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Ah, les braves gens !

J’avais adoré Hôtel du grand cerf de Franz Bartelt, c’est donc avec gourmandise que j’ai ouvert Ah, les braves gens ! Mais cette fois la magie n’a pas opéré.

Puffigny, sans doute dans les Ardennes. Les gens y sont bizarres et menteurs, du moins d’après ceux qui ne sont pas de Puffigny. Julius Dump, un peu écrivain, beaucoup dilettante, y débarque. Il vient de découvrir que son père avait tué des gens et braqué un tableau très cher. Un tableau qu’il a cherché toute la fin de sa vie, et dont il aurait perdu la trace à Puffigny. Julius va donc louer une maison au propriétaire du café de la gare (même s’il n’y a plus de gare depuis longtemps, il y a toujours le café), et tenter de mener l’enquête, et pourquoi pas d’écrire un livre au milieu de ces gens bizarres et menteurs. Et buveurs aussi.

Etrange comme parfois une même « recette » peut ne plus marcher. Du moins avec moi ce coup-ci. Parce que par rapport au roman précédent on retrouve la gouaille, l’absurde, l’humour vache, la méchanceté assumée, le délire, le portrait en creux d’une communauté loin des centres urbains. Et tout ce qui m’avait emballé l’autre fois, m’a ici laissé de marbre.

Il faut dire que c’est un sacré exercice d’équilibriste de manipuler autant l’absurde sans se casser la binette. Et cette fois, il y en avait trop pour moi. Si j’ai apprécié certains passages, la mayonnaise n’a pas pris, j’ai trouvé que l’ensemble ne fonctionnait pas, et qu’on avait une succession de scénettes, certaines très réussies, d’autres un peu forcées, mais sans lien convainquant entre elles.

Peut-être a-t-il manqué un personnage fort pour emballer le tout, un flic gargantuesque comme Vertigo Kulbertus dans le précédent roman. Alors qu’ici Julius Dump est bien fade.

Je serais curieux de savoir ce que d’autres lecteurs ayant aimé L’hôtel du grand cerf ont pensé de ce dernier.

Franz Bartelt / Ah, les braves gens !, Seuil/Cadre noir (2019).

Prix 813

Il n’y a pas que le Goncourt dans la vie littéraire.

L’association 813 des amis de la littérature policière vient de décerner ses trophées, parmi lesquels :

Meilleur roman françophone : Franz Bartelt / Hôtel du grand cerf.

Meilleur roman traduit : Peter Farris / Le diable en personne.

Si vous voulez savoir qui était en lice pour ce tour final, les infos sont là.

Gargantua chez les flics belges

J’ai très peu lu Franz Bartelt (et c’est un tort). Mais j’avais beaucoup aimé Le jardin du bossu. Et comme plusieurs blogs disaient du bien de Hôtel du Grand Cerf, je me suis lancé. Avec grand plaisir.

BarteltNicolas Tèque, journaliste pas vraiment débordé par le boulot, accepte de se rendre à Reugny dans les Ardennes belges pour enquêter en vue de faire un film sur des faits vieux d’une bonne quarantaine d’années : Rosa Gulingen, star de cinéma se trouvait avec son amant Armand Grétry à Reugny, à l’hôtel du Grand Cerf pour tourner un film. Après moins de deux semaines de tournage, elle avait été retrouvée, noyée dans sa baignoire. La police avait conclu au suicide.

Un ami et employeur de Nicolas veut tourner un documentaire sur cette fin dramatique et lui demande d’aller interroger les survivants de l’époque. Mais, car il y a un mais, les habitants de ce petit village des Ardennes n’aiment pas parler aux étrangers. Et ce n’est pas l’assassinat, la veille de l’arrivée de Nicolas d’un douanier à la retraite détesté de tous qui va les rendre bavards. D’autant que d’autres drames viennent frapper Reugny, et que l’éléphantesque inspecteur Vertigo Kulbertus qui vient enquêter sur les troubles actuels ne fait pas dans la dentelle.

Hôtel du Grand Cerf est avant tout un vrai plaisir de lecture, une friandise qui met en joie tout en agaçant les dents. Le lecteur jubile tout au long du roman, emballé par le style enlevé, l’humour fin et cruel, la méchanceté assumée des personnages et de l’écriture, l’impression que l’auteur ne s’est rien refusé, rien censuré, et que pourtant, le tout est cohérent et fonctionne, que toutes les fils du récit finissent de former un vrai tableau, là où un auteur moins talentueux nous aurait laissé un vrai sac de nœuds. Parce que tout marche, tout se recoupe, pour le plus grand plaisir d’un flic gargantuesque inoubliable, qui malheureusement prend sa retraite à la fin du bouquin.

Autre grand plaisir, si à la fin les coupables sont découverts, n’allez pas croire pour autant qu’ils seront forcément châtiés, ou du moins, pas de façon très conventionnelle. Là aussi, l’auteur fait preuve d’une inventivité, d’une malice et d’une drôle de morale particulièrement jouissives.

Pour finir, derrière la farce, le portrait d’une petite communauté, liée par les secrets, les mensonges, les cadavres cachés dans les différents placards, une communauté où on s’épie, on se jalouse et on se trompe, mais où on fait face à celui qui vient d’ailleurs, ce portrait est cruel et particulièrement juste.

Un vrai bijou noir particulièrement savoureux qui mêle avec bonheur la finesse de la description à la farce la plus extravagante.

Franz Bartelt / Hôtel du Grand Cerf, Seuil/Cadre noir (2017).