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Mort de Francisco González Ledesma

C’est Jean-Jacques Fleury, son traducteur et ami qui me l’apprend aujourd’hui, Francisco González Ledesma est mort ce matin. On ne retrouvera plus Ricardo Méndez, le flic râleur des quartiers populaires, l’homme qui laisse filer les petits délinquants, fraternise avec les cambrioleurs et file la pièce aux vieilles putes.

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Francisco González Ledesma c’est, avec Manuel Vazquez Montalban le papa du polar barcelonais, et plus généralement, un des papas de tout le polar hispanophone. C’est La dame du cachemire, avec Méndez, ce sont des dizaines de romans, qui se déroulent presque tous entièrement dans cette ville de Barcelone qu’il a tant aimé, et dont il n’a jamais cessé de conter l’histoire.

Francisco González Ledesma pourrait se résumer en quelques titres : Les calles de nuestros padres, Crónica sentimental en rojo, Una novela de barrio, 42 Kilómetros de Compasión, Los símbolos tant ces mots résument son œuvre immense : Le souvenir des rues populaires, le travail de mémoire pour que ces symboles de la république, que les années de franquismes ont tenté d’effacer survivent, le quartier et les rues de ses pères, ces rues que la Barcelone post olympique a voulu nettoyer, moderniser … aseptiser, achevant ainsi, consciemment ou non, l’œuvre du franquisme. Et puis « compassion », « sentimental » et « rouge », trois mots qui définissent bien l’homme et son œuvre. Il manque tendresse …

Un auteur majeur que j’ai eu la chance de croiser plusieurs fois.

Lors d’une table ronde exceptionnelle, il y a bien longtemps, à Bordeaux, une table qui est restée dans les mémoires de tous ceux qui y avaient assisté, autour du thème de la ville comme personnage de roman noir. De nombreux auteurs, mais trois avaient été incroyables : Stéphanie Benson et Francisco Gonzalez Ledesma nous avaient émus aux larmes en parlant de Liverpool (et sa grève des dockers) et Barcelone (meurtrie par le franquisme mais toujours debout), et Paco Ignacio Taibo II qui avait fait un show hallucinant en parlant de Mexico.

Je l’avais revu ensuite plusieurs fois à Ombres Blanches, toujours accompagné de son ami Jean-Jacques Fleury. Et puis il était là, invité d’honneur du premier festival Toulouse Polars du Sud, invité naturel et évident.

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C’était un homme aussi discret et modeste que talentueux, un homme chaleureux, adorable et fidèle jusqu’au bout aux valeurs qu’il défendait dans ses bouquins. Il laisse des dizaines de romans, à lire et relire pour ne pas oublier que Barcelone a été populaire et révoltée, et tout simplement parce qu’ils sont magnifiques.

Et puis je me dis qu’on doit rigoler là-haut, avec Méndez et Pepe Carvalho en train d’expliquer au barman du O.J. Bar and Grill comment faire un carajillo, sous l’œil intéressé de Sughrue et Milo …

Le dernier Mendez ?

Cela fait tellement longtemps que je lis les histoires de l’inspecteur Mendez de Francisco González Ledesma que j’ai l’impression qu’il doit avoir plus de 100 ans et que je me demande à chaque fois comment il trouve la force de continuer. Force est de constater qu’il est plus implacable que jamais dans Des morts bien pires.

LedesmaUne jeune fille court, traquée par ceux qui l’ont amenée à Barcelone en lui faisant miroiter une vie meilleure. Mais elle ne court pas assez vite et est tuée, en même temps qu’une gamine qui a vu l’assassin. Deux meurtres qui rendent l’inspecteur Mendez fou de rage. Mais il n’est pas le seul. Une compagne d’infortune de la jeune femme, d’origine ukrainienne se révèle bien plus dangereuse que ce que croyaient ses tortionnaires. Et elle aussi est folle de rage. Dans les vieilles rues de Barcelone en constante évolution, une course s’engage, et bien malin qui saura dire qui est chasseur et qui est chassé.

A chaque nouveau titre on se demande si Ledesma et Mendez ont encore la pêche. A chaque nouveau titre on constate qu’il faut encore compter avec eux. Comme son créateur, Mendez regrette les vieilles rues, les relations entre les gens, la mémoire des luttes qui s’efface petit à petit.

Mais comme son créateur il sait aussi voir qui sont les nouvelles victimes, les nouveaux faibles sur qui s’exerce, toujours et encore la loi des plus forts. Et comme toujours Mendez traine, dans les bars les moins hygiéniques, auprès des vieilles putes et des anciens truands, dans les cours sombres promises à la démolition et les appartements qui ont gardé le souvenir des temps anciens.

Comme toujours il y a Barcelone, des femmes fortes, belles et émouvantes, des salauds que leur richesse place au dessus des lois, de toutes les lois sauf … celle de la rue, celle de Mendez.

Comme toujours on est accroché par l’histoire, par la ville, par les personnages. Comme toujours on referme ému, en ce demandant si, ce coup-ci, ce n’est pas le dernier Mendez …

Francisco González Ledesma / Des morts bien pires (Peores maneras de morir, 2013), Rivages/Thriller (2014), traduit de l’espagnol par Jean-Jacques et Marie-Neige Fleury.

La mémoire de Barcelone.

Barcelone est décidément à l’honneur en cette fin d’année. Après Petra et Fermín, c’est au tour de l’immense Méndez de Francisco Gonzalez Ledesma de revenir dans Il ne faut pas mourir deux fois.

Quelque part, dans la banlieue de Barcelone, une gamine trisomique est prostituée par une vieille maquerelle. Gabri sort de 8 ans de prison, pour le meurtre du violeur de sa femme ; il est approché par Conde, riche industriel, pour abattre un homme. Sandra abat sont futur époux le jour de ses noces. Et Mendez, le vieux flic jamais retraité, enfreignant tous les ordres de sa hiérarchie (comme toujours) va retrouver les liens, protéger les innocents, confondre les pourris … Sans jamais arrêter personne, comme toujours.

Si vous voulez savoir comment fonctionne la police de Barcelone, comment se répartissent les rôles entre police nationale et police catalane, comment on obtient un mandat, le rôle des avocats etc. … Laissez tomber, ce roman n’est pas pour vous.

Si vous aimez les vieilles rues de Barcelone, si comme Mendez et Ledesma vous pensez que, lorsque plus personne ne se rappellera de vous vous mourrez un seconde fois, si vous aimez l’humour âpre de ce vieux flic, son humanité ; si un peu de tendresse ne vous fait pas peur … Précipitez-vous sans hésiter.

Toute la thématique de Ledesma, tout son travail de mémoire, roman après roman, pour que ne meurent pas la Barcelone populaire qu’il a tant aimé, les anonymes qui se sont battus aux heures les plus noires, les maîtres d’école qui ont continué à enseigner, les femmes qui ont lutté pour nourrir leur famille et conserver leur dignité … Toute ces choses qu’il ne veut pas oublier pour qu’elles ne meurent pas deux fois. Comme le dit un vieux communiste rencontré par Méndez :

« Je veux qu’on se souvienne de moi Méndez, après tout ce temps en prison, tout ces drapeaux disparus, que quelqu’un se souvienne que j’ai aussi été un homme, pas seulement un casier judiciaire. »

Un grand roman qui prend aux tripes, fait naître en quelques lignes le sourire, le dégoût, la haine et l’envie de pleurer. Un concentré d’humain chaleureux, qui tient chaud, même sous la neige ! Un roman où se côtoient le lyrisme, la poésie et le langage le plus prosaïque :

« Méndez affectionnait la salle des pas perdus. Il s’y engagea tel un matou et se dirigea vers la salle des toges, nimbée cet après-midi là d’une lueur douce et ambrée, apte à inspirer une sentence en vers. »

Suivi immanquablement quelques lignes plus loin par un « Putain Méndez », puisque c’est ainsi que tous ses collègues s’adressent à lui.

Bref, à lire absolument. Pour d’autres extraits représentatifs, vous pouvez aller chez Jeanjean.

Francisco Gonzalez Ledesma / Il ne faut pas mourir deux fois (No hay que morir dos veces, 2009), L’Atalante/insomniaques et ferroviaires (2010), traduit de l’espagnol par Christophe Josse.

Le retour de Mendez, le vieux serpent.

Dans un vieil immeuble promis à la démolition (spéculation oblige), les habitants de l’association du quartier découvrent le cadavre d’un homme abattu par un professionnel. Il s’avère que c’était un truand, connu des services de police pour avoir participé à un hold-up durant lequel un gamin de trois ans avait été tué. Le père du môme, qui travaille dans une société de sécurité privée, est soupçonné, mais laissé libre, pour servir de chèvre. En effet le complice du truand abattu est de retour à Barcelone. Il a prospéré depuis sa sortie de prison, et il risque de vouloir abattre le vengeur pour se protéger. C’est Mendez, le vieux serpent des rues populaires qui est en charge de l’enquête. Entre les trois hommes, la partie de cache-cache commence.

Qui pourrait imaginer, s’il ne le connaît pas, que Francisco Gonzalez Ledesma a plus de 80 ans, qu’il a survécu à l’arrivée des troupes franquistes à Barcelone, qu’il a subit les quarante années de dictature, qu’il a écrit plus de 500 pulps sous le pseudo de Silver Kane, qu’il a été avocat, journaliste, rédacteur en chef … ? Qui ? Personne à la lecture de Un roman de quartier. C’est un roman qui a l’enthousiasme, la verve et la verdeur d’un roman de jeune homme.

Mais c’est également un Mendez à 100 %.

100 % Barcelone bien entendu ; 100 % nostalgique des vieux quartiers populaires, des vieux bars, de l’animation des rues ; 100 % admiratif des femmes dont il dresse, une fois de plus de magnifiques portraits, de toutes les femmes, qui luttent avec dignité pour s’en sortir dans un monde qui, depuis toujours, les opprime ; 100 % tendre avec l’humanité souffrante.

Et toujours cette parole chaleureuse, drôle, cette humanité qui est celle de l’homme, éclatante, évidente quand on a la chance de le rencontrer, et qu’il sait si bien faire passer dans ses romans.

Encore plus étonnant, à côté de ces qualités que ses lecteurs connaissent et apprécient depuis longtemps maintenant, ce nouvel épisode de la saga Mendez fait preuve d’une vigueur étonnante : plus de scènes d’actions, des accélérations inattendues, des scènes de castagne inédites …

Non, Francisco Gonzalez Ledesma n’est plus un jeune homme, c’est un homme qui semble rajeunir d’année en année. Pourvu qu’il dure encore 100 ans.

Francisco González Ledesma / Un roman de quartier (Una novela de barrio, 2008), L’Atalante (2009), traduit de l’espagnol par Christophe Josse.

Francisco Gonzalez Ledesma et le vampire de Barcelone

Il y a fort longtemps, dans un bordel fréquenté par les artisans et ecclésiastiques de Barcelone, naît un enfant étrange. A cinq ans, son visage est celui d’un adulte et il se nourrit de sang. Quand il a sept ans, sa mère accusée de sorcellerie par l’Autre, est exécutée. Il survivra alors seul, au fil des siècles, se cachant, changeant d’identité et de métier quand ceux qui le côtoient s’aperçoivent qu’il ne vieillit pas, échappant plusieurs fois à l’Autre qui le pourchasse à travers les siècles. Aujourd’hui, Marta Vives, belle jeune femme, stagiaire dans un cabinet d’avocat, est amenée à croiser sa route, et à s’interroger sur l’histoire de sa propre famille, liée à la guerre entre les deux éternels, ainsi qu’à celle que se livrent, depuis fort longtemps, les libres-penseurs et les tenants de l’orthodoxie religieuse.

Avec La ville intemporelle ou le vampire de Barcelone, Francisco Gonzalez Ledesma fait une belle déclaration d’amour à sa ville et aux femmes qui en ont été, et en reste, l’âme. Peut-être plus encore que dans ses polars habituels c’est bien Barcelone le personnage central de ce dernier roman. Barcelone que l’on voit changer, étouffer, grandir, saigner, chanter, souffrir, s’enrichir, vivre … du Moyen-Âge à nos jours. Barcelone qui, comme toujours, est indissociable dans l’œuvre de Ledesma de ses habitants, et plus particulièrement des plus pauvres, de ceux qui l’ont construite, nourrie et fait palpiter. Barcelone qui au cours de siècles s’est construite sur ses morts et ses ruines, et qui s’est empressée de les oublier. C’est à ce passé oublié que Ledesma rend hommage.

Il le fait, pour la première fois, au travers d’un récit fantastique, mettant en scène le combat permanent entre les Bien et la Mal, Dieu et le Diable, ceux qui croient et ceux qui doutent, ceux qui prônent l’Obéissance et ceux qui veulent la réflexion et la discussion. Un combat qui ne s’achève bien entendu pas à la fin du roman …

Comme toujours chez le créateur de Mendez, il ne faut pas attendre une trame serrée et de l’action. Il écrit une histoire de vampire sans terreur ou presque, sans péripéties ou presque, sans combat titanesques entre forces surhumaines. Son récit fantastique, comme ses récits policiers, utilise le genre comme un prétexte à écrire, encore et toujours, la même histoire. Celle d’un souvenir mélancolique aux couleurs sépia, hommage à tous les anonymes qui sont l’âme de Barcelone. Francisco Gonzalez Ledesma se renouvelle en réécrivant le roman qu’il écrit depuis ses débuts. Ce qui est la marque de grands auteurs.

Francisco Gonzalez Ledesma / La ville intemporelle ou le vampire de Barcelone (La ciudad sin tiempo, 2007), L’Atalante (2008), traduit de l’espagnol par Christophe Josse.