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Antoine Chainas vertigineux

Cela faisait quelques années que l’on n’avait plus de nouvelles d’Antoine Chainas, sinon comme traducteur. Il revient enfin avec Empire des chimères. Ca valait le coup d’attendre.

Chainas1983 dans une petite ville quelconque, au milieu d’un paysage agricole désespérément plat et monotone, quelque part en France. Une gamine disparaît alors qu’elle jouait à cache-cache avec deux amies. Loin, très loin de là, les dirigeants de la plus grande entreprise de divertissement américaine décident de venir implanter un parc à thèmes, soit dans une zone agricole pas trop loin de Paris, soit en Espagne. Moins loin, un politicien pas trop socialiste bien que proche du pouvoir voit dans ce parc un moyen de gagner beaucoup d’argent avec son frère, qui végète dans la petite ville, en s’occupant de l’agence immobilière de la famille.

Dans la petite ville, trois ados sont fascinés par un jeu de rôle développé par la grande entreprise de divertissement. Et le garde champêtre, un ancien d’Algérie, essaie d’oublier ses cauchemars et tente de se rendre utilise en cherchant la gamine, malgré le mépris des gendarmes en charge de l’enquête. D’autres personnages vont se débattre dans une toile d’araignée qui s’étend dans bien des dimensions …

Empire des chimères est un roman qui donne le vertige. A condition toutefois d’accepter que tout ne soit pas rationnel. Car il y a de l’irrationnel dans le roman. Ou du fantastique si vous préférez. Par contre, tout est parfaitement cohérent. Donc si l’intrusion, dans le réel, de quelques éléments surnaturels vous donne des boutons, passez votre chemin. Mais ce serait bien dommage.

Car si vous acceptez de plonger, tête baissée dans plus de 650 pages divisées en 156 chapitres, vous allez être happé par un tourbillon absolument vertigineux.

Vertigineux par l’ampleur du récit, la multiplicité des thématiques, la variété des points de vue et des histoires. Et vous allez être soufflé par la cohérence de l’ensemble, et par un final qui noue tous les fils qui semblaient flotter librement, chacun de son côté. Un final qui vous laisse sans voix, époustouflé, avec l’impression que les dernières lignes donnent, à elle seules, une dimension supplémentaire à tout ce que vous avez lu avant.

Et surtout ne prenez pas peur devant cette richesse et la taille de l’objet. Il donne matière à réflexion sur la société de consommation, l’industrie du loisir, la folie et la création, les doutes et errements de l’adolescence, les relations familiales, la rédemption … décrit une ville mortelle d’ennui et de laideur de la France céréalière, une tour grandiose et kitsch à Los Angeles, et un décor de jeu de rôle … Il multiplie les personnages et les histoires.

Et pourtant on n’est jamais perdu, on n’est jamais lassé, la puissance narratrice, la clarté de l’écriture, la perfection de la construction, la richesse des personnages, les fils tendus du suspense font qu’on s’y plonge avec délice. Tout du long on s’interroge, on suit passionnément une des intrigues avant qu’une autre ne se rappelle à notre attention, on s’attache à une ado en révolte, on tremble face à un croquemitaine ou on s’intéresse à un scarabée. Et tout cela forme un tout parfaitement cohérent.

Si maintenant, vous ne vous précipitez pas pour le lire, je ne sais plus quoi dire …

Antoine Chainas / Empire des chimères, Série Noire (2018).

La guerre est une ruse : un début magistral

Rentrée copieuse avec La guerre est une ruse (1° partie) de Frédéric Paulin chez Agullo. Un auteur que je découvre avec ce roman.

Paulin1992 à Alger. Le début d’une guerre qui ne dira jamais son nom mais va faire des centaines, des milliers de morts, en Algérie, mais également en France. A Alger l’armée à tout intérêt à ce que le chaos s’installe, pour avoir un prétexte pour rester au pouvoir, alors que les élections récentes donnent la majorité aux barbus du FIS.  En France, dans l’ombre, les hommes de Pasqua soutiennent les militaires. Pour cela, ils sont prêts à tout, quitte à infiltrer les rangs des barbus et du récent GIA et à multiplier les actes sanglants qui vont justifier les massacres de l’armée.

Au milieu du merdier, Tedj Benlazar, français qui a des origines algériennes est l’un des meilleurs agents de la DGSE à Alger. Il est sous les ordres du Vieux, Bellevue, un ancien qui voit ce qui s’annonce mais n’arrive pas à convaincre ses chefs qui ne veulent pas croire aux liens entre GIA et armée, et encore moins que certains politiques français soient au courant.

De 1992 à 1995, Tedj, Bellevue, et des dizaines d’autres, algériens pris au piège entre l’armée et les islamistes, ou français vivants en Algérie vont être broyés par les magouilles de ceux qui veulent se maintenir coute que coute. Jusqu’à ce que le conflit arrive en France …

Excellent roman complexe sans être confus, documenté sans être pédant. L’auteur nous intéresse à des personnages incarnés, nous passionne pour un mécanisme compliqué et mortel, qui voit une poignée de pourritures déclencher un chaos mortel pour des milliers de personnes juste pour rester au pouvoir.

La grande force de l’auteur est d’arriver à ne jamais simplifier, à rendre la complexité d’une situation sans jamais sacrifier l’intrigue ou les personnages. Le lecteur est emporté par le souffle du roman, embarqué par la force romanesque de l’histoire, et n’est à aucun moment rebuté par la multitude des personnages, ou la complexité des situations.

C’est intelligent, fin, passionnant, prenant, un vrai roman d’espionnage français sans concession mais non sans humanité. Digne des meilleurs. J’attends la suite avec impatience.

Frédéric Paulin / La guerre est une ruse (1° partie), Agullo (2018).

Un nouvel enquêteur diplomate

Il reste encore quelques jours pour repêcher des romans oubliés avant les vacances. C’était le cas du roman de Renaud S. Lyautey : Les saison inversées.

LyauteyPierre Messand, fonctionnaire très haut placé au Quai d’Orsay est retrouvé assassiné chez lui. Tout le corps diplomatique est sous le choc. D’autant plus que, partout où il était passé, de Santiago du Chili à Téhéran en passant par les couloirs du ministère, il n’a laissé que d’excellents souvenirs. Ceux d’un homme qui cherchait à comprendre les pays où il était nommé, curieux et d’une grande humanité.

Le flic en charge de l’enquête patauge, et ne sait pas trop naviguer dans ce milieu très particulier. C’est pourquoi Mazière, secrétaire général du Quai d’Orsay, demande à René Turpin, la quarantaine, qui attend avec impatience de pouvoir repartir en poste loin de Paris, de mener sa propre enquête et de seconder Bertrand Alvarez de la DST. Turpin se demande bien pourquoi lui, mais on ne peut pas dire non à Mazière, et cela accélèrera peut-être son départ. Il ne se doute pas qu’il va voyager, sur les traces du passé de Messand, et croiser y quelques fantômes.

La quatrième de couverture nous apprend que l’auteur est lui-même diplomate, en poste à l’étranger. Cela se sent. La description des lieux, à Paris comme dans les ambassades, celle des intrigues et des jalousies entre services, les ordres plus ou moins justifiés, les peurs et rancœurs, les décisions politiques qui ne prennent pas en compte les conseils de ceux qui savent un peu de quoi ils parlent … Tout cela sonne juste et sent le vécu. Heureusement, l’auteur fait également partager la curiosité pour d’autres cultures, d’autres langues, et les amitiés qui se nouent.

Le risque était de ne pas savoir transformer ce vécu en roman, et d’en rester au stade du journal, de l’article ou du cours magistral. L’écueil est évité. Les saisons inversées n’est pas le polar de l’année, mais les personnages sont suffisamment bien construits et incarnés, et l’intrigue bien construite pour qu’il se lise avec plaisir.

Comme le métier de l’auteur et le choix de partager ses connaissances permet de voyager en Iran et au Chili, et de nous faire découvrir sans pesanteur ni lenteur certains aspects de l’histoire de ces pays, au plaisir de la lecture s’ajoute celui de la découverte, et l’impression de refermer le bouquin un peu moins idiot.

Nul doute que ce sont là des atouts qui lui permettront de trouver un public, en attendant, peut-être de nouvelles aventures de René Turpin, avec un peu de la folie ou de la noirceur qui manquent à ce premier roman pour être plus qu’un bon polar divertissant et instructif.

Renaud S. Lyautey / Les saison inversées Seuil / Cadre noir (2018).

Alain est en rogne

C’est l’été, plus de nouveautés, je peux donc piocher dans ceux que j’avais laissé passer pendant l’année. C’est parti avec VNR de Laurent Chalumeau.

ChalumeauAlain est en rogne. Il avait tout, ou du moins, il était enchanté de son sort. Une femme qu’il adorait, deux gamins, un boulot qui, sans être le rêve assurait la gamelle et quelques extras, une bande de potes avec qui profiter des soirées d’été au bord d’un lac.

Et maintenant il n’a plus rien. La région est sinistrée après la fermeture de la boite qui la faisait vivre, il a perdu son boulot, un connard a harcelé sa femme au boulot, et suite au procès, elle a « découvert » que lui-même était un mâle pervers et l’a quitté.

En rogne Alain, et plus rien à perdre. Alors, comme il dit, il va égaliser, et les trois qui l’ont le plus mis dans la merde vont payer pour les autres : le harceleur, le politicien qui promettait de sauver les emplois, et la psy qui a mis la tête de sa femme à l’envers.

Trois monologue, face à trois victimes attachées et bâillonnées. Ça aurait pu être très très glauque, sachant que le narrateur va les torturer tous les trois. Glauque et malsain. Mais ça ne l’est pas, grâce à l’écriture.

Parce que comme son maître revendiqué, Elmore Leonard, Laurent Chalumeau réussit l’exploit de vous faire prendre pour simple et évidente une écriture qui, n’en doutons pas, demande beaucoup de travail et surtout de talent. Combien sont-ils à vouloir écrire dans le style parlé populaire, avec un mélange de gouaille et de rage, et qui pondent des pages de sous Audiard indigestes au bout de quelques lignes ? Non, même torturé par Alain, je ne donnerai pas de noms. Sachez qu’ici ça marche du feu de Dieu. On entend la voix d’Alain, elle est juste, elle a le bon rythme, les bonnes inflexions. Et ce pendant presque 200 pages. Chapeau l’artiste.

Et cette voix est au service d’Alain, Alain qu’on n’entend pas d’habitude. Un bonhomme content de son sort, pourtant pas extraordinaire, content de ses potes, qui n’a pas des loisirs bien compliqués, qui n’a pas fait le tour du monde, qui n’a pas vécu d’aventures, n’a pas forcément d’opinion très arrêtée sur le monde, qui aime sa femme et ses gosses, qui voulait surtout qu’on lui foute la paix, pour vivre cette vie simple et tranquille jusqu’à la fin. Mais voilà, comme beaucoup d’Alain autour de nous, des pourris d’actionnaires, des politiques putassiers et des empêcheurs de baiser tranquille ont foutu sa vie en l’air. Un Alain qui n’est pas non plus un saint, qui a ses défauts, qui reconnaît des erreurs, mais qui est, globalement, un brave gars ordinaire. Jusqu’à ce qu’on lui fasse péter les plombs.

Avec humanité, humour et une belle énergie, l’auteur nous embarque dans cette diatribe drôle, noire et grinçante, qui ne manquera pas, au-delà du plaisir de la lecture, de nous faire nous poser quelques questions.

Laurent Chalumeau / VNR, Grasset (2018).

Mamie Luger mieux que Cabossé

Je n’avais pas été complètement convaincu par Cabossé de Benoît Philippon, du coup j’ai beaucoup hésité à me lancer dans Mamie Luger. Qui s’est révélé une plutôt bonne surprise.

PhilipponCeux qui ont lu Cabossé se souviennent de la mamie de choc qui prépare une soupe à Roy et Guillemette. C’est à elle qu’est consacré ce roman. Suite à leur fuite et aux dégâts causés, les flics viennent arrêter la mamie. Elle se retrouve donc en garde à vue face à un flic nommé Ventura (oui, les clins d’œil sont parfois appuyés) et, pour donner du temps aux deux fuyards, et aussi parce qu’à 102 ans elle commence à fatiguer, elle va raconter sa vie au flicard. Et révéler la présence d’un certain nombre de cadavres dans sa cave en même temps qu’elle trace le portrait peu reluisant de la vie d’une petite ville de province française, tout au long du XX° siècle.

Je ne vais pas vous dire que c’est mon polar de l’année, mais je trouve que cette Mamie Luger est très fréquentable. Moi qui avait été un peu fatigué par la volonté de faire un bon mot par ligne, et une réplique à la Audiard par paragraphe, je trouve qu’ici l’auteur s’est un peu assagi, et a réussi à faire moins systématique tout en gardant sa verve. Qui n’en est que plus efficace.

Comme dans le dernier, ça manque un peu de tension dans l’intrigue et on reste sur une succession de tableaux, mais ils sont tous réussis. Comme en prime la langue acérée de la mamie fait mouche et sait mettre en lumière les travers de notre société dominée par les hommes, ainsi que les contradictions de ses contemporains, on passe un très bon moment de lecture, avec une émotion plus présente car moins noyée sous les bons mots que dans le premier roman.

Une bonne lecture plaisir qui ne nous prend pas pour des imbéciles.

Benoît Philippon / Mamie Luger, Les arènes (2018).

Bienvenue chez les Mabille-Pons

Dire que Marin Ledun m’a surpris avec Salut à toi ô mon frère est un doux euphémisme. Et le plus beau c’est que la surprise a été très agréable.

LedunBienvenue chez les Malaussènes du XXI° siècle, du côté de la vallée du Rhône. La référence étant assumée par l’auteur, allons-y. Les Mabille-Pons, tribu composée de : un père calme, une mère volcanique, 6 frères et sœurs, dont la narratrice, qui lit des poèmes dans un salon de coiffure pendant que les mamies se font permanenter ; avec une petite caractéristique que la famille oublie, mais que les cons leur rappellent : les trois derniers sont adoptés. Donc un peu plus bruns. Donc facilement suspects. Plus un chien et deux chats, adoptés eux aussi.

Alors quand Gus, le petit dernier, le gamin le plus gentil du département, mais également bouc émissaire de toutes les couillonnades du canton (revoilà Malaussène) est filmé par une caméra de surveillance pendant le cambriolage d’un bar tabac qui tourne mal, pour la police et surtout la population locale, pas de doute, Gus est coupable. D’ailleurs, pas de surprise, ces gens-là n’est-ce pas … Les flics auraient peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de se mettre la smala à dos, les jours à venir vont être compliqués pour eux.

Voilà un roman qui met en joie et refile la patate. Ce qui n’est pas toujours le cas des romans de Marin Ledun qui jusque-là avaient plutôt tendance à plomber l’ambiance. Mais il faut avouer qu’en ces temps moroses, lire un polar avec le sourire, le refermer plein d’énergie et d’envie de gueuler à tous les cons qu’on croise qu’on les emmerde, et se dire que peut-être, tant qu’il reste des familles comme celle-là, tout n’est pas complètement perdu, ça fait un bien fou.

Le piège était d’être intimidé par la référence, de rester trop proche de l’original. Piège évité. Marin Ledun emporte tout sur le passage de la tornade Mabille-Pons. C’est déjanté, on croule sous les références littéraires, musicales, cinématographiques, on passe allègrement et sans transition de René Char à Sergio Leone, les cons en prennent pour leur grade, ça gueule, ça braille, ça aime et ça déteste, toujours à fond, jamais tiède, il y a de la vie, de la folie, de la mauvaise foi, de l’humour. Et il n’est pas exclus que cela nous fasse aussi un peu réfléchir.

Putain que c’est bon ! Marin, quand tu veux tu nous remets une tournée de Mabille-Pons !

Marin Ledun / Salut à toi ô mon frère, Série Noire (2018).

La petite gauloise

Je suis un peu à la bourre par rapport à mes collègues des blogs polars, mais ça y est, j’ai lu La petite gauloise de Jérôme Leroy.

Leroy« La raison pour laquelle la tête du capitaine de police Mokrane Méguelati, de l’antenne régionale de la Direction générale de la Sécurité intérieure, vient d’exploser sous l’effet d’une balle de calibre 12, sortie à une vitesse initiale de 380 mètres par seconde du canon de 51 cm d’un fusil à pompe Taurus, fusil lui-même tenu par le brigadier Richard Garcia, policier municipal, est sans doute à chercher dans des désordres géopolitiques bien éloignés de la banlieue caniculaire qui surplombe cette grande ville portuaire de l’ouest, connue pour son taux de chômage aberrant, ses chantiers navals agonisants et sa reconstruction élégamment stalinienne après les bombardements alliés de 1944. »

Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, si vous aimez cette première phrase du roman, plongez, vous avez une idée du lieu, de la violence, du ton acide. Si comme c’est le cas pour moi, la lecture de cette première phrase excite vos zygomatiques, foncez, vous êtes déjà conquis et vous saurez qui est la petite gauloise du titre.

Pour compléter le tableau, sachez que nous sommes dans le monde très légèrement différent du nôtre du Bloc, avec un parti facho de plus en plus présent, des policiers municipaux armés comme des cowboys, des lycées à la dérive, des profs au bord de la dépression, des ados sans espoirs mais non sans rage … Un mélange qui ne demande qu’à exploser.

C’est court, incisif, sans pitié dans la description de nos travers, mais non sans empathie, cynique mais tendre, lucide et moqueur envers tous et toutes, mais sans cette méchanceté détestable et cette morgue insupportable de certains de nos donneurs de leçons officiels.

On sourit beaucoup, même si le sourire parfois est un poil crispé, on prend un grand plaisir de lecture grâce à une écriture enjouée qui fait passer une pilule qui sinon serait bien amère. Et il n’est pas exclu que cette lecture nous amène à réfléchir. En plus le livre est beau. Que demander de plus ?

Jérôme Leroy / La petite gauloise, La manufacture des livres (2018).