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Quadruppani auteur, un vrai régal

 

Serge Quadruppani abandonne (provisoirement ?) Simona Tavianello et l’Italie pour un roman survolté qui verra les abeilles, les choucas, un loup et un âne jouer un rôle capital : Loups solitaires.

QuadruppaniPourquoi Pierre Dhiboun, membre des forces spéciales françaises infiltré auprès de groupes islamistes au Mali revient-il tout d’un coup en France ? A-t-il été retourné ? Et que vient-il faire du côté du plateau des Millevaches  (pardon, Montagne Limousine) ? Quel rapport entretient-il avec la belle Jane, supposée spécialiste en comportement animal ? Et avec un chirurgien qui préfère s’occuper de ses poules que de retourner à l’hôpital ? Pourquoi des barbouzes tatoués sont-ils à ses trousses ?

Mais surtout, comment des choucas, des abeilles, un âne et un loup vont-ils intervenir là-dedans ? Pour le savoir, une seule chose à faire, lire Loups solitaires.

Première évidence à la lecture du dernier ouvrage de Serge Quadruppani : il a dû bien s’amuser à l’écrire. Corollaire, le lecteur s’amuse beaucoup à le lire.

L’auteur s’amuse avec les mots et les langues, interpelle le lecteur, joue avec ses nerfs, le laisse en plein suspense. Un vrai régal, un vrai feu d’artifice. Il s’autorise tous les excès, se permet de châtier de façon très imaginative et très jouissive les cons surarmés. Un vrai régal vous disais-je. Il n’épargne ni les élus locaux, installés à coups de petits avantages, ni les grands commis de l’état. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, un vrai régal.

Un vrai régal intelligent en plus, car il peut nous amener à réfléchir à pas mal de choses, de l’invasion de technologies de plus en plus agressives dans nos vies, à la place que nous accordons (de moins en moins) à la nature, en passant par la nécessité, enfin, de ne pas accepter tout et n’importe quoi au nom de notre sécurité, alors qu’il s’git surtout la sécurité des intérêts d’un tout petit groupe.

Un vrai régal, salutaire qui plus est. Convaincus ?

Serge Quadruppani / Loups solitaires, Métailié (2017).

Bagdad sans dessus-dessous

Le titre et le lieu sont originaux : Bagdad, la grande évasion ! de Saad Z. Hossain, et j’en avais lu le plus grand bien ici et . J’ai donc plongé, avec délices.

HossainBagdad sous emprise américaine. Kinza, un truand très dangereux, et son pote Dagr, ancien prof d’économie fan de mathématiques, viennent de récupérer, de façon assez inattendue, Hamid, tortionnaire de l’ancien régime. Ils se demandent bien à qui ils vont pouvoir le vendre quand celui-ci leur dit connaître l’emplacement d’un trésor à Mossoul.

Comme Hoffman, le Marine avec qui ils font des affaires diverses et variées, a l’air d’avoir disparu, ils décident de partir avec Hamid. Sauf qu’ils ne vont pas aller loin, et se trouver pris dans une guerre millénaire. Pas franchement la joie, mais tant qu’ils ont des munitions, ils sont bien décidés à dézinguer tout ce qui se met sur leur chemin. Ils vont être servis.

Avant d’ouvrir ce bouquin, je n’imaginais pas qu’on puisse écrire un bouquin drôle, déjanté, émouvant et érudit sur le merdier intégral qu’est devenue la situation à Bagdad. J’avais tort, on peut, Saad Z. Hossain l’a fait.

On commence par se dire que c’est drôle et déjanté. Avec des personnages à la morale fluctuante, un américain beaucoup moins couillon qu’il n’y parait, et une hiérarchie militaire très … Comment dire … Très raide, physiquement et intellectuellement. Donc on prend immédiatement beaucoup de plaisir à suivre les tribulations de ces pieds-nickelés.

Puis peu à peu, on plonge dans l’horreur, mais aussi dans le mythe, le roman change de direction, sans rien perdre de sa fantaisie, bien au contraire. Et on va crescendo vers un finish incroyable, impensable, en forme d’exploit pyrotechnique (bien du plaisir à ceux qui voudraient adapter au ciné !).

En chemin on a croisé des êtres de légende increvables, d’abominables pourritures et quelques beaux êtres humains. On a appris beaucoup de choses sans jamais avoir l’impression que l’auteur nous fait la leçon, on a souri, même parfois aux situations les plus atroces et surtout, on a pris un immense plaisir à lire ce roman puissamment jubilatoire.

A ne rater sous aucun prétexte.

Saad Z. Hossain / Bagdad, la grande évasion ! (Escape from Bagdad !, 2013), Agullo (2017), traduit de l’anglais (Bangladesh) par Jean-François Le Ruyet.

DOA magistral

Voilà donc la conclusion magistrale d’un cycle monument : Pukhtu secundo de DOA.

doaOn reprend là où on les avait laissés : Ghost, Fox, Voodoo (mercenaires d’une officine américaine), Shere Khan, le Garçon à la fleur (afghans alliés aux talibans), Montana (barbouze ripoux français), Amel (journaliste), Chloé (victime) et bien d’autres. Montana continue à gérer ses multiples trafics entre Paris, Balkans, Dubaï et Afghanistan, l’officine privée américaine 6N continue à subir la vengeance de Shere Khan et à trafiquer avec Montana, entre autres, Amel continue à faire des recherches pour faire tomber Montana …

Au milieu de cette situation déjà chaotique, un grain de sable va faire bouger les lignes (ou du moins les lignes de vie, à défaut des lignes politiques). Lors d’un interrogatoire musclé deux agents français retrouvent la trace d’un homme recherché par leurs services depuis des années : Celui qui l’identifie le connaît sous le nom de Roni Mueller, namibien. Quand Alain Montana ordonne qu’il soit éliminé, il ne sait pas qu’il vient de déclencher une réaction en chaîne qui va secouer tout le monde, du Mozambique à Kaboul en passant par Paris.

Une petite mise au point, sans doute superflue, mais sait-on jamais … Oui il faut avoir lu Pukhtu primo (évidence), mais pour comprendre ce qui motive les personnages, il est sans doute préférable, vraiment préférable, d’avoir lu Citoyens clandestins et, dans une moindre mesure, Le serpent aux mille coupures.

Ceci dit et fait, allez-y, prévoyez une période où vous pourrez consacrer du temps à la lecture, avertissez vos proches et vos collègues qu’il ne faut pas vous embêter pendant quelques jours et plongez. C’est un plaisir de lecture intense.

De l’aventure, du rythme, de l’action, du souffle, des paysages en cinémascope, des personnages inoubliables, et ce véritable shoot littéraire qu’est le retour d’un « héros » que l’on pouvait croire à jamais disparu. Pour ceux à qui cela parle, ce retour m’a fait autant d’effet que la réapparition de Gandalf la première fois où j’ai lu le Seigneur des Anneaux.

On est complètement embarqué dans l’histoire, c’est incroyablement documenté et érudit, et pourtant jamais le sérieux des recherches ne plombe le récit, on apprend sans aucun doute beaucoup de choses, mais sans jamais s’en rendre compte.

On se retrouve au cœur de luttes sans pitié, de chocs d’intérêts économiques, politiques et stratégiques planétaires, on les comprend, et pourtant on lit en ouvrant de grands yeux de môme, emporté par le souffle romanesque, aussi émerveillé qu’en voyant L’homme qui voulut être roi. C’est violent, cru, émouvant, touchant et rageant, on y croise toute l’humanité dans sa complexité, égoïste mais capable de gestes d’une générosité inouïe, sectaire mais parfois touchée par un simple regard, avide d’argent et de pouvoir mais solidaire avec les proches …

Et quand on envisage l’œuvre dans son ensemble, de Citoyens clandestins à Pukhtu secundo, on ne peut qu’être frappé par l’ambition de l’auteur, et admiratif devant la force et la cohérence du résultat.

Donc vous avez compris, à lire absolument !

DOA / Pukhtu secundo, Série Noire (2016).

Pas fan de Dan Smith

A l’époque j’avais lu beaucoup d’avis enthousiastes sur Le village de Dan Smith, mais je l’avais laissé passer. J’ai voulu me rattraper cette fois avec Hiver Rouge. A mon grand regret, je dois dire que je ne suis pas convaincu.

SmithNous sommes au début de l’hiver 1920 quelque part en Russie centrale. L’armée rouge se bat encore contre les blancs, mais a aussi commencé à réprimer dans le sang les révoltes paysannes. Nikolaï Levitski a déserté avec son frère et ne veut plus qu’une chose : retrouver sa femme et ses fils et mener une vie paisible.

Malheureusement sur le chemin du retour, son frère meurt et quand il arrive chez lui, le village est désert, les hommes ont été torturés et tués, les femmes et les enfants ont disparus. Nikolaï va alors commencer une traque désespérée. Mais il est à la fois chasseur et gibier : les soldats qui étaient sous ses ordres le poursuivent pour l’abattre en tant que déserteur.

« On retrouve […] son talent pour […] faire éprouver au lecteur une véritable sensation physique des conditions de survie en milieu extrême » lit-on en quatrième de couverture.

Et c’est là que le bât blesse. Maintes fois la neige, le vent, le froid, la solitude déserte de la steppe, l’ombre glaçante de la forêt nous sont décrits. Maintes fois et parfois un poil lourdement. Et pourtant, pas de sensation de froid. De façon répétée, insistante, l’auteur nous dit que Nikolaï sent un froid (et un effroi) envahir son cœur, maintes fois son cœur se serre, souvent, trop souvent il nous rappelle qu’il a vu des horreurs mais que cette fois surpasse toutes les autres … Et il en va de même pour ses remords (il a fait des choses horribles), pour ses colères … Bref, c’est insistant, lourd même, et l’effet est contraire à celui que recherche l’auteur : pas une fois je n’ai été ému, effrayé, scandalisé, ou gelé.

Il en va de même pour le suspense. Dans le final, pendant plusieurs chapitres les personnages se demandent (à haute voix) quel est le mystère de l’isba où ils se sont réfugiés, et aucun ne devine. Alors que le lecteur, lui, a deviné depuis longtemps. Là aussi, effets de tension dramatique insistants mais qui tombent à l’eau.

Bref, même si c’est parfois intéressant, cela reste agaçant, donnant l’impression de regarder un de ces séries où de mauvais acteurs surjouent la surprise en écarquillant les yeux et la peur en ouvrant grand la bouche. Et où en plus, parfois, des cris ou rires enregistrés vous indiquent où avoir peur, et où rire.

Je sais, je suis méchant, sans doute trop. J’ai lu bien pire, c’est juste assez maladroit, et j’aurais sans doute abandonné en cours de lecture sans en parler si je n’avais pas été coincé en déplacement sans rien d’autre à me mettre sous la dent. Et je dois avouer que, malgré ses défauts, c’est quand même suffisamment bien fichu pour que, finalement, je sois allé au bout.

Et puis, ce qui m’agace, c’est que ce livre va être défendu parce qu’il dénonce les crimes de l’Armée Rouge contre des civils. Alors oui, tuer et torturer des civils, surtout au nom d’idéaux d’égalité c’est mal. A-t-on besoin d’un roman pour le savoir ? Non. Cela veut-il dire qu’il ne faut pas écrire de romans pour dénoncer les évidences ? Non plus.

Quelques exemples :

Staline c’est mal : L’évangile du Bourreau d’Arkadi et Gueorgui Vaïner et Nous autres de Zamiatine

Hitler c’est mal : La reine de la nuit de Marc Behm

La CIA et la drogue c’est mal : La griffe du chien de Don Winslow

La junte militaire c’est mal : Vladimir illitch contre les uniformes de Rolo Diez et Mapuche de Caryl Férey

L’assassinat de Troski c’est mal : L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura

L’apartheid c’est mal : Le cercle fermé de Wessel Ebershon

Voler les enfants et tuer leurs parents c’est mal : Orphelins de sang de Patrick Bard

… Tous de grands livres, certains même des chefs-d’œuvre. A lire en priorité.

Dan Smith / Hiver rouge (Red winter, 2013), Cherche Midi (2015), traduit de l’anglais par Caroline Nicolas.

Un grand roman d’aventure chez Gallmeister

C’est parti pour la rentrée, avec une belle claque venue de chez Gallmeister. La quête de Wynne, premier livre traduit en France de l’américain Aaron Gwyn.

couv rivireRussell, élevé par ses grands-parents a hérité de son grand-père un talent exceptionnel pour dresser les chevaux. Très jeune il s’engage dans l’armée américaine et se retrouve en Irak. Lors d’un combat, au mépris de toutes les règles, il s’expose pour sauver un cheval se trouvant par hasard dans la zone de feu. Son exploit est filmé et diffusé sur youtube, et sa gloire passagère lui vaut, dès sa sortie de l’hôpital, d’être envoyé en Afghanistan.

Là il va devoir travailler avec le capitaine Wynne, homme mystérieux et charismatique qui a besoin de quinze chevaux pour une intervention secrète dans des montagnes inaccessibles. Russell commence à travailler, sans se douter qu’il entame un voyage au cœur des ténèbres avec un homme que tous sont prêt à suivre au bout du monde, sans percevoir ce qui le motive.

Voilà un roman qui m’a remis du cinéma grand écran plein la tête ! D’Apocalypse now à L’homme qui voulait être roi, excusez du peu. Là où Pukhtu de DOA, au travers de destins individuels, s’attache à démonter les mécanismes de la guerre et de l’économie qui l’accompagne, La quête de Wynne n’apporte aucune explication, se contentant de décrire le quotidien d’hommes qui, finalement, ne se posent que très peu (ou pas) de questions.

Une première partie lente et belle (sauf pour ceux que le dressage de chevaux n’intéresse pas du tout peut-être …) met en place les personnages, hommes et chevaux et commence à esquisser la silhouette de Wynne qui restera un mystère jusqu’au bout.

Puis c’est le départ pour la grande aventure, la quête dont je ne dirai rien ici. Une aventure vécue par le lecteur au cœur d’un groupe d’hommes qui espèrent, tremblent, aiment, haïssent. Un groupe où le courage, la fidélité, le mensonge, la cruauté et la grandeur ont leur place.

Dans des paysages grandioses, et sans le moindre manichéisme, l’auteur nous plonge au cœur d’une guerre étrange, à la fois vieille comme le monde et archi-moderne, où la dernière technologie côtoie les sentiments les plus ancestraux, où l’on monte à cheval en utilisant le GPS et où les motivations profondes de chacun se révèleront peu à peu …

Un grand roman de guerre, un grand roman d’aventure, un grand suspense, du souffle et une immense humanité. Que vous faut-il de plus ?

Aaron Gwyn / La quête de Wynne (Wynne’s war, 2014), Gallmeister (2015), traduit de l’anglais (USA) par François Happe.

Pukhtu Primo, grand livre de DOA

On l’attendait tous avec impatience depuis qu’on en avait entendu parler. Il est là, cela valait le coup d’attendre. Pukhtu de DOA.

DOAAfghanistan, 2008. Les troupes américaines et les multiples officines privées qui les accompagnent n’arrivent pas à freiner l’avancée des talibans qui reprennent peu à peu le terrain perdu, et regagnent des appuis dans la population, soit par la peur, soit en profitant de la corruption du gouvernement et des morts « collatérales » des bombardements américains.

Fox, Ghost, Voodoo, Tiny et quelques autres sont des mercenaires, même si maintenant on n’utilise pas ce mot : ils sont employés par une entreprise très proche de la CIA. Ils forment des afghans, aident les bombardements par des drones, font du renseignement, combattent … et trafiquent à l’occasion.

Peter est un journaliste indépendant, qui enquête sur le coût de la guerre.

Sher Ali Khan Zadran est chef d’un clan pachtoune. Comme son père il fait de la contrebande et ne voit pas d’un très bon œil la guerre portée sur son territoire par les talibans. Jusqu’à ce qu’une partie de sa famille soit tuée par un missile tiré par un drone. Il déclare alors la guerre aux infidèles, tout en restant le plus indépendant possible.

Tous et bien d’autres se débattent dans ce merdier, qui a des répercussions bien loin, de Paris à Abidjan en passant par le Kosovo ou Washington.

Il y a certainement beaucoup de travail en amont de la rédaction de ce Pukhtu très impressionnant. Ce qui est très fort, c’est qu’on ne le sent pas, ce travail. On imagine qu’il y est, on devine qu’il a été fait, mais il ne se voit plus, il s’oublie. On a toute l’information nécessaire pour comprendre le jeu complexe qui se joue dans un pays dont on ne sait pas grand-chose, cette information est bien délivrée, mais on n’a jamais l’impression de subir un cours.

On est pris dans le souffle de cette histoire, de ces histoires, emporté auprès des différents personnages. DOA ne juge pas (même si son agacement devant certaines lâchetés ou bêtises transparait parfois au détour d’une phrase), il n’explique pas, il ne juge pas. Il raconte. Il raconte avec du souffle, du suspense, en prenant soin que tout soit clair, mais sans jamais simplifier, faisant confiance à son lecteur et partant du principe qu’il acceptera l’effort (ô combien jouissif) de suivre une multitude de personnages et de rentrer dans une histoire qui ne peut pas être simple. Merci de cette confiance.

Il faut faire, certes, un petit effort, mais on est aidé par l’écriture dans le plus pur style DOA : directe, sèche souvent, sachant pourtant rendre la beauté et la majesté d’un paysage, impressionnante d’efficacité dans les scènes d’action, jamais mièvre ni larmoyante et pourtant capable d’empathie.

L’Afghanistan, pour moi, ce n’était que des articles survolés dans les journaux, L’homme qui voulait être roi du grand John Huston, vu il y a bien longtemps, et Les cavaliers de Joseph Kessel, lu il y a encore plus longtemps ! Ce sera aussi désormais Pukhtu, dont j’attends la suite avec impatience.

DOA / Pukhtu Primo, Série Noire (2015).

PS. Un détail, je ne sais pas si c’est un polar, un livre d’aventure, un roman de guerre … mais je suis sûr d’une chose, c’est un grand bouquin.