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Comme au cinéma

Comme au cinéma était le seul roman d’Hannelore Cayre que je n’avais pas lu. Grâce aux vacances, ce manque est comblé.

CayreAbdelkader Fournier est mal barré. En appel il va être jugé pour 12 cambriolages à Chaumont, par celui qu’on appelle le boucher de la Haute-Marne, un gros con raciste, méchant comme une teigne. Jean Bloyé, ténor du barreau et son épouse Anne qui le seconde se demandent comment il vont tirer le jeune homme des griffes du bourreau. En attendant ils se restaurent dans la seule auberge correcte de la région à Colombey-les Deux-Eglises, fameuse pour son bal tragique.

Ils y croisent Etienne Marsant, monstre sacré du cinéma à la retraite depuis son infarctus qui a accepté de venir préciser un obscur festival. Ajoutez quelques rôles secondaires et la pièce peut commencer.

Si j’ai trouvé le roman de Peter May un peu trop gentillet pour moi, là ça m’a bien décapé les neurones. Hannelore Cayre n’est pas connue pour sa gentillesse. Elle a la langue acérée, la formule qui claque, et n’a pas son pareil pour assassiner en quelques mots les travers de notre époque et de nos contemporains (ainsi que les nôtres, tout le monde en prenant pour son grade).

Mais elle n’est pas pour autant misanthrope, sait aimer les gens et faire preuve d’empathie et de tendresse. Tout en restant sans pitié pour les gros cons. Dire que j’adore son style et son écriture est un doux euphémisme. Je suis un inconditionnel.

Elle est ici particulièrement jubilatoire dans sa description d’une petite ville de province, et dans celle du vide intersidéral du monde des réseaux sociaux. Tout en étant capable de vous tirer une larme en évoquant le charisme irrésistible d’un acteur que je vois comme un croisement entre Depardieu et Noiret.

Je sais que je ne suis jamais objectif, encore moins quand je parle d’Hannelore Cayre, mais c’est vraiment un plaisir incomparable et inimitable de lecture.

Hannelore Cayre / Comme au cinéma, Métailié (2012).

Richesse oblige

Avec La daronne, Hannelore Cayre a connu un succès qu’elle méritait depuis son premier roman, tant mieux pour elle. Et tant mieux pour nous ses lecteurs, le succès ne l’a pas attendrie, elle a toujours la dent dure dans Richesse oblige.

CayreAllez savoir comment Blanche de Rigny, qui pourtant n’est vraiment pas née avec une cuillère d’argent dans la bouche et a même plutôt accumulé les difficultés, se retrouve à assister à un enterrement grand luxe au Trocadéro ? Quel est le rapport avec un jeune homme de bonne famille qui prit fait et cause pour les communards bien des décennies plus tôt ? Et qui sont les enflures qui vont salement morfler entre ces deux événements ? Si vous n’avez pas peur des saveurs acides et fortes, vous le saurez en lisant Richesse oblige (titre génial comme vous le verrez).

Qu’est-ce que je l’aime cette Blanche de Rigny, elle qui fait ce que nous sommes nombreux à rêver de faire. J’ai adoré, mais je ne peux pas trop en dire pour ne pas révéler des parts trop importantes de l’intrigue.

L’écriture d’Hannelore Cayre est toujours aussi précise et saignante, elle appelle un gros enculé, un gros enculé, crache une indignation et une rage qui font plaisir à lire dans un monde qui essaie de prétendre que tout est relatif et qu’il faut toujours comprendre le point de vue de l’autre. Et bien non, quand l’autre est une vraie pourriture, Blanche et Hannelore ne comprennent pas, elles tranchent. C’est jubilatoire, réjouissant, exaltant, ça fait un bien fou.

L’intrigue est bien menée, on sent que des recherches ont été menées sur la partie historique, mais ces recherches ne pèsent jamais et ne ralentissent pas le roman. Cerise sur le gâteau, une postface fort instructive éclaire la colère qui a motivé ce roman, et confirme que ce que d’aucuns appellent une marche vers un futur radieux ressemble furieusement à un retour en arrière.

Le conseil lecture arrive trop tard ou trop tôt, vu qu’il va être difficile d’aller emprunter le bouquin en bibliothèque, ou de flâner dans les rayons de sa librairie préférée, mais mettez-vous le derrière l’oreille, et ressortez-le dès que tout ça se calme, vous ne le regretterez pas. Promis juré.

Hannelore Cayre / Richesse oblige, Métailié (2020).

Hannelore Cayre revient, et c’est bon !

Depuis Ground XO, troisième, et pour l’instant dernier épisode des aventures de l’avocat Christophe Leibowitz, je n’avais pas vu passer de nouveau roman d’Hannelore Cayre. Et voilà que parait La daronne, que j’ai dévoré avec toujours autant de plaisir.

CayrePatience Portefeux a eu des parents qui aimaient l’argent, et le gagnaient par des moyens pas forcément légaux. Son père est mort. Ainsi que son mari qui lui aussi aimait le luxe et l’illégalité. Pour survivre, élever ses filles et payer la maison de retraite de sa mère, elle est traductrice assermentée d’arabe en français au service de la justice et de la police.

Jusqu’au jour où, au détour d’une conversation téléphonique, elle s’aperçoit qu’un immense chargement de cannabis se trouve « perdu ». Elle décide alors de le retrouver et de l’écouler pour retrouver sa vie d’avant.

Ceux qui ne connaissent pas encore Hannelore Cayre risquent d’être surpris. Car si elle est avocate et connaît parfaitement les milieux qu’elle décrit (juges, avocats, petits et moyens malfrats, flics, pauvres gens et sales cons), ne vous attendez pas à un polar procédural classique.

Un roman d’Hannelore Cayre c’est avant tout un ton, une écriture et un regard. Et les trois sont sacrément acérés. Pas de politiquement correct, aucun respect des convenances, des bonnes manières et des conventions, mais un immense respect pour la langue française et l’humanité souffrante.

Ca claque comme du Desproges, un pauvre con est un pauvre con, un abruti, quelle que soit sa classe et son origine sociale, un abruti, et les dysfonctionnements et hypocrisies du système et de la société sont étrillés sans pitié.

En VO ça donne ça :

« Philippe, la probité même, un homme intelligent, cultivé et drôle … croyait en Dieu ! C’est que ça me parait tellement invraisemblable qu’on puisse prêter crédit à des niaiseries pareilles. S’il m’avait confié croire en une destinée humaine gouvernée par un plat de nouilles célestes j’aurais trouvé ça moins ridicule. […] Bref, à part considérer la croyance en Dieu comme une forme de dérèglement mental, je ne vois pas … »

Et comme il y en a pour tout le monde dans la distribution :

« Porsche Cayenne aux vitres teintées encerclée d’emballages de fastfood jetés par terre et garée sur une place handicapés, rap et climatisation à fond, les portières ouvertes – gros porcs avec collier de barbe filasse sans moustache, pantacourt, tongs de piscine, tee-shirts Fly Emirates PSG flattant les bourrelets, et pour la touche accessoires chics de l’été : pochette Vuitton balançant sur gros bide et lunettes Tony Montana réfléchissantes.

La totale. Le nouvel orientalisme. »

Vous aimez ? J’adore. Si j’ajoute une vraie empathie, pas larmoyante pour un sou (vous vous en doutez après ces extraits de sa prose) pour ceux qui luttent pour rester dignes, un vrai sens de l’intrigue et du rythme, j’espère que je vous ai convaincus de lire La daronne.

Hannelore Cayre / La daronne Métailié (2017).

Ground XO d’Hannelore Cayre

On n’aime pas Hannelore Cayre pour ses intrigues ou sa gentillesse. On l’aime (ou on la déteste) pour son écriture ciselée ; pour sa façon de croquer ses personnages à la manière d’une caricaturiste, en en amplifiant avec une méchanceté, une jubilation et un talent réjouissants les défauts ; pour sa description sans pitié d’un monde que le lecteur moyen connaît mal, le monde judiciaire. Tout cela est encore amplifié dans Ground XO, le troisième volume des aventures de son avocat calamiteux, Christophe Leibowitz, personnage (il est difficile de le qualifier de héros !), de Commis d’office et Toiles de maître.

Il vivote maintenant en sous-louant un cabinet à une trentaine d’avocats encore plus fauchés et mal partis que lui. Cela lui donne assez d’argent pour ne plus avoir besoin d’accepter d’être commis d’office, et lui laisse assez de marge pour boire, pour boire trop même. Il avait complètement oublié qu’il s’appelle Leibowitz-Berthier, sa mère morte depuis quelques années ayant complètement coupé les ponts avec sa famille. C’est alors qu’il apprend la mort de sa tante quelque part en Charente. Lors de l’enterrement, il découvre avec stupeur qu’il est en partie propriétaire des Cognacs Berthier. Voyant là une occasion d’arrêter, enfin, un métier qui le désespère, il décide de créer, en France, une mode du Cognac pour les truands, rappeurs et vendeurs de cocaïne, comme chez leurs collègues américains. Ce serait bien le diable, avec son carnet d’adresse de dealer et autres trafiquants s’il ne trouvait pas l’oiseau rare, capable de lui pondre le rap qui fera fureur …

Revoilà donc le ton Hannelore Cayre : humour très noir, vivacité, méchanceté étincelante quand il s’agit de dépeindre le milieu judiciaire, descriptions au scalpel des juges, avocats, flics, mais aussi des dealers, rappeurs et autres vendeurs de cocaïne. La description des avocats minables qui peuplent son bureau vaut, à elle seule, l’achat du bouquin !

« ceux qui faisaient du droit des affaires détestaient les pénalistes, leur reprochant d’introduire des voleurs et des escrocs dans le cabinet. Les pénalistes détestaient les civilistes, leur reprochant leur usage immodéré de la photocopieuse. Tous détestaient les spécialistes en droit des étrangers, leur reprochant d’encombrer la salle d’attente de gueux que personne ne voulait voir s’installer en France. »

Attention, tenant du politiquement correct et du langage faux-cul restez à distance, Hannelore Cayre appelle un chat un chat, et un sale con un sale con. Et pourtant, sous le jugement sans appel de l’hypocrisie et de la vulgarité d’une époque, on sent, par moment, une grande compréhension, et même une tendresse pour certains paumés qui n’ont vraiment pas été aidés dans la vie.

Elle préfère la poésie brute d’un môme tout étonné qu’on soit, pour la première fois de sa vie, gentil avec lui, à l’onctuosité hypocrite d’un avocat installé, fier de son appartenance à une élite auto proclamée.

Et tant qu’à avoir affaire au libéralisme le plus sauvage, elle préfère l’avidité et la vulgarité déclarées et revendiquées des dealers que les airs pincés et moralisateurs des nantis qui font la même chose, mais légalement et sans avouer leur cupidité :

–         « C’est quoi un gangsta français ? demanda François, intrigué.

–         Un barbare urbain qui ne s’intéresse qu’au fric et au cul. Le plus fier et le plus moderne représentant des valeurs ultralibérales en France »

 Alors forcément, elle ne peut pas plaire à tout le monde.

Hannelore Cayre / Ground XO, Métailié (2007)