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Hervé Le Corre, grand auteur de roman noir

Après l’excellent polar historique Après la guerre, Hervé Le Corre revient à notre époque avec le non moins excellent Prendre des loups pour des chiens.

prendre les loups pour des chiens.inddFranck sort de prison. Il s’attend à voir Fabien, son frère avec qui il a commis le braquage qui l’a envoyé au trou. Et profiter avec lui de l’argent. Mais c’est Jessica qui vient le chercher. Jessica et ses yeux bleus gris qui semblent capter la lumière. Jessica la copine de son frère qui lui annonce que Fabien est en Espagne pour affaires et qu’il rentrera dans une ou deux semaines.

En attendant, Franck peut loger dans une caravane, sur le terrain de la famille. Une famille vénéneuse qui trempe dans des trafics louches. Le père et la mère, hostiles, la très troublante jeune femme, et Rachel, sa fille, étrange gamine qui ne parle presque jamais. Dans un no man’s land écrasé par la chaleur estivale, les choses ne peuvent que déraper.

Vous l’avez sans doute lu ici ou là sur les blogs qui ont déjà parlé de ce dernier roman d’Hervé le Corre, il touche ici à la quintessence du noir tel qu’on l’aime quand on aime Jim Thompson, David Goodis ou Harry Crews, pour n’en citer que trois.

Si l’on s’en tient au squelette de l’intrigue, on a tous les clichés : la femme fatale, le looser sortant de prison pris dans une situation à laquelle il ne comprend rien, le personnage (le frère) qu’on attend et qui n’apparaît jamais, l’environnement vénéneux … Et la situation qui se dégrade inexorablement dès que le personnage principal essaie d’en sortir.

Des dizaines de polars sont construits sur ce schéma, beaucoup sont sans intérêt, quelques-uns, dont Prendre les loups pour des chiens sont magnifiques. Pourquoi ? Ce n’est pas toujours facile à dire mais je peux avancer quelques pistes. Et me risquer à mon tour à un cliché : l’écriture.

Parce qu’Hervé le Corre excelle dans la description de lieux étouffants (même en pleine nature), qu’il nous fait ressentir, dans notre chair, la chaleur étouffante, les moustiques, l’ennui, l’odeur des pins et de la terre surchauffée. Parce que le contraste avec la fraicheur limpide d’une nuit près de la montagne est saisissant.

Parce que son personnage de Jessica est inoubliable, fantasme incarné. Ses yeux en particulier hypnotiques, fascinants et effrayants en même temps vont regarder le lecteur un bon moment. Parce que l’étrangeté de la gamine prend aux tripes ; et qu’il laisse, jusqu’au bout, des zones d’ombre et de mystère qui vont, longtemps après qu’il ait refermé le bouquin, hanter le lecteur.

Parce qu’il est capable de la plus profonde noirceur, qu’il sait magnifiquement rendre le sentiment d’une famille toxique, mais qu’il n’hésite pas à écrire, du fond de cette noirceur, des pages limpides et étincelantes qui amènent une lueur d’espoir et la possibilité d’une rédemption et d’une sortie. Et parce qu’il ose terminer de façon ouverte laissant à ses personnages, et au lecteur, le choix de leur avenir.

La seule chose qui me reste à dire est : Lisez absolument Prendre des loups pour des chiens.

Hervé Le Corre / Prendre des loups pour des chiens Rivages/Thriller (2017).

Colin Niel quitte la Guyane

Colin Niel quitte la Guyane pour les hauteurs glaciales des Causses … mais pas seulement. C’est dans Seules les bêtes et sa couverture intrigante.

nielLà-haut, sur le plateau, quelques hommes vivent seuls avec leurs bêtes. Joseph est l’un d’eux. Depuis que sa mère est morte il est seul avec ses brebis. Un tour à la ville de temps en temps, la visite de l’assistante sociale qui tente d’aider les rescapés de l’exode rural, et le plateau, le ciel, et l’hiver qui s’installe.

Un soir une femme disparaît. Elle n’était pas d’ici et vivait dans une somptueuse maison moderne. Son mari est de la région. Il a fait fortune à Paris et est venu étaler son argent sur ses terres d’origine. Evelyne Ducat est partie en randonnée, seule. Le soir sa voiture est toujours au départ du sentier, et elle a disparu. La tempête ? Une mauvaise rencontre ? Une vengeance contre son mari qui n’a pas que des amis dans la région ? Les gendarmes pataugent.

Alice l’assistante sociale, Joseph qui vit là-haut et trois autres voix racontent.

Superbe roman à plus d’un titre. Un roman bien plus riche que ce que le résumé peut laisser supposer.

Oui, il s’agit d’un nouveau roman de ce courant qui semble prendre de l’importance aux US, mais aussi chez nous, le rural noir … Et oui, il y a des liens avec les romans de Franck Bouysse comme Grossir le ciel ou Plateau. Bien entendu la nature y a sa place, une place rude, intimidante. Et oui, cette nature façonne ceux qui vivent sur le plateau. Et oui encore, elle est superbement décrite dans toute sa force, sa beauté et sa cruauté.

Mais il me semble que le sujet principal du roman n’est pas là. Seules les bêtes nous parle de solitude. Et pas seulement de la solitude terrible de Joseph, seul dans sa ferme perdue avec ses bêtes. Il nous parle aussi de la solitude en couple, de la solitude en ville, du manque d’amour, du sentiment de n’être compris ou aimé par personne.

Et là où Colin Niel marque le lecteur, c’est dans sa façon de donner la parole à cinq personnes différentes, à cinq voix différentes, et dans l’adaptation de son écriture à ces cinq voix. Toutes, aussi différentes soient-elles (et je ne dirai pas à quel point elles sont différentes pour ne rien déflorer de l’intrigue), sont parfaitement cohérentes, toutes sonnent juste.

Pour finir, et ce n’est pas un mince plaisir, le lecteur est complètement embarqué dans l’histoire et va de surprise en surprise, en changeant de point de vue.

Une vraie réussite, une grande réussite. A lire absolument.

Colin Niel / Seules les bêtes Rouergue/Noir (2017).

David Joy sur les traces de Daniel Woodrell

Je l’avais laissé s’enterrer sous la pile, mais une interview fort intéressante de David Joy m’a fait exhumer Là où les lumières se perdent.

david-joyQuelque part dans les Appalaches Jacob McNeely sait qu’il ne pourra jamais échapper à l’emprise de son père Charlie, parrain local à la tête de tout un réseau de trafic de came. A 18 ans il a déjà quitté le lycée et rompu avec Maggie dont il est désespérément amoureux pour qu’elle ait une chance de pouvoir quitter la région et trouver ailleurs la vie qu’elle mérite.

Un soir où il est censé intimider un junkie avec deux complices, les événements lui échappent et il se retrouve dans le collimateur de la police. Deux possibilités s’offrent à lui : rejoindre vraiment les affaires de son père, ou l’affronter et tenter de partir pour refaire sa vie, loin, avec Maggie.

Un auteur qui cite Daniel Woodrell, et en particulier La mort du petit cœur, Larry Brown et Ron Rash ne peut pas être totalement mauvais ! Et si David Joy n’est pas encore au niveau de ses modèles, on sent bien que c’est dans cette direction qu’il va. Ce qui est déjà très bien.

On est bien dans les Appalaches, mais finalement, à sa façon, David Joy raconte la même histoire que Gravesend de William Boyle : l’impossibilité d’échapper à son milieu et à son quartier (ou coin de montagne) et la force écrasante du déterminisme social.

Il le raconte bien évidemment à sa façon, avec un personnage en train de passer à l’âge adulte, une lutte contre le père, et une histoire d’amour. Et il fait preuve d’une empathie et une proximité avec Jacob qui le rapprochent effectivement d’un Daniel Woodrell.

Il lui manque encore un peu de force, surtout dans les personnages secondaires (le père par exemple, effrayant, ne fait pas autant trembler qu’il le devrait), mais être un peu moins bien que Woodrell, c’est déjà être très bien !

D’autant que le roman est relevé par une fin particulièrement réussie, émouvante et cohérente, et la noirceur du récit est illuminée par de réels moments de grâce lumineuse. Un jeune auteur à suivre sans le moindre doute.

David Joy / Là où les lumières se perdent (Where all light tends to go, 2015), Sonatine (2016), traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

Andrée Michaud passe l’Atlantique.

Quand on suit quelques blogs de fans de polars québécois, on connaît le nom d’Andrée A. Michaud. Mais de notre côté de l’Atlantique, on n’en avait encore jamais lu (moi, du moins, je n’en avais jamais lu). Grâce à Rivages, on va pouvoir la découvrir avec un roman envoutant : Bondrée.

bondree.inddBoundary Pond, ou Bondrée, un lac entouré de forêts sur la frontière entre le Maine et le Québec. Autrefois entièrement sauvage, en cet été 67 il abrite quelques familles venues passer les vacances en pleine nature. Un camping, quelques chalets et des familles qui ne se fréquentent pas vraiment.

Emma a une douzaine d’année et court partout, en admiration devant les deux filles scandaleuses du coin, Zaza Mulligan et Sissy Morgan, belles, libres, sensuelles, inséparables, riant de tout et de tous, se moquant de ce que pensent les autres. Jusqu’à ce que Zaza disparaisse et qu’on la retrouve morte, la jambe sectionnée par un vieux piège à ours.

Un accident. Mais quelques jours plus tard, c’est Sissy qui meurt de la même manière. La peur et la suspicion s’installent, on reparle d’un trappeur, sauvage, mort pendu des années auparavant et l’été fuit définitivement Bondrée.

Même si un tueur rôde autour de Bondrée, et même si on est en pleine nature, inutile d’attendre ici une traque sanglante à grand spectacle. Bondrée est un roman tout en finesse, en petites touches, qui fait la part belle aux ambiances : le bruit de la pluie quand on est à l’abri, l’odeur des peaux au soleil, la liberté totale de gamines, soudain perdue à cause de la peur, les rires et les chansons de deux jeunes filles, deux filles qui jouent à se faire peur dans les bois … Ou qui ont raison d’avoir peur …

La puissance et la justesse des évocations fait que l’on ressent tout cela. Qu’on revit forcément des sensations d’enfance (même sans jamais être allé là-bas).

Ca c’est côté Emma … Pour les flics, là aussi sans jamais jouer le côté sensationnel, c’est la fatigue, la présence des morts croisés en chemin, le poids insupportable de quelques cas où le coupable n’a jamais été retrouvé, le mauvais café pris au milieu de la nuit, la difficulté de maintenir une vie familiale.

Autant de pages très justes qui s’appuient sur une belle écriture. Une écriture avec laquelle l’auteur s’amuse, jonglant avec les niveaux de langages : les dialogues qui mêlent français et anglais que l’on entend, qui claquent à l’oreille et sonnent parfaitement juste, alternent avec des descriptions qui se font tour à tour oniriques, lyriques, dramatiques ou romantiques.

Une très belle découverte pour les lecteurs français.

Andrée A. Michaud / Bondrée, Rivages/Thriller (2016).

Après le chaud, le froid

Je continue les rattrapages en attendant la folie de la rentrée : L’invention de la neige d’Anne Bourrel.

BourrelNeigeLaure vient de perdre son grand-père. Et Laure va très mal, elle pleure sans arrêt et ne se remet pas de la perte de celui qui l’a élevée, la personne dont elle se sentait la plus proche. Son compagnon Ferrans ne comprend pas l’ampleur de son chagrin, commence à s’impatienter et pense qu’un week-end à la neige, dans les Cévennes, pourra le remettre d’aplomb.

Les voilà à l’auberge du bonheur, la mal nommée, dans un village anesthésié par une vague de froid polaire et, paradoxalement, par l’absence totale de neige. Dans l’auberge tristounette, Ferrans, ses deux filles et Laure tournent en rond, les tensions montent, le malaise s’installe jusqu’à …

Anne Bourrel aime les endroits isolés et les températures extrêmes. Après la canicule d’une station-service de l’Aude en plein été, le froid polaire de l’auberge d’un village déserté lors d’un hiver sans neige dans les Cévennes.

Elle aime aussi décrire, avec beaucoup de finesse et de justesse des êtres en fuite, au bord de la rupture. Elle aime prendre son temps, installer une tension d’autant plus subtile et dérangeante qu’on n’arrive pas à bien mettre le doigt sur ce qui cloche vraiment. Elle aime les secrets enfouis, et elle aime retourner son lecteur comme une chaussette par un final qui le laisse sans voix.

Du moins c’est ce qu’on peut déduire de ce second roman, qui offre autant de ressemblances (dans la structure et certains décors) que de différences (dans les personnages et les thématiques) avec le précédent.

L’invention de la neige, qui mêle habilement présent et passé et tisse son histoire avec la patience de l’araignée certaine d’attraper cette pauvre mouche de lecteur dans sa toile, apporte la confirmation du talent d’Anne Bourrel. Que nous réserve-t-elle pour la suite ?

Anne Bourrel / L’invention de la neige, La manufacture des livres (2016).

Un polar en Sologne

J’avais raté le premier roman de Pierric Guittaut paru à la série noire, je ne comptais pas rater le second : D’ombres et de flammes.

guittautSuite à une bavure, le major de gendarmerie Fabrice Remangeon est muté dans l’endroit de France qu’il fuit depuis des années : sa Sologne natale. Là-bas, il est certes gendarme, mais il est surtout le fils du sorcier, celui qui a hérité de son sang et de ses pouvoirs. C’est aussi là-bas que son épouse Elise a disparu dix ans plus tôt. Dix ans de souffrance.

Dès son arrivée il est appelé sur une chasse privée : trois cerfs et biches ont été braconnés, une clôture arrachée. Le propriétaire, avec sa morgue de notable prend les gendarmes de haut. Tout ce qu’il voulait fuir. Puis il est confronté à Tristan Lerouge, braconnier connu, à la réputation de sorcier lui aussi, dont la femme, très discrète, ressemble tant à Elise …

Contre lui-même, contre Lerouge, contre ceux qui veulent qu’il reprenne l’héritage du sang paternel … La vie de Remangeon devient une lutte de tous les instants.

Quand on découvre un nouvel auteur, on ne peut s’empêcher de le comparer à d’autres que l’on connaît déjà, même si cela n’est pas forcément pertinent. Et là, l’auteur qui m’est immédiatement venue à l’esprit, c’est l’irlandais John Connolly.

Comme lui, Pierric Guittaut excelle dans la description de la nature brumeuse, des fantômes qui se cachent derrière les arbres, des silhouettes qui s’estompent dans la brume. Comme lui il dose parfaitement le côté fantastique, touche de couleur, épice inattendue qui rehausse le récit sans qu’il ne cède jamais à la facilité de résoudre une situation grâce à un prétendu pouvoir.

La forêt est un personnage à part entière du roman, tour à tour inquiétante, magnifique, intimidante ou familière. Et face à cette nature, et à des gens qui vivent en partie dans le passé, Fabrice Remangeon, (comme le Charlie Parker de Connolly), résiste longtemps à reconnaître sa nature, son sang, son héritage, avant, petit à petit, d’accepter l’inacceptable.

Un très beau roman, très dense. Un roman sur la douleur, sur la folie, un roman d’amour, un roman sur l’héritage, sur la solitude, sur le courage … Un roman tout en oppositions, entre deux hommes, entre des forces éternelles et immuables et le monde qui change, entre l’amour et la folie …

Et aussi et avant tout, une belle histoire, magnifiquement racontée, avec ses moments lyriques, ses accélérations, ses contemplations, ses plongées dans les doutes et les rêves des personnages, ses moments sombres et ses éclairs de lumière. La découverte d’une écriture et d’un monde littéraire qui sortent de l’ordinaire et méritent vraiment qu’on les découvre.

Si, comme Charlie Parker, Fabrice Remangeon devenait un personnage récurrent, j’en serais le premier enchanté.

Pierric Guittaut / D’ombres et de flammes, Série Noire (2016).

Notre shérif préféré

Tous les ans, on sait qu’il y a au moins deux bonnes nouvelles : Le nouveau roman de Camilleri et le nouveau roman de Craig Johnson : A vol d’oiseau.

couv rivireWalt Longmire se retrouve avec une mission très compliquée : organiser le mariage de sa fille. Pire, l’organiser avec son ami Henry Standing Bear dans la réserve Cheyenne … Alors qu’ils sont en repérage, ils sont témoins de la mort d’une jeune femme qui tombe du haut d’une falaise. Il s’avère qu’elle avait son fils de quelques mois dans les bras. Et que le suicide est fort improbable. Voici donc Walt embarqué dans une enquête sur un territoire où il n’a aucune autorité, en butte à l’hostilité de la nouvelle (et très en colère) chef de police de la réserve. Et le FBI qui leur débarque dans les pattes …

Tout cela risque de faire passer les préparatifs du mariage au second plan. Ce qui est une très mauvaise idée pour la paix familiale.

Quel plaisir de retrouver Walt, Henry et les autres. Craig Johnson une fois de plus nous régale en nous offrant ce qu’on cherche dans ses romans : retrouver des amis, sourire s’émouvoir, sentir les grands espaces, l’humanité et la noirceur. Il nous offre ce qu’on attend et en même temps arrive à se renouveler à chaque fois.

Ici, comme pour le premier roman de la série, nous sommes dans la réserve. Une bonne intrigue, de l’humour, la peinture de gens qui vivent (ou survivent) dans une pauvreté inimaginable, mais une peinture sans angélisme ni misérabilisme, capable de montrer la dignité, la rage, la lutte mais aussi le renoncement, l’abandon et la violence retournée contre les plus faibles.

Même si ce nouvel épisode ne se hisse pas au niveau du magistral Tous les démons sont ici, c’est encore et toujours un très bon roman que l’on referme déjà nostalgique et pressé de retrouver toute la bande. Décidément le temps n’a de prise ni sur Walt Longmire ni sur le talent de Craig Johnson.

Craig Johnson  / A vol d’oiseau (As a Crow flies, 2012), Gallmeister (2016), traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.