et il survit dans un monde inondé et noyé sous la pluie, en ayant le moins de relation possible avec ses semblables.

Jusqu’à ce qu’il se fasse agresser et qu’il tombe sur un camp dirigé par un pasteur (ou prétendu tel) qui retient un groupe de femmes en esclavage. Malgré lui, il va se retrouver en charge du groupe, en route vers la Limite.

Commençons par tordre le cou à la quatrième de couverture : Non, tout roman apocalyptique n’est pas une nouvelle mouture de La route de Cormac McCarthy. Et moi si je rédigeais les quatrièmes, j’éviterais soigneusement les références trop écrasantes. Parce que là où le bouquin glaçant de McCarthy est une lente dérive sans espoir et sans fin dans un monde où plus personne n’attend rien, plus personne n’échange rien et où les seuls rapports humains sont des rapports de pure prédation (au sens animal du terme), Une pluie sans fin est un roman beaucoup plus classique, avec un décor post-apocalyptique (très bien rendu), et une histoire et des rapports humains finalement très classiques. Et qui est très loin d’avoir la force du soi-disant modèle.

Alors pourquoi un peu déçu ? Difficile à dire, mais je crois qu’il y a un manque de force des personnages. En gros, je me fiche un peu de ce qu’il peut leur arriver. J’aurais dû souffrir avec Cohen, ressentir son manque, les flashbacks sur sa vie devraient rendre sa situation présente poignante, et non. Et puis il y a quelques points qui me titillent : Que font donc les paumés qui vivent sous la limite avec des dollars ? A quoi sert l’argent dans ce monde ? Et à part l’envie de domination, quel est le projet du pasteur gourou ? C’est peut-être ça aussi le problème, un manque de cohérence, ou de profondeur dans ce qui active les différents personnages.

Ensuite, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain (ouaf !). Ce n’est pas non plus un mauvais roman. Il se lit avec plaisir, certaines péripéties sont bien vues, il y a même un ou deux coups de théâtre qui m’ont surpris.

Et surtout sa plus belle réussite réside dans le décor. Là il n’y a pas tromperie sur la marchandise. La pluie, l’eau partout, tout mouillé sans jamais la possibilité de se sécher, l’absence d’horizon, la force des vents, l’impuissance de l’homme quand la nature est déchaînée … Tout cela est très bien décrit et fait que l’on se laisse prendre.

Michael Farris Smith / Une pluie sans fin (Rivers, 2013), Super 8 (2015), traduit de l’anglais (USA) par Michelle Charrier.

Hiaasen revient en forme

Chouette un nouveau Carl Hiaasen ! L’assurance de rire intelligent au pays du mauvais goût assumé. En plus, si les éditeurs français du pourfendeur de connerie floridien changent, son traducteur (excellent) reste. Et ça donne Mauvais coucheur.

HiaasenAndrew Yancy était flic à Miami, avant de se faire virer en essayant de dénoncer un collègue ripou. Il est alors devenu enquêteur pour le shérif qui s’occupe de la pointe de Keys. Jusqu’à ce qu’il plante un aspirateur en marche dans le fondement du mari de sa maîtresse, et ce devant un troupeau de touristes armés de smartphones et de caméras … Le mari n’a pas porté plainte mais a exigé que Andrew soit « déplacé ». Le voilà donc inspecteur des cafards, en charge de l’hygiène dans les restaus douteux de l’île. Vous l’aurez compris, Andrew n’est pas un mauvais bougre, juste un peu vif parfois.

Quand deux touristes pêchent par hasard un magnifique bras, il se dit qu’il a là l’occasion de revenir en grâce. Il sera aidé dans son enquête par un singe aussi mal luné que lui, une légiste fort gironde et un pêcheur des Bahamas plutôt cool. Et ce ne sera pas de trop.

Youpiiiiiiiiiiiiii ! revoilà Hiaseen ! J’adore cet allumé. Je sais, tout ce qu’il a écrit n’est pas parfait, mais quelqu’un qui a produit Cousu main, Jackpot, Miami Park ou De l’orage dans l’air, pour ne citer que ceux là, peut être qualifié de bienfaiteur de l’humanité.

Et Mauvais coucheur, s’il n’atteint pas les niveaux comiques de ses plus beaux succès est quand même un bon Hiaasen. Avec une vraie intrigue, maîtrisée, de très beaux personnages, des tarés vraiment tarés, bêtes mais tellement méchants (ou inconscients) qu’ils en deviennent dangereux. Avec ici quelques femmes particulièrement gratinées.

Sans compter ce foutu singe, abominable et tellement drôle. On ne rit pas autant que dans les meilleurs, mais on sourit beaucoup, et on retrouve les thématiques de l’auteur : la destruction de la Floride, la cupidité, la corruption … Et puis à la fin les affreux meurent dans d’atroces souffrances et de façon absolument grotesque, et même si c’est pas gentil de dire ça, c’est bon !

Donc pour vous remonter le moral, sans pour autant vous faire d’illusions sur la nature humaine, une solution : Mauvais coucheur.

Carl Hiaasen / Mauvais coucheur (Bad Monkey, 2013), les deux terres (2014), traduit de l’américain par Yves Sarda.

Un inédit de Harry Crews

Un inédit de Harry Crews c’est forcément une excellente nouvelle. Si cet auteur n’est pas présent sur le blog, c’est qu’il y a bien longtemps que je l’ai lu, et j’en garde un souvenir marquant. Autant dire que la parution de Nu dans le jardin d’Eden chez Sonatine est un événement.

crewsGarden Hills, en Floride n’était rien. Puis Jack O’Boylan est arrivé, a payé une fortune au père de Fat Man, le seul habitant qui ait senti le bon coup, puis a commencé à exploiter une mine de phosphate. Garden Hills c’est alors trouvé noyé sous le travail, le monde, l’argent et la poussière. Puis la mine s’est épuisée, Jack est parti, avec lui l’argent et le monde. Seuls sont restés Fat Man et sa fortune, une douzaine de familles et la poussière. C’est dans ce monde de désolation que survivent donc Fat Man, près de trois cent kilos, Jester, tout petit homme « parfait », jockey raté qui est à son service, et quelques autres. Dolly, ex miss Phosphate de retour New York va bouleverser ce petit monde avec son ambition de ramener, à tout prix, l’argent et le monde à Garden Hills.

Même si je vais un peu chipoter, s’il y a une seule chose à dire sur ce roman, la voici : Merci Sonatine et merci Patrick Raynal pour cette traduction. Maintenant on peut chipoter.

Je préfère d’autres romans d’Harry Crews. Voilà, c’est dit. Je préfère Car, Body, Le chanteur de gospel ou La foire aux serpents. Et pourtant tout ce qu’on trouve dans ces quatre romans qui sont mes préférés de l’auteur (avec sa bio extraordinaire, Des mules et des hommes) est aussi présent ici, dans Nu dans le jardin d’Eden.

A commencer par ses personnages à la limite des Freaks. Des paumés, ratés, distordus, faisant subir toutes les avanies possibles à leurs corps. Des gens pauvres, qui n’ont que ce corps et qui, en l’exhibant d’une façon ou d’une autre, vont tenter d’accéder à la richesse. Bien avant la télé « réalité », l’auteur a une façon unique de mettre en scène et en public ces corps torturés, ces performances absurdes. Et de décrire la fascination morbide que tout cela exerce sur le public, sur nous tous.

Comme dans les autres romans, ces histoires ont pour toile de fond le sud étouffant de petits blancs incultes et complètement perdus, vivant dans un pays que l’on a peine à identifier aux grands Etats-Unis d’Amérique. Tout cela est fort bien. Et assorti d’une construction originale (pour l’auteur) qui l’amène à se pencher sur les parcours incroyables de tous ses personnages. On retrouve également son écriture, à la fois âpre, rude et poétique.

Alors pourquoi je chipote ? Parce que j’ai mauvais fond et que je préfère quand il est un peu plus méchant, un peu plus teigne avec ses personnages. Quand le fil du récit est un peu plus tendu. Aussi sans doute parce que j’attendais beaucoup de ce miracle : Un Harry Crews inédit !

Ceci dit, la scène finale est absolument hallucinante, dans la droite ligne de ces quatre romans que j’adore, et mes toutes petites restrictions, toutes relatives, n’empêche qu’il faut le lire ; et qu’il faut en profiter pour relire ou découvrir Harry Crews ; et que j’attends avec impatience les nouvelles trouvailles de Patrick Raynal et Sonatine car j’ai cru comprendre qu’il y aurait d’autres inédits traduits …

Harry Crews / Nu dans le jardin d’Eden (Naked in garden hills, 1969), Sonatine (2013), traduit de l’américain par Patrick Raynal.

Elmore Leonard, Permis de chasse.

Comme annoncé précédemment, voici donc une nouvelle réédition du grand Elmore Leonard. Permis de chasse est d’une tonalité plus sombre que ses polars habituels.

Leonard chasseDans sa maison grand luxe de Floride, Robbie Daniels, millionnaire imbuvable collectionne les armes … et s’en sert à la première occasion. Pour descendre un haïtien venu le cambrioler par exemple. Il devrait avoir des ennuis, mais il est riche et Walter Kouza, flic raciste et ripoux n’insiste pas trop dans son enquête. Il se fait même embaucher par Robbie comme gare du corps, et plus si affinités meurtrières. Mais il y a aussi Bryan, un flic de Detroit qui connaît bien Kouza et va découvrir Robbie Daniels, et Angela Nolan qui veut écrire un article sur les lubies des riches …

Un Elmore Leonard grand cru, où l’on retrouve bien son style, mais avec une critique plus marquée et une coloration plus sombre que ces polars habituels.

On y retrouve, une fois de plus tous les ingrédients : héros cool, droit, drôle mais inflexible, femme intelligente, drôle et forte, quelques affreux bien bas de front … Mais ici, comme dans Stick, plus que dans Stick même, la charge contre une classe richissime et arrogante se pensant au-dessus des lois, et même au-dessus du reste de l’humanité est particulièrement appuyée. Appuyée à la façon Elmore Leonard bien sûr. Aucun grand discours, pas de pamphlet, pas de grands développements explicatifs. Juste une histoire, des dialogues et on laisse le lecteur tirer ses conclusions tout seul. C’est pour ça que c’est aussi agréable et efficace. Décidément, le grand homme va nous manquer, plus qu’on ne pourrait l’imaginer.

Je ne peux terminer cette note un peu triste qu’avec deux extraits des dix règles d’écriture du maître (petit ouvrage publié hors commerce chez rivages) :

« Voici des règles que j’ai glanées au fil du temps pour m’aider à rester invisible quand j’écris un livre ».

« La plus importante de mes règles résume toutes les autres. Si ça a l’air écrit, je réécris ».

Elmore Leonard / Permis de chasse (Split images, 1982), Rivages/Noir (2013), traduit de l’américain par Elie Robert-Nicoud.