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Noir diamant

Depuis quelques romans Jean-Hugues Oppel a retrouvé un style, des thématiques et des personnages qui lui vont parfaitement au teint. Pour le plus grand plaisir des lecteurs il insiste avec Noir Diamant.

Si vous avez lu Total labrador, vous vous souvenez que malgré l’opposition de sa supérieure Darby Owens, la CIA n’avait pas hésité une seconde à sacrifier l’agent Lucy Chan pour éliminer un individu dangereux. Sauf qu’en fait Lucy n’est pas morte, avertie à temps par sa chef, elle a échappé au pire. La voilà officiellement morte, transformée en fantôme, ou plutôt en agente quantique, à la fois morte et vivante, une nouvelle chatte de Schrödinger.

Ca tombe bien, Darby Owens a une mission non officielle dans l’est de la France qui conviendra parfaitement à son nouveau statut. Une mission confiée par la sécurité intérieure qui ne sait plus où donner de la tête avec le POTUS en exercice dont la cohérence et la lucidité ne sont pas les qualités premières.

Pendant ce temps sur les réseaux sociaux, Kitdik666 touitte à tout va, pour le plus grand déplaisir des services secrets divers et variés. Car Kitdik n’aime ni Trump, ni les GAFA, ni les vampires du CAC40 et autres Dow Jones.

Jean-Hugues Oppel aime faire le pitre, ou le zouave comme dirait Tournesol, mais comme tous les bons clowns, il fait ça très sérieusement en faisant croire que c’est facile. A le lire, on croirait l’entendre raconter. Et c’est un excellent conteur. Donc c’est un régal.

C’est vif, rythmé, intelligent, méchant juste ce qu’il faut, plein de gentillesse sous la méchanceté, et drôle. Et en plus on apprend en s’amusant. Si avec ça vous n’êtes pas convaincus, je ne sais plus quoi dire.

Jean-Hugues Oppel / Noir Diamant, La manufacture des livres (2021).

L’heure des chiens

Je découvre de Thomas Fecchio avec son second roman : L’heure des chiens.

Soissons, petite ville a priori calme (que l’on a bien du mal à placer sur une carte quand on vit du côté de la Garonne). Sauf qu’en quelques heures : une nécropole de la première guerre mondiale est profanée, les tombes musulmanes éventrées, le slogan « l’invasion s’arrête ici » peinte sur les murs ; Julia une jeune femme qui est suivie psychologiquement à la clinique Mon repos trouve une main tranchée ; un cadavre mutilé est trouvé dans le rivière.

Cela fait beaucoup. Trop pour l’adjudant Gomulka, gendarme fatigué et désabusé qui n’aspire qu’à la retraite. Il demande de l’aide à sa hiérarchie. C’est ainsi que le lieutenant Delahaye, surnommé « la machine » tant il ne vit que pour le boulot viendra l’épauler. Dans une ville prête à s’enflammer, où l’extrême droite fait feu de tout bois, leur coopération ne sera pas de trop pour démêler le vrai du faux.

Avis mitigé sur ce roman. Il y a de bonnes choses, et d’autres qui auraient mérité un autre traitement, du moins à mon goût.

Une bonne chose pour commencer est que l’auteur a créé de vrais personnages, complexes, et qu’il n’a à aucun moment cherché à les rendre complètement sympathiques. Pas de chevalier blanc (même s’il y a de parfaits connards). Julia est victime mais c’est aussi une vraie saloperie, ou elle l’a été, Gomulka et Delahaye, les « héros », ne sont pas non plus exempts de défauts, de gros défauts même, que je vous laisse découvrir.

Ensuite il a sur certains points les défauts de ses qualités. L’heure des chiens brasse de très nombreux thèmes : le sort des migrants, le racisme, la montée de l’extrême droite, le poids de l’histoire du côté de Soissons, la violence des rapports sociaux en entreprise … Il y en a beaucoup, c’est bien, mais à mon goût il y en a peut-être trop, et aucun n’est vraiment complètement creusé. C’est bien, mais c’est parfois frustrant.

Le final, aurait gagné à être retravaillé. Trop de révélations qui arrivent, d’un coup, juste parce que le coupable crache tout ce qu’on n’avait pas compris. Dommage parce que jusque-là l’intrigue est bien menée, avec ce qu’il faut de surprises et de fausses pistes.

Pour finir sur une bonne note, les amateurs de polars apprécieront le clin d’œil en hommage à l’immense James Lee Burke et à un des romans les plus réussis de la série Robicheaux. Mais ça je vous laisse le découvrir.

Thomas Fecchio  / L’heure des chiens, Seuil/Cadre noir (2021).

Leur âme au Diable

Marin Ledun abandonne la veine humoristique de ses derniers romans, et celle intimiste des précédents, pour revenir à ses premières amours avec cette charge contre l’industrie du tabac : Leur âme au diable.

Cela commence en juillet 1986, avec le braquage de deux camions contenant de l’ammoniac destiné à un fabriquant de cigarette (oui il y a de l’ammoniac dans les cigarettes, entre autres). Bilan sept morts. Simon Nora ne sait pas que l’enquête qu’il démarre va changer sa vie et le hanter pour les 20 années à venir. Non loin un autre flic, Brun, recherche Hélène, vingt ans, qui ne donne plus de nouvelles à sa famille. Lui non plus n’en reviendra jamais.

Ils vont croiser la route de David Bartels lobbyiste de l’industrie du tabac, Anton Muller son âme damnée, Sophie Calder à la tête d’une équipe de société d’événementiel sportif avec ses hôtesses – prostituées. Ils vont se battre durant 20 ans contre des intérêts qui les dépassent complètement, contre une industrie qui a des moyens inimaginables. Dans la lutte de David contre Goliath, contrairement à la légende, ce n’est généralement pas David qui gagne.

Assurez-vous que vous êtes en forme avant d’attaquer les 600 pages du dernier roman de Marin Ledun. Rien ne vous sera épargné, et vous risquez de finir déprimé tant il refuse de céder à la moindre tentation de happy end. Oui, ce sont ceux qui ont le plus d’argent qui gagnent à la fin, on est dans notre sale monde, pas dans une uchronie, les lobbyistes, les corrupteurs et les corrompus, les intérêts privés ont toujours le dessus sur l’intérêt collectif et la santé publique.

A moins d’être d’une naïveté confondante, on ne peut pas dire que ce soit une grosse surprise. On le savait donc. Mais le voir ainsi décortiqué sans pitié fait quand même mal au ventre. Dans un style « à la Manotti », direct, sans gras, phrases et chapitres courts, l’auteur nous balade à travers toute l’Europe. Il nous fait témoins de toutes idées géniales de l’affreux Bartels et de ses complices pour contourner les lois antitabac qui commencent à émerger et continuer à convaincre les foules que fumer est synonyme de liberté, d’émancipation et même, pourquoi se gêner, de santé.

Si j’avais un petit (tout petit) bémol, c’est qu’à force de recherche l’efficacité et le rythme, il oublie parfois de nous intéresser aux personnages et qu’on se soucie peu de leur devenir, pour ne s’intéresser qu’au jeu d’échecs très inégal entre les flics et un procureur d’un côté, et l’industrie du tabac de l’autre. Et tant pis pour les pions, fous, cavaliers et tours sacrifiés durant la partie.

Pour le reste, une lecture fort instructive, qui réussit à présenter de façon passionnante ce qui a sans le moindre doute représenté des quantités impressionnantes de travail de documentation et de réflexion pour saisir les tenants et aboutissants. Un travail titanesque que l’auteur a eu le talent de digérer et transformer en œuvre romanesque, pour que le lecteur moins vaillant, comme vous et moi, puisse lui aussi déprimer. Merci Marin Ledun !

Marin Ledun / Leur âme au diable, Série Noire (2021).

Effacer les hommes

Ne lisant pas de littérature pour jeunes (cela fait bien longtemps que je ne le suis plus …), j’ai découvert Jean-Christophe Tixier avec Les mal-aimés. Il revient avec Effacer les hommes, c’est toujours aussi fort.

Une vallée aveyronnaise, une auberge au bord d’un lac de barrage. En cette année 1965, l’auberge est vide malgré le beau temps, il faut dire que l’on est en train de vidanger le lac, pour inspecter la construction. L’auberge n’a qu’un client, l’ingénieur venu superviser les travaux.

L’auberge est à Victoire qui vit ses derniers jours. Elle se trouve en compagnie de Marie Clément-Maurice, la fille de l’homme qu’elle avait épousé en 36 quand elle est venue là pour les premiers congés payés, Marie rentrée dans les ordres pour fuir cette union. Il y a aussi Eve et Ange, qu’elle a adoptés à Paris, en 47. Eve fait tourner l’affaire en rêvant d’évasion, mais est coincée par la maladie de celle qu’elle appelle sa tante et par son frère Ange, en gamin de 10 ans dans un corps d’homme.

L’eau baisse dans le lac, révélant la boue, l’ancien village englouti, et peut-être les secrets cachés mais jamais oubliés d’une communauté qui rumine ses rancœurs et ses haines.

Difficile de faire plus grand écart de lecture qu’entre les romans de Jérémie Guez et celui de Jean-Christophe Tixier. Après la sécheresse, l’introspection réduite au minimum, le récit limité à ce qui fait avancé l’action, Effacer les hommes est centré sur une intrigue ténue, très ténue et fait la part belle aux réflexions de trois femmes. Voilà qui illustre, pour ceux qui en douterait encore, l’extraordinaire richesse et variété de cette littérature qu’on appelle polar.

Attention, si l’intrigue policière ou plutôt le prétexte à la tension ou au suspense sont évanescents, cela ne veut pas dire qu’ils sont inexistants. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de ce roman magnifique. Sans aucune violence apparente, sans jamais paraître jouer du suspense, sans cliffhanger, l’auteur peu à peu installe un malaise, une tension diffuse que le lecteur aurait bien du mal à nommer mais qu’il ressent, comme une toute petite musique inquiétante qu’il entend à peine en arrière-plan. Une musique qui va sur la fin prendre une place de plus en plus grande, jusqu’à l’obliger à tourner les dernières pages avec impatience.

Voilà pour l’intrigue, parfaitement maîtrisée. Ce qui fait l’immense richesse du roman c’est le reste, le portrait de trois femmes, dans ce coin perdu, à une époque de bouleversements. Trois femmes qui chacune à sa façon vont tenter d’échapper à ce que la société veut lui imposer. Echapper à ce qui est présenté comme inéluctable. L’usine pour l’une, la Terre et la soumission aux hommes pour l’autre, des changements qu’elle ne comprend pas pour la troisième. Chacune, pour survivre va faire un choix, des choix incompatibles et pourtant logiques et cohérents.

La terre est magnifiquement racontée, on pense immédiatement aux meilleurs romans de Franck Bouysse, du point de vue de femmes qui, contrairement aux hommes, ne se sentent pas viscéralement attachées à cette terre et enfermée par elle. La terre, mais aussi l’isolement, les rancœurs et les haines et les lâchetés d’une petite société fermée (« pueblo chico infierno grande » disent les espagnols), et le vent de liberté qui peut arriver par des moyens inattendus, comme une BD ou un poste radio.

Sombre et lumineux à la fois, enthousiasmant, bouleversant, un magnifique roman. Vous n’oublierai pas de sitôt Victoire, Eve et Marie.

Jean-Christophe Tixier / Effacer les hommes, Albin Michel (2021).

Les boiteux

Un roman laissé de côté l’an dernier, mais comme on m’en a dit du bien, j’essaie. Les boiteux de Frédéric L’Homme. Un bon moment de lecture.

Nous sommes en France dans les années 80. Une France très légèrement différente, où une guerre sournoise mais potentiellement violente est menée entre la police judiciaire et les Boiteux. Issus en général des services secrets, ils agissent hors de tout contrôle de la justice depuis les années 50, et se permettent d’être à la fois enquêteurs et exécuteurs.

Depuis quelques années, le pouvoir des Boiteux est de plus en plus remis en cause, ils ne sont plus soutenus que par quelques politiques et leur fin semble proche. C’est dans ce contexte que Louise, jeune métisse qui vient de terminer une mission d’infiltration dans des groupes d’extrême gauche est associée à Perrin, vieux Boiteux, pour enquêter sur les meurtres d’anciens à la retraite, mais également surveiller Perrin et rapporter ses faits et gestes à son chef. Une mission qui ne lui plait guère.

Un bon moment de lecture donc, mais sans plus. Le style est alerte, les dialogues sont bons, c’est vif et les scènes d’action sont réussies. Donc le roman se lit facilement et on passe un bon moment. Du point de vue de l’intrigue j’ai deux petites restrictions. Je trouve le final un peu tiré par les cheveux, et je trouve que le personnage central de Louise manque d’épaisseur, tant on ignore tout de son passé et des raisons qui l’ont poussée à faire le boulot qu’elle fait. Mais cela n’empêche pas de tourner les pages.

Au final, le bouquin reposé, il me reste quand même quelques questions. Dont celle-ci, pourquoi ce bouquin et cette histoire ? Pourquoi cette légère uchronie plutôt que de coller réellement à l’époque ? en général l’uchronie répond à la question « Que ce serait-il passé si … ? » Si les nazis avaient gagné la guerre ? Si Christophe Colomb n’avait pas découvert l’Amérique ? Si …

Là j’avoue que je ne comprends pas quelle est la question, et pourquoi l’auteur a voulu décaler ainsi la réalité. Du coup, après une lecture agréable, je ne sais pas ce que je retiendrai de ce roman dans quelques jours.

Frédéric L’Homme / Les boiteux, Rouergue/Noir (2020).

Cinquante-trois présages

De Cloé Medhi j’avais beaucoup aimé Rien ne se perd. C’est avec une vraie curiosité que j’ai attaqué le surprenant Cinquante-trois présages, une belle surprise.

Dans un futur très proche, ou dans un présent dystopique, depuis quelques années est apparue une nouvelle religion : La Multitude. Une religion comptant de nombreux Dieux, morceaux d’une seule entité mais chacun avec sa personnalité. Ces Dieux s’expriment au travers de Désignés qui reçoivent des visions, subissent de grosses fièvres, et ont quelques pouvoirs qu’ils maîtrisent plus ou moins.

Raylee est une Désignée du Dieu Dix-Neuf. Native des Pyrénées orientales, elle est sous payée pour tenir l’antenne de Cherbourg, avec deux collègues. Elle reçoit les croyants, et a le pouvoir de soustraire ceux que le Dix-Neuf lui désigne à cette Terre pour un temps. Entre une immense empathie pour tout ce qui vit, les querelles entre les Dieux, un service de police qui la surveille et ses propres problèmes personnels, on ne peut pas dire que la vie de Raylee soit une sinécure. D’autant que les querelles entre les Dieux semblent prendre une ampleur inquiétante.

Autant prévenir tout de suite les lecteurs, Cinquante-trois présages n’est pas du tout un polar. C’est un roman assez, voire très difficile à classer, et c’est très bien comme ça. Si je devais absolument chercher une proximité, je le trouverais avec certains textes de Pierre Bordage, comme L’évangile du serpent.

Le monde décrit est notre monde actuel, avec une composante religieuse et/ou fantastique qu’il n’a pas. Le socle matériel de cette France permet à l’auteur, comme dans son roman précédent, de faire une peinture sans concession de notre beau pays, des difficultés qu’y rencontrent les plus pauvres, surtout s’ils ont le malheur de ne pas avoir une couleur de peau ou une orientation sexuelle qui plaise à la majorité.

Mais Cloé Medhi n’est jamais larmoyante, sa narratrice est tout sauf une victime qui se lamente. Elle souffre parfois, mais elle réagit, et sa voix qui donne le ton du récit est vive. Ses « pouvoirs », son empathie naturelle en font le témoin privilégié (si on peut parler de privilège), des horreurs que nous imposons au monde, mais si elle souffre pour les autres, ce n’est pas pour autant qu’elle accepte de tendre l’autre joue, il lui arriverait même parfois de balancer des tartes.

Cette tonalité sans prêche, les beauté de la langue et en particulier de certains poèmes glissés dans le cours du récit, ont réussi à faire passer au mécréant et matérialiste réfractaire à toute forme de mysticisme que je suis ce récit malgré une conclusion un poil « religieuse » (je ne trouve pas de termes mieux adapté) à mon goût. Ce qui n’est pas un mince exploit.

Un roman original, prenant, d’une romancière qui se renouvelle complètement. A découvrir.

Cloé Medhi / Cinquante-trois présages, Seuil/Cadre Noir (2021).

Un dernier ballon pour la route

La couverture de Un dernier ballon pour la route de Benjamin Dierstein annonce la couleur : ce sera déjanté ou ça ne sera pas.

Freddie a été viré de partout, de l’armée, de la police et même de chez son dernier employeur, une société de sécurité privée. Qui lui a quand même permis de rencontrer Didier, colosse de 140 kg pas très malin, mais très fidèle. Alors que les finances sont au plus bas, ils sont contactés par Virgile, le pote d’enfance de Freddie dont la femme et la fille ont été enlevées des années auparavant. La gamine a été vue, dans une banlieue type zone commerciale.

Quelques ballons pour la route, et les deux cowboys peuvent aller arracher la môme des griffes de kidnappeurs. Puis traverser la France pour revenir dans le village d’enfance de Freddie. Non sans s’être arrêtés en route, pour étancher une soif bien légitime.

Commençons par tordre le cou à la quatrième de couverture. Qui en appelle, entre autres, à Crumley. Ce n’est pas parce que les personnages passent leur temps à picoler comme des sauvages et à s’enfiler dans le pif tout ce qu’ils trouvent sous forme de poudre que l’on ici les Sughrue et Milo français. C’est d’autant plus étonnant comme idée que la référence évidente, et quasi citée mot pour mot dans une scène du roman c’est Steinbeck et en particulier Des souris et des hommes. Et puis le western, avec son Doc Halliday (ouarf !), son shérif tout puissant, et une bonne pendaison, comme dans les films.

Ceci étant dit, que penser du roman ? Il souffre des défauts de ses qualités. L’auteur semble ne s’être rien interdit, avoir lâché la bride à son imagination, osant tout, surtout si c’est énorme, hors norme. C’est agréable, ça donne des chapitres excellents, on ouvre parfois de grands yeux d’étonnement ravi. Et il y a de vraies trouvailles. J’adore par exemple tout le démarrage dans le centre commercial dont il semble impossible de sortir.

Le défaut qui va avec c’est que ça manque tension et que parfois on a l’impression de lire une suite de scènes drôles mais qui tiennent difficilement entre elles. Et à mon humble avis le milieu du bouquin aurait gagné à être resserré, quitte à sacrifier quelques trognes.

Toujours dans les regrets, quand il accepte de ne pas faire de grosses farces, évoquant l’adolescence, l’amitié ou l’horreur de certains boulots, l’auteur arrivé à être très émouvant (et la référence à Steinbeck revient en force), mais on dirait que chaque fois il s’efforce de faire très vite une bonne grosse blague, comme s’il avait peur d’être pris au sérieux. A mon avis encore, il a tort, parce qu’il est bon dans ce registre.

En résumé, un roman qui n’est pas parfait, mais avec lequel on ne s’ennuie pas, et qui me semble très prometteur si l’auteur accepte de faire confiance à sa capacité à nous émouvoir, sans perdre sa verve et son imagination.

Benjamin Dierstein / Un dernier ballon pour la route, Les arènes/Equinox (2021).

La mère noire

Les virtuoses sont de retour dans un nouveau numéro de duettistes, différent des précédents. Jean-Bernard Pouy et Marc Villard vous présentent La mère noire.

Papounet, peintre, Clotilde, 12 ans, ado en graine, fan de Zazie, celle du métro, et Véro, la mère, absente depuis 6 ans. Papounet est un super papa, Véro est partie en Inde oubliant mari et fille, et Clotilde est très intelligente et très rebelle, pour la grande fatigue et fierté du papa. Une grève de la SNCF, des gilets jaunes, des flics. Tout cela va traumatiser, au sens propre et physique Cloclo. Sous la plume de Jean-Bernard Pouy. Et l’on suivra alors les pérégrinations de Véro, perdue, souffrant le martyre sous celle de Marc Villard.

Chacun son style, chacun ses thématiques fétiches, pour une seule histoire, aussi cohérente que leur vision de notre société moderne.

L’impression de facilité, d’évidence que dégage ce nouvel opus de la paire infernale de Zigzag ou Ping-pong saute une nouvelle fois aux yeux, et c’est la marque des grands, de ceux qui maîtrisent parfaitement leur art et qui font croire aux lecteurs, ou pire, aux écrivains en herbe, que c’est tellement facile d’écrire. Erreur.

Ce qui impressionne cette fois, alors que chacun reste sur ses thématiques et son écriture, c’est de constater que l’ensemble est bel est bien un livre cohérent, et pas juste la juxtaposition de deux histoires différentes.

Les trains et les gares, la contestation sociale plus ou moins organisée, les jeux de mots, l’humour, l’hommage à Queneau, la verve sarcastique … pour l’un ; la dérive et la souffrance psychologique, les marges non (ou moins) organisées, la drogue pour l’autre.

Et ce qui fait du tout un roman cohérent, ce sont les trajectoires finalement liées des trois personnages principaux, et la vision d’ensemble d’une société qui, généralement, écrase les plus faibles, mais qui tient, tant bien que mal, grâce à la résistance et à l’humanité d’une petite minorité.

Dans un exercice à la fois habituel et inédit, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, une fois de plus, tiennent leurs promesses et enchantent leurs lecteurs. Vivement le prochain.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / La mère noire, Série Noire (2021).

La république des faibles

La république des faibles, un premier polar historique de Gwenaël Bulteau. Pour moi il manque quelque chose.

Lyon toute fin du XIX°. Le matin du premier janvier 1898 un chiffonnier trouve lors de sa tournée matinale le cadavre d’un enfant sans tête. Le commissaire Jules Soubielle, récemment arrivé est en charge de l’enquête qui révèle rapidement qu’il s’agit d’un gamin disparu quelques jours auparavant  dans un quartier populaire.

Dans une ville sous tension, où la droite dure et antisémite fait campagne et a de forts soutiens chez les flics, l’enquête va révéler, ici et en ces temps, comme ailleurs et en d’autres temps, que la République censée protéger les plus faibles les laisse crever dans la misère.

Le problème quand on lit une grosse centaine (très grosse) de polars par an depuis … au moins 20 ans, c’est qu’on devient assez exigeant et qu’on ne supporte plus de s’ennuyer. Pour que j’accroche, il me faut de l’émotion, ou une écriture, un démarrage qui me harponne, une voix, de la puissance, ou l’envie de retrouver un personnage qui est devenu un ami au fil des années … Quelque chose, une aspérité.

Et là, je n’ai rien trouvé de tout ça. C’est propre, c’est bien construit, je n’ai pas de gros défauts à reprocher à ce roman, mais l’impression d’en avoir déjà lu trop des comme celui-là. Trop sage, trop explicatif. L’auteur nous dit que les gros cons sont de gros cons, je le crois, mais je ne le ressens pas. Il nous décrit la misère, le froid, la puanteur, mais cela ne m’a pas bouleversé. Il nous montre des personnages ridicules dans leur vanité, mais cela ne m’a pas fait sourire.

Sans doute recommandable pour les amateurs de polars historiques, plein d’excellentes intentions, mais je me suis ennuyé.

Gwenaël Bulteau / La république des faibles, La manufacture des livres (2021).

Kasso

Il fait gris, froid, on s’emmerde, les masques c’est chiant … heureusement, j’ai pour vous un remède. Pas éternel, mais vous passerez au moins quelques moments de joie. Avec Kasso de Jacky Schwartzmann.

Jacky Toudic, cinquante ans, revient chez lui à Besançon, parce que ça mère est atteinte d’Alzheimer. Pas le retour le plus drôle, ni le plus économique. Parce que l’EPHAD coute un bras, voire les deux. Et Jacky n’a pas de ressources, du moins pas de ressources facilement déclarables. Pour vivre, Jacky fait Mathieu Kassovitz dont il est le sosie parfait, et il arnaque les crédules. Un soir il rencontre Zoé, avocate fiscaliste avec qui il se dit que c’est le moment de monter le gros coup qui va le mettre à l’abri définitivement.

Il y a au moins deux écrivains en France capables de phrases définitives qui me font éclater de rire tant elles sont aussi drôles que justes et méchantes. Capables d’écrire tout haut ce qu’on pense tout bas (avec beaucoup moins de talent). Hannelore Cayre et Jacky Schwartzmann. Tous les deux sont sans pitié avec les cons et les puissants, mais ne s’acharnent jamais sur les faibles. Ils sont drôles mais jamais méprisants, je les adore.

Un roman qui commence fort :

« Maman n’est pas morte. Ce serait mieux pour tout le monde, à commencer par elle. »

Puis qui est parsemé de sentences très justes comme :

« Finalement la démesure n’est pas l’apanage des riches mais de toute personne mise en situation de pouvoir faire n’importe quoi. Si on donne à quelqu’un les moyens de devenir complètement con, il le deviendra. »

Vous aurez donc, l’exécution en 10 lignes d’une rue de Paris et de ses habitants insupportables, une idée géniale pour évoquer les débuts d’arnaqueurs du petit Jacky, un crocodile, des dialogues qui claquent, des allumés pas piqués des hannetons entre autres. Ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde, à un moment ou un autre ce sera vous, la cible des bons mots de Jacky.

Sous des dehors de facilité et de décontraction, c’est très construit. Vous verrez, la chute superbe est en fait préparée bien longtemps avant, sans que vous ayez le moindre moyen de la voir venir.

Et derrière le rire, on retrouve beaucoup d’humanité et de tendresse pour nous autres, pauvres humains souvent ridicules, pathétiques, pas toujours bien malins, nous débattant avec nos soucis. Il se moque de nous Jacky, mais finalement il ne peut complètement cacher qu’il nous aime bien.

Jacky Schwartzmann / Kasso, Seuil/Cadre noir (2021).