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Mauvais coûts

J’avais laissé passer le premier roman de Jacky Schwartzmann, Mauvais coûts. Sa présence lors du dernier festival TPS m’a permis de me le faire dédicacer, et de le lire.

SchwartzmannIl serait réducteur de dire que Gaby Aspinall, la cinquantaine ou presque, 1,90 plus de 100 kg, acheteur chez Arema, un gros industriel français dans le domaine de l’électricité, est un gros con. Réducteur mais pas faux. Cynique, impitoyable devant ses fournisseurs qu’il étrangle pour dégager de la marge, célibataire endurci et ivrogne, plus misanthrope que misogyne, il s’écrase devant sa chef et la ramène devant les autres.

Mais son analyse de la vie dans ce monde particulier qu’est une grosse entreprise ne manque ni de clairvoyance ni de finesse, et il ne se fait aucune illusion sur sa personne. Quand les tuiles se mettent à lui tomber sur le râble, il va se révéler, pour le meilleur ou pour le pire.

Comme j’ai lu les romans qui ont suivi, je sais déjà que Jacky Schwartzmann canarde tous azimuts. Ne poussez pas, il y en aura pour tout le monde. Syndicalistes opportunistes, jeunes cadres arrogants, nouveaux dirigeants à power point, politiques de tous bords, petits et grands chefs arrivistes, entreprise d’hier, et d’aujourd’hui, consultants surpayés … tout le monde est servi, et c’est acide, cinglant et pertinent.

Un des talents de l’auteur, comme dans les romans suivants, et de savoir très exactement jusqu’où aller, et quand arrêter l’exercice pour qu’il reste amusant sans devenir répétitif et lassant. Au point qu’au moment de refermer le roman on en redemanderait bien un peu. Un exercice de funambule bien plus difficile qu’il n’y parait.

Pour ceux qui, comme moi, auraient lu les suivants, Mauvais coûts est moins drôle, non que l’humour de l’auteur ne marche pas, mais, derrière la rigolade, le personnage de Gaby est finalement plus perdu, désespéré et émouvant que ses héros à venir. Par contre la fin est toujours aussi délicieusement amorale. Un vrai plaisir. Il ne me reste plus maintenant qu’à attendre le prochain.

Jacky Schwartzmann / Mauvais coûts, points/Policier (2017).

Rusty Puppy

Un petit Hap et Leonard, quoi de mieux pour égayer une morne semaine d’hiver ? Rien. Ils sont de retour dans Rusty Puppy, toujours sous la plume du grand Joe Lansdale.

LansdaleHap Collins se remet de ses malheurs de Honky Tonk Samouraïs. Il est seul dans le bureau de l’agence dans laquelle lui et Leonard Pine travaillent, sa copine Brett étant grippée, et Leonard en vadrouille. C’est donc lui qui reçoit une dame noire qui voudrait voir le noir qui travaille là. Faute de merles … Elle se confie à Hap.

Son fils a été tué, et un homme a vu des flics le tabasser à mort. Le problème est que cet homme vit dans cité HLM de Camp Rapture, un trou à rat selon la dame elle-même, où Hap est un peu trop pâle pour passer inaperçu. D’un autre côté Leonard, même s’il a la bonne couleur de peau, n’est pas non plus très doué pour passer inaperçu …

Comme toujours les deux compères vont se mettre à dos quantité de nuisibles plus ou moins violents, plus ou moins méchants, dont les forces de l’ordre de Camp Rapture. Où on trouve des très violents et très méchants. La routine.

Que voulez-vous j’ai un gros faible pour les histoires de Hap et Leonard. En plus, vous connaissez mon amour immodéré pour tout ce qui porte cornette, soutane, frisette ou burka, alors quand dès la première page je lis :

« Ce sont des médecins et des infirmières qui m’ont sauvé du grand plongeon dans le noir, alors je n’ai pas remercié Jésus en revenant à moi. J’ai remercié l’équipe médicale, leurs années d’études et leurs formidables compétences. J’ai toujours pensé que, si j’étais médecin et que je sauve la vie à quelqu’un, et que ce quelqu’un à son réveil se mette à remercier Jésus, j’aurais envie de lui enfoncer une paire de forceps dans le cul en lui conseillant de demander à Jésus de venir les lui enlever ».

Je sais que tout ça va me plaire, et que je vais lire un grand sourire idiot collé sur la figure.

Et ça n’a pas raté. Dialogues toujours aussi drôles et scato, Leonard en grand fouteur de merde absolument irrésistible, la description sans la moindre complaisance ni angélisme (vous pouvez compter sur Lansdale pour ça) des conditions de vie dans une cité pourrie, des affreux particulièrement réussis, et des scènes de bastons enthousiasmantes.

Un très bon cru de la série, instructif entre deux éclats de rire.

Joe Lansdale / Rusty Puppy (Rusty Puppy, 2017), Denoël/Sueurs froides (2019), traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.

Ah, les braves gens !

J’avais adoré Hôtel du grand cerf de Franz Bartelt, c’est donc avec gourmandise que j’ai ouvert Ah, les braves gens ! Mais cette fois la magie n’a pas opéré.

Puffigny, sans doute dans les Ardennes. Les gens y sont bizarres et menteurs, du moins d’après ceux qui ne sont pas de Puffigny. Julius Dump, un peu écrivain, beaucoup dilettante, y débarque. Il vient de découvrir que son père avait tué des gens et braqué un tableau très cher. Un tableau qu’il a cherché toute la fin de sa vie, et dont il aurait perdu la trace à Puffigny. Julius va donc louer une maison au propriétaire du café de la gare (même s’il n’y a plus de gare depuis longtemps, il y a toujours le café), et tenter de mener l’enquête, et pourquoi pas d’écrire un livre au milieu de ces gens bizarres et menteurs. Et buveurs aussi.

Etrange comme parfois une même « recette » peut ne plus marcher. Du moins avec moi ce coup-ci. Parce que par rapport au roman précédent on retrouve la gouaille, l’absurde, l’humour vache, la méchanceté assumée, le délire, le portrait en creux d’une communauté loin des centres urbains. Et tout ce qui m’avait emballé l’autre fois, m’a ici laissé de marbre.

Il faut dire que c’est un sacré exercice d’équilibriste de manipuler autant l’absurde sans se casser la binette. Et cette fois, il y en avait trop pour moi. Si j’ai apprécié certains passages, la mayonnaise n’a pas pris, j’ai trouvé que l’ensemble ne fonctionnait pas, et qu’on avait une succession de scénettes, certaines très réussies, d’autres un peu forcées, mais sans lien convainquant entre elles.

Peut-être a-t-il manqué un personnage fort pour emballer le tout, un flic gargantuesque comme Vertigo Kulbertus dans le précédent roman. Alors qu’ici Julius Dump est bien fade.

Je serais curieux de savoir ce que d’autres lecteurs ayant aimé L’hôtel du grand cerf ont pensé de ce dernier.

Franz Bartelt / Ah, les braves gens !, Seuil/Cadre noir (2019).

Pyongyang 1071

Ceux qui ont lu les premiers romans de Jacky Schwartzmann peuvent légitimement se poser la question suivante : Cet homme n’est-il pas un peu fou ? Pyongyang 1071 répond à cette question, sans la moindre ambiguïté : Oui.

Schwartzmann« J’ai décidé d’aller à Pyongyang lors d’une soirée créole. » De là à imaginer que le rhum n’était pas étranger à cette décision, il n’y a qu’un pas, que le lecteur franchira allègrement.

Pourquoi cette certitude que l’auteur est fou ? Parce que lors de cette soirée il décide d’aller courir le marathon de Pyongyang. Déjà courir un marathon … c’est-à-dire souffrir, longtemps, courir même pas après une balle, un ballon ou l’objet de ses désirs, que voilà une idée bien étrange. Mais en plus associer cette torture à un voyage guidé en Corée du Nord, c’est associer l’infernal au désagréable.

Et pourtant c’est un vrai plaisir pour le lecteur de suivre la préparation, la course, le voyage de Jacky Schwartzmann qui ne perd rien de la vivacité de son style et de son humour quelles que soient les circonstances.

En résulte un récit drôle, vif et très pertinent, critique bien entendu sur le pays, non pas visité, mais montré comme un zoo ou un musée sans aucune possibilité d’échanger avec quiconque, sauf les guides officiels ; mais également très critique envers ses compagnons de voyage.

Et je partage pleinement une des conclusions de l’auteur, même si je n’ai jamais, au grand jamais, couru ne serait-ce que le début du commencement d’un marathon, et que je ne mettrai sans doute jamais les pieds en Corée du Nord : « Au fond, le plus dur dans ce voyage, le plus pesant, ce ne sont pas les contraintes liées au régime et au folklore. Non. C’est le voyage organisé. »

Un voyage qui, grâce au talent de l’auteur, a au moins eu le mérite de me faire beaucoup rire, bien plus qu’une conférence connaissance du monde.

Jacky Schwartzmann / Pyongyang 1071, Paulsen (2019).

Coup de vent

Ca faisait longtemps qu’on n’avait plus de ses nouvelles, et il est toujours en forme. Qui ? Mark Haskell Smith qui revient avec Coup de vent.

HaskellSmithBryan LeBlanc est trader à New York. Il gagne scandaleusement bien sa vie, mais considère qu’il fait un boulot de merde et que ses collègues sont des trous du cul, selon ses propres termes. Alors il détourne 17 millions de dollars pour passer une vie de luxe, entre bons vins et voyages.

C’est pour ça que Neal Nathanson se trouve à ses trousses, envoyé par son employeur. Et c’est comme ça que Neal se retrouve seul sur un voilier dévasté par une grosse vague, en plein Atlantique, en train de mourir de faim et de soif. Le résumé peut sembler abrupt, mais le roman explique bien tout.

Je me suis régalé. Que voulez-vous je suis bon public et quand je lis :

« En croyant au capitalisme, ce système économique conçu pour enculer la majorité de la populace afin qu’une minorité en profite, on acceptait d’obéir à une entité instaurée pour arnaquer tout le monde et encourager les gens à s’arnaquer entre eux. La société américaine était fondée sur ce genre de tromperie mâtinée d’opportunisme. »

Ou

« Quelques embarcations rentraient au port avec leurs cargaisons de pêcheurs et de pêcheuses buvant de la bière en brandissant fièrement des daurades sanguinolentes. Ils étaient souriants et cramoisis de soleil, ravis de s’immortaliser avec des animaux morts. Neal ne comprenait pas le but de la manœuvre, mais c’était sans doute normal pour des vacanciers. Ils tuaient des choses et prenaient des photos. »

Je jubile.

On connait le style de l’auteur, tout est de cet acabit, les dialogues claquent, c’est vivant, rythmé, on se régale à chaque page. Quelques scènes de sexe bien troussées, comme toujours chez lui, beaucoup d’humour, une vraie plume, du rythme et mine de rien, le portrait bien acide de notre joli monde. Ajoutez une fin délicieusement immorale mais jamais cynique et vous avez un cocktail à déguster sans aucune modération.

Mark Haskell Smith / Coup de vent (Blown, 2018), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Julien Guérif.

Le terroriste et le virus

Un petit bonbon, bien frais, à la menthe ? Le terroriste joyeux du portugais Rui Zink.

Zink70 pages deux textes :

Le terroriste joyeux est le dialogue absurde entre un homme, arrêté à sa descente d’avion avec une bombe qu’il venait poser (ou pas) et la personne qui l’interroge. Mais va savoir qui interroge qui.

Le virus de l’écriture est la lettre désespérée d’un homme qui se retrouve seul au monde. Seul lecteur dans un monde post-apocalyptique où plus personne ne lit, mais tout le monde écrit.

Après un humour absurde une des grandes qualités de l’auteur sur ces deux textes est d’avoir su trouver la distance juste. Le premier dialogue, en particulier, aurait vraiment pu tomber dans la répétition et l’ennui tant il est difficile de maintenir un tel texte, avec son côté décalé, absurde et pourtant touchant très juste. Il s’arrête juste au bon moment, ni trop tôt ce qui serait frustrant, ni trop tard ce qui serait lassant. Comme ces clowns qui font semblant de ne pas savoir jongler ou marcher sur le fil, qui semblent toujours sur le point de tomber, ou de lâcher une quille, et qui bien entendu, réussissent le numéro. Un vrai numéro d’équilibriste.

Pour le second texte, il est très drôle, manière originale et détournée mais ô combien juste de décrire un monde, qui certes n’est pas le nôtre, où beaucoup feraient peut-être bien de lire un peu plus et d’écrire un peu moins. En quelques pages l’auteur déroule un monde post-apocalyptique qu’aucun auteur de SF n’avait envisagé. Que l’auteur se rassure, je reste lecteur, et je ne compte pas écrire !

Bref, un vrai intermède rafraichissant, drôle, original et intelligent.

Rui Zink / Le terroriste joyeux suivi de Le virus de l’écriture (Osso, 2015 / Bicho da escrita, 2005), Agullo (2019), traduit du portugais par Maïra Muchnik.

Nos derniers festins

Chantal Pelletier est de retour à la série noire avec une anticipation à la fois inquiétante et réjouissante : Nos derniers festins.

PelletierEté 44. 2044. En Provence. Les températures dépassent allègrement les 45°, les végans, les locavores, les adeptes de l’huile plutôt que le beurre, ceux qui ne veulent pas qu’on leur impose ce qu’ils mangent se tartent régulièrement et allègrement. Le gouvernement a instauré un permis santé à points. Si vous êtes trop souvent pris en infraction (trop d’alcool, trop gras, trop sucré …) vous perdez vos points et vos droits à une couverture santé, ce qui permet de ne plus rembourser une bonne partie des malades. Et sous prétexte de protéger les citoyens, on les flique de partout, souvent avec leur consentement.

Bref un monde de merde pas improbable dans lequel deux contrôleurs alimentaires, Anna Janvier, sorte de Berrurier en jupe et Ferdinand Pierraud, grand échalas parisien récemment muté qui n’avait jamais vu une tomate sous une autre forme que la boite de sauce du même nom vont enquêter sur de sombres affaires de trafic de foie gras et d’un cuistot mort noyé dans la blanquette de veau (clandestine) qu’il préparait, entre autres.

Passons rapidement sur l’intrigue, parce qu’en fait on s’en fiche un peu et que l’auteur ne semble pas non plus s’en être trop préoccupée. D’ailleurs j’ai déjà oublié les tenants et aboutissants de l’histoire.

Ce qui est intéressant c’est ce petit pas quelques années dans le futur, avec une exacerbation de mouvements et de frictions autour de la nourriture en particulier et de l’écologie en général que l’on constate déjà aujourd’hui, et une amplification du mouvement actuel de perte de liberté au profit d’une sécurité bien illusoire. Sans oublier le poids toujours plus important des grands groupes financiers.

Dans ce futur, les guerres et les discriminations ne se mènent plus au nom d’un Dieu ou d’une orientation sexuelle, mais pour ou contre tel régime alimentaire. Avec le même sectarisme, et la même intolérance. Cela pourrait être sinistre, mais l’humour et la gouaille de l’auteur font que l’on sourit autant que l’on grince des dents, et elle profite sournoisement de ces luttes pour nous mettre l’eau à la bouche avec quelques descriptions de plats irrésistibles. Avec un final en forme d’appel à profiter de la vie, et des premières pêches de la saison.

A déguster sans modération, et merde à notre permis santé.

Chantal Pelletier / Nos derniers festins, Série Noire (2019).