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Le terroriste et le virus

Un petit bonbon, bien frais, à la menthe ? Le terroriste joyeux du portugais Rui Zink.

Zink70 pages deux textes :

Le terroriste joyeux est le dialogue absurde entre un homme, arrêté à sa descente d’avion avec une bombe qu’il venait poser (ou pas) et la personne qui l’interroge. Mais va savoir qui interroge qui.

Le virus de l’écriture est la lettre désespérée d’un homme qui se retrouve seul au monde. Seul lecteur dans un monde post-apocalyptique où plus personne ne lit, mais tout le monde écrit.

Après un humour absurde une des grandes qualités de l’auteur sur ces deux textes est d’avoir su trouver la distance juste. Le premier dialogue, en particulier, aurait vraiment pu tomber dans la répétition et l’ennui tant il est difficile de maintenir un tel texte, avec son côté décalé, absurde et pourtant touchant très juste. Il s’arrête juste au bon moment, ni trop tôt ce qui serait frustrant, ni trop tard ce qui serait lassant. Comme ces clowns qui font semblant de ne pas savoir jongler ou marcher sur le fil, qui semblent toujours sur le point de tomber, ou de lâcher une quille, et qui bien entendu, réussissent le numéro. Un vrai numéro d’équilibriste.

Pour le second texte, il est très drôle, manière originale et détournée mais ô combien juste de décrire un monde, qui certes n’est pas le nôtre, où beaucoup feraient peut-être bien de lire un peu plus et d’écrire un peu moins. En quelques pages l’auteur déroule un monde post-apocalyptique qu’aucun auteur de SF n’avait envisagé. Que l’auteur se rassure, je reste lecteur, et je ne compte pas écrire !

Bref, un vrai intermède rafraichissant, drôle, original et intelligent.

Rui Zink / Le terroriste joyeux suivi de Le virus de l’écriture (Osso, 2015 / Bicho da escrita, 2005), Agullo (2019), traduit du portugais par Maïra Muchnik.

Nos derniers festins

Chantal Pelletier est de retour à la série noire avec une anticipation à la fois inquiétante et réjouissante : Nos derniers festins.

PelletierEté 44. 2044. En Provence. Les températures dépassent allègrement les 45°, les végans, les locavores, les adeptes de l’huile plutôt que le beurre, ceux qui ne veulent pas qu’on leur impose ce qu’ils mangent se tartent régulièrement et allègrement. Le gouvernement a instauré un permis santé à points. Si vous êtes trop souvent pris en infraction (trop d’alcool, trop gras, trop sucré …) vous perdez vos points et vos droits à une couverture santé, ce qui permet de ne plus rembourser une bonne partie des malades. Et sous prétexte de protéger les citoyens, on les flique de partout, souvent avec leur consentement.

Bref un monde de merde pas improbable dans lequel deux contrôleurs alimentaires, Anna Janvier, sorte de Berrurier en jupe et Ferdinand Pierraud, grand échalas parisien récemment muté qui n’avait jamais vu une tomate sous une autre forme que la boite de sauce du même nom vont enquêter sur de sombres affaires de trafic de foie gras et d’un cuistot mort noyé dans la blanquette de veau (clandestine) qu’il préparait, entre autres.

Passons rapidement sur l’intrigue, parce qu’en fait on s’en fiche un peu et que l’auteur ne semble pas non plus s’en être trop préoccupée. D’ailleurs j’ai déjà oublié les tenants et aboutissants de l’histoire.

Ce qui est intéressant c’est ce petit pas quelques années dans le futur, avec une exacerbation de mouvements et de frictions autour de la nourriture en particulier et de l’écologie en général que l’on constate déjà aujourd’hui, et une amplification du mouvement actuel de perte de liberté au profit d’une sécurité bien illusoire. Sans oublier le poids toujours plus important des grands groupes financiers.

Dans ce futur, les guerres et les discriminations ne se mènent plus au nom d’un Dieu ou d’une orientation sexuelle, mais pour ou contre tel régime alimentaire. Avec le même sectarisme, et la même intolérance. Cela pourrait être sinistre, mais l’humour et la gouaille de l’auteur font que l’on sourit autant que l’on grince des dents, et elle profite sournoisement de ces luttes pour nous mettre l’eau à la bouche avec quelques descriptions de plats irrésistibles. Avec un final en forme d’appel à profiter de la vie, et des premières pêches de la saison.

A déguster sans modération, et merde à notre permis santé.

Chantal Pelletier / Nos derniers festins, Série Noire (2019).

Le dernier thriller norvégien

Je n’avais encore rien lu de Luc Chomarat, et les copains en disent le plus grand bien. Maintenant j’en ai lu un : Le dernier thriller norvégien.

ChomaratDelafeuille travaille aux éditions Mirage, et se rend à Copenhague pour essayer de faire signer Olaf Grunddozwkzson le maître incontesté du thriller nordique. Un voyage qui tourne au cauchemar quand : 1. Il se trouve que deux concurrents sont déjà sur place 2. « L’esquimau », un tueur en série qui ressemble aux créatures de Grunwskzmachin sévit à Copenhague 3. La réalité et la fiction se mélangent allègrement les pinceaux et, en compagnie de Sherlock Holmes (LE Sherlock Holmes), Delafeuille va se retrouver immergé en vrai dans le récit de Grundkwkztruc dans un déballage de sang, de tripes et de blondes minces à gros seins.

Avant de parler du roman, il faut dire que face au procédé littéraire utilisé par Luc Chomarat, je pense immédiatement à un chef d’œuvre, Continuité des parcs de Julio Cortazar. Une nouvelle extrêmement courte qui me retourne chaque fois que je la relis. Si vous voulez vous faire une idée, elle est ici en français, et là en espagnol. C’est pour moi une sorte de nouvelle étalon, de celles qui donnent une idée de la perfection (comme toutes celles du recueil Les armes secrètes d’ailleurs). Et pour apprécier ce roman, sans qu’il soit trop écrasé, je dois faire abstraction de cette référence, et je n’y arrive pas toujours, ce qui fait apparaître toute tentative semblable comme du travail d’amateur, éclairé certes, amusant certes, divertissant … Mais loin du maître. Je ne dis pas que c’est juste, mais c’est mon passé de lecteur qui explique que je sois moins enthousiaste que Yan par exemple.

Ceci étant dit, il faut reconnaître un talent indéniable à Luc Chomarat pour stopper un précédé juste avant qu’il ne devienne lourd. Les blagues qui pourraient être potaches, le comique de répétition, l’absurde assumé, fonctionnent, et s’arrêtent juste avant de paraitre vains. Un vrai numéro d’équilibriste.

Bel équilibre aussi entre la critique du milieu éditorial, de ses modes, des engouements pour n’importe quelle daube du moment que c’est « le nouvel auteur scandinave », de l’argument de plus en plus mis en avant du chiffre de vente comme gage de qualité, et l’expression d’un véritable amour pour la littérature et les livres, y compris ceux des bons auteurs scandinaves.

Une des limites du roman, pour conquérir un vaste public, tient peut-être à son côté très référencé, et je me demande comment pourrait le percevoir un lecteur qui ne connait pas le polar, ou qui est fan de Millenium et autres Stieg Camila Adlerson.

En ce qui me concerne, ayant les références en tête, et étant du même avis que l’auteur sur la vague glacée du thriller venu du nord, si je ne crie pas au chef-d’œuvre, je me suis bien amusé avec ce pastiche original.

Luc Chomarat / Le dernier thriller norvégien, La manufacture des livres (2019).

Montalbano patauge dans la boue

Le voilà, il est là ! Qui ? Le Montalbano de l’année. La pyramide de boue, de l’indestructible Andrea Camilleri.

CamilleriIl pleut, il pleut, il pleut … Et Livia déprime, là-bas, dans le nord, au point de ne plus avoir la force pour les engueulades téléphoniques. Si on ajoute des soupçons de baisse de l’audition, et une mémoire qui semblerait flancher, on se doute que notre commissaire Montalbano n’est pas de la meilleure humeur du monde.

Alors quand le téléphone sonne à 6h05 pour l’avertir de la découverte d’un cadavre dans un chantier arrêté pour cause de boue et de désaccord entre les commanditaires publics et la société de construction, Salvo finit de se mettre en rogne. Et ce n’est pas une enquête où les différentes familles mafieuses et les entreprises de construction qu’elles possèdent le prennent pour un couillon qui va arranger les choses.

Un excellent cru. Qui démarre sur les chapeaux de roues, avec un gag qui marche d’autant mieux qu’on est un habitué de la série, on voit devenir la chute, ou sourit, et quand elle arrive, c’est l’éclat de rire. Je suis peut-être bon public, mais avec moi ça marche à tous les coups.

On retrouve bien entendu ce qui fait tout le sel de la série, les dialogues hilarants, l’ineffable Catarella, les repas sacrés de Salvo. On est avec les potes.

On découvre un Montalbano touchant, préoccupé par l’état de santé de Livia, et Andrea Camilleri dresse le tableau effarant des mécanismes de mises en coupe réglée de l’île par les familles mafieuses, par le biais d’entreprises de construction qui se partagent le gâteau, avec la complicité d’une classe politique pourrie jusqu’à la moelle.

Entre le paysage de boue désolant après des jours de pluies, et le constat désespérant de la corruption généralisée, le roman écrit par n’importe qui d’autre aurait été sinistre. Comme c’est le maître qui est aux manettes, sans rien enlever à la noirceur du constat, on referme quand même le livre avec la patate. Un talent unique.

Andrea Camilleri / La pyramide de boue (La piramide di fango, 2014), Fleuve Noir (2019), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Pauvre Rose !

On avait découvert les Mabille-Pons dans Salut à toi ô mon frère, et on en redemandait. Marin Ledun nous a exaucés avec La vie en rose.

LedunPauvre Rose. Les parents, la volcanique Adélaïde et le tranquille Charles sont partis en Polynésie pour fêter le dernier échec de Charles à son concours de notaire, et voilà donc Rose responsable de la famille. Son amoureux Richard Personne, policier de son état est débordé, et Rose apprend que, malgré leurs précautions, elle est enceinte. Pauvre Rose.

Mais ce n’est que le début. Gus accumule les mauvaises notes, heureusement tout le monde l’adore, Camille est nulle en maths, et Rose doit aller voir son prof, et Antoine, en stage dans une maison de retraite, y organise des paries de Strip-poker la nuit.

Puis des lycéens se font tuer à coup de couteau … Voilà qui laisse peu de temps à Rose pour aller faire la lecture à ces dames dans le salon de coiffure de Vanessa.

Un coup de blues ? Stress de fin d’année ? Trop de polars sombres ou de lectures pesantes ? Le dernier cassoulet de l’année vous pèse sur l’estomac ? Une solution, La vie en rose.

Certes vous ne le lirez pas pour suivre une enquête millimétrée ou chaque détail compte. Par contre si vous voulez du rythme, de l’humour, du peps, des cinglés réjouissants, de bons mots, une verve jouissive, des références qui font sourire et donnent le moral, allez-y en toute confiance.

On retrouve la tribu avec beaucoup de plaisir, la mauvaise foi assumée et la langue acérée de Rose, et mine de rien le regard lucide, critique mais aussi tendre de son auteur. Un vrai bonheur de lecture dont il serait bien bête de se priver.

Marin Ledun / La vie en rose, Série Noire (2019).

Tuomainen agréable, mais ne remplace pas Paasilinna

Au vu du résumé, Derniers mètres jusqu’au cimetière du finlandais Antti Tuomainen fait penser aux romans gentiment ou complètement déjantés de feu son compatriote Arto Paasilinna. Après lecture, impression confirmée, il fait penser au grand Arto, mais en moins bien quand même.

TuomainenJaako est un homme heureux. Il file le parfait amour avec son épouse Taina. Avec elle il est allé s’installer à la campagne, et a monté une entreprise qui marche très bien. Ils exportent vers le Japon des champignons qui n’existent que dans les forêts finlandaises, et maîtrisent le procédé de la cueillette aux recettes finales, en passant par le nettoyage, le séchage etc …

Mais, aujourd’hui, tout s’écroule pour Jaako. Comme il se sent vaseux depuis quelques temps, il a fait faire des analyses, et le médecin lui annonce qu’il a été empoisonné, petit à petit, qu’il n’y a pas d’antidote possible, et qu’il n’a plus longtemps à vivre. A 37 ans, c’est rude. Quand il rentre chez lui, plus tôt que prévu, pour en parler à Taina, il la trouve en pleine activité sur leur plus jeune employé. Et pour compléter le tableau, trois associés viennent de s’installer sur la commune, ont pris contact avec leurs clients et leurs meilleurs employés, et semblent vouloir prendre leur place.

Durant les quelques jours qu’il lui reste à vivre, Jaako a bien l’intention de se venger de la femme infidèle, de découvrir qui l’a empoisonné et de sécuriser son entreprise.

C’est peut-être parce que j’ai immédiatement pensé à Paasilinna que j’ai été déçu par ce roman, mais qu’y puis-je ? Je ne sais pas ouvrir un nouveau roman en faisant abstraction de tout ce que j’ai lu avant, comme si c’était mon premier livre. Donc pour ceux qui n’ont jamais lu Le fils du Dieu de l’orage, La forêt des renards pendus, ou Petit suicides entre amis (ou bien d’autres), peut-être ce roman vous paraitra meilleur qu’à moi.

Parce qu’il n’est pas raté, et se lit avec plaisir. Il y a quelques scènes cocasses, on sourit à cet humour très particulier des finlandais (on peut penser à Kaurismaki cité en 4°), il y a quelques personnages truculents, l’écriture est alerte. Bref ça se lit avec plaisir. Côté polar on peut reprocher quand même une résolution de l’énigme un peu tombée du ciel. Mais rien de grave.

Par contre, malgré un point de départ original, il manque la folie des personnages de Paasilinna, les pétages de plomb complets qui les caractérisent, les grandes virées dans la nature, les beuveries homériques, bref cette ce côté complètement déjanté, capable de tout, que cet auteur arrivait à faire passer dans ses romans sans jamais tomber dans le ridicule. Du coup, les aventures de Jaako paraissent un peu fades.

Antti Tuomainen / Derniers mètres jusqu’au cimetière (Mies joka kwli, 2016), Fleuve (2019), traduit du finnois par Alexandre André.

Lucy Chan et JH Oppel sont de retour

Besoin d’un rayon de soleil pour illuminer votre hiver ? Facile ! Total labrador de Jean-Hugues Oppel.

OppelQuel est le lien entre : Une opération foireuse de la CIA au Laos, des pilotes de drones tueurs dans le Nevada, un animateur de radio excité en banlieue parisienne, et le massacre de personnel de la CIA à Berlin ? Cela seul Jean-Hugues Oppel le sait. Et peut-être Lucy Chan, analyste à la CIA pourra-elle le découvrir. Si on lui en laisse le temps.

« Ils n’ont pas inventé la machine à dénoyauter les pois chiches. » © JHO.

Pour vous donner une idée du style, et avertir Jean-Hugues (s’il passe par ici), que je compte bien m’approprier cette expression sienne qui viendra compléter « il n’a pas la lumière à tous les étages », « ils n’ont pas tout leur bois à l’abris » et « ce n’est pas la lame la plus aiguisée du tiroir », entre autres.

Blague à part, c’est du pur JHO. Dans la lignée et la suite de 19500 dollars la tonne. Ça fuse, ça claque, on sourit beaucoup, on apprend quelques petits trucs sur la magouilles des plus riches d’entre eux (je ne dis pas d’entre nous parce qu’il est peu probable qu’ils passent par ici), et on y parle de labradors.

C’est particulièrement jouissif, et sous des dehors de joyeux foutoir survolté, c’est réglé comme une horloge suisse, avec un suspense qui va crescendo. On lit les presque 300 pages dans un état de surexcitation permanent, et ça passe si vite qu’on a l’impression d’avoir tout juste lu une novella.

Presque 300 pages de pure jubilation, et on finit moins con.

Si vous n’êtes pas convaincu, je ne sais plus quoi dire.

Jean-Hugues Oppel / Total labrador, La manufacture des livres (2019).