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Excellente pension complète.

De Jacki Schwartzmann, j’avais adoré Demain c’est loin. Alors malgré la difficulté qu’il y a à écrire son nom sans faute (il peut pas s’appeler Laherrère comme tout le monde ?) je me suis précipité sur Pension complète.

SchwartzmannDino Scala, gamin d’une cité lyonnaise, est à 45 ans l’ami (le gigolo ?) d’une richissime femme d’affaire luxembourgeoise de 30 ans plus vieille que lui. Comment il est arrivé là ? Un concours de circonstances mêlant bizness foireux de papier peint, hasard et éclipse solaire. Mais là n’est pas l’essentiel.

L’essentiel c’est que cet été-là il se retrouve seul, coincé dans un camping du côté de La Ciotat, et que son voisin de bungalow est un écrivain célèbre, ex prix Goncourt, qui est venu pour quelques jours pour étudier « les gens ». Il n’y aurait pas de quoi raconter une histoire si dans le camping les cadavres ne commençaient pas à s’accumuler, et Dino à se poser des questions …

« Personne n’est épargné, tout le monde en prend pour son grade, sans qu’il n’y ait, au fond, de véritable méchanceté, juste un regard acéré et très lucide sur les défauts et les préjugés des uns et des autres. » Disais-je à propos de son précédent roman. Et bien ça continue, jugez plutôt sur ce bref extrait :

« J’imaginais très bien quel genre de filles cela pouvait être. Des bonnes intentions et de l’altruisme. Elles trouvent que l’Inde est un pays extra et le Pérou l’avenir de l’humanité. Plus tard, elles rouleront dans une voiture hybride à quarante mille euros et elles dormiront dans des draps de chanvre. Elles mangent des graines et boivent du jus de pomme artisanal diarrhéique, font des Nouvel An tofu-tisane et partent à l’autre bout du monde pour enseigner l’anglais à des animaux malades. »

Donc pas méchant mais acide, un verbe qui pique, démange, gratte et surtout fait rire. Parce que cet auteur a un sacré sens de la formule, il a la tchatche. Au point qu’on aurait envie, en permanence, de lire à haute voix, ce qui peut s’avérer embarrassant à si l’on se trouve à côté de sa moitié qui dort ou de son gamin qui révise les maths, ou pire s’il l’on est dans le métro ou la salle d’attente d’un médecin.

Alors certes, il ne faut pas aller chercher les poux sur la tête de l’intrigue. Mais on s’en fiche, on est emporté par le rythme, et mine de rien, on a quelques belles surprises. Et puis, comme à un moment ou un autre, on se retrouve forcément dans le collimateur de Dino / Jacki, on est un peu obligé de regarder nos propres petits travers.

Réjouissant et salutaire. Et oui, lui aussi est à Toulouse, tout le weekend pour Toulouse Polars du Sud.

Jacki Schwartzmann / Pension complète, Seuil/cadre noir (2018).

Hap et Leonard samouraïs

Yipeee, le retour de la castagne joyeuse ! Hap Collins et Leonard Pine du texan Joe R. Lansdale sont de retour dans Honky Tonk Samouraïs.

LansdaleComme le raconte Hap : « Je ne crois pas qu’on cherchait les ennuis, Leonard et moi. Ils nous sont juste tombés dessus. Ça commence souvent l’air de rien, un petit bidule se défait et se met à claquer, comme un boulon dévissé sur un manège de foire. Rien de grave au début, juste un boulon mal vissé qui claque, mais petit à petit le boulon finit par lâcher et est éjecté de son logement, le manège de foire grince et gémit, s’affaisse et s’écroule dans une bouillie chaotique de pièces déchiquetées, de métal tordu et de tas de chair humaine ensanglantée.

Ce récit débute au moment où le boulon a commencé à se détacher sur le manège de foire. »

Le boulon, cette fois, c’est juste un gros con qui tape sur son chien. Ça énerve nos deux amis qui lui expliquent à leur façon ce qu’ils pensent de son attitude. Comme le gros con a le malheur, en plus, de traiter Leonard de sale nègre, il finit avec quelques dents en moins et la face un peu refaite. La routine. Sauf qu’en face une mamie filme la scène et vient quelques jours plus tard mettre un marché dans leurs paluches : Soient ils l’aident à retrouver sa petite-fille disparue depuis cinq ans, soit elle envoie la vidéo à la police.

Et voilà comment le manège de foire commence à déconner.

Que dire de plus sur ce nouvel opus des aventures toujours hilarantes et émouvantes de Hap et Leonard ? On rit beaucoup, les dialogues sont toujours aussi drôles, il y a de la castagne, des personnages haut en couleur. Il y a des affreux bien affreux qui vont morfler, et cette fois Hap et Leonard vont récupérer des alliés assez inattendus. Et comme souvent dans la série, la scène d’ouverture est particulièrement réussie et vous mets d’emblée dans le bain.

On y visite toujours un Texas que l’auteur aime mais n’épargne pas, et au détour d’un dialogue, on sent tout le bien que pense l’auteur des bigots de toutes les chapelles. Et attendez-vous à quelques surprises, mais je n’en dirai pas plus, chut …

Bref un excellent Hap et Leonard.

Et devinez quoi, et oui, Joe R. Lansdale sera à Toulouse pour fêter les 10 ans de Toulouse Polars du Sud. Et j’aurai le plaisir et l’honneur d’animer une rencontre avec lui à la médiathèque de Montauban le vendredi soir. Plus d’infos bientôt.

Joe R. Lansdale / Honky Tonk Samouraïs (Honky Tonk Samourai, 2016), Denoël/Sueurs froides (2018), traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.

Encore un excellent film

C’est bien le mois d’août. Moi qui ne trouve jamais le temps d’aller au cinéma, j’en suis déjà à deux films ce mois-ci. Et deux bons en plus. Le dernier : BlacKkKlansman de Spike Lee.

SpikeLee-01

Vous connaissez forcément déjà l’histoire du film, tirée d’un fait réel : comment le premier officier de police noir de Colorado Springs, pas forcément la ville la plus en pointe dans l’acceptation de l’égalité entre blancs et noirs, réussit à infiltrer la cellule locale du KKK, et même à rencontrer le grand manitou de niveau national.

Je n’ai pas lu toutes les critiques publiées ici et là, j’ai juste vu que certains étaient convaincus, et que d’autres trouvaient que Spike Lee forçait le trait.

Moi je me suis régalé, et si j’en crois les rires, le reste de la salle hier soir aussi. C’est qu’on rit beaucoup pendant le film. On rit de la bêtise des klanistes et des outrances des deux flics qui les infiltrent. On rit à un certain nombre de scènes d’anthologie. On rit parce que les deux acteurs principaux John David Washington et Adam Driver sont excellents.

Et puis on se rafraîchit la mémoire sur ces années de luttes, on voit d’où on vient, et on se dit que tant de connerie, d’ignorance, de violence, c’est fini.

BlacKkKlansman

Et puis les 2 dernières minutes du film vous font l’effet d’une bonne grosse douche bien glacée, parce l’ignorance, la connerie et la violence, c’est loin d’être fini. Et c’est là que le film prend aussi une autre dimension. Au-delà du rappel historique et de l’excellent divertissement qu’il est, il devient un film indispensable. Indispensable pour nous rappeler que rien n’est jamais définitivement acquis, que ceux qui, à un moment de l’histoire, parce qu’ils ont perdu une bataille, ont dû lâcher une once de pouvoir, ceux-là n’oublient jamais, et veulent toujours récupérer ce qu’ils considèrent comme leur dû.

Et je mets dans le sac les sorciers de toutes les religions, les racistes de tous poils et les membres des castes, économiques et politiques, au pouvoir dans tous les régimes.

A voir donc, pour passer un excellent moment, et terminer par une piqure de rappel indispensable.

Le Disque-Monde n°4

Ca faisait un moment que je ne m’étais pas replongé dans Les annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett. Voici donc le quatrième volume, Mortimer, et là ça y est, on est rentré dans la légende, avec cette variation autour de la MORT, TP est déjà au sommet. Il va s’y maintenir durant des décennies.

TP4Et oui, on y est. Dès les premières pages le talent humoristique de Sir Terry Pratchett avec cette arrivée de la MORT sur un marché à minuit, en hiver.

« C’est à cet instant qu’ils entendirent le clip-clop de sabots […] En fait le mot clip-clop rend incroyablement mal l’espèce de crépitement qui enveloppait la tête de Morty ; clip-clop évoque un petit poney plutôt guilleret, peut-être coiffé d’un chapeau de paille percé de trous pour les oreilles. Quelque chose dans ce bruit faisait clairement comprendre que les chapeaux de paille n’étaient pas en option. […]

L’air parut soudain épais, gras, et les ombres autour de Mortyse bordèrent d’arc-en-ciel bleus et violets. Le cavalier s’avança à grands pas vers lui ; sa cape noire flottait dans son dos et ses pieds produisaient de légers cliquetis sur les pavés. Il n’y avait pas d’autres bruits, le silence écrasait la place comme de gros paquets d’ouate.

Une plaque de verglas vint gâcher l’effet impressionnant.

« OH, FAIT CHIER » »

Mortimer est un jeune homme gentil, intelligent, plein d’excellentes intentions, fils d’un viticulteur dans les montagnes du Bélier, serviable : « il apportait le genre d’aide brouillonne et enthousiaste que les hommes sérieux apprennent vite à redouter […] Grand, roux, taché de son, le jeune homme avait ce type de carcasse qui semble ne répondre que partiellement aux ordres de son propriétaire ; on l’aurait dit formé uniquement de genoux. »

La mort est donc à la recherche d’un apprenti. Pour tenir compagnie à sa fille (et oui, il a une fille, adoptée bien entendu) et pour avoir un peu de temps à lui. C’est qu’il aimerait comprendre un peu ces humains qu’il va chercher quand leur dernière heure est venue. Il voudrait savoir pourquoi ils boivent, ce qu’ils trouvent à déambuler en braillant à deux heures du matin, en se tenant par la taille, l’un derrière l’autre, à la fin d’un banquet, il veut comprendre la pêche à la ligne … Malheureusement Morty, s’il porte un prénom prédestiné, n’est pas le plus adroit des apprentis, et surtout, lui aussi veut comprendre, et est choqué par ce qui n’est pas juste. Or dans ce boulot, il n’est pas question de justice, bien évidemment. Donc des catastrophes sont à prévoir.

Un roman d’apprentissage donc, dans tous les sens du terme. Et une réflexion sur la mort. Et beaucoup d’humour. Et cette Mort si souvent sinistre ailleurs, extrêmement attachant ici, sans doute le personnage le plus présent dans l’œuvre de Terry Pratchett. Un personnage étonnamment humain en même temps que totalement inhumain, qui permet à l’auteur et au lecteur de se poser, grâce à son regard décalé, quelques questions sur des activités, des actions, des habitudes que nous ne remettons habituellement pas en question.

C’est fin, intelligent, drôle, ça interroge aussi sur le pouvoir, le rôle des femmes, la responsabilité, il y a du rire, de la baston, de l’amour, de la magie, des chats et la MORT. C’est génial.

Terry Pratchett / Mortimer (MORT, 1987), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Mamie Luger mieux que Cabossé

Je n’avais pas été complètement convaincu par Cabossé de Benoît Philippon, du coup j’ai beaucoup hésité à me lancer dans Mamie Luger. Qui s’est révélé une plutôt bonne surprise.

PhilipponCeux qui ont lu Cabossé se souviennent de la mamie de choc qui prépare une soupe à Roy et Guillemette. C’est à elle qu’est consacré ce roman. Suite à leur fuite et aux dégâts causés, les flics viennent arrêter la mamie. Elle se retrouve donc en garde à vue face à un flic nommé Ventura (oui, les clins d’œil sont parfois appuyés) et, pour donner du temps aux deux fuyards, et aussi parce qu’à 102 ans elle commence à fatiguer, elle va raconter sa vie au flicard. Et révéler la présence d’un certain nombre de cadavres dans sa cave en même temps qu’elle trace le portrait peu reluisant de la vie d’une petite ville de province française, tout au long du XX° siècle.

Je ne vais pas vous dire que c’est mon polar de l’année, mais je trouve que cette Mamie Luger est très fréquentable. Moi qui avait été un peu fatigué par la volonté de faire un bon mot par ligne, et une réplique à la Audiard par paragraphe, je trouve qu’ici l’auteur s’est un peu assagi, et a réussi à faire moins systématique tout en gardant sa verve. Qui n’en est que plus efficace.

Comme dans le dernier, ça manque un peu de tension dans l’intrigue et on reste sur une succession de tableaux, mais ils sont tous réussis. Comme en prime la langue acérée de la mamie fait mouche et sait mettre en lumière les travers de notre société dominée par les hommes, ainsi que les contradictions de ses contemporains, on passe un très bon moment de lecture, avec une émotion plus présente car moins noyée sous les bons mots que dans le premier roman.

Une bonne lecture plaisir qui ne nous prend pas pour des imbéciles.

Benoît Philippon / Mamie Luger, Les arènes (2018).

Bienvenue chez les Mabille-Pons

Dire que Marin Ledun m’a surpris avec Salut à toi ô mon frère est un doux euphémisme. Et le plus beau c’est que la surprise a été très agréable.

LedunBienvenue chez les Malaussènes du XXI° siècle, du côté de la vallée du Rhône. La référence étant assumée par l’auteur, allons-y. Les Mabille-Pons, tribu composée de : un père calme, une mère volcanique, 6 frères et sœurs, dont la narratrice, qui lit des poèmes dans un salon de coiffure pendant que les mamies se font permanenter ; avec une petite caractéristique que la famille oublie, mais que les cons leur rappellent : les trois derniers sont adoptés. Donc un peu plus bruns. Donc facilement suspects. Plus un chien et deux chats, adoptés eux aussi.

Alors quand Gus, le petit dernier, le gamin le plus gentil du département, mais également bouc émissaire de toutes les couillonnades du canton (revoilà Malaussène) est filmé par une caméra de surveillance pendant le cambriolage d’un bar tabac qui tourne mal, pour la police et surtout la population locale, pas de doute, Gus est coupable. D’ailleurs, pas de surprise, ces gens-là n’est-ce pas … Les flics auraient peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de se mettre la smala à dos, les jours à venir vont être compliqués pour eux.

Voilà un roman qui met en joie et refile la patate. Ce qui n’est pas toujours le cas des romans de Marin Ledun qui jusque-là avaient plutôt tendance à plomber l’ambiance. Mais il faut avouer qu’en ces temps moroses, lire un polar avec le sourire, le refermer plein d’énergie et d’envie de gueuler à tous les cons qu’on croise qu’on les emmerde, et se dire que peut-être, tant qu’il reste des familles comme celle-là, tout n’est pas complètement perdu, ça fait un bien fou.

Le piège était d’être intimidé par la référence, de rester trop proche de l’original. Piège évité. Marin Ledun emporte tout sur le passage de la tornade Mabille-Pons. C’est déjanté, on croule sous les références littéraires, musicales, cinématographiques, on passe allègrement et sans transition de René Char à Sergio Leone, les cons en prennent pour leur grade, ça gueule, ça braille, ça aime et ça déteste, toujours à fond, jamais tiède, il y a de la vie, de la folie, de la mauvaise foi, de l’humour. Et il n’est pas exclus que cela nous fasse aussi un peu réfléchir.

Putain que c’est bon ! Marin, quand tu veux tu nous remets une tournée de Mabille-Pons !

Marin Ledun / Salut à toi ô mon frère, Série Noire (2018).