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Deux films pour se mettre de bonne humeur

Deux films très différents pour vous donner la pêche en cette rentrée bien morne.

Le premier est français, il passe partout, et il fait du bien, il s’agit de Un triomphe d’Emmanuel Courcol avec, entre autres, Kad Merad. Vous avez sans doute vu la bande annonce, ou entendu parler du film. Un acteur qui ne joue plus depuis un moment accepte, pour l’argent, de donner des cours de théâtre en prison. Ce qui commence avec quelques détenus peu motivés par les fables de la Fontaine, va se transformer rapidement en une aventure d’une tout autre ambition : monter En attendant Godot et faire le pari d’aller présenter la pièce dehors.

Comme Kad Merad, le réalisateur fait le choix de ne pas chercher à savoir pourquoi ces hommes sont en prison, on en saura peu, très peu, sur leur vie avant. Tout est concentré sur leur vie maintenant, les contraintes de la prison, et l’évasion que constitue le travail sur la pièce. On s’attend bien entendu au schéma classique : apprentissage, difficultés, obstacles, puis triomphe. Sauf que le triomphe survient plus tôt que prévu et que quelques surprises vous attendent.

C’est drôle, très drôle, parfois émouvant, les acteurs sont tous absolument géniaux, et ça vous file une patate du tonnerre, vous ressortez de là avec un grand sourire. Que demander de plus ?

Pour le plus, vous pouvez vous précipiter voir un film argentin : Le braquage du siècle. Inspiré par le vrai casse du Banco Rio en 2006, lui même inspiré, en partie, par le fameux casse de Spaggiari. Je ne vous cite pas le réalisateur ou les acteurs, ils sont inconnus ici. Classique dans sa construction, avec conception du casse, recrutement des complices, réalisation, puis …

Le braquage du siècle, affiche

Je suis curieux de savoir, si vous y allez, ce que peut en penser un français qui ne parle pas le porteño, à savoir l’argentin de Buenos Aires. Parce qu’au-delà d’un excellent scénario, la tchatche des acteurs est absolument géniale. Et c’est tellement, mais tellement argentin ! Une comédie hilarante quand on comprend la VO, forcément édulcorée en VF vu l’inventivité en termes d’insultes en VO. Ceci dit, rythme, performance d’acteurs, humour, inventivité du casse et, cerise sur le gâteau, une musique absolument enthousiasmante qui joue avec les références à différents genres de musiques de cinéma populaire (du big band, style panthère rose, au rock en passant par le western).

Un vrai plaisir, de quoi vous mettre en joie pour quelques jours.

Rentrée de merde

C’est vraiment le blues en ce moment, un bouquin bof dont je ne parlerai même pas, un autre abandonné au bout de deux chapitres, un film calamiteux, et L’âme du fusil d’Elsa Marpeau, encensé sur les blogs, qui m’a ennuyé. Rentrée de merde.

Depuis qu’il a perdu son boulot Philippe s’ennuie. Sa femme Maud travaille beaucoup dans le grand restaurant local, son fils Lucas 16 ans reste planté devant son téléphone, et lui n’a plus qu’à attendre les soirées du dimanche avec ses potes et l’ouverture de la chasse. Jusqu’à ce qu’un parisien vienne s’installer dans la maison voisine.

Philippe commence à l’espionner, pour protéger sa famille de cet étranger, et petit à petit le voyeurisme tourne à la fascination. Qui ne pourra déboucher que sur le drame.

Je n’ai rien d’objectif à reprocher à ce roman, sauf, mais c’est vraiment accessoire, que je ne crois pas un instant à l’impunité totale qui y est décrite, mais je n’en dirai pas plus pour ne rien déflorer de l’intrigue. Je suis même d’accord avec les louanges sur la cohérence entre l’écriture et le propos, sur la noirceur.

Mais en fait je m’en fous, et ça m’ennuie profondément. Aucun des personnages ne m’intéresse ou ne me touche. Ils sont petits, mesquins, individualistes, chiants. Ils n’ont aucune force, aucune révolte, aucun panache. Ils m’emmerdent.

Sont-ils le reflet d’un pays représenté par des Zemmour et des Philipot ? D’un pays qui laisse crever son système de santé, son système éducatif sans broncher mais qui descend dans la rue parce qu’on lui demande de se faire vacciner, quand des pays entiers pleurent de ne pas avoir accès au vaccin ? Sans doute. Il se trouve que c’est un pays qui me déprime assez au quotidien pour que j’ai envie d’en rajouter une couche littéraire.

J’ai vu des comparaisons avec les romans américains se déroulant dans le Appalaches. Sauf que les Appalaches c’est imposant, intimidant ; la Beauce c’est plat. Les patriarches de là-bas font peur, ceux d’ici se mettent un slip sur la tête pour enterrer une vie de garçon. Avouez que c’est moins romanesque et que ça manque un peu de force. Bref ça m’ennuie. Désolé.

Elsa Marpeau / L’âme du fusil, La Noire (2021).

Sinon le film calamiteux que vous pouvez éviter malgré des critiques élogieuses des journaux parisiens c’est France de Bruno Dumont. Que c’est long et nul ! Des plans fixes interminables sur le visage de Léa Seydoux qui chouine, une musique absolument atroce, des décors qui donnent envie de vomir, un personnage joué par Biolay insupportable de prétention, un accident filmé comme un pub pour bagnoles, des péripéties auxquelles on ne peut pas croire un instant, le tout autour du personnage de France donc, une connasse finie sans la moindre force ou grandeur, juste une merde qui fait un sale boulot mais n’est même pas capable de la faire salement et voudrait qu’on la plaigne.  Seule Blanche Gardin, résolument drôle, cynique et pourrie de façon assumée surnage. Plat, long, nul.

L’heure du loup

De Pierric Guittaut j’avais beaucoup aimé D’ombres et de flammes. On retrouve son gendarme un peu sorcier dans L’heure du loup.

La major Fabrice Remangeon, n’a pas la vie facile. Tiraillé entre son épouse et sa maîtresse, craint mais pas aimé dans la région, en butte à l’hostilité d’une partie des gendarmes de sa brigade. Quand des bucherons trouvent en forêt le cadavre à moitié dévoré d’une gamine de 14 ans, la région rentre en ébullition. Est-ce l’œuvre des loups de retour en Sologne ? On les a entendus dans la forêt, et écolos et paysans s’affrontent, ici comme ailleurs.

Un affrontement qui se cristallise quand la préfecture ordonne une battue, alors que Remangeon se demande quelle sorte de prédateur a vraiment tué la petite.

Comme quoi pas besoin d’aller forcément dans l’ouest américain pour écrire un polar, non pas rural, mais sauvage. Car c’est bien la forêt qui est un des personnages principaux de ce polar bien sombre. Un polar d’atmosphère, d’arbres et de taillis parfois inquiétants, de nature qui rappelle que, même en France, parfois, elle n’est pas toujours domestiquée.

Ne cherchez pas de chevaliers blancs, il n’y en a pas, ne cherchez pas de certitude, il n’y en a pas non plus. Remangeon n’est pas un « héros », les personnages qu’ils croise ne sont pas toujours aussi simples qu’il n’y parait, et le lecteur se plante, comme l’enquêteur. Quant à l’intrigue, si c’est cela qui vous intéresse dans un polar, vous pouvez passer votre chemin, ce n’est que le prétexte à décrire une région et certains de ses habitants.

Du bon polar des grands espaces au cœur de la France.

Pierric Guittaut / L’heure du loup, Les arènes/Equinox (2021).

Noir d’Espagne

Philippe Huet poursuit sa chronique havraise du début du XX° siècle, mais fait cette fois un détour par l’Espagne en guerre avec Noir d’Espagne.

Sur les docks du Havre Marcel Bailleul sombre dans la dépression depuis l’assassinat de son père Victor. Seule la révélation que l’assassin, ancien soldat proche des croix de feu, est parti s’engager dans la légion Jeanne-d ’Arc auprès des franquistes le réveille. Il n’a plus qu’une idée en tête, partir dans les brigades internationales et le retrouver.

Louis-Albert Fournier, journaliste au « Populaire » rêve lui aussi de partir en Espagne, il se voit grand reporter. Son rêve va devenir réalité.

Des rêves ou des désirs qui vont se fracasser sur l’horreur du siège de Madrid, alors qu’au Havre, discrètement, la famille Hottenberg règne toujours en maître.

Cette série de Philippe Huet c’est du roman noir social à l’ancienne, solide, documenté, construit sur des personnages incarnés. Avec un vrai talent pour décrire des lieux et des atmosphères, que l’on soit dans les grandes demeures de la bourgeoisie havraise, dans un troquet de dockers ou dans le chaos sanglant de la guerre d’Espagne.

On a beau avoir lu tant et tant de romans sur ce conflit, la triple vision proposée ici – côté franquiste – côté brigades internationales avec la guerre interne entre communistes et anarchistes – et pour compléter un journaliste qui voudrait bien être aussi grand que les Kessel ou Hemingway – n’en est pas moins passionnante.

Pendant ce temps au Havre on voit comment, malgré les luttes, pas grand-chose ne change et la grande bourgeoisie capitaliste comprend l’importance d’acheter les media.

Le tout en racontant l’Histoire au travers des histoires individuelles de personnages attachants. Un roman indispensable pour tout amateur de roman noir social.

Philippe Huet / Noir d’Espagne, Rivages/Noir (2021).

Naufrages

De Dominique Delahaye, j’avais lu Si près d’Amsterdam déjà chez in8. Voilà Naufrages.

Dolorès vit sur sa péniche, sur la canal Saint-Martin. Avec d’autres elle essaie d’aider les immigrés sans papiers perdus sur les trottoirs de Paris. Comme Nafy, qui a vécu l’enfer au Soudan et a dû fuir son pays et sa famille.

Vincent vit en faisant des petits boulots au noir, et se fait plaisir en jouant du trombone dans une fanfare funk. Klinton se réfugie souvent à la mosquée, seul lieu familier dans une ville qui ne veut pas de lui.

En peu de pages (nous sommes sur un format entre nouvelle et novella), Dominique Delahaye arrive à faire vivre ses personnages, à rendre l’atmosphère d’un quartier, à nous émouvoir, à nous donner à entendre, à sentir et à goûter. Il nous offre une tranche de vie belle et triste.

D’un point de vue purement égoïste et personnel, en plus il parle d’une musique que j’adore et évoque rapidement l’incontournable série Treme. Je ne pouvais qu’aimer.

Dominique Delahaye / Naufrages, in8 (2021).

Faut pas rêver

Après Les mafieuses je découvre une nouvelle comédie noire de Pascale Dietrich : Faut pas rêver.

Carlos est vraiment le mari et futur père idéal. Gentil, attentionné, écolo, il a quitté un boulot dans la finance pour être sage-femme. Depuis qu’elle est enceinte il est enthousiaste et aux petits soins pour sa compagne Louise. Seul soucis, depuis quelques temps la nuit il fait des cauchemars, se dresse dans le lit et hurle en espagnol. Le matin il ne se souvient de rien. Et comme Louise ne parle pas castillan, pas moyen de savoir ce qu’il se passe.

Jusqu’à ce qu’elle enregistre ses rêves à son insu et les fasse écouter à son amie Jeanne qui elle parle très bien espagnol. Il s’avère que dans son sommeil Carlos menace un certain Gonzalez des pires sévices, et semble même se souvenir de l’avoir assassiné. Que faire ? Carlos est-il le gentil nounours qu’il semble être ? Et que cache son passé dont il ne parle jamais ?

Il y a deux parties dans ce roman. La première est une comédie très réussie, qui égratigne gentiment nos modes de vie, avec une vraie trouvaille : l’enregistrement des rêves durant lesquels, pour relancer Carlos, Louise utilise les quelques mots d’espagnol qu’elle connaît. Ce qui donne :

« -Tu rigoles moins maintenant hein ? Bon sang de … Salopard. Je ne sais pas ce qui me retient. Te péter les dents, t’enterrer vivant. Merde en boite. Ta mère. Elle doit chialer depuis que t’es né.

-un café au lait, s’il vous plait. »

La seconde abandonne l’humour pour le polar plus violent et plus mouvementé. Et un peu moins convaincant. Ça marche, mais ça manque de force, on ne tremble jamais pour personne, les affreux manquent de conviction … On lit sans difficulté mais on retombe dans le tout-venant.

L’ensemble donne un tout sympathique, qui se lit avec plaisir, mais on se dit que Pascale Dietrich devrait insister sur le côté comédie qui lui va très bien.

Pascale Dietrich / Faut pas rêver, Liana Levi (2021).

Noir diamant

Depuis quelques romans Jean-Hugues Oppel a retrouvé un style, des thématiques et des personnages qui lui vont parfaitement au teint. Pour le plus grand plaisir des lecteurs il insiste avec Noir Diamant.

Si vous avez lu Total labrador, vous vous souvenez que malgré l’opposition de sa supérieure Darby Owens, la CIA n’avait pas hésité une seconde à sacrifier l’agent Lucy Chan pour éliminer un individu dangereux. Sauf qu’en fait Lucy n’est pas morte, avertie à temps par sa chef, elle a échappé au pire. La voilà officiellement morte, transformée en fantôme, ou plutôt en agente quantique, à la fois morte et vivante, une nouvelle chatte de Schrödinger.

Ca tombe bien, Darby Owens a une mission non officielle dans l’est de la France qui conviendra parfaitement à son nouveau statut. Une mission confiée par la sécurité intérieure qui ne sait plus où donner de la tête avec le POTUS en exercice dont la cohérence et la lucidité ne sont pas les qualités premières.

Pendant ce temps sur les réseaux sociaux, Kitdik666 touitte à tout va, pour le plus grand déplaisir des services secrets divers et variés. Car Kitdik n’aime ni Trump, ni les GAFA, ni les vampires du CAC40 et autres Dow Jones.

Jean-Hugues Oppel aime faire le pitre, ou le zouave comme dirait Tournesol, mais comme tous les bons clowns, il fait ça très sérieusement en faisant croire que c’est facile. A le lire, on croirait l’entendre raconter. Et c’est un excellent conteur. Donc c’est un régal.

C’est vif, rythmé, intelligent, méchant juste ce qu’il faut, plein de gentillesse sous la méchanceté, et drôle. Et en plus on apprend en s’amusant. Si avec ça vous n’êtes pas convaincus, je ne sais plus quoi dire.

Jean-Hugues Oppel / Noir Diamant, La manufacture des livres (2021).

L’heure des chiens

Je découvre de Thomas Fecchio avec son second roman : L’heure des chiens.

Soissons, petite ville a priori calme (que l’on a bien du mal à placer sur une carte quand on vit du côté de la Garonne). Sauf qu’en quelques heures : une nécropole de la première guerre mondiale est profanée, les tombes musulmanes éventrées, le slogan « l’invasion s’arrête ici » peinte sur les murs ; Julia une jeune femme qui est suivie psychologiquement à la clinique Mon repos trouve une main tranchée ; un cadavre mutilé est trouvé dans le rivière.

Cela fait beaucoup. Trop pour l’adjudant Gomulka, gendarme fatigué et désabusé qui n’aspire qu’à la retraite. Il demande de l’aide à sa hiérarchie. C’est ainsi que le lieutenant Delahaye, surnommé « la machine » tant il ne vit que pour le boulot viendra l’épauler. Dans une ville prête à s’enflammer, où l’extrême droite fait feu de tout bois, leur coopération ne sera pas de trop pour démêler le vrai du faux.

Avis mitigé sur ce roman. Il y a de bonnes choses, et d’autres qui auraient mérité un autre traitement, du moins à mon goût.

Une bonne chose pour commencer est que l’auteur a créé de vrais personnages, complexes, et qu’il n’a à aucun moment cherché à les rendre complètement sympathiques. Pas de chevalier blanc (même s’il y a de parfaits connards). Julia est victime mais c’est aussi une vraie saloperie, ou elle l’a été, Gomulka et Delahaye, les « héros », ne sont pas non plus exempts de défauts, de gros défauts même, que je vous laisse découvrir.

Ensuite il a sur certains points les défauts de ses qualités. L’heure des chiens brasse de très nombreux thèmes : le sort des migrants, le racisme, la montée de l’extrême droite, le poids de l’histoire du côté de Soissons, la violence des rapports sociaux en entreprise … Il y en a beaucoup, c’est bien, mais à mon goût il y en a peut-être trop, et aucun n’est vraiment complètement creusé. C’est bien, mais c’est parfois frustrant.

Le final, aurait gagné à être retravaillé. Trop de révélations qui arrivent, d’un coup, juste parce que le coupable crache tout ce qu’on n’avait pas compris. Dommage parce que jusque-là l’intrigue est bien menée, avec ce qu’il faut de surprises et de fausses pistes.

Pour finir sur une bonne note, les amateurs de polars apprécieront le clin d’œil en hommage à l’immense James Lee Burke et à un des romans les plus réussis de la série Robicheaux. Mais ça je vous laisse le découvrir.

Thomas Fecchio  / L’heure des chiens, Seuil/Cadre noir (2021).

Leur âme au Diable

Marin Ledun abandonne la veine humoristique de ses derniers romans, et celle intimiste des précédents, pour revenir à ses premières amours avec cette charge contre l’industrie du tabac : Leur âme au diable.

Cela commence en juillet 1986, avec le braquage de deux camions contenant de l’ammoniac destiné à un fabriquant de cigarette (oui il y a de l’ammoniac dans les cigarettes, entre autres). Bilan sept morts. Simon Nora ne sait pas que l’enquête qu’il démarre va changer sa vie et le hanter pour les 20 années à venir. Non loin un autre flic, Brun, recherche Hélène, vingt ans, qui ne donne plus de nouvelles à sa famille. Lui non plus n’en reviendra jamais.

Ils vont croiser la route de David Bartels lobbyiste de l’industrie du tabac, Anton Muller son âme damnée, Sophie Calder à la tête d’une équipe de société d’événementiel sportif avec ses hôtesses – prostituées. Ils vont se battre durant 20 ans contre des intérêts qui les dépassent complètement, contre une industrie qui a des moyens inimaginables. Dans la lutte de David contre Goliath, contrairement à la légende, ce n’est généralement pas David qui gagne.

Assurez-vous que vous êtes en forme avant d’attaquer les 600 pages du dernier roman de Marin Ledun. Rien ne vous sera épargné, et vous risquez de finir déprimé tant il refuse de céder à la moindre tentation de happy end. Oui, ce sont ceux qui ont le plus d’argent qui gagnent à la fin, on est dans notre sale monde, pas dans une uchronie, les lobbyistes, les corrupteurs et les corrompus, les intérêts privés ont toujours le dessus sur l’intérêt collectif et la santé publique.

A moins d’être d’une naïveté confondante, on ne peut pas dire que ce soit une grosse surprise. On le savait donc. Mais le voir ainsi décortiqué sans pitié fait quand même mal au ventre. Dans un style « à la Manotti », direct, sans gras, phrases et chapitres courts, l’auteur nous balade à travers toute l’Europe. Il nous fait témoins de toutes idées géniales de l’affreux Bartels et de ses complices pour contourner les lois antitabac qui commencent à émerger et continuer à convaincre les foules que fumer est synonyme de liberté, d’émancipation et même, pourquoi se gêner, de santé.

Si j’avais un petit (tout petit) bémol, c’est qu’à force de recherche l’efficacité et le rythme, il oublie parfois de nous intéresser aux personnages et qu’on se soucie peu de leur devenir, pour ne s’intéresser qu’au jeu d’échecs très inégal entre les flics et un procureur d’un côté, et l’industrie du tabac de l’autre. Et tant pis pour les pions, fous, cavaliers et tours sacrifiés durant la partie.

Pour le reste, une lecture fort instructive, qui réussit à présenter de façon passionnante ce qui a sans le moindre doute représenté des quantités impressionnantes de travail de documentation et de réflexion pour saisir les tenants et aboutissants. Un travail titanesque que l’auteur a eu le talent de digérer et transformer en œuvre romanesque, pour que le lecteur moins vaillant, comme vous et moi, puisse lui aussi déprimer. Merci Marin Ledun !

Marin Ledun / Leur âme au diable, Série Noire (2021).

Effacer les hommes

Ne lisant pas de littérature pour jeunes (cela fait bien longtemps que je ne le suis plus …), j’ai découvert Jean-Christophe Tixier avec Les mal-aimés. Il revient avec Effacer les hommes, c’est toujours aussi fort.

Une vallée aveyronnaise, une auberge au bord d’un lac de barrage. En cette année 1965, l’auberge est vide malgré le beau temps, il faut dire que l’on est en train de vidanger le lac, pour inspecter la construction. L’auberge n’a qu’un client, l’ingénieur venu superviser les travaux.

L’auberge est à Victoire qui vit ses derniers jours. Elle se trouve en compagnie de Marie Clément-Maurice, la fille de l’homme qu’elle avait épousé en 36 quand elle est venue là pour les premiers congés payés, Marie rentrée dans les ordres pour fuir cette union. Il y a aussi Eve et Ange, qu’elle a adoptés à Paris, en 47. Eve fait tourner l’affaire en rêvant d’évasion, mais est coincée par la maladie de celle qu’elle appelle sa tante et par son frère Ange, en gamin de 10 ans dans un corps d’homme.

L’eau baisse dans le lac, révélant la boue, l’ancien village englouti, et peut-être les secrets cachés mais jamais oubliés d’une communauté qui rumine ses rancœurs et ses haines.

Difficile de faire plus grand écart de lecture qu’entre les romans de Jérémie Guez et celui de Jean-Christophe Tixier. Après la sécheresse, l’introspection réduite au minimum, le récit limité à ce qui fait avancé l’action, Effacer les hommes est centré sur une intrigue ténue, très ténue et fait la part belle aux réflexions de trois femmes. Voilà qui illustre, pour ceux qui en douterait encore, l’extraordinaire richesse et variété de cette littérature qu’on appelle polar.

Attention, si l’intrigue policière ou plutôt le prétexte à la tension ou au suspense sont évanescents, cela ne veut pas dire qu’ils sont inexistants. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de ce roman magnifique. Sans aucune violence apparente, sans jamais paraître jouer du suspense, sans cliffhanger, l’auteur peu à peu installe un malaise, une tension diffuse que le lecteur aurait bien du mal à nommer mais qu’il ressent, comme une toute petite musique inquiétante qu’il entend à peine en arrière-plan. Une musique qui va sur la fin prendre une place de plus en plus grande, jusqu’à l’obliger à tourner les dernières pages avec impatience.

Voilà pour l’intrigue, parfaitement maîtrisée. Ce qui fait l’immense richesse du roman c’est le reste, le portrait de trois femmes, dans ce coin perdu, à une époque de bouleversements. Trois femmes qui chacune à sa façon vont tenter d’échapper à ce que la société veut lui imposer. Echapper à ce qui est présenté comme inéluctable. L’usine pour l’une, la Terre et la soumission aux hommes pour l’autre, des changements qu’elle ne comprend pas pour la troisième. Chacune, pour survivre va faire un choix, des choix incompatibles et pourtant logiques et cohérents.

La terre est magnifiquement racontée, on pense immédiatement aux meilleurs romans de Franck Bouysse, du point de vue de femmes qui, contrairement aux hommes, ne se sentent pas viscéralement attachées à cette terre et enfermée par elle. La terre, mais aussi l’isolement, les rancœurs et les haines et les lâchetés d’une petite société fermée (« pueblo chico infierno grande » disent les espagnols), et le vent de liberté qui peut arriver par des moyens inattendus, comme une BD ou un poste radio.

Sombre et lumineux à la fois, enthousiasmant, bouleversant, un magnifique roman. Vous n’oublierai pas de sitôt Victoire, Eve et Marie.

Jean-Christophe Tixier / Effacer les hommes, Albin Michel (2021).