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Premier couac 2019

L’année 2019 était partie sur les chapeaux de roues. Il fallait bien que ça ralentisse un peu. Je suis complètement passé à côté du roman d’un auteur français que je découvrais : Les enchaînés de Jean-Yves Martinez.

martinezDavid Sedar a bravé tous les dangers pour arriver, de son Sénégal natal, sans papiers, dans un village perdu dans la montagne au-dessus de Valence. Il vient retrouver monsieur Denis, français travaillant dans une ONG dont il a été le guide durant un an. Monsieur Denis qui l’appelle son frère, et qui lui a promis de l’aider s’il avait besoin de lui.

Mais quand il débarque dans une ferme perdue dans la neige, monsieur Denis a disparu, et son épouse, Diane Vignal, espère que David Sedar pourra lui expliquer ce qu’il s’est passé au Sénégal pour justifier cette disparition.

Je suis donc complètement passé à côté de ce roman. Je n’ai pas compris les personnages, plusieurs points de l’intrigue m’ont semblé fort nébuleux, certaines péripéties complètement artificielles, et j’ai refermé le bouquin, assez court, en me demandant ce que voulait bien raconter l’auteur.

Pourtant, il y a une ou deux thématiques intéressantes, sur ce qui motive les européens participant à des missions d’ONG en Afrique, sur la manipulation, et certaines pages rendent bien le paysage enneigé, le froid, ou l’isolement.

Le problème est que tout cela est perdu au milieu d’un récit dont je n’ai pas vu la cohérence. De mon point de vue, très subjectif, il a manqué à ce roman potentiellement prometteur un travail d’édition. Ou c’est moi qui n’ai absolument rien compris, ce qui n’est pas non plus impossible.

Jean-Yves Martinez / Les enchaînés, Seuil/Cadre Noir (2019).

15 ans après, Hervé Le Corre revient à Paris

En ce début 2019 Hervé Le Corre retrouve l’époque qui lui avait si bien réussit avec L’homme aux lèvres de saphir et livre un roman tout aussi magistral : Dans l’ombre du brasier.

lecorreMai 1871, la Commune vit ses derniers jours, les Versaillais, bien supérieurs en nombre et en équipement sont aux portes de la ville et le massacre se prépare. Dans ce chaos, le récent sergent Nicolas Bellec court d’une barricade à l’autre avec ses deux amis, Le Rouge et Adrien, un gamin de 16 ans. Il veut défendre son rêve, mais aussi survivre pour retrouver Caroline, qui aide dans un centre de soins aux blessés.

Antoine Roques a été bombardé commissaire de police, et bien que ne connaissant rien au métier, il va tout faire pour retrouver le pervers qui enlève des jeunes filles depuis quelques jours. Non loin, Henri Pujols, colosse défiguré enlève des gamines avec l’aide de Clovis, un cocher sale et mystérieux qui connaît la ville comme sa poche.

Alors que les obus tombent sur Paris, et que les portes tombent une à une, dans la fumée des incendies et au milieu des cris de rage et de douleur les destins de ces personnages vont se croiser.

Qu’est-ce qu’on prend dans la figure à la lecture de ce nouveau roman époustouflant d’Hervé Le Corre !

Pour commencer on finit exténué, tant il excelle à rendre la fatigue, l’épuisement, de Caroline, Nicolas ou Antoine qui ne dorment plus mais s’écroulent, courent d’un côté à l’autre pour sauver leur peau et celle des autres, tentent de maintenir un rêve moribond quelques jours quelques heures de plus, sont assourdis par les explosions, blessés par les éclats de verre, de pierre, d’acier, tombent, se relèvent … Exténué aussi tant on tremble pour eux, tant on espère qu’ils s’en sortiront, jusqu’à la dernière page.

Exténué, mais aussi ravi, bouleversé, enragé, et écœuré. D’autant plus écœuré que malheureusement, les lendemains qu’espèrent des personnages qui ne se font plus d’illusion sur leur présent ne sont jamais arrivés, et que nous ne sommes pas près de les voir.

En attendant, on ne peut qu’être admiratif devant la puissance d’évocation de l’auteur qui nous fait ressentir la crasse, la violence des explosions, l’espoir malgré tout, le désespoir face au manque de moyens et aux discussions stériles, les moments de joie quand le silence se fait et qu’un rayon de soleil éclaire les quais, le plaisir simple d’un café partagé avec deux amis, la solidarité désintéressée des uns, la traitrise et la mesquinerie des autres, les odeurs, les vibrations, la peur …

Et quels personnages ! Magnifiques, fragiles, changeants, doutant parfois mais tellement solides aussi. Vous tremblerez jusqu’au bout avec eux, et les emporterez avec vous une fois le roman refermé.

Hervé Le Corre / Dans l’ombre du brasier, Rivages/Noir (2019).

 

Robe de marié, tordu à souhait

Les vacances sont là, et avant d’attaquer la très copieuse rentrée de janvier, je repêche quelques bouquins qui s’étaient accumulés sur une des nombreuses piles qui m’attendent. En commençant par combler un manque, je n’avais encore jamais lu de romans de Pierre Lemaitre, je sais c’est étonnant, mais c’est comme ça. Maintenant j’en ai lu un : Robe de marié.

LemaitreSophie est une jeune femme très perturbée. Elle est la nounou du fils d’un couple aisé et, pour ses employeurs, semble n’avoir aucun passé. Pourtant elle a été mariée, et heureuse. Mais elle a sombré petit à petit dans la folie, insidieusement, et sa belle vie est partie en lambeaux. Et là elle a très peur de rechuter, elle recommence à oublier, à perdre, et elle commence à haïr le gamin qu’elle garde. Jusqu’où va-t-elle sombrer ? Comment fuir cet enfer ? Peut-elle vraiment y échapper ? Et si tout cela n’était pas le fruit du hasard ?

Excellente lecture pour cette période de vacances et de fatigue. Construction parfaite, belle écriture, et je me suis laissé embarquer avec plaisir et quelques frissons, même si je n’ai jamais vraiment cru à l’histoire. Mais ce qui compte c’est que ce soit cohérent et bien mené. Et c’est très cohérent et surtout très bien mené.

Pour que je sois vraiment enthousiaste il aurait fallu que sois un peu ému par cette histoire, pris aux tripes. Ce ne fut pas le cas, j’y ai vu un exercice intellectuel brillant, j’ai pris plaisir, et j’ai refermé le bouquin en pensant : bien joué !

Très bonne lecture de vacances.

Pierre Lemaitre / Robe de marié, Livre de poche (2018).

Colin Niel de retour en Guyane

Après un détour du côté du massif central, Colin Niel est de retour en Guyane avec Sur le ciel effondré.

NielMaripasoula dans le Haut Maroni, au bord du fleuve frontière avec le Suriname. Angélique Blakaman, qui s’est illustrée par son courage en métropole y est revenue. La gendarme, avec sa rage et ses cicatrices n’a plus grand-chose à voir avec la petite fille qui y avait grandi.

Plus haut sur le fleuve, Tapwili Maloko est l’homme respecté de ce village Wayana. Il s’oppose à l’exploitation de ses terres par les orpailleurs, clandestins ou officiels. Un soir son fils de quinze ans disparait sans laisser de traces. Encore un suicide d’adolescent amérindien ?

A Cayenne, alors qu’un gang multiplie les attaques de maisons, Ben un jeune infirmier de retour d’une mission en Amazonie auprès des orpailleurs est tué lors du cambriolage de sa maison qui tourne mal. Le capitaine Anato, premier guyanais à atteindre ce grade, enquête sur cette affaire, quand il ne doit pas préparer la visite du ministre venu annoncer un tournant dans la politique d’exploitation du l’or en Amazonie française.

Et si tout était lié ?

On pourrait mettre en avant la quantité étonnante de faits, historiques, géographiques, sociologiques, ethniques que l’on découvre en lisant ce dernier roman de Colin Niel. Mais ce serait lui faire injure, et laisser croire au lecteur qu’il lire 500 pages de reportage (d’excellent reportage) sur la Guyane.

Or ce que le lecteur a entre les mains avec Sous le ciel effondré, c’est un très beau roman noir. Un polar à l’intrigue complexe et parfaitement maîtrisée, avec son suspense, ses moments de tension, de violence, ses coups de théâtres. Tout ce qui fait un polar qu’on ne peut lâcher.

Un polar avec des personnages auxquels on s’attache, des personnages qui ont tous leur côté sombre, et dont on comprend les ressorts, même si on ne les partage pas. Des personnages que l’on découvre pour certains, que l’on retrouve avec plaisir pour d’autres, des personnages vraiment incarnés.

Un polar avec un cadre superbement rendu, et certainement très dépaysant pour la majorité des lecteurs de Colin Niel. On ressent la chaleur, l’humidité, on entend les bruits de la forêt, en apprécie la sensation de fraicheur (relative) d’une brise le long du fleuve …

Et oui, en plus on apprend beaucoup de choses passionnantes, sans que jamais l’auteur ne nous lasse, sans que jamais il ne donne l’impression de réciter tout ce qu’il sait aux pauvres ignorants que nous sommes.

Alors oui, c’est un magnifique roman noir, passionnant, dépaysant, attachant. A lire donc.

Colin Niel / Sur le ciel effondré, Rouergue/Noir (2018).

Leurs enfants après eux : magnifique.

Je l’avais annoncé, au moment où on apprenait le Goncourt de Nicolas Mathieu je venais de commencer Leurs enfants après eux. Grand roman assurément.

MathieuEté 1992, Anthony, Steph et Hacine sont ados, 14 – 15 ans. Ils vivent à Heillange dans les Vosges. Anthony et Hacine sont fils d’ouvriers ; Steph fille de bourgeois un peu plus installés. Un soir d’été, sans rien dire à son père, Anthony lui prend sa moto pour aller à une fête, dans une grosse baraque avec son cousin. Ils y ont été invités par un copain de Steph.

Au petit matin, quand ils veulent rentrer bien éméchés, la moto a été volée, par Hacine et un pote qui ont été refoulés après avoir tenté de s’incruster à la fête. Une catastrophe pour Anthony qui craint les réactions violentes de son père. Le début d’une spirale pour tous ceux qui sont impliqués dans cette affaire, ados et parents. Une spirale qui va continuer à tourner, d’été en été, en 1994, 1996 et enfin 1998.

Quel roman ! Tout ce qu’on aime quand on aime le roman noir, avec une vraie histoire, avec des personnages inoubliables, et qui en plus raconte une région et sa population. Quand on aime les auteurs qui parlent d’autre chose que de leur nombril, les auteurs dont l’humanité transpire dans chaque ligne.

Par où commencer ? Sans doute par la justesse des portraits de ces personnages, adolescents et parents, tous également bouleversants. Même le père violent, alcolo, même ses copains pas particulièrement malins, volontiers racistes, tous paumés, orphelins d’une industrie lourde qui les avait écrasés, mais leur avait aussi donné un squelette, une famille, une raison d’être et d’être ensemble. Que leur reste-t-il maintenant qu’on leur a dit qu’on ne voulait plus d’eux, que la région doit se tourner vers l’avenir (sous entendu, vous êtes la passé), vers les bases de loisirs ? Le bistro, les cuites à répétition.

Mères inquiètes qui commencent à vivre quand séparés, elles n’ont plus les gamins à la maison. Adolescents sans trop de repères, sans grands succès à l’école, et puis cette inquiétude, comment aborder les filles (ou les garçons), que faire de ce corps qui désire tant le corps de l’autre. Passage obligé de tout roman sur l’adolescence, mais tellement bien écrit ici.

Et ce qui est beau, très beau, c’est que Nicolas Mathieu élargit sont paysage, et au travers des différents personnages, sur 4 ans, dresse un tableau complet, sans jamais perdre le lecteur : ceux qui se perdent, ceux qui traficotent, ceux qui partent et reviennent, ceux qui, grâce au travail acharné, partent pour ne plus revenir. Les moments de repli sur soi, mais également ceux où, pour une occasion ou une autre, une vraie communion existe entre tous. Sans juger, sans misérabilisme, jamais larmoyant mais toujours tendre et humain.

Et tout cela sans oublier de tisser une intrigue, ténue mais bien là, qui tend le récit, d’un été à l’autre, distillant une petite musique parfois inquiétante qui fait craindre le pire … Pour mieux vous prendre à contrepied.

C’est superbe, on a souvent le cœur serré ou le sourire aux lèvres, c’est un immense roman, vous ne pouvez qu’aimer si vous avez déjà aimé Aux animaux la guerre son premier roman, ou L’été circulaire de Marion Brunet (qu’il remercie en fin de roman), ou les romans de Larry Brown ou Daniel Woodrell, peut ne citer que les auteurs auxquels il m’a fait penser tout de suite.

Nicolas Mathieu / Leurs enfants après eux, Actes Sud (2018).

Excellente pension complète.

De Jacky Schwartzmann, j’avais adoré Demain c’est loin. Alors malgré la difficulté qu’il y a à écrire son nom sans faute (il peut pas s’appeler Laherrère comme tout le monde ?) je me suis précipité sur Pension complète.

SchwartzmannDino Scala, gamin d’une cité lyonnaise, est à 45 ans l’ami (le gigolo ?) d’une richissime femme d’affaire luxembourgeoise de 30 ans plus vieille que lui. Comment il est arrivé là ? Un concours de circonstances mêlant bizness foireux de papier peint, hasard et éclipse solaire. Mais là n’est pas l’essentiel.

L’essentiel c’est que cet été-là il se retrouve seul, coincé dans un camping du côté de La Ciotat, et que son voisin de bungalow est un écrivain célèbre, ex prix Goncourt, qui est venu pour quelques jours pour étudier « les gens ». Il n’y aurait pas de quoi raconter une histoire si dans le camping les cadavres ne commençaient pas à s’accumuler, et Dino à se poser des questions …

« Personne n’est épargné, tout le monde en prend pour son grade, sans qu’il n’y ait, au fond, de véritable méchanceté, juste un regard acéré et très lucide sur les défauts et les préjugés des uns et des autres. » Disais-je à propos de son précédent roman. Et bien ça continue, jugez plutôt sur ce bref extrait :

« J’imaginais très bien quel genre de filles cela pouvait être. Des bonnes intentions et de l’altruisme. Elles trouvent que l’Inde est un pays extra et le Pérou l’avenir de l’humanité. Plus tard, elles rouleront dans une voiture hybride à quarante mille euros et elles dormiront dans des draps de chanvre. Elles mangent des graines et boivent du jus de pomme artisanal diarrhéique, font des Nouvel An tofu-tisane et partent à l’autre bout du monde pour enseigner l’anglais à des animaux malades. »

Donc pas méchant mais acide, un verbe qui pique, démange, gratte et surtout fait rire. Parce que cet auteur a un sacré sens de la formule, il a la tchatche. Au point qu’on aurait envie, en permanence, de lire à haute voix, ce qui peut s’avérer embarrassant à si l’on se trouve à côté de sa moitié qui dort ou de son gamin qui révise les maths, ou pire s’il l’on est dans le métro ou la salle d’attente d’un médecin.

Alors certes, il ne faut pas aller chercher les poux sur la tête de l’intrigue. Mais on s’en fiche, on est emporté par le rythme, et mine de rien, on a quelques belles surprises. Et puis, comme à un moment ou un autre, on se retrouve forcément dans le collimateur de Dino / Jacki, on est un peu obligé de regarder nos propres petits travers.

Réjouissant et salutaire. Et oui, lui aussi est à Toulouse, tout le weekend pour Toulouse Polars du Sud.

Jacky Schwartzmann / Pension complète, Seuil/cadre noir (2018).

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les vespasiennes …

Après un roman écrit à quatre main avec le regretté Juan Hernandez Luna, Sébastien Rutés revient seul pour un roman historique original : La vespasienne.

RutesFin 1941 à Paris, Paul-Jean Lafarge vit une vie bien morne et sans éclat. Directeur d’une revue publiant de la poésie, ne vivant que pour les lettres et les mots, il ne s’intéresse à rien de ce qu’il se passe autour de lui. La revue des lettres, ne survit que grâce à l’argent des allemands qui permet tout juste de payer le salaire d’une secrétaire et d’imprimer une revue que plus personne ne lit.

Paul-Jean pourrait traverser ainsi toute la guerre s’il n’avait un plaisir secret : Il aime manger des croutons de pain trempés dans l’urine d’autrui. Et coup de chance, juste en bas de chez lui, il y a une vespasienne. Et c’est là qu’un soir, tentant de récupérer les croutons placés au matin, il trouve un pistolet et des munitions. Sans qu’il le veuille, la guerre l’a rattrapé, et il va lui falloir prendre parti.

Voilà un roman à la fois érudit, léger dans sa forme et finalement sombre sur le fond.

Erudit car on apprend beaucoup de choses sur les vespasiennes (oui je sais vous ne vous posiez pas forcément beaucoup de questions sur ces anciennes pissotières), mais également au détour d’un paragraphe sur toute l’ambiance d’une époque ou sur le métier de bourreau.

Léger sur la forme car on sent que Sébastien Rutés s’est amusé à écrire dans un style suranné, pour coller à l’époque, et surtout à ce personnage falot, qui aimerait rester hors du temps pour n’avoir pour seuls compagnons que les poètes et leurs vers. C’est délicieusement rétro et bien élevé, et le lecteur s’amuse à son tour.

Et c’est bien sombre sur le fond, parce que la période décrite le veut, mais surtout parce que, finalement, elle est tellement triste cette vie de solitude, d’autocensure permanente, de peur d’en dire trop ou trop peu.

On referme le roman avec une sensation de tristesse douce-amère, un mélange de pitié et de dégout teinté d’empathie pour ce pauvre Paul-Jean qui n’arrive pas à vivre avec son époque, mais n’a pas non plus l’énergie et la volonté de lui tourner définitivement le dos.

Si vous avez bien cliqué sur les liens du post précédent, vous savez déjà que Sébastien Rutés sera le week-end prochain à Toulouse pour fêter les 10 ans de TPS.

Sébastien Rutés / La vespasienne, Albin Michel (2018).