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L’heure du loup

De Pierric Guittaut j’avais beaucoup aimé D’ombres et de flammes. On retrouve son gendarme un peu sorcier dans L’heure du loup.

La major Fabrice Remangeon, n’a pas la vie facile. Tiraillé entre son épouse et sa maîtresse, craint mais pas aimé dans la région, en butte à l’hostilité d’une partie des gendarmes de sa brigade. Quand des bucherons trouvent en forêt le cadavre à moitié dévoré d’une gamine de 14 ans, la région rentre en ébullition. Est-ce l’œuvre des loups de retour en Sologne ? On les a entendus dans la forêt, et écolos et paysans s’affrontent, ici comme ailleurs.

Un affrontement qui se cristallise quand la préfecture ordonne une battue, alors que Remangeon se demande quelle sorte de prédateur a vraiment tué la petite.

Comme quoi pas besoin d’aller forcément dans l’ouest américain pour écrire un polar, non pas rural, mais sauvage. Car c’est bien la forêt qui est un des personnages principaux de ce polar bien sombre. Un polar d’atmosphère, d’arbres et de taillis parfois inquiétants, de nature qui rappelle que, même en France, parfois, elle n’est pas toujours domestiquée.

Ne cherchez pas de chevaliers blancs, il n’y en a pas, ne cherchez pas de certitude, il n’y en a pas non plus. Remangeon n’est pas un « héros », les personnages qu’ils croise ne sont pas toujours aussi simples qu’il n’y parait, et le lecteur se plante, comme l’enquêteur. Quant à l’intrigue, si c’est cela qui vous intéresse dans un polar, vous pouvez passer votre chemin, ce n’est que le prétexte à décrire une région et certains de ses habitants.

Du bon polar des grands espaces au cœur de la France.

Pierric Guittaut / L’heure du loup, Les arènes/Equinox (2021).

Noir d’Espagne

Philippe Huet poursuit sa chronique havraise du début du XX° siècle, mais fait cette fois un détour par l’Espagne en guerre avec Noir d’Espagne.

Sur les docks du Havre Marcel Bailleul sombre dans la dépression depuis l’assassinat de son père Victor. Seule la révélation que l’assassin, ancien soldat proche des croix de feu, est parti s’engager dans la légion Jeanne-d ’Arc auprès des franquistes le réveille. Il n’a plus qu’une idée en tête, partir dans les brigades internationales et le retrouver.

Louis-Albert Fournier, journaliste au « Populaire » rêve lui aussi de partir en Espagne, il se voit grand reporter. Son rêve va devenir réalité.

Des rêves ou des désirs qui vont se fracasser sur l’horreur du siège de Madrid, alors qu’au Havre, discrètement, la famille Hottenberg règne toujours en maître.

Cette série de Philippe Huet c’est du roman noir social à l’ancienne, solide, documenté, construit sur des personnages incarnés. Avec un vrai talent pour décrire des lieux et des atmosphères, que l’on soit dans les grandes demeures de la bourgeoisie havraise, dans un troquet de dockers ou dans le chaos sanglant de la guerre d’Espagne.

On a beau avoir lu tant et tant de romans sur ce conflit, la triple vision proposée ici – côté franquiste – côté brigades internationales avec la guerre interne entre communistes et anarchistes – et pour compléter un journaliste qui voudrait bien être aussi grand que les Kessel ou Hemingway – n’en est pas moins passionnante.

Pendant ce temps au Havre on voit comment, malgré les luttes, pas grand-chose ne change et la grande bourgeoisie capitaliste comprend l’importance d’acheter les media.

Le tout en racontant l’Histoire au travers des histoires individuelles de personnages attachants. Un roman indispensable pour tout amateur de roman noir social.

Philippe Huet / Noir d’Espagne, Rivages/Noir (2021).

Naufrages

De Dominique Delahaye, j’avais lu Si près d’Amsterdam déjà chez in8. Voilà Naufrages.

Dolorès vit sur sa péniche, sur la canal Saint-Martin. Avec d’autres elle essaie d’aider les immigrés sans papiers perdus sur les trottoirs de Paris. Comme Nafy, qui a vécu l’enfer au Soudan et a dû fuir son pays et sa famille.

Vincent vit en faisant des petits boulots au noir, et se fait plaisir en jouant du trombone dans une fanfare funk. Klinton se réfugie souvent à la mosquée, seul lieu familier dans une ville qui ne veut pas de lui.

En peu de pages (nous sommes sur un format entre nouvelle et novella), Dominique Delahaye arrive à faire vivre ses personnages, à rendre l’atmosphère d’un quartier, à nous émouvoir, à nous donner à entendre, à sentir et à goûter. Il nous offre une tranche de vie belle et triste.

D’un point de vue purement égoïste et personnel, en plus il parle d’une musique que j’adore et évoque rapidement l’incontournable série Treme. Je ne pouvais qu’aimer.

Dominique Delahaye / Naufrages, in8 (2021).

Faut pas rêver

Après Les mafieuses je découvre une nouvelle comédie noire de Pascale Dietrich : Faut pas rêver.

Carlos est vraiment le mari et futur père idéal. Gentil, attentionné, écolo, il a quitté un boulot dans la finance pour être sage-femme. Depuis qu’elle est enceinte il est enthousiaste et aux petits soins pour sa compagne Louise. Seul soucis, depuis quelques temps la nuit il fait des cauchemars, se dresse dans le lit et hurle en espagnol. Le matin il ne se souvient de rien. Et comme Louise ne parle pas castillan, pas moyen de savoir ce qu’il se passe.

Jusqu’à ce qu’elle enregistre ses rêves à son insu et les fasse écouter à son amie Jeanne qui elle parle très bien espagnol. Il s’avère que dans son sommeil Carlos menace un certain Gonzalez des pires sévices, et semble même se souvenir de l’avoir assassiné. Que faire ? Carlos est-il le gentil nounours qu’il semble être ? Et que cache son passé dont il ne parle jamais ?

Il y a deux parties dans ce roman. La première est une comédie très réussie, qui égratigne gentiment nos modes de vie, avec une vraie trouvaille : l’enregistrement des rêves durant lesquels, pour relancer Carlos, Louise utilise les quelques mots d’espagnol qu’elle connaît. Ce qui donne :

« -Tu rigoles moins maintenant hein ? Bon sang de … Salopard. Je ne sais pas ce qui me retient. Te péter les dents, t’enterrer vivant. Merde en boite. Ta mère. Elle doit chialer depuis que t’es né.

-un café au lait, s’il vous plait. »

La seconde abandonne l’humour pour le polar plus violent et plus mouvementé. Et un peu moins convaincant. Ça marche, mais ça manque de force, on ne tremble jamais pour personne, les affreux manquent de conviction … On lit sans difficulté mais on retombe dans le tout-venant.

L’ensemble donne un tout sympathique, qui se lit avec plaisir, mais on se dit que Pascale Dietrich devrait insister sur le côté comédie qui lui va très bien.

Pascale Dietrich / Faut pas rêver, Liana Levi (2021).

Noir diamant

Depuis quelques romans Jean-Hugues Oppel a retrouvé un style, des thématiques et des personnages qui lui vont parfaitement au teint. Pour le plus grand plaisir des lecteurs il insiste avec Noir Diamant.

Si vous avez lu Total labrador, vous vous souvenez que malgré l’opposition de sa supérieure Darby Owens, la CIA n’avait pas hésité une seconde à sacrifier l’agent Lucy Chan pour éliminer un individu dangereux. Sauf qu’en fait Lucy n’est pas morte, avertie à temps par sa chef, elle a échappé au pire. La voilà officiellement morte, transformée en fantôme, ou plutôt en agente quantique, à la fois morte et vivante, une nouvelle chatte de Schrödinger.

Ca tombe bien, Darby Owens a une mission non officielle dans l’est de la France qui conviendra parfaitement à son nouveau statut. Une mission confiée par la sécurité intérieure qui ne sait plus où donner de la tête avec le POTUS en exercice dont la cohérence et la lucidité ne sont pas les qualités premières.

Pendant ce temps sur les réseaux sociaux, Kitdik666 touitte à tout va, pour le plus grand déplaisir des services secrets divers et variés. Car Kitdik n’aime ni Trump, ni les GAFA, ni les vampires du CAC40 et autres Dow Jones.

Jean-Hugues Oppel aime faire le pitre, ou le zouave comme dirait Tournesol, mais comme tous les bons clowns, il fait ça très sérieusement en faisant croire que c’est facile. A le lire, on croirait l’entendre raconter. Et c’est un excellent conteur. Donc c’est un régal.

C’est vif, rythmé, intelligent, méchant juste ce qu’il faut, plein de gentillesse sous la méchanceté, et drôle. Et en plus on apprend en s’amusant. Si avec ça vous n’êtes pas convaincus, je ne sais plus quoi dire.

Jean-Hugues Oppel / Noir Diamant, La manufacture des livres (2021).

L’heure des chiens

Je découvre de Thomas Fecchio avec son second roman : L’heure des chiens.

Soissons, petite ville a priori calme (que l’on a bien du mal à placer sur une carte quand on vit du côté de la Garonne). Sauf qu’en quelques heures : une nécropole de la première guerre mondiale est profanée, les tombes musulmanes éventrées, le slogan « l’invasion s’arrête ici » peinte sur les murs ; Julia une jeune femme qui est suivie psychologiquement à la clinique Mon repos trouve une main tranchée ; un cadavre mutilé est trouvé dans le rivière.

Cela fait beaucoup. Trop pour l’adjudant Gomulka, gendarme fatigué et désabusé qui n’aspire qu’à la retraite. Il demande de l’aide à sa hiérarchie. C’est ainsi que le lieutenant Delahaye, surnommé « la machine » tant il ne vit que pour le boulot viendra l’épauler. Dans une ville prête à s’enflammer, où l’extrême droite fait feu de tout bois, leur coopération ne sera pas de trop pour démêler le vrai du faux.

Avis mitigé sur ce roman. Il y a de bonnes choses, et d’autres qui auraient mérité un autre traitement, du moins à mon goût.

Une bonne chose pour commencer est que l’auteur a créé de vrais personnages, complexes, et qu’il n’a à aucun moment cherché à les rendre complètement sympathiques. Pas de chevalier blanc (même s’il y a de parfaits connards). Julia est victime mais c’est aussi une vraie saloperie, ou elle l’a été, Gomulka et Delahaye, les « héros », ne sont pas non plus exempts de défauts, de gros défauts même, que je vous laisse découvrir.

Ensuite il a sur certains points les défauts de ses qualités. L’heure des chiens brasse de très nombreux thèmes : le sort des migrants, le racisme, la montée de l’extrême droite, le poids de l’histoire du côté de Soissons, la violence des rapports sociaux en entreprise … Il y en a beaucoup, c’est bien, mais à mon goût il y en a peut-être trop, et aucun n’est vraiment complètement creusé. C’est bien, mais c’est parfois frustrant.

Le final, aurait gagné à être retravaillé. Trop de révélations qui arrivent, d’un coup, juste parce que le coupable crache tout ce qu’on n’avait pas compris. Dommage parce que jusque-là l’intrigue est bien menée, avec ce qu’il faut de surprises et de fausses pistes.

Pour finir sur une bonne note, les amateurs de polars apprécieront le clin d’œil en hommage à l’immense James Lee Burke et à un des romans les plus réussis de la série Robicheaux. Mais ça je vous laisse le découvrir.

Thomas Fecchio  / L’heure des chiens, Seuil/Cadre noir (2021).

Leur âme au Diable

Marin Ledun abandonne la veine humoristique de ses derniers romans, et celle intimiste des précédents, pour revenir à ses premières amours avec cette charge contre l’industrie du tabac : Leur âme au diable.

Cela commence en juillet 1986, avec le braquage de deux camions contenant de l’ammoniac destiné à un fabriquant de cigarette (oui il y a de l’ammoniac dans les cigarettes, entre autres). Bilan sept morts. Simon Nora ne sait pas que l’enquête qu’il démarre va changer sa vie et le hanter pour les 20 années à venir. Non loin un autre flic, Brun, recherche Hélène, vingt ans, qui ne donne plus de nouvelles à sa famille. Lui non plus n’en reviendra jamais.

Ils vont croiser la route de David Bartels lobbyiste de l’industrie du tabac, Anton Muller son âme damnée, Sophie Calder à la tête d’une équipe de société d’événementiel sportif avec ses hôtesses – prostituées. Ils vont se battre durant 20 ans contre des intérêts qui les dépassent complètement, contre une industrie qui a des moyens inimaginables. Dans la lutte de David contre Goliath, contrairement à la légende, ce n’est généralement pas David qui gagne.

Assurez-vous que vous êtes en forme avant d’attaquer les 600 pages du dernier roman de Marin Ledun. Rien ne vous sera épargné, et vous risquez de finir déprimé tant il refuse de céder à la moindre tentation de happy end. Oui, ce sont ceux qui ont le plus d’argent qui gagnent à la fin, on est dans notre sale monde, pas dans une uchronie, les lobbyistes, les corrupteurs et les corrompus, les intérêts privés ont toujours le dessus sur l’intérêt collectif et la santé publique.

A moins d’être d’une naïveté confondante, on ne peut pas dire que ce soit une grosse surprise. On le savait donc. Mais le voir ainsi décortiqué sans pitié fait quand même mal au ventre. Dans un style « à la Manotti », direct, sans gras, phrases et chapitres courts, l’auteur nous balade à travers toute l’Europe. Il nous fait témoins de toutes idées géniales de l’affreux Bartels et de ses complices pour contourner les lois antitabac qui commencent à émerger et continuer à convaincre les foules que fumer est synonyme de liberté, d’émancipation et même, pourquoi se gêner, de santé.

Si j’avais un petit (tout petit) bémol, c’est qu’à force de recherche l’efficacité et le rythme, il oublie parfois de nous intéresser aux personnages et qu’on se soucie peu de leur devenir, pour ne s’intéresser qu’au jeu d’échecs très inégal entre les flics et un procureur d’un côté, et l’industrie du tabac de l’autre. Et tant pis pour les pions, fous, cavaliers et tours sacrifiés durant la partie.

Pour le reste, une lecture fort instructive, qui réussit à présenter de façon passionnante ce qui a sans le moindre doute représenté des quantités impressionnantes de travail de documentation et de réflexion pour saisir les tenants et aboutissants. Un travail titanesque que l’auteur a eu le talent de digérer et transformer en œuvre romanesque, pour que le lecteur moins vaillant, comme vous et moi, puisse lui aussi déprimer. Merci Marin Ledun !

Marin Ledun / Leur âme au diable, Série Noire (2021).

Effacer les hommes

Ne lisant pas de littérature pour jeunes (cela fait bien longtemps que je ne le suis plus …), j’ai découvert Jean-Christophe Tixier avec Les mal-aimés. Il revient avec Effacer les hommes, c’est toujours aussi fort.

Une vallée aveyronnaise, une auberge au bord d’un lac de barrage. En cette année 1965, l’auberge est vide malgré le beau temps, il faut dire que l’on est en train de vidanger le lac, pour inspecter la construction. L’auberge n’a qu’un client, l’ingénieur venu superviser les travaux.

L’auberge est à Victoire qui vit ses derniers jours. Elle se trouve en compagnie de Marie Clément-Maurice, la fille de l’homme qu’elle avait épousé en 36 quand elle est venue là pour les premiers congés payés, Marie rentrée dans les ordres pour fuir cette union. Il y a aussi Eve et Ange, qu’elle a adoptés à Paris, en 47. Eve fait tourner l’affaire en rêvant d’évasion, mais est coincée par la maladie de celle qu’elle appelle sa tante et par son frère Ange, en gamin de 10 ans dans un corps d’homme.

L’eau baisse dans le lac, révélant la boue, l’ancien village englouti, et peut-être les secrets cachés mais jamais oubliés d’une communauté qui rumine ses rancœurs et ses haines.

Difficile de faire plus grand écart de lecture qu’entre les romans de Jérémie Guez et celui de Jean-Christophe Tixier. Après la sécheresse, l’introspection réduite au minimum, le récit limité à ce qui fait avancé l’action, Effacer les hommes est centré sur une intrigue ténue, très ténue et fait la part belle aux réflexions de trois femmes. Voilà qui illustre, pour ceux qui en douterait encore, l’extraordinaire richesse et variété de cette littérature qu’on appelle polar.

Attention, si l’intrigue policière ou plutôt le prétexte à la tension ou au suspense sont évanescents, cela ne veut pas dire qu’ils sont inexistants. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de ce roman magnifique. Sans aucune violence apparente, sans jamais paraître jouer du suspense, sans cliffhanger, l’auteur peu à peu installe un malaise, une tension diffuse que le lecteur aurait bien du mal à nommer mais qu’il ressent, comme une toute petite musique inquiétante qu’il entend à peine en arrière-plan. Une musique qui va sur la fin prendre une place de plus en plus grande, jusqu’à l’obliger à tourner les dernières pages avec impatience.

Voilà pour l’intrigue, parfaitement maîtrisée. Ce qui fait l’immense richesse du roman c’est le reste, le portrait de trois femmes, dans ce coin perdu, à une époque de bouleversements. Trois femmes qui chacune à sa façon vont tenter d’échapper à ce que la société veut lui imposer. Echapper à ce qui est présenté comme inéluctable. L’usine pour l’une, la Terre et la soumission aux hommes pour l’autre, des changements qu’elle ne comprend pas pour la troisième. Chacune, pour survivre va faire un choix, des choix incompatibles et pourtant logiques et cohérents.

La terre est magnifiquement racontée, on pense immédiatement aux meilleurs romans de Franck Bouysse, du point de vue de femmes qui, contrairement aux hommes, ne se sentent pas viscéralement attachées à cette terre et enfermée par elle. La terre, mais aussi l’isolement, les rancœurs et les haines et les lâchetés d’une petite société fermée (« pueblo chico infierno grande » disent les espagnols), et le vent de liberté qui peut arriver par des moyens inattendus, comme une BD ou un poste radio.

Sombre et lumineux à la fois, enthousiasmant, bouleversant, un magnifique roman. Vous n’oublierai pas de sitôt Victoire, Eve et Marie.

Jean-Christophe Tixier / Effacer les hommes, Albin Michel (2021).

Les boiteux

Un roman laissé de côté l’an dernier, mais comme on m’en a dit du bien, j’essaie. Les boiteux de Frédéric L’Homme. Un bon moment de lecture.

Nous sommes en France dans les années 80. Une France très légèrement différente, où une guerre sournoise mais potentiellement violente est menée entre la police judiciaire et les Boiteux. Issus en général des services secrets, ils agissent hors de tout contrôle de la justice depuis les années 50, et se permettent d’être à la fois enquêteurs et exécuteurs.

Depuis quelques années, le pouvoir des Boiteux est de plus en plus remis en cause, ils ne sont plus soutenus que par quelques politiques et leur fin semble proche. C’est dans ce contexte que Louise, jeune métisse qui vient de terminer une mission d’infiltration dans des groupes d’extrême gauche est associée à Perrin, vieux Boiteux, pour enquêter sur les meurtres d’anciens à la retraite, mais également surveiller Perrin et rapporter ses faits et gestes à son chef. Une mission qui ne lui plait guère.

Un bon moment de lecture donc, mais sans plus. Le style est alerte, les dialogues sont bons, c’est vif et les scènes d’action sont réussies. Donc le roman se lit facilement et on passe un bon moment. Du point de vue de l’intrigue j’ai deux petites restrictions. Je trouve le final un peu tiré par les cheveux, et je trouve que le personnage central de Louise manque d’épaisseur, tant on ignore tout de son passé et des raisons qui l’ont poussée à faire le boulot qu’elle fait. Mais cela n’empêche pas de tourner les pages.

Au final, le bouquin reposé, il me reste quand même quelques questions. Dont celle-ci, pourquoi ce bouquin et cette histoire ? Pourquoi cette légère uchronie plutôt que de coller réellement à l’époque ? en général l’uchronie répond à la question « Que ce serait-il passé si … ? » Si les nazis avaient gagné la guerre ? Si Christophe Colomb n’avait pas découvert l’Amérique ? Si …

Là j’avoue que je ne comprends pas quelle est la question, et pourquoi l’auteur a voulu décaler ainsi la réalité. Du coup, après une lecture agréable, je ne sais pas ce que je retiendrai de ce roman dans quelques jours.

Frédéric L’Homme / Les boiteux, Rouergue/Noir (2020).

Cinquante-trois présages

De Cloé Medhi j’avais beaucoup aimé Rien ne se perd. C’est avec une vraie curiosité que j’ai attaqué le surprenant Cinquante-trois présages, une belle surprise.

Dans un futur très proche, ou dans un présent dystopique, depuis quelques années est apparue une nouvelle religion : La Multitude. Une religion comptant de nombreux Dieux, morceaux d’une seule entité mais chacun avec sa personnalité. Ces Dieux s’expriment au travers de Désignés qui reçoivent des visions, subissent de grosses fièvres, et ont quelques pouvoirs qu’ils maîtrisent plus ou moins.

Raylee est une Désignée du Dieu Dix-Neuf. Native des Pyrénées orientales, elle est sous payée pour tenir l’antenne de Cherbourg, avec deux collègues. Elle reçoit les croyants, et a le pouvoir de soustraire ceux que le Dix-Neuf lui désigne à cette Terre pour un temps. Entre une immense empathie pour tout ce qui vit, les querelles entre les Dieux, un service de police qui la surveille et ses propres problèmes personnels, on ne peut pas dire que la vie de Raylee soit une sinécure. D’autant que les querelles entre les Dieux semblent prendre une ampleur inquiétante.

Autant prévenir tout de suite les lecteurs, Cinquante-trois présages n’est pas du tout un polar. C’est un roman assez, voire très difficile à classer, et c’est très bien comme ça. Si je devais absolument chercher une proximité, je le trouverais avec certains textes de Pierre Bordage, comme L’évangile du serpent.

Le monde décrit est notre monde actuel, avec une composante religieuse et/ou fantastique qu’il n’a pas. Le socle matériel de cette France permet à l’auteur, comme dans son roman précédent, de faire une peinture sans concession de notre beau pays, des difficultés qu’y rencontrent les plus pauvres, surtout s’ils ont le malheur de ne pas avoir une couleur de peau ou une orientation sexuelle qui plaise à la majorité.

Mais Cloé Medhi n’est jamais larmoyante, sa narratrice est tout sauf une victime qui se lamente. Elle souffre parfois, mais elle réagit, et sa voix qui donne le ton du récit est vive. Ses « pouvoirs », son empathie naturelle en font le témoin privilégié (si on peut parler de privilège), des horreurs que nous imposons au monde, mais si elle souffre pour les autres, ce n’est pas pour autant qu’elle accepte de tendre l’autre joue, il lui arriverait même parfois de balancer des tartes.

Cette tonalité sans prêche, les beauté de la langue et en particulier de certains poèmes glissés dans le cours du récit, ont réussi à faire passer au mécréant et matérialiste réfractaire à toute forme de mysticisme que je suis ce récit malgré une conclusion un poil « religieuse » (je ne trouve pas de termes mieux adapté) à mon goût. Ce qui n’est pas un mince exploit.

Un roman original, prenant, d’une romancière qui se renouvelle complètement. A découvrir.

Cloé Medhi / Cinquante-trois présages, Seuil/Cadre Noir (2021).