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Tempêtes

L’année s’ouvre chez Rivages avec un nouveau roman d’Andrée Michaud, Tempêtes, qui m’a laissé perplexe.

MichaudQuelque part sous le Massif Bleu, montagne oppressante qui fait peser son ombre sur toute la région, Marie Saintonge s’installe dans la maison isolée léguée par son oncle. Pourquoi est-elle venue là ? On ne sait pas trop, peut-être pour comprendre ce qui a poussé son oncle au suicide. Elle vient d’arriver quand une tempête de neige s’abat sur le massif, la coupant de tout. Pourtant un homme semble roder, et Marie s’enfonce peu à peu dans l’horreur et la folie.

L’été suivant, toujours à l’ombre du massif, Ric Dubois qui servait de nègre à un écrivain connu vient s’isoler au camping des Chutes pour écrire enfin son livre. Ce sont les orages d’été qui vont révéler la malédiction du Massif, et quand les cadavres s’accumulent il fait un coupable parfait et se demande, à son tour, s’il n’est pas en train de devenir fou.

J’ai vraiment beaucoup aimé les trois premiers romans que j’ai lus d’Andrée Michaud, mais là j’avoue qu’elle m’a perdu.

Et pourtant il y a de sacrés bons moments dans ce roman. Des montées d’angoisse, des ambiances oppressantes où l’on sent la folie, la terreur prendre le dessus sur les personnages. Des pages superbes sur une nature effrayante, imposante, déchainée, qui nous fait nous sentir si petits, si impuissants.

Ma première réserve est que je trouve le texte parfois un peu … Lourd n’est pas le terme exact, mais manquant de respiration. Trop introspectif pour moi, trop de de paragraphes denses qui tournent en rond sur les monologues de la peur et de la folie de Marie, ou les délires de Ric. Parfois ça marche et je me suis laissé hypnotiser, à d’autres moment ça m’a sorti de la lecture.

Le problème principal, pour moi du moins, c’est qu’elle fait le choix très difficile de ne rien expliquer, de ne pas relier les fils des différents cauchemars, de laisser le lecteur, qui la suit avec de plus en plus d’attente, sans aucune résolution. De deux choses l’une, ou je suis complètement, mais vraiment complètement passé à côté de quelque chose, ou l’auteur a décidé de ne rien expliquer des peurs, des origines de la folie, des liens entre les personnages, et, même si ça parait puéril dit comme ça, mais c’est quoi ce bordel ? C’est du fantastique ? Il y a un meurtrier ? J’ai rien compris moi !

Au final, malgré l’ultime pirouette, j’étais assez frustré. Donc je reste perplexe, ne voyant absolument pas où elle voulait en venir. Et je suis très curieux de lire d’autres avis.

Andrée Michaud / Tempêtes, Rivages/Noir (2020).

Les mangeurs d’argile

C’est avec un certain retard, et même un retard certain, que je lis Les mangeurs d’argile de Peter Farris.

FarrisRichie Pelham vit en Georgie, sur un vaste domaine très boisé, avec son fils Jesse 14 ans, sa seconde épouse, Grace et leur fille Abbie Lee. Armurier reconnu, il vit simplement, profitant des marches dans les bois, de la chasse, et des couchers de soleil … tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais Richie tombe accidentellement d’un arbre et se tue.

Etrangement, Grace ne semble pas traumatisée, son frère prédicateur qui a des ambitions pour son église est de plus en plus présent dans la maison, où Jesse commence à se sentir en danger. Heureusement son père lui avait appris à survivre dans les bois, où il fait une drôle de rencontre avec Billy, recherché depuis une dizaine d’année par le FBI, qui s’est perdu depuis dans la nature. Ils ne seront pas trop de deux pour se sortir des manigances des tordus qui en veulent à la terre de Richie.

J’avais bien aimé les deux précédents romans de Peter Farris, mais là … Bof.

A son crédit, je ne me suis pas vraiment ennuyé, le roman est plutôt plaisant, et puis ça change un roman sur les blancs pauvres du sud sans labo et producteurs de meth. Mais il y a quand même pas mal de choses qui coincent.

Tout d’abord il veut traiter trop de thèmes. La religion et les prêcheurs intéressés par l’argent, les traumatismes de la guerre (ici l’Irak), l’alcoolisme, le terrorisme, le rapport à la nature et l’opposition entre ceux qui veulent protéger la terre et ceux qui veulent l’exploiter … Ca fait trop.

Ensuite au niveau de l’intrigue, tout est prévisible, et surtout, les méchants sont ratés. Ratés parce qu’ils ne sont pas vraiment creusés. On a le prêcheur, loin, très loin d’être aussi terrifiant que celui de La nuit du chasseur auquel j’ai pensé, puis il y a le shérif, puis les affreux mafieux … Les uns remplacent les autres, et finalement aucun ne fonctionne complètement. Et comme disait tonton Alfred, pour qu’un polar soit réussi il faut que le méchant soit réussi.

Bref, pas franchement ennuyeux, mais pas enthousiasmant non plus. Juste une série B qui peut distraire un lecteur qui n’a pas trop de références auxquelles la comparer.

Peter Farris / Les mangeurs d’argile (The clay eaters, 2019), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Anatole Pons.

Mon territoire

Une quatrième de couverture intrigante, et une femme auteur dans la catégorie « petits blancs pourris dans les montagnes américaines ». De quoi attiser ma curiosité pour Mon territoire de Tess Sharpe.

SharpeA huit ans Harley McKenna a vu flamber la maison dans laquelle se trouvait sa mère, puis a vu son père tuer un homme. Duke l’a ensuite élevée seul, dressée serait un terme plus exact, tant il en a fait une femme redoutable, habile à tuer, de ses mains ou avec toute sorte d’armes. Il faut dire que Duke McKenna est le boss de ce comté dans les montagnes proches de la Californie, trafics en tous genres.

Aujourd’hui Harley a 23 ans, elle est proche de reprendre les commandes, mais elle sait que ce ne sera pas simple, et surtout elle veut le faire à sa manière, pas à celle de Duke.

Un avis élogieux de David Joy, et une quatrième de couverture qui compare le roman au magnifique Un hiver de glace de Daniel Woodrell, ça donne envie, mais ça place aussi la barre très haut. Très très haut. Du coup j’ai été déçu.

C’est la comparaison avec Woodrell qui est terrible. Car s’il n’est pas exempt de défauts, ce premier roman n’est pas non plus inintéressant.

Côté négatif, la construction systématique, un chapitre aujourd’hui, un chapitre de flashback, qui marche plutôt bien au début, finit par être mécanique et ralentit le rythme au moment où, approchant de la fin, il faudrait pouvoir resserrer l’action.

Ensuite si le personnage de Harley est bien construit, au centre de tout, les autres autour restent schématiques, et c’est bien dommage tant certains d’entre eux sont prometteurs et auraient mérité de gagner en épaisseur, en particulier certains autres personnages de femmes. Et pour finir avec ce qui pourrait être amélioré, Harley s’en tire vraiment trop bien. Dans un roman qui semble vouloir être très noir, au final tout est rose … Bon pas rose, mais tout finit trop bien.

C’est d’autant plus dommage que le roman ne manque pas d’intérêt et que finalement il se lit bien. Parce qu’on apprécie Harley, parce que le propos est intéressant, que son éclairage sur une façon de répondre aux violences faites aux femme est original et loin de tout misérabilisme, très loin (vous comprendrez si vous lisez). Parce que ce coin de montagnes est bien décrit, et parce que ça change un roman sur les petits blancs avec des personnages de femmes fortes.

Donc pas mal, une auteur à suivre, même s’il lui reste beaucoup de chemin avant de pouvoir être comparée à Daniel Woodrell.

Tess Sharpe / Mon territoire (Barbed wire heart, 2018), Sonatine (2019), traduit de l’anglais (USA) par Héloïse Esquié.

Dry bones

On a attendu, il ne venait pas, mais il est enfin là. Dry Bones, le nouveau Craig Johnson.

JohnsonQui aurait pu imaginer que la découverte d’un magnifique spécimen de T-Rex, fossile bien entendu, dans les terres de Danny Lone Elk, comté d’Absaroka allait déchainer de telles passions ? FBI, procureur adjoint, média locaux et nationaux, réseaux sociaux, musées, paléontologues, Cheyennes plus ou moins traditionalistes … Tout ce beau monde va déferler sur le dos, heureusement solide, de Walt Longmire.

Qui va bien avoir besoin de l’aide de toute sa tribu alors qu’il doit, dans le même temps, aller chercher sa fille et sa toute nouvelle petite fille à l’aéroport.

On a attendu plus que d’habitude, et c’est un bon cru, avec tout ce qui fait que l’on aime les romans de la série. La nature très présente, parfois magnifique, parfois effrayante, la bande réunie, avec des dialogues toujours ciselés et l’humour de Craig Johnson. Plus une intrigue solide.

Ça c’est la base maintenant connue, et recherchée, par les fans de Walt Longmire. Sur cette base chaque épisode apporte quelques épices nouvelles. Ici cette histoire de paléontologie qui nous montre que même dans le monde de la recherche et des dinosaures, tout finit par être une question de gros sous. Faut-il y voir un hommage discret à son défunt ami Tony Hillerman, qui a lui aussi plusieurs fois mis en scène des fouilles et les rivalités parfois meurtrières qu’elles occasionnent ? Il faudra lui poser la question la prochaine fois qu’il viendra en France.

Ajoutez également un ombre bien sombre qui pourrait s’étendre sur Walt et sa bande, qui apporte une tension supplémentaire, et va entretenir l’inquiétude dans les épisodes à venir. Mais je n’en dis pas plus, à vous de découvrir de quoi il s’agit. A lire bien évidemment.

Craig Johnson / Dry Bones (Dry Bones, 2015), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Les morts de Bear Creek

Revoilà Sean Stranahan et Martha Ettinger du Montana, déjà croisés dans Meurtres sur la Madison de Keith McCafferty. Ils reviennent dans Les morts de Bear Creek.

McCaffertyA la recherche d’un randonneur soi-disant perdu (en fait en train de s’envoyer en l’air avec une dame qui n’est pas son épouse inquiète), l’équipe de Martha Ettinger tombe par hasard sur un cadavre, exhumé par une femelle grizzly.

De son côté Sean, entre deux sorties de pêche avec des clients est contacté par un groupe d’amis qui voudrait qu’il enquête pour eux : deux mouches de grandes valeur ont été dérobées dans leur chalet. Comme Martha va faire aussi appel à lui, ses journées vont se révéler bien occupées.

La quatrième ne se renouvèle pas beaucoup. Sur le premier on apprenait que pour Craig Johnson s’était « Le début d’une nouvelle série merveilleusement divertissante » et je trouvais que notre ami s’emballait un peu pour un roman certes divertissant mais manquant un peu de force. Cette fois on lit, toujours sous la plume du même Craig « merveilleusement divertissant ». Et j’ai plutôt tendance à être d’accord avec lui.

Ce n’est pas bouleversant, ce n’est pas le roman de l’année, mais j’ai été enchanté de retrouver les personnages dans ce style en vogue il y a quelques années, « polar et pêche à la mouche » et qui a été remplacé dernièrement par « polar chez les petits blancs ».

Par rapport au premier roman, les personnages prennent de l’épaisseur, construisent leur originalité tout en respectant les codes du genre. La nature est très bien décrite, l’auteur arrive même à m’intéresser à la pêche, et aux différents types de mouches, moi qui n’ait jamais touché une canne, et il nous offre un excellent bol d’air, sans pour autant idéaliser une nature qui peut se révéler, comme chez Craig Johnson, meurtrière.

L’intrigue est surprenante, avec de beaux coups de théâtre et donne à réfléchir (je ne vous dirai pas à quoi, cela en dirait trop). Complétez le cocktail avec des dialogues vifs, un sens de l’humour certain et une véritable humanité dans la construction des personnages et vous avez effectivement un roman « merveilleusement divertissant ».

Keith McCafferty / Les morts de Bear Creek (The gray ghost murders, 2013), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Un autre appel de la forêt

Une pincée de fantastique ne vous fait pas peur ? Vous gardez un souvenir ému de vos lectures enfantines de Jack London ? Sauvage de Jamey Bradbury est pour vous.

BradburyQuelque part en Alaska, Tracy 17 ans voit sa vie basculer. Depuis quelques années elle sait qu’elle est à part. Un talent naturel pour la traque et la chasse, un lien très fort avec les chiens de son père, grand coureur de courses de traineaux. Et parfois, cette faim si particulière …

Un jour en forêt, un homme lui tombe dessus, elle se défend, sort son couteau, et s’évanouit quand sa tête heurte une racine. Elle revient à elle, du sang sur ses vêtements, l’homme a disparu. Mais il réapparait peu après chez eux, blessé au ventre. Son père l’amène à l’hôpital. Tracy panique et veut absolument cacher ce qu’il s’est passé. Elle avait promis à sa mère, avant sa mort, de respecter absolument cette règle : « ne jamais faire saigner un humain ». A partir de là, tout va s’enchainer …

Autant le dire tout de suite, si vous êtes totalement allergique au fantastique ce roman n’est pas pour vous. Mais si ce n’est pas le cas, il serait dommage de passer à côté.

Roman d’apprentissage, roman de passage à l’âge adulte, roman de paysage aussi, avec de magnifiques pages sur la forêt, le froid, l’ivresse de la vitesse sur un traineau qui glisse sur la neige verglacée avec pour seul bruit le chuintement des patins et les pattes des chiens. Mais également roman noir avec une intrigue tenue mais qui vous réserve une ou deux grosses surprises. Roman sur l’héritage, sur l’amour familial, sur la différence aussi.

Et un personnage de Tracy inoubliable pour lequel on se prend peu à peu d’affection, même si elle de fait pas grand-chose pour se rendre aimable. Un personnage unique qui, peu à peu, apprend à se connaître en même temps que le lecteur la découvre dans toute sa complexité et sa différence.

Un récit lyrique, émouvant qui se termine sur de belles pages très humaines pleines de nostalgie qui laissent un sentiment indélébile de douce tristesse.

Jamey Bradbury / Sauvage (The wild inside, 2018), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Ron Rash à La Noire

Je ne vais pas faire dans l’originalité, et comme plusieurs blogueurs amateurs de noir je vais me réjouir ici de deux choses : le retour de La Noire de chez Gallimard et un nouveau roman de Ron Rash : Un silence brutal.

RashQuelque part dans les Appalaches, une petite ville. Le shérif est à quelques jours de prendre sa retraite. Tucker exploite un relais de luxe pour les clients riches qui veulent s’initier à la pêche. Becky est garde du parc, qu’elle connait comme sa poche, et poétesse à ses heures. Gerald, colosse au cœur fragile s’accroche à 70 ans à sa propriété qu’il refuse de vendre.

Dans les vallées certains font pousser de la marijuana avec l’accord du shérif, d’autres montent des labos de fabrication de cristal de meth et la commercialisent dans ces zones ravagées par la pauvreté.

La routine, jusqu’au jour où Tucker accuse Gerald avec qui il est en conflit d’avoir déversé du kérosène dans sa partie de rivière pour tuer ses truites. Tout semble accuser le vieil homme, mais le shérif, et surtout Becky, savent qu’il ne peut avoir tué ces poissons qu’il aime tant.

Ron Rash n’a pas besoin d’écrire un pavé plein de fusillades, d’effets pyrotechniques, de poursuite à travers le globe pour passionner ses lecteurs. L’intrigue est simple et pourtant prenante, mais ce qui compte c’est tout le reste.

Le constat est sombre, le fric, la pauvreté, le refuge dans la drogue qui transforme une jeunesse paumée en zombies, la perte du lien familial. Sans effets spectaculaires, sans héros invincible ni assauts à grands renforts fusillade, sur une ou deux scènes inoubliables Ron Rash arrive à créer une tension quasi insoutenable, à faire percevoir le silence angoissant avant la découverte de …

Heureusement des pages sereines dans la nature, une conversation tranquille sur une terrasse ensoleillée face à la rivière viennent illuminer cette noirceur. Et toujours chez Ron Rash la très belle description de personnages complexes, loin de tout manichéisme, des personnages sculptés par des passés qu’il nous laisse entrevoir par petites touches.

Bref toute l’humanité, la lucidité et la tendresse d’un auteur qui s’affirme, roman après roman.

Ron Rash  / Un silence brutal (Above the waterfall, 2015), Gallimard / La Noire (2019), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.