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Kasso

Il fait gris, froid, on s’emmerde, les masques c’est chiant … heureusement, j’ai pour vous un remède. Pas éternel, mais vous passerez au moins quelques moments de joie. Avec Kasso de Jacky Schwartzmann.

Jacky Toudic, cinquante ans, revient chez lui à Besançon, parce que ça mère est atteinte d’Alzheimer. Pas le retour le plus drôle, ni le plus économique. Parce que l’EPHAD coute un bras, voire les deux. Et Jacky n’a pas de ressources, du moins pas de ressources facilement déclarables. Pour vivre, Jacky fait Mathieu Kassovitz dont il est le sosie parfait, et il arnaque les crédules. Un soir il rencontre Zoé, avocate fiscaliste avec qui il se dit que c’est le moment de monter le gros coup qui va le mettre à l’abri définitivement.

Il y a au moins deux écrivains en France capables de phrases définitives qui me font éclater de rire tant elles sont aussi drôles que justes et méchantes. Capables d’écrire tout haut ce qu’on pense tout bas (avec beaucoup moins de talent). Hannelore Cayre et Jacky Schwartzmann. Tous les deux sont sans pitié avec les cons et les puissants, mais ne s’acharnent jamais sur les faibles. Ils sont drôles mais jamais méprisants, je les adore.

Un roman qui commence fort :

« Maman n’est pas morte. Ce serait mieux pour tout le monde, à commencer par elle. »

Puis qui est parsemé de sentences très justes comme :

« Finalement la démesure n’est pas l’apanage des riches mais de toute personne mise en situation de pouvoir faire n’importe quoi. Si on donne à quelqu’un les moyens de devenir complètement con, il le deviendra. »

Vous aurez donc, l’exécution en 10 lignes d’une rue de Paris et de ses habitants insupportables, une idée géniale pour évoquer les débuts d’arnaqueurs du petit Jacky, un crocodile, des dialogues qui claquent, des allumés pas piqués des hannetons entre autres. Ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde, à un moment ou un autre ce sera vous, la cible des bons mots de Jacky.

Sous des dehors de facilité et de décontraction, c’est très construit. Vous verrez, la chute superbe est en fait préparée bien longtemps avant, sans que vous ayez le moindre moyen de la voir venir.

Et derrière le rire, on retrouve beaucoup d’humanité et de tendresse pour nous autres, pauvres humains souvent ridicules, pathétiques, pas toujours bien malins, nous débattant avec nos soucis. Il se moque de nous Jacky, mais finalement il ne peut complètement cacher qu’il nous aime bien.

Jacky Schwartzmann / Kasso, Seuil/Cadre noir (2021).

Disque Monde n°12

Un petit Terry Pratchett pour bien commencer l’année, et un bon, puisqu’il met en scène mes trois sorcières préférées : Mécomptes de fées.

Du côté des montagnes du Bélier, pas loin de chez Nounou Ogg et Esme Ciredutemps, une sorcière meurt. Elle était aussi marraine fée et lègue sa baguette à Magrat, encore jeune, qui complète le trio. Et elle lui laisse une lettre lui demandant d’aller à Genua, loin très loin, empêcher un mariage catastrophique, et surtout lui recommande de NE PAS y aller avec Nounou et Esme. Résultat immédiat le trio, accompagné de Gredin le monstre effrayant qui sert de chat à Nounou part traverser le Disque Monde à destination de Genua où les attendent une Marraine spécialiste en magie des miroirs qui semble avoir des comptes à régler avec Esme, et une Dame qui cuisine un délicieux gombo, vit dans les marais, et semble connaitre un ancien Baron.

Comme souvent, on rit beaucoup. L’auteur s’amuse et nous avec.

Il s’amuse avec les clichés touristiques, des Carpates où un vampire va passer une très mauvaise nuit à l’Espagne. Il s’amuse avec les clichés des ressorts comiques avec un trio classique composé d’une enthousiaste toujours prête à tout tester (surtout si ça titre plus de 40°), Nounou ; une naïve qui se fait tout le temps avoir, Magrat ; et la ronchon de service pour qui rien ne vaut son chez soi, Esme. Et il s’amuse avec les contes de fées classiques, de la belle au bois dormant au petit chaperon rouge, sans oublier de leur flanquer un bon coup de dépoussiérant. Il s’amuse à récréer une Louisiane à la sauce Disque-Monde tout en rendant un bel hommage à sa cuisine et à sa culture populaire.

Et puis, parce ce que c’est Pratchett, en toile de fond, on retrouve son humanisme, et sa profonde conviction qu’il n’y a rien de pire que d’imposer sa volonté aux gens sous prétexte de ne vouloir que leur bien. Pas d’homme ou de femme providentiel chez lui, mais le portrait glaçant d’une bonne marraine qui fige tout dans un univers de conte d’où rien ne doit dépasser. Pour le bien de tous bien entendu.

A noter que c’est une des rares fois où l’on a un aperçu de la puissance de l’immense Esme, qui habituellement n’a besoin que de son chapeau et de son regard foudroyant pour se faire craindre et respecter. Et l’on comprend pourquoi, si elle autorisait qu’une telle chose (impensable) existe, elle serait la chef des sorcières.

Bref c’est très drôle, c’est émouvant et c’est intelligent, comme toujours.

Terry Pratchett / Mécomptes de fées, (Witches abroad, 1991), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1998) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Disque Monde n°11

Un peu de joie et de bonne humeur en ces temps moroses, ça ne peut pas faire de mal. Voici donc le retour d’un des meilleurs personnages de Sir Terry Pratchett, Mort revient dans Le faucheur.

Quelque part, quelques insignifiantes entités grises ont décidé que la Mort ne faisait pas bien son boulot, et devenait de ce fait mortel. Faut-il le rappeler ici ?« oui la Mort est un mâle, un mâle nécessaire ». Et comme le dit très bien la quatrième « il s’ensuit un chaos général tel qu’en provoque toujours la déficience d’un service public essentiel ».

Le mage Vindelle Pounze par exemple meurt, mais comme son esprit attend en vain notre héros, il réintègre le vieux corps, au grand désarroi de toute l’université. Des âmes en peine trainent partout, et loin de la Ville, un ouvrier agricole très très habile avec sa faux essaie de comprendre à quoi ressemble vivre dans une ferme et dans un village.

La mort est un des personnages les plus marquants de la série qui en compte pourtant un bon nombre. L’auteur a parfaitement réussi un mélange détonnant d’étrangeté et d’humanité. Il faut rappeler ici pour ceux qui ne connaitrait pas encore le génial Disque-Monde que la Mort est un brave type, qui se contente de venir chercher les défunts, essaie de faire son travail du mieux possible, mais ne comprend pas du tout, du fait de sa nature, ce qui nous anime, pauvres mortels. Le voir s’essayer à la conversation, ou au jeu de fléchettes dans le bar du village vaut son pesant de cacahouètes. Mais même s’il ne ressent pas, la Mort comprend vite, apprend à perdre, et surtout paie très rapidement sa première tournée !

Côté ville, l’accumulation de force vitale va chercher à créer un monstre, mais je vous laisse découvrir lequel. Sacré Terry Pratchett. Les mages sont égaux à eux-mêmes, ridicules, contents d’eux mais doutant quand même, très attachés à leurs repas. Image de l’université anglaise ? Image pour le moins d’une société très masculine, très blanche, pas très jeune, qui ne voit aucune raison de céder la moindre miette de son pouvoir, mais, et c’est l’effet Disque-Monde, un pouvoir ici très relatif. Et finalement, ils sont très humains et très attachants ces mages.

Bref, un excellent volume, avec de nombreux éclats de rire, et matière à réflexion, comme d’habitude.

Terry Pratchett / Le faucheur, (Reaper man, 1991), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1998) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Danse avec les lutins

Comme Catherine Dufour était là à TPS, et que j’ai adoré Le bal des absents (je crois que je l’ai déjà dit non ?), je suis allé la voir pour me faire conseiller un autre de ses romans. Et voilà Danse avec les lutins.

Lutins, fées, dryades, sirènes, ondines … A part les elfes qui sont inqualifiables, tout ce monde vit, plus ou moins, en bonne intelligence. Jusqu’à ce qu’arrive un croisement entre des ogres et des nains, les ograins.

Quelques siècles plus tard, les ograins règnent sur le monde, et Havecoque VI, banquier, comme ses prédécesseurs règnent, en douce, sur les ograins. Quand les ventes d’armes baissent et que les bénéfices plongent, il décide qu’il est temps de créer un ennemi intérieur contre qui il faudra … s’armer. Et quoi de mieux que tous ces jeunes fééries qui sont en colère, parce que relégués aux travaux les plus durs ?

« Espèce invasive. Prédation inconsidérée. Peur du manque. Aime le bois. Hygiène discutable …

La différence que je vois entre les ograins et les autres fééries (…) Les ograins pensent que la nature leur appartient, tandis que tout le monde sait que c’st nous qui appartenons à la nature. »

Je ne dirais pas que Catherine Dufour a beaucoup masqué de qui et de quoi elle parle dans ce roman de fantasy … On peut le voir comme un conte politique, et il est parfois bon d’enfoncer certains clous.

Le passage par ce conte, son humour grinçant, ses jeux de mots et jeux sur la langue, et le petit pas de côté qu’il offre rend la description et le démontage de certains mécanismes pervers encore plus efficace. Le ridicule, l’injustice, la connerie suicidaire deviennent d’une évidence aveuglante.

Ce qui ne peut pas faire de mal. Surtout en ce moment. Donc lisez Catherine Dufour, ça vaut amplement tous les éditoriaux et analyses du moment. Et en plus c’est aussi drôle que rageant.

Catherine Dufour / Danse avec les lutins, l’Atalante/La dentelle du cygne (2019).

Une évidence trompeuse

On est gâté (en littérature) en ce moment, après le nouveau Ricciardi, voilà le nouveau Longmire, le shérif de Craig Johnson dans Une évidence trompeuse.

Walt et Henry Standing Bear se retrouvent à Hulett, Wyoming, pour que l’Ours puisse participer à une course de moto. L’occasion pour la petite ville d’être envahie de milliers de motards, pas tous débonnaires. Le cauchemar des autorités de la ville.

Cela devrait être des vacances, mais l’Ours tombe sur Lola, une ex que l’on pourrait qualifier de toxique, qui leur demande de l’aide : son fils est dans le coma, suite à un accident de moto, un accident qui semble bien avoir été provoqué. Plus de vacances donc, d’autant plus que certains gangs de motards sont particulièrement remuant, voire sinistres.

Quand Vic Moretti, la Terreur, vient les rejoindre pour voir la course de l’Ours et participer à l’enquête, l’ambiance qui était devenue assez chaude tourne au bouillant.

400 pages de pur plaisir qui se lisent sourire aux lèvres. Craig Johnson maîtrise à merveille son sujet, joue avec les dialogues et les personnages, accentue à l’envie le côté hardboiled de la belle Vic, enfile les répliques qui claquent et les scènes d’action millimétrées.

Les personnages secondaires sont excellents, le trio Henry, Vic, le Chien est extraordinaire et vole la vedette à notre shérif préféré. Un vrai pied de lecture d’un bout à l’autre, le meilleur antidote à la situation lourde et sinistre que nous vivons. Un bouquin qui devrait être remboursé par la sécu, mieux que tous les antidépresseurs.

Craig Johnson / Une évidence trompeuse, (An obvious fact, 2016), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

La dernière affaire de Jonnhy Bourbon

Le nouveau Carlos Salem est là, juste à temps pour Toulouse Polars du Sud. Il reprend son personnage le plus célèbre, à savoir Johnny Bourbon pour La dernière affaire de Johnny Bourbon.

Vous vous souvenez d’Arregui, le privé de Madrid, basque d’origine, l’un des rares personnages récurrents de Carlos Salem ? Il a le blues. La cinquantaine approche, il ne s’est jamais remis de la mort de Claudia, mais il gère son agence de main de maître, entre autres parce que les puissants savent qu’il a ses entrées au palais royal.

Mais c’est pour sa tête dure et son honnêteté que son ancien supérieur, du temps où il était flic, vient le chercher. L’un des hommes les plus haïs d’Espagne, magouilleur fini, qui doit avoir un dossier sur quasiment tous les politiques du pays, vient de se suicider en attendant sa mise en examen. Un suicide vraiment ? C’est pour mettre ses gros pieds dans les plats qu’Arregui est contacté.

Dans le même temps, son instinct lui dit d’éviter soigneusement cette fille aux cheveux verts qui veut absolument le voir. Pour combien de temps ? Il va bien avoir besoin dans cette affaire de ses deux associés, et de l’aide ponctuelle de son adjoint le moins discret, Johnny Bourbon qui s’ennuie depuis qu’il n’est plus roi.

Je ne suis pas très objectif avec les romans de Carlos (je ne suis jamais objectif en fait, mais encore moins ici), je suis un fan convaincu de la première heure. Mais là, croyez-moi, même si vous n’êtes pas comme moi, faites-moi confiance allez-y, c’est peut-être un de ses meilleurs romans.

C’est drôle, tendre, mélancolique, j’ai souri souvent, rit plusieurs fois, été au bord des larmes parfois. Du grand Salem qui maîtrise totalement son sujet sans rien perdre de sa folie et de son humour absurde. La façon qu’il a de mettre en scène le roi d’Espagne, à la fois touchant, ridicule, pathétique, courageux, le « sidekick » le plus improbable et pourtant un des plus réussis de la planète polar qui en compte un certain nombre.

Ajoutez une très belle description de son quartier à Madrid, une relation entre Arregui et son père magnifique, l’éloge de l’amitié et de l’amour, une empathie toujours là pour les perdants, les paumés, ceux qui sont différents, ceux qui ont dû se battre bec et ongles pour survivre, de très beaux portraits de femmes de tous âges, et un hommage pastiche aux grands anciens du polar.

Un grand Carlos Salem.

Carlos Salem / La dernière affaire de Johnny Bourbon, (Sigo siendo el rey (emérito) de España, El último caso de Johnny Bourbon, 2018), Actes Sud/Actes Noirs (2020) traduit de l’espagnol par Judith Vernant.

Le bal des absents

Je connais mal l’œuvre de Catherine Dufour, mais j’avais beaucoup aimé Le goût de l’immortalité. La voir éditée dans une collection polar ne pouvait qu’exciter ma curiosité. Et je n’ai pas été déçu par Le bal des absents.

Claude est arrivée au bout du bout. 40 ans, pas de boulot, pas de vie de couple, expulsée de son appartement. Alors quand un avocat américain la contacte pour qu’elle aille enquêter sur la disparition d’une famille, quelque part dans une campagne paumée, elle accepte. Elle sera logée dans la demeure où on a vu en dernier la famille en question, et touche 1000 euros pour commencer.

Une aubaine, et Claude ne peut pas se permettre d’être trop regardante. Et elle arrive au « Logement de tante Colline ». Il ne faut quand même pas oublier que dans ce manoir, une famille de 7 personnes a disparu.

Autant avertir le lecteur tout de suite, même si ce roman parait dans la collection cadre noir du seuil il y a de vrais morceaux de fantastique dedans. Donc si vous êtes résolument allergiques à tout ce qui n’est pas 100 % rationnel, ce n’est pas pour vous.

Pour les autres, vous allez commencer par vous régaler avec l’écriture de Catherine Dufour. Humour noir, au vitriol parfois. Dans un autre genre, le style vachard d’Hannelore Cayre. Un petit exemple, dès le début du roman :

« Les liens affectifs dont elle disposait étaient du genre à tolérer la distance : quelques anciennes collègues avec lesquelles elle échangeait des chats sur Facebook, et une nichée de cousins-cousines éparpillée autour de Vitry-le-François. Elle n’avait pas d’autre relations, et surtout pas sexuelles. De plus, suite à un épisode pénible, elle s’était fait ligaturer les trompes. Pour finir, elle était allergique aux poils de chat. Tout cela, bien qu’assez mélancolique, la laissait libre de toute attache. »

J’adore, je me suis régalé tout au long du roman et j’avais envie de noter au moins une phrase par page. Mais je suis fainéant …

Ensuite l’histoire, particulièrement réjouissante. Bel hommage à la littérature et au cinéma fantastique, dans lesquels Claude va aller chercher les solutions pour se débarrasser de l’horreur qui la guette dans le manoir. Hommage parfois moqueur, souvent sincère. Les scènes d’horreur sont particulièrement réussies, mélange de tension flippante et d’un léger second degré absolument délicieux. Le récit est d’une totale cohérence d’un bout à l’autre. Et certains affreux meurent de façon résolument satisfaisante.

Mais ce qui fait de ce roman bien plus qu’une bonne histoire avec un personnage attachant, c’est que Catherine Dufour en profite pour régler son compte avec notre société et la façon particulièrement dégueulasse qu’elle a de se débarrasser de ceux qui ne lui rapportent pas assez. Là encore, c’est taillé au scalpel, c’est sanglant, méchant et tellement juste. Et la description des horreurs vécues, non à cause d’une improbable créature, mais à cause de la façon dont on réduit à une pauvreté épuisante et dégradante des femmes comme Claude est bien plus dure, effrayante et émouvante que toutes les attaques du fameux clown du King. Magistral.

Quant à la fin, elle est tout simplement géniale, et je suis prêt à offrir à celui qui la devinerait avant le dernier chapitre son poids en cacahouètes. La conclusion parfaite d’un roman rageur et enthousiasmant.

Catherine Dufour / Au bal des absents, Seuil/cadre Noir (2020).

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant

Je continue à picorer dans les publications de la nouvelle maison d’édition Matin Calme qui publie des polars coréens. Avec un roman complètement déjanté, Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant de la très jeune Jung Jaehan.

Le cabinet secret du Beau Gosse, haut lieu du chamanisme à Séoul : Nam Hanjun, dit beau-Gosse, fan de fringues de luxe, le Chaman ; Hyejun, sa petite sœur, hackeuse de génie ; et Sucheol, grand et costaud, fan de paintball et d’armes factice, détective privé. Leur activité : la divination, au profit de tous ceux qui peuvent payer. En réalité de faux chamans, mais de vrais escrocs … Quoi que, comme ce sont d’excellents détectives, leurs conseils sont en général de très bonne tenue.

Tout roule, l’argent rentre, jusqu’à ce qu’ils découvrent, lors d’une chasse aux faux fantômes, un vrai cadavre dans un égout. Et se prennent dans les pattes Ye-eun, inspectrice, spécialiste d’arts martiaux, très obstinée, à la recherche d’une jeune fille qui a disparu.

Ces Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant ont les défauts de leurs qualités.

Ca va à fond, ça part dans tous les sens, il y a une énergie et un humour très communicatifs. Et ça manque un peu de tenue, l’attelage de chevaux fous échappe parfois au cocher. On lit à propos de l’auteur qu’elle a écrit un roman publié sur le web, par chapitres, à l’image des feuilletonistes (je n’ai pas compris si c’était celui-ci ou un précédent). Cela se sent, il y a cette énergie, ce besoin de vous donner envie de lire le suivant, mais si chaque chapitre se tient a le bon rythme, l’accumulation est parfois un peu chargée et parait s’essouffler. Ce n’est pas pareil de courir 8 fois le 100 mètres en 8 jours, ou de courir un 800 d’un coup.

Ceci étant dit, c’est quand même un roman intéressant, vif, amusant, le style est très direct, les description visuelles, l’auteur s’amuse à interpeler le lecteur, à revenir en arrière pour expliquer une scène. Donc on ne risque pas de s’endormir à la lecture.

Il y a surtout la description de Séoul et de ses habitants, très intrigante pour un lecteur peu au fait des coutumes du pays. On vit au rythme des sorties et des envies superficielles d’un enquêteur assez immature, du moins en apparence, dont on soupçonne peu à peu qu’il cache des secrets (révélés dans de prochains épisodes ?). Et on découvre une société coréenne étonnante, à la pointe de la technologie, et en même temps prête à croire le premier charlatan venu, et ce, visiblement, du plus pauvre et du moins éduqué aux plus hauts dirigeants, économiques et politiques. On entrevoit aussi ici des inégalités flagrantes que ceux qui ont vu Parasites connaissent déjà. Et ici comme ailleurs, les puissants semblent intouchables et peuvent profiter à leur aise des plus pauvres.

Un premier roman prometteur, qui semble appeler de nouvelles aventures que je découvrirai avec plaisir quand elles arriveront chez nous, en espérant que l’auteur aura alors gagné un peu de sérénité et saura canaliser sa fougue sans la perdre.

Jung Jaehan / Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant, (미남당 사건수첩, The minamdang case note, 2018), Matin Calme (2020) traduit du coréen par Han Yumi et Hervé Péjaudier.

Cinéma encore

Activité cinématographique intense ces derniers temps, pour soutenir les salles … En fait non, parce que j’avais enfin un peu de temps, et pour me faire plaisir. Deux films récents donc pour se faire du bien.

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Vous avez forcément entendu parler du premier, Effacer l’historique, de Gustave Kervern et Benoît Delépine, avec l’excellent trio Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès, et quelques invités dont je vous laisse la surprise.

Ils sont trois. Ils vivent à crédit dans un lotissement moche quelque part dans le nord. Ils sont voisins mais ne s’en sont aperçus que lorsqu’ils se sont retrouvés, avec leur gilet jaune, sur le rond-point du Lidl. Et là, en plus de leurs problèmes habituels (endettement, solitude, boulot de merde …) ils ont tous les trois des ennuis avec internet. Marie parce qu’un connard a tourné une sextape et menace de la mettre sur internet et d’en avertir son fils ado si elle ne lui finance pas ses études de commerce. Christine, chauffeur pour une plateforme, parce qu’elle reste scotchée à une étoile malgré ses efforts. Et Bertrand parce que sa fille est harcelée au lycée. Mais s’ils ont pu prendre le rond-point du Lidl, ils ne vont pas se laisser emmerder par les GAFA.

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Tous les travers de notre société (d’avant virus) épinglés, les uns après les autres, avec un indéniable talent et grâce à l’abattage d’un trio d’acteurs exceptionnels. On rit beaucoup, on éclate de rire tout le temps, et on rit intelligent, sans jamais se moquer méchamment de ses personnages. Et comme disait l’immense Pierre Desproges, « elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire ». D’ailleurs je vous encourage à aller lire, en intégral, ce que le maître pensait de ceux qui sous-estime le talent comique. C’est là, et c’est imparable, comme toujours.

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Certes, c’est un conte et il ne faut pas aller y chercher le réalisme. Mais avec son effet comique d’accumulation d’emmerdes, avec son parti pris d’en rire, grâce à son rythme et à ses acteurs, Effacer l’historique vous fera passer un excellent moment.

Le second a bénéficié de moins de pub, il faut dire qu’il est italien, et que ses acteurs sont inconnus ici. Il serait pourtant dommage de passer à côté de Citoyens du monde de Gianni Di Gregorio.

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Rome, quartier du Trastevere, à la terrasse de leur café, autour d’un verre de blanc, Prof, ancien professeur de latin et de grec à la retraite et Giorgetto, glandeur professionnel, à la retraite aussi (mais de quoi ?) font une constatation simple : leurs maigres pensions leur permettent à peine de survivre, et il parait qu’en partant ailleurs, on peut vivre très décemment. Comment ils vont se retrouver associés à Attilio, rafistoleur de meubles et fan de moto ? Il faudra voir le film pour le savoir. Et où nos trois compères finiront ils leur vie ? C’est tout le sujet du film … Ou pas.

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On n’éclate pas de rire ici, ou rarement, mais on sourit beaucoup. Et toujours avec tendresse. Alors oui, comme j’ai pu le lire ici ou là, on n’est pas au niveau des Fellini, Scola ou Risi. Soit. Mais on retrouve cette patte, on est bien en présence de trois Vitelloni (surtout Giorgetto), mais à la retraite cette fois. Une thématique pas souvent traitée au cinéma et ici très joliment mise en scène, en prenant son temps, sans éluder les côtés ridicules des trois nouveaux amis, en s’en moquant gentiment, mais en mettant plutôt l’accent sur leur humanité.

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L’amitié, la peur, la vieillesse, le côté complètement dépassé de trois hommes seuls qui n’ont jamais quitté leur quartier face à un monde qu’il comprennent de moins en moins. Et pourtant, leur capacité à comprendre leurs semblables, à faire preuve d’empathie. Et puis, comme dans les meilleurs moments de ces auteurs latins que j’aime tant (les Montalban, Camilleri, Padura, Varesi …) de très belles scènes autour d’une table ou dans un café. Et ce n’est pas négligeable, de très belles images de Rome en général, et du Trastevere en particulier.

Cerise sur le gâteau, le final redonne une peu de foi dans notre monde, sans optimisme béat (que je ne supporterai pas), mais ça fait du bien de mettre parfois en avant les petits et grands gestes d’humanité, au lieu de d’insister uniquement sur ce qui va de mal en pis. Un moment de bonheur, dont le souvenir adoucira cette rentrée de merde.

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Disque Monde n°10

« Du friçon ! De l’aventure ! Avec les étoiles Victor Marasquino et Delorès de Vyce. Et avecque mille éléfants !

Une daibauche de passionne et de grands aiscaliers sur fond d’hystoire tumulte-tueuse : QUAND S’EMPORTE LE VENT D’AUTAN »

TP 10Avant la rentrée, encore quelques vacances avec la suite de ma lecture de l’intégrale des Annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett, le 10° volume consacré à la naissance du cinéma : Les zinzins d’Olive-Oued.

A l’université de l’invisible, le jeune Victor est un étudiant de génie. Pour continuer à toucher l’argent de l’héritage de son oncle, il doit devenir mage. Mais comme il n’a pas envie de travailler, il s’ingénie à rater les examens. Facile ? Non car il doit quand même avoir une note minimale pour continuer à toucher l’argent. Un génie vous dis-je. Jusqu’au jour où il assiste à un spectacle proposé par les alchimistes, ces rigolos qui habituellement passent leur temps à faire sauter des machins. Des images animées projetées sur un drap.

Et peu de temps après, avec un corniaud qui parle (et dit « ouah » quand il veut passer inaperçu), des nains, des trolls, des charpentiers, des peintres … le voilà en route vers Olive-Oued, sans trop savoir pourquoi. La magie d’Olive-Oued commence à agir et rend fous ceux qu’elle appelle. Une magie et une folie qui vont conquérir Ankh-Morpork. Mais en parallèle la réalité s’affaiblit, et la membrane qui la sépare des choses qui rodent derrière devient fine, fine, fine …

Naissance du cinéma donc, dans toutes ses dimensions. La naissance des stars, des producteurs, de la publicité (avec un génial Planteur-Je-Me-Coupe-La-Gorge), des agents, la couleur, le muet … Tout ça dans le monde de Pratchett, ce sont des diablotins qui peignent les images enfermés dans une boite. Références constantes aux premiers grands films, très drôles pour qui a un minimum de culture cinématographique et de l’histoire du cinéma.

Le tout émaillé de quelques réflexions très pratchettiennes :

« Bref, une guerre civile avait éclaté, phase par où toute civilisation adulte se doit d’être passée … »

« Cette Ankh-Morpork-là ressemblait beaucoup plus à Ankh-Morpork que la vraie. »

Vétérini assis à côté des deux acteurs, des deux étoiles devrais-je dire, se pose des questions sur leur célébrité :

« Il avait l’habitude des gens importants, du moins de ceux qui se jugeaient importants. Les mages devenaient importants par des hauts faits magiques. Les voleurs par les vols audacieux, de même, quoi que de manière légèrement différente que les marchands. Les guerriers en gagnant des batailles et en restant en vie. Les assassins par des inhumations habiles. Les sentiers ne manquaient pas qui menaient à la gloire, mais balisés, on suivait leur tracé. Ils respectaient une certaine logique. […]

Oui c’était fascinant. On pouvait devenir célèbre rien qu’en étant … célèbre, quoi. »

Je me demande ce qu’aurait pensé Vétérini du monde d’aujourd’hui …

Un excellent volume, à la fois critique et hommage, moquerie tendre et respectueuse, un des très bons.

Terry Pratchett / Les zinzins d’Olive-Oued, (Moving pictures1990), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997) traduit de l’anglais par Patrick Couton.