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La mère noire

Les virtuoses sont de retour dans un nouveau numéro de duettistes, différent des précédents. Jean-Bernard Pouy et Marc Villard vous présentent La mère noire.

Papounet, peintre, Clotilde, 12 ans, ado en graine, fan de Zazie, celle du métro, et Véro, la mère, absente depuis 6 ans. Papounet est un super papa, Véro est partie en Inde oubliant mari et fille, et Clotilde est très intelligente et très rebelle, pour la grande fatigue et fierté du papa. Une grève de la SNCF, des gilets jaunes, des flics. Tout cela va traumatiser, au sens propre et physique Cloclo. Sous la plume de Jean-Bernard Pouy. Et l’on suivra alors les pérégrinations de Véro, perdue, souffrant le martyre sous celle de Marc Villard.

Chacun son style, chacun ses thématiques fétiches, pour une seule histoire, aussi cohérente que leur vision de notre société moderne.

L’impression de facilité, d’évidence que dégage ce nouvel opus de la paire infernale de Zigzag ou Ping-pong saute une nouvelle fois aux yeux, et c’est la marque des grands, de ceux qui maîtrisent parfaitement leur art et qui font croire aux lecteurs, ou pire, aux écrivains en herbe, que c’est tellement facile d’écrire. Erreur.

Ce qui impressionne cette fois, alors que chacun reste sur ses thématiques et son écriture, c’est de constater que l’ensemble est bel est bien un livre cohérent, et pas juste la juxtaposition de deux histoires différentes.

Les trains et les gares, la contestation sociale plus ou moins organisée, les jeux de mots, l’humour, l’hommage à Queneau, la verve sarcastique … pour l’un ; la dérive et la souffrance psychologique, les marges non (ou moins) organisées, la drogue pour l’autre.

Et ce qui fait du tout un roman cohérent, ce sont les trajectoires finalement liées des trois personnages principaux, et la vision d’ensemble d’une société qui, généralement, écrase les plus faibles, mais qui tient, tant bien que mal, grâce à la résistance et à l’humanité d’une petite minorité.

Dans un exercice à la fois habituel et inédit, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, une fois de plus, tiennent leurs promesses et enchantent leurs lecteurs. Vivement le prochain.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / La mère noire, Série Noire (2021).

La république des faibles

La république des faibles, un premier polar historique de Gwenaël Bulteau. Pour moi il manque quelque chose.

Lyon toute fin du XIX°. Le matin du premier janvier 1898 un chiffonnier trouve lors de sa tournée matinale le cadavre d’un enfant sans tête. Le commissaire Jules Soubielle, récemment arrivé est en charge de l’enquête qui révèle rapidement qu’il s’agit d’un gamin disparu quelques jours auparavant  dans un quartier populaire.

Dans une ville sous tension, où la droite dure et antisémite fait campagne et a de forts soutiens chez les flics, l’enquête va révéler, ici et en ces temps, comme ailleurs et en d’autres temps, que la République censée protéger les plus faibles les laisse crever dans la misère.

Le problème quand on lit une grosse centaine (très grosse) de polars par an depuis … au moins 20 ans, c’est qu’on devient assez exigeant et qu’on ne supporte plus de s’ennuyer. Pour que j’accroche, il me faut de l’émotion, ou une écriture, un démarrage qui me harponne, une voix, de la puissance, ou l’envie de retrouver un personnage qui est devenu un ami au fil des années … Quelque chose, une aspérité.

Et là, je n’ai rien trouvé de tout ça. C’est propre, c’est bien construit, je n’ai pas de gros défauts à reprocher à ce roman, mais l’impression d’en avoir déjà lu trop des comme celui-là. Trop sage, trop explicatif. L’auteur nous dit que les gros cons sont de gros cons, je le crois, mais je ne le ressens pas. Il nous décrit la misère, le froid, la puanteur, mais cela ne m’a pas bouleversé. Il nous montre des personnages ridicules dans leur vanité, mais cela ne m’a pas fait sourire.

Sans doute recommandable pour les amateurs de polars historiques, plein d’excellentes intentions, mais je me suis ennuyé.

Gwenaël Bulteau / La république des faibles, La manufacture des livres (2021).

Kasso

Il fait gris, froid, on s’emmerde, les masques c’est chiant … heureusement, j’ai pour vous un remède. Pas éternel, mais vous passerez au moins quelques moments de joie. Avec Kasso de Jacky Schwartzmann.

Jacky Toudic, cinquante ans, revient chez lui à Besançon, parce que ça mère est atteinte d’Alzheimer. Pas le retour le plus drôle, ni le plus économique. Parce que l’EPHAD coute un bras, voire les deux. Et Jacky n’a pas de ressources, du moins pas de ressources facilement déclarables. Pour vivre, Jacky fait Mathieu Kassovitz dont il est le sosie parfait, et il arnaque les crédules. Un soir il rencontre Zoé, avocate fiscaliste avec qui il se dit que c’est le moment de monter le gros coup qui va le mettre à l’abri définitivement.

Il y a au moins deux écrivains en France capables de phrases définitives qui me font éclater de rire tant elles sont aussi drôles que justes et méchantes. Capables d’écrire tout haut ce qu’on pense tout bas (avec beaucoup moins de talent). Hannelore Cayre et Jacky Schwartzmann. Tous les deux sont sans pitié avec les cons et les puissants, mais ne s’acharnent jamais sur les faibles. Ils sont drôles mais jamais méprisants, je les adore.

Un roman qui commence fort :

« Maman n’est pas morte. Ce serait mieux pour tout le monde, à commencer par elle. »

Puis qui est parsemé de sentences très justes comme :

« Finalement la démesure n’est pas l’apanage des riches mais de toute personne mise en situation de pouvoir faire n’importe quoi. Si on donne à quelqu’un les moyens de devenir complètement con, il le deviendra. »

Vous aurez donc, l’exécution en 10 lignes d’une rue de Paris et de ses habitants insupportables, une idée géniale pour évoquer les débuts d’arnaqueurs du petit Jacky, un crocodile, des dialogues qui claquent, des allumés pas piqués des hannetons entre autres. Ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde, à un moment ou un autre ce sera vous, la cible des bons mots de Jacky.

Sous des dehors de facilité et de décontraction, c’est très construit. Vous verrez, la chute superbe est en fait préparée bien longtemps avant, sans que vous ayez le moindre moyen de la voir venir.

Et derrière le rire, on retrouve beaucoup d’humanité et de tendresse pour nous autres, pauvres humains souvent ridicules, pathétiques, pas toujours bien malins, nous débattant avec nos soucis. Il se moque de nous Jacky, mais finalement il ne peut complètement cacher qu’il nous aime bien.

Jacky Schwartzmann / Kasso, Seuil/Cadre noir (2021).

Presqu’îles

Les éditions Agullo éditent, si je ne m’abuse, leur premier recueil de nouvelles Presqu’îles. D’un nouvel auteur, bien connu des amateurs de polars qui suivent les blogs qui comptent, Yan Lespoux.

Le médoc. Pas celui de Pauillac, Margaux ou Saint Julien. Celui qui ressemble aux Landes. Les pins, l’océan, le surf et les baïnes, le sable, les étangs, les petites villes, les potes qui survivent et tournent plus au pastis et à la Kro qu’au grand cru.

Chasse, champignons, cuites, petits casses minables, piliers de bistro, et tous ces étrangers, bordelais, toulousains ou horreur, parisiens. Mais même les charentais, ou ceux du village d’à côté ne sont pas vraiment d’ici. Et de temps en temps, un qui essaie de partir, à la ville, ailleurs, mais qui en général ne va pas très loin, ou revient vite.

Amitiés, racisme ordinaire, bêtise quotidienne, l’humidité qui ronge les os, la beauté d’une matinée parfaite sur l’eau, un coin à girolles bien caché, les bières partagées lors d’un concert inattendu.

Autant de portraits courts, incisifs qui parleront à tous, du moins je le suppose.

Vu du Béarn et du Pays Basque où j’ai grandi, ou de Toulouse où je vis, le Médoc ou Bordeaux, c’est pareil, les doryphores immatriculés 33 qui venaient nous envahir en été, des sortes de Parisiens, des nordistes (le Nord commence à l’Adour). Mais l’océan, les potes landais, les périodes de champignons, de chasse (il manque le pèle porc, et les cris du cochon les matins fin automne début hiver, il font pas ça dans le Médoc ?), l’océan, la certitude qu’être de l’intérieur ou de la côte c’est PAS DU TOUT PAREIL, que les bayonnais ils sont pas comme nous, … bref toutes ces particularités que Yan rend fort bien, qui paraissent si locales, elles me parlent.

Ce qui est drôle c’est qu’alors qu’il décrit des coins que je ne connais pas, ses textes m’ont remis en mémoire des visages, des moments, des dialogues, directement vécus, ou racontés par mes parents. Local et universel, au moins universel à l’échelle de la campagne du Sud-Ouest, mais sans doute au-delà, je vous laisse juges.

On lit, sourire aux lèvres, l’écriture chante, on entend les dialogues, et s’il ne fait pas de cadeaux et maltraite autant les locaux que les touristes ou les nouveaux arrivants, Yan le fait sans mépris, sans les prendre de haut, avec tendresse, humour et une certaine mélancolie.

Yan Lespoux / Presqu’îles, Agullo (2021).

Les jardins d’Eden

Je ne suis pas un connaisseur de l’œuvre de Pierre Pelot, je me réjouissais de le redécouvrir avec cette nouveauté à la série noire : Les jardins d’Eden. Mais je n’ai pas accroché.

Jip Sand sort à peine d’une très lourde hospitalisation après un cancer. Il retourne « se reposer » dans sa vallée et sa maison natale. Paradis, ses eaux thermales, son camping, son casino, ses anciennes usines textiles, et plus loin dans la montagne la casse des Manouches. Il espère renouer avec sa fille Annie qui n’est quasiment pas venu le voir à l’hôpital. Et peut-être finir une enquête qu’il n’a jamais pu mener à bien, en tant que journaliste du Grand Est, avant sa maladie : La mort de Manuella, la meilleure amie de Nathalie, retrouvée à moitié dévorée par des bestioles dans le bois au-dessus de paradis. Mais ses questions vont vite déranger, même ses amis d’enfance.

Je suis allé au bout, pour voir où me menait l’auteur, mais j’ai eu du mal, beaucoup de mal. Je dois être trop cartésien. Pierre Pelot n’étant pas un débutant, je me doute bien qu’il a fait un choix littéraire, celui de laisser le lecteur dans un brouillard permanent, reflet de l’état de l’esprit du personnage de Jip qui continue à boire, alors qu’il devrait arrêter, et qui prend ses cachets de façon assez aléatoire. La construction, et même l’écriture, épousent la confusion du pauvre Jip.

Le problème est qu’il m’a perdu en même temps qu’il perdait son personnage. Cerise sur le gâteau, est-ce l’effet de cette confusion et de mon décrochage ? Je n’ai pas cru à la résolution de son histoire qui finit par se révéler, en clair-obscur. Je l’ai trouvé trop énorme, pas crédible en ces lieux. Dommage parce qu’il y a des passages superbes, des évocations de l’enfance, des paysages, certains moments de pure noirceur.

Mais rien à faire, je me suis senti paumé tout du long,  je n’ai y pas cru, et du coup, je n’y ai pas pris de plaisir.

Pierre Pelot / Les jardins de l’Eden, Série Noire (2021).

Traverser la nuit

Hervé Le Corre alterne. Après un roman historique, le voilà de retour aujourd’hui, à Bordeaux et dans les environs, avec Traverser la nuit.

Louise vit seule avec son fils Sam. Elle fait des ménages et aide des personnes âgées. Elle vit dans la peur de Lucas, son ex, qui la harcèle et la tabasse. Quelque part la nuit, un homme tue des femmes, de multiples coups de couteau. Un flic épuisé, ne supportant plus la violence gratuite enquête, le commandant Jourdan. Etrangement, c’est le coup de folie d’un géant, récupéré saoul dans un abribus qui va faire basculer ces trois destins.

Hervé Le Corre donc alterne, mais ce qui ne change pas c’est son talent et l’émotion que dégage son écriture. Le lire après le roman australien De cendres et d’or ressemble à un cas d’école. Dans les deux cas, on a un tueur de femmes atteint de folie, des meurtres qui prennent, en partie, racine dans le passé, et un flic qui enquête. Et pourtant les deux romans n’ont rien à voir.

Dès le premier chapitre, Traverser la nuit vous remue les tripes. La folie, la souffrance, la violence et le désarroi. En pleine figure. Et des scènes cette introduction, qui vous secouent avec une superbe économie de moyens, il va y en avoir d’autres. Pas forcément des scènes qui soient des tournants de l’intrigue, parfois seulement un dialogue entre Louise et une petite mamie seule, très seule ; le désarroi d’un homme face à sa femme qui perd la tête ; l’épuisement de Jourdan confronté à des morts absurdes et atroces, à des coupables qui semblent vivre dans une autre réalité ; son accablement sans réaction quand sa femme, qu’il aime encore mais à qui il ne sait plus parler le quitte … Il y en a d’autres, toutes plus bouleversantes les unes que les autres.

Ces moments forts ne sont pas isolés, sans rapport les uns avec les autres. Au contraire ils dressent le portrait d’une ville, de la campagne environnante, d’une époque où des flics partent joyeusement tabasser des gilets jaunes, où un président nie la violence policière et un autre, ailleurs, ne trouve pas anormal qu’un policier tue un noir dans le dos … Ces incursions de l’actualité se font presque sans qu’on s’en aperçoive, au détour d’un titre entendu à la radio, ou d’une discussion.

Un roman qui touche, émeut, qui parle de violences faites aux femmes, de solitude, de folie, dans un décor de pluie battante, de brouillard et de nuit, de bord de Gironde et de ruelle du quartier Saint Michel.

Encore une très belle réussite d’Hervé Le Corre.

Hervé Le Corre / Traverser la nuit, Rivages/Noir (2021).

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du blanc

Une petite pause SF pour ce roman réédité en poche, C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, de Lilian Bathelot.

Fin du XXI° siècle. L’Europe séparée en deux. Les zones sécurisées où ne vivent que des gens connectés grâce à un implant qui leur permet d’être en liaison permanente avec le réseau, et des zones franches où vit le rebut, ceux qui n’ont pas d’implant, ne sont pas sécurisés. Du côté de Montpellier le commandant Manuel Diaz, un des meilleurs éléments des forces de police a disparu depuis 15 jours. Or c’est impossible, on ne peut pas modifier son implant, et on est en permanence traçable grâce à lui, partout dans le monde.

Loin, très loin, en territoire inuit Kisimiipunga vient de terminer sa Première Chasse, elle dépèce le caribou qu’elle a tué avec sa vieille carabine. Au bout de la fatigue après deux jours de traque, elle s’apprête à rentrer quand elle aperçoit, au loin, un traineau vide poursuivi par une meute de loups …

Liberté contre sécurité, grands espaces contre traçage et suivi … Un roman écrit originalement en 2006 et réédité à point nommé. Le rythme est vif, l’alternance entre les lieux et les deux histories est très bien utilisée pour faire monter le suspense vers un final qui, on s’en doute bien, va renouer les fils.

Les personnages sont suffisamment bien campés pour ne pas être juste des prétextes à l’histoire, le dérapage vers la folie et la violence résonne lui aussi étrangement en ces temps troublés. Les scènes d’action sont impeccables et il est difficile de lâcher le roman passé la moitié, tant on a envie de savoir comment les quelques personnages auxquels on s’est fortement attaché vont s’en sortir. Un vrai plaisir.

Lilian Bathelot / C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, Pocket (2020).

Les nuits rouges

J’avais été assez gêné par plusieurs aspects de L’alignement des équinoxes de Sébastien Raizer pour ne pas poursuivre sa trilogie. Comme j’ai vu que Les nuits rouges était différent, et que je suis curieux, j’ai essayé de nouveau. Je crois qu’il va falloir que je conclue : je ne suis pas compatible avec l’univers de cet auteur.

Quelque part en Lorraine un crassier révèle le cadavre d’un homme qui attend là depuis quarante ans d’être découvert. C’est celui de Gallois, un syndicaliste qui s’était illustré au moment des premières luttes contre la désindustrialisation de la région, et que l’on croyait parti loin avec une autre femme que la sienne.

Pour Dimitri et Alexis, qui avaient 9 ans à l’époque, cette révélation de la mort de leur père, visiblement assassiné, remet des années de croyance d’abandon en question. Alexis, banquier au Luxembourg pourrait vivre avec. Pas Dimitri, camé, qui décide de tuer son dealer et de faire des recherches pour venger leur père.

Aux commandes de l’enquête, Keller, nouveau commissaire adjoint, Faas, un flic complètement hors de contrôle, et l’ombre de Metzger, ancien commissaire à la retraite qui continue à tirer les ficelles. En cet été caniculaire le jeu de massacre peut commencer.

Je regrette de ne pas avoir été convaincu, d’autant plus qu’il y a des passages qui m’ont emballé. Mais j’ai eu l’impression de lire plusieurs ébauches de roman, qui m’ont fait penser à plusieurs auteurs, sans qu’aucune ne soit réellement poussée au bout.

Je ne vois pas bien pourquoi mélanger l’histoire de la désindustrialisation, des mensonges des politiques, des trahisons de certains syndicalistes, avec cette petite histoire de dealer assassiné et de contrôle du trafic par des flics. Le lien me parait artificiel, et à mon goût aucune des deux thématique n’est vraiment creusée comme elle l’aurait mérité.

On a une histoire à la Dominique Manotti, avec l’enquête que mène Dimitri, et une autre avec des personnages à la James Ellroy avec ces deux flics qui contrôlent la criminalité de la ville. Mais on ne va pas ou bout des ressorts de l’affaire industrielle comme l’aurait fait Manotti, et les deux grands méchants ne sont pas aussi crédibles, ni aussi effrayants, que le fascinant Dudley Smith auquel ils m’ont fait penser.

Au résultat, malgré quelques pages puissantes quand Faas part vraiment en roue libre, ou intéressantes quand il décortique les mécanismes de la chute de la région, ce roman a surtout suscité chez moi de la frustration. Frustration de ne pas aller au bout de ce qu’il promet, d’un côté ou de l’autre.

Sébastien Raizer / Les nuits rouges, Série Noire (2020).

Fin d’exploitation

Je ne connaissais les éditions In8 qu’au travers de leurs nouvelles (souvent excellentes d’ailleurs), je découvre un très bon roman noir : Fin d’exploitation de Denis Flageul.

Quelque part dans la campagne bretonne, loin de l’océan. Goulven est revenu au pays, en disposition de l’éducation nationale. Il retape une vielle bâtisse, au-dessus de la ferme de ses potes Fabien et Laura, et attend avec impatience les rares dimanches où il a le droit de voir son fils.

Fabien et Laura eux sont au bout du rouleau. Les emprunts, les intérêts, la banque qui les harcelle et les incite à emprunter encore plus, soi-disant pour augmenter la rentabilité. Plus ils travaillent, plus ils perdent d’argent avec leur élevage.

Dans un coin de sa propriété, Gouven a autorisé deux jeunes, anciens élèves, à loger dans une caravane, mais c’est normalement interdit, et le lieu pourrait être utilisé par ses voisins. En parallèle dans la région, une série de braquages dans des succursales de banques met les gendarmes sur les nerfs.

Une situation explosive qui n’attend que l’étincelle qui va tout faire péter.

Voilà, pas forcément besoin d’aller dans les Appalaches, ou de coller un bandeau racoleur « polar breton » (ça marche avec toutes les régions, bien entendu) pour publier un excellent roman noir, rural, à lire partout, pas seulement en Bretagne.

C’est poisseux, on s’enfonce dans des emmerdes à répétition dont on sent bien qu’elles ne peuvent qu’amener au drame. Dureté de la vie paysanne, désespoir d’hommes et de femmes qui se voient atteints dans leur fierté, qui ont l’impression que chaque mouvement ne peut que les enfoncer un peu plus dans les sables mouvants financiers. Un désespoir qui mène à l’alcoolisme, à l’isolement, au déchirement familial, au drame.

Et pourtant, quelques pages arrivent à rendre la beauté des champs couverts de givre, des nappes de brumes sur les bois, mais ce sont de très rares rayons de lumière dans un roman sombre, qui sonne juste, sans pathos inutile, mais sans concession.

Un très beau rural noir.

Denis Flageul / Fin d’exploitation, In8 (2020).

Le réveil de la bête

Un nouveau venu à la série noire : Jacques Moulins avec Le réveil de la bête.

Deniz Salvère, d’Europol pense qu’un nouveau terrorisme est en train de se structurer en Europe avec le rassemblement de divers mouvements d’extrême droite. Mais difficile de convaincre ses chefs de monter des dossiers qui sont souvent à la limite entre politique, même extrémiste (avec interdiction d’y toucher) et terrorisme (terrain de jeu d’Europol).

L’assassinat à Paris de Maryam Binebine, informatrice de Salvère, va peut-être changer la donne, à condition de trouver rapidement le coupable et de le relier aux réseaux que cible son équipe.

Excellent premier roman, auquel, pour se débarrasser de ça, il manque pour passer de très bon roman à roman enthousiasmant un peu de souffle et d’épaisseur pour les personnages principaux que l’on est forcément amenés à revoir, la fin étant assez ouverte. Ce sont les personnages « secondaires » qui sont le mieux fouillés et avec lesquels, paradoxalement, on partage le plus d’émotion ; en particulier celui de Milosz, jeune slovaque perdu qui va travailler avec des groupes d’extrême droite en Allemagne.

Sinon la construction est impeccable, risquée mais parfaitement réussie. On passe sans cesse d’un personnage à l’autre sans que jamais l’auteur ne nous perde. Les différents milieux dans lesquels se déroule l’intrigue, des combats d’influence au sein d’Europol aux bars populaires du nord de Paris sont très bien décrits, l’intrigue est rythmée, l’écriture claire dispense ce qu’il faut d’informations pour nous éclairer sans jamais pontifier ni sembler faire la leçon. Jacques Moulins sait présenter de l’information mais ne la fait jamais passer avant son histoire et n’en fait pas des tartines.

Passage du travail de journaliste au travail d’écrivain parfaitement négocié donc pour un roman ambitieux, complexe sans être compliqué. On ne peut s’empêcher de se demander où est la limite entre les faits mis à jour par le journaliste et l’imagination fertile du romancier. Un peu effrayant et vivement la suite.

Jacques Moulins / Le réveil de la bête, Série Noire (2020).