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Les boiteux

Un roman laissé de côté l’an dernier, mais comme on m’en a dit du bien, j’essaie. Les boiteux de Frédéric L’Homme. Un bon moment de lecture.

Nous sommes en France dans les années 80. Une France très légèrement différente, où une guerre sournoise mais potentiellement violente est menée entre la police judiciaire et les Boiteux. Issus en général des services secrets, ils agissent hors de tout contrôle de la justice depuis les années 50, et se permettent d’être à la fois enquêteurs et exécuteurs.

Depuis quelques années, le pouvoir des Boiteux est de plus en plus remis en cause, ils ne sont plus soutenus que par quelques politiques et leur fin semble proche. C’est dans ce contexte que Louise, jeune métisse qui vient de terminer une mission d’infiltration dans des groupes d’extrême gauche est associée à Perrin, vieux Boiteux, pour enquêter sur les meurtres d’anciens à la retraite, mais également surveiller Perrin et rapporter ses faits et gestes à son chef. Une mission qui ne lui plait guère.

Un bon moment de lecture donc, mais sans plus. Le style est alerte, les dialogues sont bons, c’est vif et les scènes d’action sont réussies. Donc le roman se lit facilement et on passe un bon moment. Du point de vue de l’intrigue j’ai deux petites restrictions. Je trouve le final un peu tiré par les cheveux, et je trouve que le personnage central de Louise manque d’épaisseur, tant on ignore tout de son passé et des raisons qui l’ont poussée à faire le boulot qu’elle fait. Mais cela n’empêche pas de tourner les pages.

Au final, le bouquin reposé, il me reste quand même quelques questions. Dont celle-ci, pourquoi ce bouquin et cette histoire ? Pourquoi cette légère uchronie plutôt que de coller réellement à l’époque ? en général l’uchronie répond à la question « Que ce serait-il passé si … ? » Si les nazis avaient gagné la guerre ? Si Christophe Colomb n’avait pas découvert l’Amérique ? Si …

Là j’avoue que je ne comprends pas quelle est la question, et pourquoi l’auteur a voulu décaler ainsi la réalité. Du coup, après une lecture agréable, je ne sais pas ce que je retiendrai de ce roman dans quelques jours.

Frédéric L’Homme / Les boiteux, Rouergue/Noir (2020).

Cinquante-trois présages

De Cloé Medhi j’avais beaucoup aimé Rien ne se perd. C’est avec une vraie curiosité que j’ai attaqué le surprenant Cinquante-trois présages, une belle surprise.

Dans un futur très proche, ou dans un présent dystopique, depuis quelques années est apparue une nouvelle religion : La Multitude. Une religion comptant de nombreux Dieux, morceaux d’une seule entité mais chacun avec sa personnalité. Ces Dieux s’expriment au travers de Désignés qui reçoivent des visions, subissent de grosses fièvres, et ont quelques pouvoirs qu’ils maîtrisent plus ou moins.

Raylee est une Désignée du Dieu Dix-Neuf. Native des Pyrénées orientales, elle est sous payée pour tenir l’antenne de Cherbourg, avec deux collègues. Elle reçoit les croyants, et a le pouvoir de soustraire ceux que le Dix-Neuf lui désigne à cette Terre pour un temps. Entre une immense empathie pour tout ce qui vit, les querelles entre les Dieux, un service de police qui la surveille et ses propres problèmes personnels, on ne peut pas dire que la vie de Raylee soit une sinécure. D’autant que les querelles entre les Dieux semblent prendre une ampleur inquiétante.

Autant prévenir tout de suite les lecteurs, Cinquante-trois présages n’est pas du tout un polar. C’est un roman assez, voire très difficile à classer, et c’est très bien comme ça. Si je devais absolument chercher une proximité, je le trouverais avec certains textes de Pierre Bordage, comme L’évangile du serpent.

Le monde décrit est notre monde actuel, avec une composante religieuse et/ou fantastique qu’il n’a pas. Le socle matériel de cette France permet à l’auteur, comme dans son roman précédent, de faire une peinture sans concession de notre beau pays, des difficultés qu’y rencontrent les plus pauvres, surtout s’ils ont le malheur de ne pas avoir une couleur de peau ou une orientation sexuelle qui plaise à la majorité.

Mais Cloé Medhi n’est jamais larmoyante, sa narratrice est tout sauf une victime qui se lamente. Elle souffre parfois, mais elle réagit, et sa voix qui donne le ton du récit est vive. Ses « pouvoirs », son empathie naturelle en font le témoin privilégié (si on peut parler de privilège), des horreurs que nous imposons au monde, mais si elle souffre pour les autres, ce n’est pas pour autant qu’elle accepte de tendre l’autre joue, il lui arriverait même parfois de balancer des tartes.

Cette tonalité sans prêche, les beauté de la langue et en particulier de certains poèmes glissés dans le cours du récit, ont réussi à faire passer au mécréant et matérialiste réfractaire à toute forme de mysticisme que je suis ce récit malgré une conclusion un poil « religieuse » (je ne trouve pas de termes mieux adapté) à mon goût. Ce qui n’est pas un mince exploit.

Un roman original, prenant, d’une romancière qui se renouvelle complètement. A découvrir.

Cloé Medhi / Cinquante-trois présages, Seuil/Cadre Noir (2021).

Un dernier ballon pour la route

La couverture de Un dernier ballon pour la route de Benjamin Dierstein annonce la couleur : ce sera déjanté ou ça ne sera pas.

Freddie a été viré de partout, de l’armée, de la police et même de chez son dernier employeur, une société de sécurité privée. Qui lui a quand même permis de rencontrer Didier, colosse de 140 kg pas très malin, mais très fidèle. Alors que les finances sont au plus bas, ils sont contactés par Virgile, le pote d’enfance de Freddie dont la femme et la fille ont été enlevées des années auparavant. La gamine a été vue, dans une banlieue type zone commerciale.

Quelques ballons pour la route, et les deux cowboys peuvent aller arracher la môme des griffes de kidnappeurs. Puis traverser la France pour revenir dans le village d’enfance de Freddie. Non sans s’être arrêtés en route, pour étancher une soif bien légitime.

Commençons par tordre le cou à la quatrième de couverture. Qui en appelle, entre autres, à Crumley. Ce n’est pas parce que les personnages passent leur temps à picoler comme des sauvages et à s’enfiler dans le pif tout ce qu’ils trouvent sous forme de poudre que l’on ici les Sughrue et Milo français. C’est d’autant plus étonnant comme idée que la référence évidente, et quasi citée mot pour mot dans une scène du roman c’est Steinbeck et en particulier Des souris et des hommes. Et puis le western, avec son Doc Halliday (ouarf !), son shérif tout puissant, et une bonne pendaison, comme dans les films.

Ceci étant dit, que penser du roman ? Il souffre des défauts de ses qualités. L’auteur semble ne s’être rien interdit, avoir lâché la bride à son imagination, osant tout, surtout si c’est énorme, hors norme. C’est agréable, ça donne des chapitres excellents, on ouvre parfois de grands yeux d’étonnement ravi. Et il y a de vraies trouvailles. J’adore par exemple tout le démarrage dans le centre commercial dont il semble impossible de sortir.

Le défaut qui va avec c’est que ça manque tension et que parfois on a l’impression de lire une suite de scènes drôles mais qui tiennent difficilement entre elles. Et à mon humble avis le milieu du bouquin aurait gagné à être resserré, quitte à sacrifier quelques trognes.

Toujours dans les regrets, quand il accepte de ne pas faire de grosses farces, évoquant l’adolescence, l’amitié ou l’horreur de certains boulots, l’auteur arrivé à être très émouvant (et la référence à Steinbeck revient en force), mais on dirait que chaque fois il s’efforce de faire très vite une bonne grosse blague, comme s’il avait peur d’être pris au sérieux. A mon avis encore, il a tort, parce qu’il est bon dans ce registre.

En résumé, un roman qui n’est pas parfait, mais avec lequel on ne s’ennuie pas, et qui me semble très prometteur si l’auteur accepte de faire confiance à sa capacité à nous émouvoir, sans perdre sa verve et son imagination.

Benjamin Dierstein / Un dernier ballon pour la route, Les arènes/Equinox (2021).

La mère noire

Les virtuoses sont de retour dans un nouveau numéro de duettistes, différent des précédents. Jean-Bernard Pouy et Marc Villard vous présentent La mère noire.

Papounet, peintre, Clotilde, 12 ans, ado en graine, fan de Zazie, celle du métro, et Véro, la mère, absente depuis 6 ans. Papounet est un super papa, Véro est partie en Inde oubliant mari et fille, et Clotilde est très intelligente et très rebelle, pour la grande fatigue et fierté du papa. Une grève de la SNCF, des gilets jaunes, des flics. Tout cela va traumatiser, au sens propre et physique Cloclo. Sous la plume de Jean-Bernard Pouy. Et l’on suivra alors les pérégrinations de Véro, perdue, souffrant le martyre sous celle de Marc Villard.

Chacun son style, chacun ses thématiques fétiches, pour une seule histoire, aussi cohérente que leur vision de notre société moderne.

L’impression de facilité, d’évidence que dégage ce nouvel opus de la paire infernale de Zigzag ou Ping-pong saute une nouvelle fois aux yeux, et c’est la marque des grands, de ceux qui maîtrisent parfaitement leur art et qui font croire aux lecteurs, ou pire, aux écrivains en herbe, que c’est tellement facile d’écrire. Erreur.

Ce qui impressionne cette fois, alors que chacun reste sur ses thématiques et son écriture, c’est de constater que l’ensemble est bel est bien un livre cohérent, et pas juste la juxtaposition de deux histoires différentes.

Les trains et les gares, la contestation sociale plus ou moins organisée, les jeux de mots, l’humour, l’hommage à Queneau, la verve sarcastique … pour l’un ; la dérive et la souffrance psychologique, les marges non (ou moins) organisées, la drogue pour l’autre.

Et ce qui fait du tout un roman cohérent, ce sont les trajectoires finalement liées des trois personnages principaux, et la vision d’ensemble d’une société qui, généralement, écrase les plus faibles, mais qui tient, tant bien que mal, grâce à la résistance et à l’humanité d’une petite minorité.

Dans un exercice à la fois habituel et inédit, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, une fois de plus, tiennent leurs promesses et enchantent leurs lecteurs. Vivement le prochain.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / La mère noire, Série Noire (2021).

La république des faibles

La république des faibles, un premier polar historique de Gwenaël Bulteau. Pour moi il manque quelque chose.

Lyon toute fin du XIX°. Le matin du premier janvier 1898 un chiffonnier trouve lors de sa tournée matinale le cadavre d’un enfant sans tête. Le commissaire Jules Soubielle, récemment arrivé est en charge de l’enquête qui révèle rapidement qu’il s’agit d’un gamin disparu quelques jours auparavant  dans un quartier populaire.

Dans une ville sous tension, où la droite dure et antisémite fait campagne et a de forts soutiens chez les flics, l’enquête va révéler, ici et en ces temps, comme ailleurs et en d’autres temps, que la République censée protéger les plus faibles les laisse crever dans la misère.

Le problème quand on lit une grosse centaine (très grosse) de polars par an depuis … au moins 20 ans, c’est qu’on devient assez exigeant et qu’on ne supporte plus de s’ennuyer. Pour que j’accroche, il me faut de l’émotion, ou une écriture, un démarrage qui me harponne, une voix, de la puissance, ou l’envie de retrouver un personnage qui est devenu un ami au fil des années … Quelque chose, une aspérité.

Et là, je n’ai rien trouvé de tout ça. C’est propre, c’est bien construit, je n’ai pas de gros défauts à reprocher à ce roman, mais l’impression d’en avoir déjà lu trop des comme celui-là. Trop sage, trop explicatif. L’auteur nous dit que les gros cons sont de gros cons, je le crois, mais je ne le ressens pas. Il nous décrit la misère, le froid, la puanteur, mais cela ne m’a pas bouleversé. Il nous montre des personnages ridicules dans leur vanité, mais cela ne m’a pas fait sourire.

Sans doute recommandable pour les amateurs de polars historiques, plein d’excellentes intentions, mais je me suis ennuyé.

Gwenaël Bulteau / La république des faibles, La manufacture des livres (2021).

Kasso

Il fait gris, froid, on s’emmerde, les masques c’est chiant … heureusement, j’ai pour vous un remède. Pas éternel, mais vous passerez au moins quelques moments de joie. Avec Kasso de Jacky Schwartzmann.

Jacky Toudic, cinquante ans, revient chez lui à Besançon, parce que ça mère est atteinte d’Alzheimer. Pas le retour le plus drôle, ni le plus économique. Parce que l’EPHAD coute un bras, voire les deux. Et Jacky n’a pas de ressources, du moins pas de ressources facilement déclarables. Pour vivre, Jacky fait Mathieu Kassovitz dont il est le sosie parfait, et il arnaque les crédules. Un soir il rencontre Zoé, avocate fiscaliste avec qui il se dit que c’est le moment de monter le gros coup qui va le mettre à l’abri définitivement.

Il y a au moins deux écrivains en France capables de phrases définitives qui me font éclater de rire tant elles sont aussi drôles que justes et méchantes. Capables d’écrire tout haut ce qu’on pense tout bas (avec beaucoup moins de talent). Hannelore Cayre et Jacky Schwartzmann. Tous les deux sont sans pitié avec les cons et les puissants, mais ne s’acharnent jamais sur les faibles. Ils sont drôles mais jamais méprisants, je les adore.

Un roman qui commence fort :

« Maman n’est pas morte. Ce serait mieux pour tout le monde, à commencer par elle. »

Puis qui est parsemé de sentences très justes comme :

« Finalement la démesure n’est pas l’apanage des riches mais de toute personne mise en situation de pouvoir faire n’importe quoi. Si on donne à quelqu’un les moyens de devenir complètement con, il le deviendra. »

Vous aurez donc, l’exécution en 10 lignes d’une rue de Paris et de ses habitants insupportables, une idée géniale pour évoquer les débuts d’arnaqueurs du petit Jacky, un crocodile, des dialogues qui claquent, des allumés pas piqués des hannetons entre autres. Ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde, à un moment ou un autre ce sera vous, la cible des bons mots de Jacky.

Sous des dehors de facilité et de décontraction, c’est très construit. Vous verrez, la chute superbe est en fait préparée bien longtemps avant, sans que vous ayez le moindre moyen de la voir venir.

Et derrière le rire, on retrouve beaucoup d’humanité et de tendresse pour nous autres, pauvres humains souvent ridicules, pathétiques, pas toujours bien malins, nous débattant avec nos soucis. Il se moque de nous Jacky, mais finalement il ne peut complètement cacher qu’il nous aime bien.

Jacky Schwartzmann / Kasso, Seuil/Cadre noir (2021).

Presqu’îles

Les éditions Agullo éditent, si je ne m’abuse, leur premier recueil de nouvelles Presqu’îles. D’un nouvel auteur, bien connu des amateurs de polars qui suivent les blogs qui comptent, Yan Lespoux.

Le médoc. Pas celui de Pauillac, Margaux ou Saint Julien. Celui qui ressemble aux Landes. Les pins, l’océan, le surf et les baïnes, le sable, les étangs, les petites villes, les potes qui survivent et tournent plus au pastis et à la Kro qu’au grand cru.

Chasse, champignons, cuites, petits casses minables, piliers de bistro, et tous ces étrangers, bordelais, toulousains ou horreur, parisiens. Mais même les charentais, ou ceux du village d’à côté ne sont pas vraiment d’ici. Et de temps en temps, un qui essaie de partir, à la ville, ailleurs, mais qui en général ne va pas très loin, ou revient vite.

Amitiés, racisme ordinaire, bêtise quotidienne, l’humidité qui ronge les os, la beauté d’une matinée parfaite sur l’eau, un coin à girolles bien caché, les bières partagées lors d’un concert inattendu.

Autant de portraits courts, incisifs qui parleront à tous, du moins je le suppose.

Vu du Béarn et du Pays Basque où j’ai grandi, ou de Toulouse où je vis, le Médoc ou Bordeaux, c’est pareil, les doryphores immatriculés 33 qui venaient nous envahir en été, des sortes de Parisiens, des nordistes (le Nord commence à l’Adour). Mais l’océan, les potes landais, les périodes de champignons, de chasse (il manque le pèle porc, et les cris du cochon les matins fin automne début hiver, il font pas ça dans le Médoc ?), l’océan, la certitude qu’être de l’intérieur ou de la côte c’est PAS DU TOUT PAREIL, que les bayonnais ils sont pas comme nous, … bref toutes ces particularités que Yan rend fort bien, qui paraissent si locales, elles me parlent.

Ce qui est drôle c’est qu’alors qu’il décrit des coins que je ne connais pas, ses textes m’ont remis en mémoire des visages, des moments, des dialogues, directement vécus, ou racontés par mes parents. Local et universel, au moins universel à l’échelle de la campagne du Sud-Ouest, mais sans doute au-delà, je vous laisse juges.

On lit, sourire aux lèvres, l’écriture chante, on entend les dialogues, et s’il ne fait pas de cadeaux et maltraite autant les locaux que les touristes ou les nouveaux arrivants, Yan le fait sans mépris, sans les prendre de haut, avec tendresse, humour et une certaine mélancolie.

Yan Lespoux / Presqu’îles, Agullo (2021).

Les jardins d’Eden

Je ne suis pas un connaisseur de l’œuvre de Pierre Pelot, je me réjouissais de le redécouvrir avec cette nouveauté à la série noire : Les jardins d’Eden. Mais je n’ai pas accroché.

Jip Sand sort à peine d’une très lourde hospitalisation après un cancer. Il retourne « se reposer » dans sa vallée et sa maison natale. Paradis, ses eaux thermales, son camping, son casino, ses anciennes usines textiles, et plus loin dans la montagne la casse des Manouches. Il espère renouer avec sa fille Annie qui n’est quasiment pas venu le voir à l’hôpital. Et peut-être finir une enquête qu’il n’a jamais pu mener à bien, en tant que journaliste du Grand Est, avant sa maladie : La mort de Manuella, la meilleure amie de Nathalie, retrouvée à moitié dévorée par des bestioles dans le bois au-dessus de paradis. Mais ses questions vont vite déranger, même ses amis d’enfance.

Je suis allé au bout, pour voir où me menait l’auteur, mais j’ai eu du mal, beaucoup de mal. Je dois être trop cartésien. Pierre Pelot n’étant pas un débutant, je me doute bien qu’il a fait un choix littéraire, celui de laisser le lecteur dans un brouillard permanent, reflet de l’état de l’esprit du personnage de Jip qui continue à boire, alors qu’il devrait arrêter, et qui prend ses cachets de façon assez aléatoire. La construction, et même l’écriture, épousent la confusion du pauvre Jip.

Le problème est qu’il m’a perdu en même temps qu’il perdait son personnage. Cerise sur le gâteau, est-ce l’effet de cette confusion et de mon décrochage ? Je n’ai pas cru à la résolution de son histoire qui finit par se révéler, en clair-obscur. Je l’ai trouvé trop énorme, pas crédible en ces lieux. Dommage parce qu’il y a des passages superbes, des évocations de l’enfance, des paysages, certains moments de pure noirceur.

Mais rien à faire, je me suis senti paumé tout du long,  je n’ai y pas cru, et du coup, je n’y ai pas pris de plaisir.

Pierre Pelot / Les jardins de l’Eden, Série Noire (2021).

Traverser la nuit

Hervé Le Corre alterne. Après un roman historique, le voilà de retour aujourd’hui, à Bordeaux et dans les environs, avec Traverser la nuit.

Louise vit seule avec son fils Sam. Elle fait des ménages et aide des personnes âgées. Elle vit dans la peur de Lucas, son ex, qui la harcèle et la tabasse. Quelque part la nuit, un homme tue des femmes, de multiples coups de couteau. Un flic épuisé, ne supportant plus la violence gratuite enquête, le commandant Jourdan. Etrangement, c’est le coup de folie d’un géant, récupéré saoul dans un abribus qui va faire basculer ces trois destins.

Hervé Le Corre donc alterne, mais ce qui ne change pas c’est son talent et l’émotion que dégage son écriture. Le lire après le roman australien De cendres et d’or ressemble à un cas d’école. Dans les deux cas, on a un tueur de femmes atteint de folie, des meurtres qui prennent, en partie, racine dans le passé, et un flic qui enquête. Et pourtant les deux romans n’ont rien à voir.

Dès le premier chapitre, Traverser la nuit vous remue les tripes. La folie, la souffrance, la violence et le désarroi. En pleine figure. Et des scènes cette introduction, qui vous secouent avec une superbe économie de moyens, il va y en avoir d’autres. Pas forcément des scènes qui soient des tournants de l’intrigue, parfois seulement un dialogue entre Louise et une petite mamie seule, très seule ; le désarroi d’un homme face à sa femme qui perd la tête ; l’épuisement de Jourdan confronté à des morts absurdes et atroces, à des coupables qui semblent vivre dans une autre réalité ; son accablement sans réaction quand sa femme, qu’il aime encore mais à qui il ne sait plus parler le quitte … Il y en a d’autres, toutes plus bouleversantes les unes que les autres.

Ces moments forts ne sont pas isolés, sans rapport les uns avec les autres. Au contraire ils dressent le portrait d’une ville, de la campagne environnante, d’une époque où des flics partent joyeusement tabasser des gilets jaunes, où un président nie la violence policière et un autre, ailleurs, ne trouve pas anormal qu’un policier tue un noir dans le dos … Ces incursions de l’actualité se font presque sans qu’on s’en aperçoive, au détour d’un titre entendu à la radio, ou d’une discussion.

Un roman qui touche, émeut, qui parle de violences faites aux femmes, de solitude, de folie, dans un décor de pluie battante, de brouillard et de nuit, de bord de Gironde et de ruelle du quartier Saint Michel.

Encore une très belle réussite d’Hervé Le Corre.

Hervé Le Corre / Traverser la nuit, Rivages/Noir (2021).

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du blanc

Une petite pause SF pour ce roman réédité en poche, C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, de Lilian Bathelot.

Fin du XXI° siècle. L’Europe séparée en deux. Les zones sécurisées où ne vivent que des gens connectés grâce à un implant qui leur permet d’être en liaison permanente avec le réseau, et des zones franches où vit le rebut, ceux qui n’ont pas d’implant, ne sont pas sécurisés. Du côté de Montpellier le commandant Manuel Diaz, un des meilleurs éléments des forces de police a disparu depuis 15 jours. Or c’est impossible, on ne peut pas modifier son implant, et on est en permanence traçable grâce à lui, partout dans le monde.

Loin, très loin, en territoire inuit Kisimiipunga vient de terminer sa Première Chasse, elle dépèce le caribou qu’elle a tué avec sa vieille carabine. Au bout de la fatigue après deux jours de traque, elle s’apprête à rentrer quand elle aperçoit, au loin, un traineau vide poursuivi par une meute de loups …

Liberté contre sécurité, grands espaces contre traçage et suivi … Un roman écrit originalement en 2006 et réédité à point nommé. Le rythme est vif, l’alternance entre les lieux et les deux histories est très bien utilisée pour faire monter le suspense vers un final qui, on s’en doute bien, va renouer les fils.

Les personnages sont suffisamment bien campés pour ne pas être juste des prétextes à l’histoire, le dérapage vers la folie et la violence résonne lui aussi étrangement en ces temps troublés. Les scènes d’action sont impeccables et il est difficile de lâcher le roman passé la moitié, tant on a envie de savoir comment les quelques personnages auxquels on s’est fortement attaché vont s’en sortir. Un vrai plaisir.

Lilian Bathelot / C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, Pocket (2020).