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Trop n’importe quoi pour moi

Cela faisait un moment que je voyais les romans sans auteur de chez Sonatine. Ils ne me tentaient pas trop. Mais histoire de me faire une idée, j’ai fini par lire le dernier, Bourbon Kid, d’un auteur anonyme donc.

BourbonNous avons les Dead Hunters, une bande de tueurs, commandés par le Diable, qui éliminent de la surface de la Terre un certain nombre de personnes.

Et vous avez Caïn, le tueur originel, qui va réveiller et sortir de leur prison les quatre cavaliers de l’Apocalypse, qui veulent ouvrir les portes de l’Enfer. Mais le Diable ne veut pas, et donc les Dead Hunters vont avoir, pour une fois, des adversaires à leur hauteur, voire un poil plus forts qu’eux.

Si l’Apocalypse n’est pas pour demain, certains vont quand même passer un mauvais quart d’heure.

Je ne vais pas en faire des tartines. Je ne peux pas dire que je me sois ennuyé. Mais c’est assez potache. Beaucoup d’énergie, pas vraiment canalisée, des vannes de vestiaire de rugby, des scènes d’actions plutôt réussies, et une intrigue pas loin du grand n’importe quoi, avec un côté grand-guignol qui fait passer la pilule.

On peut s’agacer, ou éprouver en lisant le plaisir un peu coupable que l’on peut avoir à regarder un film de Terence Hill et Bud Spencer, pour ceux à qui la référence dit quelque chose. Pas moins, mais pas plus non plus. Donc j’en resterai là.

Bourbon Kid (The day it rained blood, 2017), Sonatine (2017), traduit de l’anglais (USA) par Cindy Colin-Kapen.

Keller, tueur amateur de timbres

De Lawrence Block je connais trois personnages récurrents. Dont Keller, tueur à gage qui s’est rangé et mène une vie tranquille. Jusqu’à ce qu’on le rappelle dans Tue-moi.

BlockKeller s’appelle maintenant Nicholas Edwards. Il vit à la Nouvelle-Orléans avec sa femme et sa petite fille, retape des maisons, et collectionne des timbres. Jusqu’à ce que Dot l’appelle. Dot c’est une ancienne vie, quand il était tueur à gage, habitait New-York et s’appelait Keller. Et comme les affaires immobilières sont au point mort, et qu’il y a un contrat dans une ville où il voulait aller pour une vente aux enchères de timbres, il accepte. Une première affaire. En attendant les suivantes.

Comme avec son voleur de petites cuillères, avec Keller Lawrence Block s’amuse. Comme Bernie Rhodenbarr, libraire et cambrioleur, Keller a deux occupations : philatéliste et tueur. Et il aime joindre l’utile à l’agréable. Donc tous ses contrats, ou presque, seront couplés à des achats de timbres.

Ce n’est pas le roman de l’année, et l’auteur a déjà écrit des bouquins beaucoup plus forts et marquants. Mais il a un sacré savoir-faire. Il s’amuse, se montre délicieusement immoral, se permet de nous apprendre beaucoup de choses sur la philatélie, sans jamais lasser (et pourtant je ne suis vraiment pas un collectionneur), arrive à mettre autant de suspens dans une vente aux enchères que dans la mise au point d’un meurtre, tout cela avec légèreté et élégance. Les dialogues sont délicieux, c’est fin, pétillant et érudit, ce qui n’est pas gagné quand on décrit le travail d’un tueur.

J’oublierai sans doute très rapidement les différentes péripéties, mais il me restera le souvenir d’un vrai plaisir de lecture.

Lawrence Block / Tue-moi (Hit me, 2013), Série Noire (2017), traduit de l’anglais (USA) par Sébastien Raizer.

Jacky Schwartzmann, drôle et lucide

La collection Cadre noir au Seuil semble bien démarrer. Je suis passé à côté des premiers, je me rattrape avec Demain c’est loin de Jacky Schwartzmann, excellent.

SchwartzmannFrançois Feldman a un nom juif, une tête d’arabe et a grandi dans la cité des Buers connue de tout Lyon et pas en bien. Un cocktail qui ne l’aide pas quand il va demander un prêt à sa conseillère financière, Juliane Bacardi, pour une nouvelle idée géniale qui va enfin le sortir de la mouise.

Comme on peut s’en douter, le rendez-vous tourne court et ses relations avec Connasse Bacardi comme il l’appelle ne sont pas prêtes de se réchauffer. Mais, car il y a un mais, sinon il n’y aurait pas d’histoire, un soir où il sort de rendre visiter à Saïd, le caïd des Buers, son ancien pote d’enfance, il tombe sur Juliane dans une merde noire. Une merde dans laquelle elle l’aspire, sans l’avoir voulu, et qui va les obliger à se planquer, des flics et surtout et plus grave, de la bande à Saïd. Et là, il va falloir vraiment faire équipe.

Caustique, vif et réjouissant. Et aussi instructif et juste. Et drôle. Un vrai régal qui agace un peu les dents, qui pique les yeux, qui réveille. Jacky Schwartmann mène son intrigue tambour battant, on ne s’ennuie pas une seconde, et il semble avoir pris le parti de Todd Robinson qui a dit en table ronde qu’il lit toujours ses textes à voix haute pour voir si ça sonne comme une conversation au bar. Au point que ses amis, quand ils le lisent, ont l’impression qu’il leur gueule dans l’oreille pendant trois heures.

Là c’est pareil. On entend François Feldman le narrateur, sa voix sonne parfaitement juste, ça vanne à tout bout de champ, même et surtout dans les situations les plus dramatiques. Personne n’est épargné, tout le monde en prend pour son grade, sans qu’il n’y ait, au fond, de véritable méchanceté, juste un regard acéré et très lucide sur les défauts et les préjugés des uns et des autres. Des banquiers, des nantis, des jeunes des cités, des profs, des flics, des algériens, des français …

Et mine de rien, sous l’acidité du propos, il les aime ses personnages, et il aime sa ville et son pays. Ce qui ne l’empêche pas de voir ses défauts. Qui aime bien châtie bien parait-il.

J’en reviens à mon début : Caustique, vif et réjouissant. Et aussi instructif et juste. Et drôle. Donc vous allez le lire.

Jacky Schwartzmann / Demain c’est loin, Seuil/Cadre noir (2017).

Ferraro de Milan, nouveau personnage culte.

J’avais déjà beaucoup aimé Le matériel du tueur de Gianni Biondillo, qui d’ailleurs avait gagné le prix Violeta Negra il y a quelques années. Et j’ai adoré, coup de cœur absolu, le dernier, Le charme des sirènes.

BiondilloSi vous avez lu Le matériel du tueur, vous vous souvenez sans doute de l’inspecteur Ferraro de Milan. Il mène une vie « tranquille », aussi tranquille que possible avec un chef arriviste, une fille ado, et des amis d’enfance dans le Quarto Oggiaro, le quartier … compliqué de Milan.

Elle va devenir beaucoup moins tranquille quand, bien contre son gré, il est affecté à l’enquête sur l’assassinat d’une top model pendant le grand défilé de mode de la gloire locale et internationale, Varaldi. Hargneux, décidé à haïr tout le monde, il déboule dans ce grand monde milanais comme un chien enragé.

Ailleurs, beaucoup plus au sud, Oreste dit Moustache, clodo depuis toujours décide de revenir mourir dans son quartier, le Quarto Oggiaro de Milan. Sur sa route il va rencontrer Aïcha, gamine échouée récemment sur une plage italienne à la recherche de son grand frère installé à Milan, et croiser la route d’un vrai sale con.

Et tout ce monde se retrouvera, peut-être, à Milan.

Comment dire à quel point je me suis régalé avec ce roman ? Dès le premier chapitre, la première scène, plusieurs éclats de rire. Si vous ne me croyez pas, entrez dans une librairie ou une bibliothèque, ouvrez le bouquin et lisez pourquoi il ne faut jamais réveiller Mimmo, l’Animal.

Et les éclats de rire vont se multiplier au fil des pages. Le regard de Ferraro (et de Biondillo bien sûr) sur le milieu, très artificiel de la mode est sans pitié, sans concession, mais également sans méchanceté gratuite. Il sait y voir la beauté, les souffrance, la fierté du travail  bien fait, la férocité des rapports humains, le ridicule et l’affectation, les préjugés (les siens en premier). C’est criant de vérité, et c’est l’illustration permanente de l’existence de deux villes de Milan qui ne se côtoient jamais, ou presque. Celle des riches et de l’ostentation, et celle de Mimmo, de Ferraro, des familles qui ne trouvent pas de logement, des quartiers où le racisme et l’extrême droite reprennent du poil de la bête.

Tout cela en nous faisant rire, en nous émouvant, avec des dialogues magnifiques, et un regard d’une justesse absolue. Ne serait-ce que pour les scènes entre Ferraro et sa fille, lisez le bouquin, j’ai eu l’impression que Biondillo était venu chez moi, sans que je m’en aperçoive, pour filmer puis retranscrire les discussions avec la mienne !

Certes j’avais deviné avant la dernière page le fin mot de l’histoire, mais ce n’est pas grave, pas grave du tout, tant jusqu’à la dernière ligne ce diable d’auteur m’a amusé, mais aussi ému profondément.

Pour résumer, c’est un livre drôle, émouvant, intelligent, pertinent et indispensable. Et si vous en avez l’occasion, ne ratez surtout pas l’occasion de rencontrer l’auteur, il est absolument extraordinaire à l’oral.

Gianni Biondillo / Le charme des sirènes (L’incanto delle sirene, 2015), Métailié (2017), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Quadruppani auteur, un vrai régal

 

Serge Quadruppani abandonne (provisoirement ?) Simona Tavianello et l’Italie pour un roman survolté qui verra les abeilles, les choucas, un loup et un âne jouer un rôle capital : Loups solitaires.

QuadruppaniPourquoi Pierre Dhiboun, membre des forces spéciales françaises infiltré auprès de groupes islamistes au Mali revient-il tout d’un coup en France ? A-t-il été retourné ? Et que vient-il faire du côté du plateau des Millevaches  (pardon, Montagne Limousine) ? Quel rapport entretient-il avec la belle Jane, supposée spécialiste en comportement animal ? Et avec un chirurgien qui préfère s’occuper de ses poules que de retourner à l’hôpital ? Pourquoi des barbouzes tatoués sont-ils à ses trousses ?

Mais surtout, comment des choucas, des abeilles, un âne et un loup vont-ils intervenir là-dedans ? Pour le savoir, une seule chose à faire, lire Loups solitaires.

Première évidence à la lecture du dernier ouvrage de Serge Quadruppani : il a dû bien s’amuser à l’écrire. Corollaire, le lecteur s’amuse beaucoup à le lire.

L’auteur s’amuse avec les mots et les langues, interpelle le lecteur, joue avec ses nerfs, le laisse en plein suspense. Un vrai régal, un vrai feu d’artifice. Il s’autorise tous les excès, se permet de châtier de façon très imaginative et très jouissive les cons surarmés. Un vrai régal vous disais-je. Il n’épargne ni les élus locaux, installés à coups de petits avantages, ni les grands commis de l’état. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, un vrai régal.

Un vrai régal intelligent en plus, car il peut nous amener à réfléchir à pas mal de choses, de l’invasion de technologies de plus en plus agressives dans nos vies, à la place que nous accordons (de moins en moins) à la nature, en passant par la nécessité, enfin, de ne pas accepter tout et n’importe quoi au nom de notre sécurité, alors qu’il s’git surtout la sécurité des intérêts d’un tout petit groupe.

Un vrai régal, salutaire qui plus est. Convaincus ?

Serge Quadruppani / Loups solitaires, Métailié (2017).

100% énergie

On continue avec les lectures de vacances avec cet OVNI conseillé par Kti de Bédéciné et Damien, le collègue coupable de me faire lire de la bonne SF. C’est complètement déjanté et réjouissant, c’est Le club des punks contre l’apocalypse zombie de Karim Berrouka. Tout est dit dans le titre !

BerroukaAu squat du Collectif 25, ce matin là (enfin, matin, c’est une façon de parler), on se réveille avec l’impression que l’on n’est pas descendu d’un mauvais trip. Deuspi et Fonsdé, Eva et Kropotkine ne comprennent pas bien ce qu’ils voient à l’extérieur. Les bobos du quartier ont de sales gueules, la bave aux lèvres, la mâchoire pendante et l’œil vide. Et ils se précipitent sur tout ce qui bouge pour le boulotter …

C’est Mange-poubelle qui, en rejoignant le squat couvert de viscères qui les met au jus : la population parisienne a été transformée en zombies mangeurs de cervelles. Pour une fois sa culture d’amateur de films de série B (voire Z) va peut-être servir à quelque chose. Deupsi et Fonsdé y voient l’occasion de multiplier les conneries, et Eva et Kropotkine celle de faire enfin tomber la capitalisme aliénant.

Tout ce qu’on peut dire, c’est que ça va saigner et que le monde ne sera plus jamais le même.

Bon, je ne vais pas prétendre que c’est fin et subtil. Mais quelle putain d’énergie ! Je me suis régalé, je me suis amusé, même si je ne suis pas amateur de musique punk, et même si je trouve que le roman aurait sans doute gagné à être un poil ramassé pour éviter quelques longueurs au milieu.

Mais pour le reste, le pied. Une saine, très saine colère. Des personnages qui emportent tout par leur énergie, leur rogne ou leur bêtise. Des patrons du MEDEF qui morflent, des cons qui sont appelés des cons, du gore rigolo, des zombies qui dansent, de l’énergie, de l’énergie, de l’énergie.

Un grand vrai bon moment de bonheur, pas très raffiné mais pas con et très jouissif.

Karim Berrouka / Le club des punks contre l’apocalypse zombie, ActuSF (2016).

Après Adamsberg, Montalbano

J’y faisais allusion dans le papier précédent, le plaisir du lecteur de polar moyen passe aussi par les retrouvailles avec des potes personnages. Et quel meilleur ami que l’irascible Salvo Montalbano du génial Andrea Camilleri ? Que voici dans : Une voix dans l’ombre.

CamilleriJournée pourrie à Vigata. Montalbano fait mettre à l’ombre une jeune con excité qui l’a bêtement insulté et agressé dans sa voiture. Manque de chance, c’est le fils du Président de la province. Que son avocat fait rapidement ressortir de prison. Un peu plus tard, appelé pour interroger le gérant d’un supermarché qui s’est fait cambrioler, Salvo et Mimi son adjoint tombent sur un homme au bord de l’hystérie qui les accuse de le torturer pendant l’interrogatoire. Peut-être parce que le supermarché appartient en réalité à une famille influente de la mafia, soutenue par le député local … Bref en une journée, Salvo s’est mis à dos les deux politiques les plus influents du coin, et donc le Questeur et la télévision aux ordres. Ce qui explique que, lorsque le cadavre de la fiancée de l’excité est retrouvé, charcuté chez lui, Montalbano hésite à s’en mêler. Mais il n’en a pas fini avec une classe politique totalement corrompue.

Comme pour Fred Vargas, oui c’est toujours du Camilleri, oui c’est toujours du Montalbano, oui c’est toujours Vigata. So what ?

Pour commencer j’ai éclaté de rire plusieurs fois, m’attirant les regards curieux de mon fils qui n’a pas l’habitude que je rigole avec mes bouquins. Lors des engueulades avec Livia, lors des dialogues avec Catarella, plus un ou deux autres occasions. Et un bouquin qui vous fait éclater de rire est un bouquin précieux.

Aux plaisirs habituels (humour, description de plats, enquête), s’ajoute ici la description au vitriol d’une classe politique totalement pourrie, d’une presse qui lui lèche les bottes (pour ne pas dire autre chose), et d’un public totalement amorphe, content d’être décérébré par une télévision imbécile. On rit donc un peu jaune. Mais c’est si bon. Vivement le prochain.

Andrea Camilleri / Une voix dans l’ombre (Una voce di notte, 2012), Fleuve noir (2017), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.