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Cat Chaser, Elmore Leonard

De temps en temps, un Elmore Leonard ça fait du bien. Et il a tellement écrit le bonhomme qu’on en découvre tout le temps, entre autre grâce au travail de réédition de Rivages. Mon dernier en date s’appelle Cat chaser.

cat chaser.inddGeorge Moran se la coule douce. Ancien marine qui fit une intervention à Saint-Domingue dans les années 70, il a épousé une riche fille à papa, avant de divorcer et de se retrouver à gérer un motel sous le soleil de Floride. Il envisage d’aller passer quelques jours à Saint-Domingue pour revoir les lieux qu’il a connus d’une manière si particulière. Pas vraiment de quoi écrire un roman …

Jusqu’à ce qu’il devienne l’amant de la belle Mary, épouse d’un millionnaire dominicain, qui avant de venir faire fortune en Floride, était le chef des services secrets de sinistre mémoire du précédent président finalement assassiné. Ajoutez un privé ripoux et quelques ratés en quête de fortune et voilà de quoi mettre du piment dans sa vie.

Et voilà, difficile de faire original quand on commente un roman d’Elmore Leonard. Une fois de plus il me faut parler de son sens du dialogue, de ses personnages tellement cool, jamais stressés, mais qu’il serait suicidaire de sous-estimer, de son écriture qui semble tellement naturelle, tellement facile … Combien d’auteurs sont capable de donner cette impression qu’écrire doit être évident, puisque le résultat est si limpide ?

Alors pourquoi lire celui-ci plus qu’un autre ? Pour se faire plaisir déjà, et c’est déjà énorme. Et aussi pour le fond, un peu plus politique et « sérieux » que dans d’autres romans. Car mine de rien, Moran et Leonard règlent quelques comptes avec les soutiens apportés par les US aux pires pourritures sur le continent américain dans les années 70 et 80. Sans jamais avoir l’air d’y toucher bien entendu. N’empêche, c’est dit. Et tellement bien dit.

Elmore Leonard / Cat chaser (Cat chaser, 1982), Rivages/Noir (2012), traduit de l’américain par Josie Fanon.

Red Grass River

J’avais lu le premier James Carlos Blake traduit en France, l’excellent Les amis de Pancho Villa, mais cela faisait un moment que je ne m’étais pas replongé dans l’univers de cet écrivain atypique, spécialisé dans les épopées historiques et sanglantes. L’occasion faisant le larron, c’est la sortie de Red Grass River qui m’a permis de constater qu’il n’a rien perdu de son talent.

blakePendant douze ans, de 1912 à 1924, la famille Ashley, maîtresse incontestée des Everglades en Floride défie la police locale. Distillation clandestine, contrebande d’alcool, braquages, racket des concurrents … seul Bobby Baker, shérif de Palm Beach qui a des comptes personnels a régler avec John Ashley, le fils le plus entreprenant de la famille se dresse face à eux. Avec des méthodes qui font dire aux témoins que cela devient une guerre entre le gang Ashley et le gang Baker. Mais la lutte est inégale et, comme le reste du pays, ce coin de marécages ne pourra faire autrement que d’accepter la loi et la « civilisation ».

Après l’ouest américain et le Mexique James Carlos Blake s’intéresse ici à la partie la plus sauvage de la Floride. Avec une thématique récurrente dans les grands westerns : le moment où la loi rattrape la frontière, celui où les pionniers, ceux qui vivaient hors la loi (parce qu’elle n’était pas arrivée) doivent s’y soumettre, de gré ou de force. Souffle épique, force de l’écriture, belles descriptions d’une nature encore sauvage, violence des rapports humains …

Tout ce qui a fait la beauté des précédents romans de l’auteur se retrouve ici pour cette fresque passionnante pleine de bruit et de fureur. Un affrontement de légende entre deux forces, entre deux modes de vie, l’un finissant, l’autre en pleine expansion. Un affrontement dans lequel l’auteur ne prend pas parti : pas de bons et de méchants ici, pas de blanc et de noir, les membres du clan Ashley, à commencer par leur patriarche sont sanguinaires, violents, sans pitié, le clan d’en face, sensé représenter la loi ne la respecte pas davantage et sait aussi se montrer d’une infinie cruauté.

Cela n’empêche pas le lecteur, pris dans ce maelstrom, de ressentir de la tendresse pour tel ou tel, et de souhaiter par moment la victoire du camp qui, on le sait depuis le début, est par avance condamné par la marche du temps.

Un très beau roman, comme le dit aussi très bien l’ami Yan.

James Carlos Blake / Red Grass River (Red Grass River : a legend, 1998), Rivages/Thriller (2012), traduit de l’américain par Emmanuel Pailler.

Visitez la Floride avec Serge et Lenny

Je ne vais pas vous raconter ma vie, mais sachez que ce week-end je me suis retrouvé bloqué plus de huit heures dans un avion. J’avais donc prévu une lecture distrayante, pas trop compliquée, compatible avec un éclairage moyen, un siège étroit et la fatigue d’un vol de nuit. Ce fut Cadillac Beach de Tim Dorsey. Bonne pioche.

Serge Storms, vous le connaissez forcément déjà. Il est floridien jusqu’au bout des ongles. Il adore la Floride, son histoire, ses histoires. C’est ce qui lui donne l’idée de monter, avec son pote Lenny, une agence de voyage un peu spéciale. Ils entendent faire découvrir aux touristes des sites incroyables et oubliés : le lieu de tournage de Flipper le dauphin, la chambre d’hôtel où sont descendus les Beattles … l’ennui c’est que Serge et Lenny aussi sont incroyables.

Lenny parce qu’il est tout le temps perdu dans les vapeurs de chanvre, Serge parce qu’il ne prend plus les cachets qui le maintiennent, tant bien que mal, à un rythme compatible avec celui de ses contemporains. Serge a aussi l’originale habitude de descendre de façon très imaginative les malotrus qui lui manquent de respect où ne font pas preuve d’un minimum de savoir vivre … Si vous rajoutez au programme des réjouissances un sac de diamants perdus depuis plus de 35 ans, vous obtenez un cocktail fort explosif.

Même si c’est un poil moins délirant que Triggerfish twist on a ici un Tim Dorsey dans la grande tradition : imagination débordante, intrigue qui part dans tous les sens, dialogues hilarants pour une histoire unique.

Alors certes Serge est un tout petit peu moins méchant que dans le précédent (moins de massacres hauts en couleur) mais de nouveau, au mauvais goût affiché par les hordes qui envahissent la Floride, Tim Dorsey répond avec une énergie, une gouaille et une liberté explosives. Et le lecteur explose, littéralement, de rire.

Tim Dorsey / Cadillac Beach (Cadillac Beach, 2003), Rivages/Noir (2011), traduit de l’américain par Jean Pêcheux.

Vous pouvez compléter chez Yan, grand fan de Serge et de Dorsey.

Chez Tim Dorsey, les cons meurent dans d’atroces souffrances

Jim Davenport est fondamentalement gentil. Prêt à voir le bon côté de son prochain et à lui trouver des circonstances atténuantes. Disposé à bien s’entendre avec la terre entière. Bon père, bon mari, excellent employé, en paix avec l’existence. Jusqu’à son déménagement à Tampa, Floride. Tout se présente pourtant sous les meilleurs auspices. Ciel bleu, végétation luxuriante, maison impeccable, voisins … c’est là que ça se gâte. Parce que Lance Boyle, promoteur (véreux, bien entendu) est en train de racheter tout le quartier, pour le raser, et réaliser une plus value juteuse. Jim ne veut pas vendre ? Qu’à cela ne tienne, Lance installe dans les maisons qu’il possède déjà les pires locataires qu’il puisse recruter. Et y a-t-il pire que l’explosif trio formé par Serge (tueur psychopathe qui sait être charmant et érudit), Coleman (spécialiste mondial de la défonce) et Sharon (prostituée déjantée et totalement incontrôlable) ?

J’avais moyennement apprécié Florida Roadkill, mais là, ça y est, je deviens un accro à Tim Dorsey. On retrouve dans Triggerfish twist toutes les qualités du précédent, à commencer par le trio infernal, déjanté et particulièrement jouissif, l’imagination sans limite, le sens du rythme et l’absence totale d’autocensure qui lui permet de tout oser, et de tout réussir. Et on n’y retrouve pas le défaut de ce précédent roman (du moins, ce que moi j’avais perçu comme un défaut) à savoir cette sensation de ne pas très bien savoir où l’auteur veut aller.

Là c’est clair, il veut faire voler en éclat les fondements de la très policée classe moyenne. Et pour voler en éclats, ils volent en éclats … de rire. C’est absolument féroce, sans pitié, hilarant et génial. Les scènes d’anthologie se succèdent (comme dans Florida Roadkill), le liant en plus. Impossible de toutes les citer ici, il faudrait recopier le bouquin. Une mention spéciale quand même au dîner classe que Serge veut offrir au couple Davenport, et que Sharon fait totalement exploser, et au final apocalyptique.

Pour donner une idée du bouquin, disons qu’à côté du trio infernal les déjantés de Carl Hiaasen font un peu figure de gentils scouts. Décidément, la Floride semble être un état intéressant.

J’oubliais ! Une mention spéciale également aux deux scènes où Serge met toute son imagination et son ingéniosité au service d’une noble cause : débarrasser le monde de deux nuisibles particulièrement visqueux. Jouissif, et totalement inédit.

Tim Dorsey / Triggerfish twist (Triggerfish twist, 2002), Rivages/Noir (2008), traduit de l’américain par Jean Pêcheux.

Croco-deal, le nouveau Carl Hiaasen

« Eh bien, il semblerait que j’essaie de corriger la race humaine dans son intégralité, un connard après l’autre ». Et oui, Honey Perry, propriétaire d’un mobil home en bordure du Parc des Everglades, Floride, USA, ne manque pas d’ambition. Et doit avouer que son projet avance assez lentement. Il faut dire qu’elle a la chance (ou le malheur) d’habiter une région où les connards en question ne manquent pas, et sont d’une qualité supérieure, surtout quand c’est le grand Carl Hiaasen qui leur donne vie !

Dans Croco-deal, Honey tente d’humaniser, entre autres, Boyd Shreave, mou, lâche, fainéant, content de lui, et, circonstance aggravante, télémarketeur. Et elle sait qu’elle part de loin car, comme elle le lui déclare sans chichi :

« Je vous donne ma voix pour l’oscar de la Tête de Con. Sans rire. »

Honey et Boyd ne sont pas les seuls cinglés qui vont se retrouver paumés sur une île au milieu du Parc. On trouve aussi :

Un métis séminole assez maladroit et très désireux de retrouver ses racines indiennes (mais tout aussi désireux de coucher avec l’étudiante blanche moitié cintrée qu’il enlève).

L’ex employeur d’Honey, obsédé sexuel agressif qui pue le poisson.

Des pénitents faisant partie de la « Première Assemblée Maritime Résurrectionniste de Dieu ». Voilà comment Hiaasen les présente : « Suant et soufflant, le pénitent d’avançait avec le grand sourire, la confiance en soi et la stupidité des bien-pensants. » Il repartira illico la queue entre les jambes, si je puis m’exprimer ainsi.

Plus une future ex-femme un peu givrée, une belle plante qui choisit mal ses conquêtes, un privé pas vraiment téméraire … Sans compter de nombreux moustiques, fourmis rouges, alligators, aigles pêcheurs et autres habitants naturels des marais.

Tout cela pourrait être juste un exercice de casse pipe un peu aigri, mais non. C’est que Hiaasen les aime ses personnages, du moins en aime-t-il certains. Et cela ce sent. D’ailleurs, comment ne pas aimer Honey ? Même son ex-mari, fatigué de subir ses emballements, ne peut la quitter vraiment car, comme il l’explique à leur fils :

« Personne ne dit qu’elle est normale, intervint Skinner, même pas elle. Mais il y a beaucoup trop de personnes soi-disant normales qui n’ont ni âme ni couilles ». Deux attributs dont les héros de Hiaasen sont abondamment pourvus. 

Alors embarquez dans le kayak foutraque d’Honey, profitez de la beauté d’un lever de soleil sur les Everglades, pourfendez la connerie, la mesquinerie et l’égoïsme. En un mot, lisez Hiaasen, et n’oubliez pas d’éclater de rire quand les méchants, les cons, les minables en prennent plein la tronche.

Carl Hiaasen / Croco-deal  (Nature girl, 2006), Denoël (2008). Traduction de l’américain par Yves Sarda.

PS. Je sais, ce résumé ne donne pas la moindre idée de l’intrigue. C’est normal, on ne résumé pas un livre de Carl Hiaasen. On le lit, et on rigole. Exécution !