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Une nouvelle flic à Glasgow

Au risque de me répéter, l’été est l’occasion de ressortir des bouquins qui étaient un peu restés enterrés sous les piles de l’année. Comme ces Trottoirs du crépuscule de l’écossaise Karen Campbell.

CampbellAnna Cameron, la trentaine, belle, cassante, ambitieuse prend la tête de la Flexi, la brigade d’intervention rapide des quartiers chauds de Glasgow. Son chef veut une chose, une seule, du chiffre, des résultats. Que des prostituées se fassent régulièrement défigurer ne le préoccupe guère. Comme ne le préoccupe pas le meurtre d’un petit vieux solitaire, un vieux juif polonais qui vivait là depuis la fin de la guerre. Ce sont pourtant ces deux affaires qui vont occuper Anna et son équipe, au fil des nuits passées à arpenter le bitume, parfois à leurs risques et périls.

Voilà un roman que je suis vraiment enchanté d’avoir exhumé. Et que je vous encourage vivement à extraire de piles en sommeil, ou à demander à votre libraire ou bibliothécaire préféré. Cette chronique de vies de femmes vaut vraiment le détour.

Karen Campbell, ex flic si j’en crois la quatrième de couverture parle ici de ce qu’elle connaît : des vies de femmes, flics comme elle, femme de flics comme celles de ses collègues, et « clientes de flics », prostituées droguées, femmes battues, immigrées, misérables … Et elle en parle admirablement.

Ne venez pas chercher ici de super profiler, de serial killer démoniaque ou de coups de théâtres à répétition. Trottoirs du crépuscule est une chronique, celle de ces vies de femmes, centrée bien entendu sur Anna Cameron qui s’impose d’emblée comme un personnage très attachant que l’on aurait très plaisir à revoir. Dure, froide, pas toujours très respectueuse de la procédure et de la hiérarchie, souvent mal vue parce que femme, et parce que femme qui a du succès, mais en même temps très seule. A la fois méprisante et envieuse envers celles qui choisissent de privilégier la vie de famille, elle qui n’en a pas, capable d’être une vraie peau de vache avec les prostituées, mais capable aussi d’empathie … Bref un vrai personnage de chair et d’os avec ses hauts et ses bas, ses peurs et son courage.

Et surtout une « héroïne » centrale entourée d’une très belle galerie de personnages secondaires. Avec une véritable empathie et une tendresse réelle mais sans sensiblerie ni complaisance l’auteur construit et anime ses personnages, tour à tour exaspérants, pathétiques, courageux, minables, attendrissants ou éblouissants.

La quatrième de couverture sous-entend que ce roman est le début d’une série. Ce serait une excellente nouvelle. Il y avait le Glasgow d’un prolétariat en train de disparaître, violent et viril de William McIlvanney. Des années plus tard Karen Campbell complète le tableau, côté femmes.

Karen Campbell / Trottoirs du crépuscule (The twillight time, 2008), Fayard/Noir (2013), traduit de l’anglais par Stéphane Carn et Catherine Cheval.

Gordon Ferris, La cabane des pendus

Jusque là, l’Ecosse pour moi c’était Edimbourg de Ian Rankin et John Rebus et Glasgow de William McIlvanney. Je viens de découvrir un nouvel auteur, lui aussi excellent chroniqueur de Glasgow : Gordon Ferris et La cabane des pendus.

FerrisDouglas Brodie a grandi à Kilmarnock, petite ville minière écossaise. Puis il est allé faire des études et est devenu flic à Glasgow, avant de s’engager dans la 51° Highland Division jusqu’à la fin de la guerre. Il a été blessé et a participé aux interrogatoires des SS responsables des camps de la mort. Sa foi dans l’homme en a été … ébranlée.

Il vivote maintenant en faisant des piges dans un journal londonien, jusqu’à ce que Hugh Donovan, son ami d’enfance qu’il croyait mort l’appelle : Il est en prison à Glasgow, accusé du meurtre d’un gamin, il sera pendu dans un mois, et l’appelle à l’aide. Douglas accepte. Il va s’apercevoir que l’horreur, le mensonge, la lâcheté et la corruption n’ont pas disparu avec la victoire des alliés …

Je ne crierai pas au génie ni au chef d’œuvre, mais voilà un bon polar, solide qui a toute sa place dans n’importe quelle bibliothèque de polardeux.

Des personnages auxquels on croit immédiatement, une histoire fort bien menée, un final à la hauteur de l’attente et du suspense créé tout au long de la narration et des scènes de bravoure qui tiennent parfaitement la route. Rien qu’avec ça, on se fait plaisir.

Et il faut ajouter au crédit de La cabane des pendus la peinture d’un pays, l’Ecosse de l’immédiate après-guerre, où les conditions de vie des plus humbles sont décrites sans maniérisme, sans pathos mais avec une réelle empathie. Des conditions atroces, dans un pays très hiérarchisé, tenu d’une main de fer par une caste de possédants, avec l’aide et la bénédiction des forces de police, de justice et, on l’oublie trop, de l’église.

En résumé, un très bon polar d’un auteur que l’on aura plaisir à retrouver (peut-être avec le même Douglas Brodie ?).

Gordon Ferris / La cabane des pendus (The hanging shed, 2011), Presses de la cité/Sang d’encre (2012), traduit de l’écossais par Jacques Martichade.

William McIlvanney

William McIlvanney est un fils de mineur (cette information, nous le verrons a son importance), né en 1936 dans une petite ville ouvrière proche de Glasgow. C’est à peu près tout ce qu’il est utile de savoir sur lui, avant d’attaquer ses bouquins.

Les romans de William McIlvanney sont noirs comme la houille, durs et calleux comme les mains des mineurs. A commencer par le magnifique Big Man :

Thornbank, petite ville sinistrée d’Ecosse. La crise de l’industrie lourde en Europe a transformé une ville ouvrière, avec tout ce que cela sous entend de culture, de luttes, et de solidarités, en une ville perdue, où la notion de classe a disparu avec les plus anciens. Dans ce marasme, quelques légendes locales survivent, et parmi elles, Dan Scoular, Big Man pour tous les habitués du pub, homme entier, chaleureux, capable d’étendre n’importe qui du premier coup de poing.

C’est cette dernière caractéristique qui intéresse Matt Mason, un des chefs de la pègre de Glasgow, qui veut organiser un combat poings nus pour régler un différent avec un de ses concurrents. Dan Scoular, accepte un peu rapidement, pour l’argent, pour ce qu’il représente dans la mythologie virile de ces ex ouvriers rudes et durs au mal, peut-être aussi pour essayer de reconquérir sa femme … Suivront trois semaines qui l’amèneront à aller au bout de lui-même, physiquement et mentalement. Trois semaines pour s’interroger sur sa vraie nature, sur son image et sur les valeurs auxquelles il a toujours cru.

Le mariage réussi de la boxe et du roman (ou film) noir remonte à la plus haute antiquité (ou presque), déjà les grecs … Mais je m’égare. Rarement le mélange avait atteint une telle densité, une telle richesse et une telle profondeur dans l’analyse et la réflexion. Au premier degré, l’histoire est superbement contée. La tension monte jusqu’à la scène de bravoure que représente le combat, une scène très attendue, qui ne déçoit pas. Et on n’est pas encore au bout de ses surprises.

Mais surtout, tout le roman est une superbe réflexion sur le chemin personnel d’un homme, image de toute une classe qui disparaît. Dan Scoudar, à l’image de toute la classe ouvrière européenne, doit tout reconstruire. Les valeurs qui ont soutenu ses parents, leur attachement à une lutte de classe qui devait amener à des lendemains socialistes qui chantent, se sont effondrés avec le passage des travaillistes (ailleurs socialistes) au pouvoir, et avec la mort de la classe ouvrière organisée. Une classe ouvrière que l’on a fait exploser en opposant ceux qui ont accédé à la classe moyenne (basse), et ceux qui ont raté la marche et sont devenus chômeurs.

Dan ne peut plus calquer son attitude, ses réactions, sur celles de tous ceux qu’il avait respecté jusque là. Il doit réinventer ce qui est juste, redéfinir son camp, ce pour quoi, mais aussi ce contre quoi il doit lutter, pour regagner la liberté et le respect de soi. Tout cela sans décevoir tous ceux qui voient en lui une légende qui les aide à supporter leur propre déchéance. Pour finir, au-delà de ce personnage hors norme, ce qui frappe c’est également la tendresse et l’humanité avec lesquelles McIlvanney décrit tous les supporters de Dan, tous ces perdants pathétiques, pitoyables, mais tellement humains. Un roman  bouleversant et plus que jamais indispensable.

A côté de ce roman noir, McIlvanney a écrit trois romans policiers, centrés autour du personnage de Laidlaw, flic doué et grande gueule de Glasgow. Le premier, Laidlaw, le voit enquêter sur le viol et le meurtre de Jennifer Lawson, 18 ans. Il doit faire vite parce que la pègre de la ville a décidé d’aider le père, colosse rude et violent, à faire justice lui-même. De son côté, un ami du meurtrier cherche à l’aider à quitter la ville sans encombres. Entre ces trois intérêts incompatibles la course est lancée.

Outre le suspense créé par une narration adoptant les points de vue des différents groupes lancés à la recherche du meurtrier, ce roman frappe par sa capacité à rendre parfaitement les atmosphères et les émotions. Silence brutal du père, sorte de roc, obtus, aveugle à tout et à tous, plus en colère parce qu’on a osé toucher à sa fille que véritablement peiné ; détresse sans fond de la mère, anéantie par le chagrin, et totalement inexistante, soumise à la violence psychologique du père ; atmosphère d’un Glasgow populaire, délabré mais humain … Les scènes relatant des situations de tension, d’affrontement psychologique ou physique sont particulièrement impressionnantes. Et puis, ce Laidlaw, cousin écossais du sergent de l’A14 de Robin Cook, pareillement en proie au doute, pareillement torturé, mais également rebelle, indiscipliné, honnête et profondément humain, est un personnage qu’on ne peut qu’aimer, et souhaiter retrouver.

Dans Etranges Loyautés, Laidlaw en pleine déprime va croiser la silhouette de Big Man. Il a divorcé, sa nouvelle relation bat de l’aile, et son frère Scott de 38 ans vient de mourir, complètement saoul, écrasé à la sortie d’un pub. Jack ne comprend pas pourquoi son frère avait autant changé ces derniers temps, devenant amer, déprimé, et se perdant dans l’alcool. Pour faire le deuil de cette mort, il va mener son enquête, et essayer de comprendre ce qui a bouleversé Scott. Cela l’amènera à remuer un passé qu’il aurait préféré ignorer, mais également à élucider une autre mort, celle de Dan Scoudar, un homme brave, dur au mal et honnête, qui avait défié la pègre de Glasgow, et a fini écrasé par un chauffard que l’on n’a jamais retrouvé.

Ici Laidlaw, ses coups de gueule, et sa recherche sans concession de la vérité croise le fantôme du superbe personnage de Big Man, dernier héros de ce qu’il reste de la classe ouvrière écossaise. McIlvanney complète le portrait d’une société écossaise déboussolée, où ceux qui ont gardé un idéal sombrent dans la déprime face à la puissance et l’arrogance croissantes des parvenus cyniques. Une société où les enfants des ouvriers, dépossédés de tout, même de la solidarité et des valeurs d’une classe sociale qui a disparue en tant qu’entité soudée, se retrouvent finalement dans une situation beaucoup plus désespérée que celle de leurs parents. Laidlaw, sorte de médecin légiste de cette société, incapable de faire abstraction de toutes les ténèbres qui l’attendent au dehors, ne supporte plus l’hypocrisie et l’indifférence de ceux qui ont réussi, et a de plus en plus de mal à maîtriser sa propre violence. Cette vision très sombre de notre monde, est parfois éclairée par de superbes portraits de personnages forts et dignes, souvent des femmes, que McIlvanney peint avec une grande tendresse.

En conclusion, lisez William McIlvanney.

Lailaw (Laidlaw, 1977) Rivages/noir (1987). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski ; Big Man (Big Man, 1985) Rivages/noir (1990). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski ; Etranges Loyautés (Strange Loyalties, 1991) Rivages/noir (1992). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski