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Le corps et l’âme

Ce coup-ci c’est parti pour les lectures de l’année, et ça démarre avec un magnifique cadeau du vétéran du polar british, Le corps et l’âme de l’immense John Harvey.

Frank Elder est un ancien flic, retiré au bout du bout des Cornouailles. Il y vit seul, souffrant des relations distantes avec sa fille Katherine. Une fille qu’il a sauvée, il y a des années, en la retrouvant là où son agresseur l’avait torturée et violée, à l’âge de 16 ans. Alors quand elle lui annonce qu’elle vient le voir pour quelques jours, à condition qu’il ne pose aucune question, il se promet de faire taire en lui l’ancien flic.

Il essaie, il essaie vraiment, mais devant les deux poignets bandés de sa fille il ne peut s’empêcher de demander ce qui lui est arrivé. Il apprendra après son départ qu’elle souffre de la rupture avec Anthony Winter, peintre qui a l’âge de Frank pour qui elle a posé le temps de quelques toiles. Quand quelques jours plus tard Winter est retrouvé assassiné dans son atelier, Kate est entendue comme témoin par la police en charge de l’affaire, mais les questions qu’on lui pose font remonter tous ses traumatismes et elle aura besoin de son père pour l’aider à surmonter cette nouvelle épreuve.

A plus de 80 ans le romancier anglais que l’on croyait à la retraite revient avec un roman bouleversant. Comment fait-il, mais comment fait-il ? Durant toute la première partie il ne se passe quasiment rien. On suit la vie tranquille de Frank Elder, on marche avec lui dans la nature, on écoute sa compagne chanter le jazz, on s’émeut avec lui sur un version de Body and Soul (d’ailleurs, à se sujet, pour une fois, j’aurais préféré que le titre français garde le titre original sans le traduire, tant ce titre et son interprétation par Lady Day sont présents dans tout le roman), on souffre avec lui de sa difficulté être avec sa fille. Seuls moments de tension, les flashbacks de la relation de Kate avec le peintre.

Et puis l’intrigue se noue, et il devient impossible de lâcher le roman, sans que jamais l’émotion et la finesse dans la description des sentiments ne soient sacrifiées au déroulement de l’enquête. Et toujours en douceur, sans effets, sans grands coups de tonnerre ni de cymbales, le suspense se tend, l’angoisse monte. Tout paraît tellement facile, tellement simple quand on lit John Harvey. La marque des grands, des très grands qui maîtrisent parfaitement leur art.

Et en plus, sans jamais donner son opinion qui pourrait être vue comme celle d’un vieux dépassé par les nouvelles technologies et le nouveau monde, il montre tout simplement, l’impact sur une fille fragile des réseaux sociaux amplificateurs de la presse la plus infâme.

Je ne sais pas s’il y aura de nouveaux romans de John Harvey ou si c’est son dernier (il a annoncé ne pas vouloir écrire les romans de trop), mais comme une autre géant anglais, John le Carré avec son Retour de service il nous livre ici un roman testamentaire et magistral.

John Harvey / Le corps et l’âme, (Body and soul, 2018), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Fabienne Duvigneau.

John Harvey, D’ombre et de lumière

John Harvey est un auteur précieux. Sans esbroufe, avec une grande simplicité et une apparente facilité il construit, roman après roman, une œuvre magistrale. D’ombre et de lumière est le troisième roman de la série consacrée à Frank Elder.

Frank Elder est retourné se terrer en Cornouailles quand son ex femme Joanne l’appelle. Il craint dans un premier temps que leur fille Katherine, séquestrée et violée par un psychopathe en partie par sa faute, soit de nouveau au plus mal. Mais il s’agit d’autre chose. La sœur d’une amie de Joanne a disparu depuis deux semaines, et elle voudrait que Frank vienne l’aider. Pour s’occuper et pour avoir l’occasion de voir sa fille, Frank accepte de revenir à Nottingham. Quelques jours après le début de son enquête, la disparue est retrouvée chez elle, morte, étendue sur son lit dans un attitude paisible. Une mise en scène qui rappelle à Frank sa première enquête à Nottingham, huit ans plus tôt. Un meurtre qu’il n’a jamais élucidé.

Pourquoi John Harvey me touche-t-il autant ? Pourquoi tous ses romans font-ils mouche ? Qu’est-ce qui fait de ce troisième (et dernier ?) opus de la série Frank Elder une réussite de plus ?

On peut citer, en vrac, des ingrédients de la sauce. Les intrigues sont toujours soignées, entremêlées, jamais simplifiées. Le décor, les lieux, les atmosphères sont toujours bien rendus, sans effets spectaculaires, sans figures de style, mais avec ce qu’il faut pour que l’on sente le froid, l’amertume d’un café, la buée sur le pare-brise d’une voiture. Et surtout, les personnages sont magnifiques, qu’ils soient pourris, paumés, écrasés, bienveillants, fripés, courageux, lâches, solitaires, au point de rupture ou heureux … John Harvey les aime tous, leur accorde à tous son attention et son talent, décrit, explique mais ne juge que très rarement. Du coup le lecteur accroche, tremble, pleure, rit avec eux.

Pour lier tous ces ingrédients, et faire monter la sauce il y a sans doute ce qu’on appelle le talent. John Harvey est un grand qui aime les gens et le dit en écrivant de magnifiques histoires policières.

Comme les deux autres volumes consacrés à Frank Elder, celui-ci est plus intimiste, plus centré sur la psychologie des personnages que la série Charlie Resnick, que l’on pourrait qualifier de plus « sociale ». Une distinction est un peu artificielle car bien entendu il y a aussi du social dans les Elder, et du psychologique dans les Resnick. Le cycle Frank Elder se terminerait, c’est bien dommage. Mais il se lit ici ou là que bientôt Charlie Resnick serait de retour, et ça c’est une excellente nouvelle.

Bibliosurf publie sur son site un interview de John Harvey, réalisé par Marc Villard et traduit par Stéphanie Benson.

John Harvey / D’ombre et de lumière (Darkness and light, 2006). Rivages/Thriller (2008). Traduit de l’Anglais par Jean-Paul Gratias.