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La théologie du sanglier

En plus de lire des poches, je profite de l’été pour rattraper quelques livres passés à la trappe durant l’année. Dont La théologie du sanglier de Gesuino Némus.

NemusJuillet 1969, quelque part là haut un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité. A Telévras, petit village de Sardaigne aussi on se passionne. Matteo, jeune génie de 12 ans, son ami Gesuino qui ne parle pas, que tout le monde prend pour un fou mais qui connait parfaitement tous les sentiers, les plantes et les animaux de la montagne et les chemins vers les criques secrètes, Piras le carabinier sarde qui n’arrête jamais personne, don Cossu, curé, jésuite, qui par la confession sait tout sur tous mais ne dira rien et prend les deux gamins en amitié, Carlo, un journaliste venu faire un compte rendu de voyage qui va tomber amoureux du village et de ses habitants …

Et puis le père de Matteo est trouvé mort, sa mère se pend et Matteo disparait …

C’est un peu facile, mais je ne vois pas comment qualifier ce machin autrement que d’Objet Littéraire Non Identifié. Ca part dans tous les sens. Fragments de chansons, récit du journaliste, improvisation, avec ou sans ponctuation de Gesuino, tirade du curé, fragments en sarde non traduits …

Y a t’il une intrigue policière ? Pas vraiment, même s’il y a des morts un disparu, et qu’on ne connait le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin. Est-ce que je recommande ce roman ? Je ne sais pas.

Tout ce que je peux dire c’est que je me suis régalé, que je me suis laissé prendre dans le tourbillon, que j’ai apprécié chaque page, chacune dans son style, que j’ai aimé ce que l’auteur écrit sur les habitants, leur pain, leur vin, sur les paysages, j’ai aimé ce curé si atypique (menacé régulièrement d’excommunication), j’ai aimé voir le pays depuis les yeux d’un gypaète ou d’un petit sanglier … Bref, j’ai été emporté par le flot. Mais je ne saurais dire s’il vous plaira. Sachez qu’il est à nul autre pareil.

Gesuino Némus / La théologie du sanglier (La teologia del cinghiale, 2015), Actes Sur/Actes noirs (2019), traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.

Le vent l’emportera

Toujours les poches, avec un enquêteur et un auteur que je suis, avec du retard, mais depuis bien longtemps : Le vent l’emportera, nouvelle enquête du privé de Bergen Varg Veum de Gunnar Staalesen.

StaalesenSeptembre 1998. Varg Veum sur la demande de son amie Karin rencontre Ranveig Mæland, une ancienne collègue qui a épousé un promoteur immobilier. Mons son mari a disparu depuis 4 jours et ne donne plus de nouvelles. Une disparition qui fait écho à celle de sa première femme, Lea, bien des années plus tôt, avant son remariage avec Ranveig.

Ce qui l’inquiète c’est que Mons est engagé dans un gros projet qui suscite autant d’espoirs que de résistances : l »installation d’un champ d’éoliennes sur une ile au large de Bergen. Certains habitants de l’ile sont pour, espérant que cela va apporter du travail, les fondamentalistes installés sur place sont contre, et les associations écologistes se déchirent à propos d’un projet devenu très médiatique. Dans 3 jours une visite officielle doit statuer sur la faisabilité du projet. Une situation qui ne va pas faciliter la tâche de Varg.

Sans être le meilleur de la série, voilà un épisode qui ravira les fans comme il m’a ravi. On retrouve le privé désabusé et plein d’empathie pour les plus démunis, un trait de caractère lié à sa première profession, dans un service d’aide à l’enfance. On retrouve les paysages de Bergen, et sa météo changeant plusieurs fois par jours.

Cette fois on a droit à une excursion sur des iles récemment reliées au continent par des ponts, et à quelques envolées complètement hors du temps de pasteurs comme, semble-il, il en existe encore par là-bas. Une impression de retour au Moyen-Age dans ces pays scandinaves que l’on voit pourtant comme des modèles de modernité.

L’intrigue est bien menée, avec ce qu’il faut de suspense et de renversements de situation, Varg Veum est égal à lui-même, un vrai plaisir.

Gunnar Staalesen / Le vent l’emportera (Vi skal arve vinden, 2010), Folio/Policier (2018), traduit du norvégien par Alex Fouillet.

Inconnu 89

Les vacances, l’occasion de fouiller dans les poches qui se sont accumulés, et de découvrir des bijoux qui étaient inexplicablement passé à la trappe dans le passé. Dont cet Inconnu 89 du maître Elmore Leonard.

LeonardJack Ryan est huissier de justice. Et comme tout héros du maître Elmore Leonard, il est plutôt cool. Un jour il est contacté par Perez, un pseudo homme d’affaires, marlou sur les bords, pour retrouver Robert Leary. Robert Leary est en possession d’un paquet d’actions, qui ne valaient rien quand il les a reçues, et dont la valeur a beaucoup augmenté. Perez veut lui racheter ses actions, pour une bonne somme, bonne, mais bien inférieure à leur valeur actuelle. Ce faisant, Jack Ryan va rencontrer une jolie blonde, et s’emmêler dans un sacré sac de nœuds.

Inconnu 89 est un des premiers polars d’Elmore Leonard (si j’en crois Wikipedia, jusqu’en 1974 il n’avait écrit que des westerns). Mais déjà une bonne partie des éléments caractéristiques de ses romans à venir est là. Un héros cool, des affreux violents et pour certains très bêtes, des dialogues impeccables qui sont sa marque de fabrique, et cette fausse impression de facilité tant son écriture semble couler de source, toute seule, comme « naturelle ».

En bref, à découvrir si comme moi vous étiez passés à côté.

Elmore Leonard / Inconnu 89 (Unknown man N°89, 1977), Rivages/Noir (2019), traduit du l’anglais (USA) par Elie Robert-Nicoud.

Le grand silence

Une découverte pour moi avec Le grand silence de Jennifer Haigh.

Haigh2002, un scandale énorme agite l’église catholique de Boston et sa congrégation en majorité irlandaise. Des dizaines de prêtres accusés de pédophilie, couverts par la hiérarchie. Une tourmente qui touche de très près Sheila McGann dont le frère Art, prêtre, est accusé d’attouchements sur un gamin de 8 ans. Leur mère est atterrée, leur frère Michael, ne veut plus entendre parler de Art, et Sheila qui a pris ses distances avec sa famille se met à douter.

Mais elle ne peut y croire et se met à enquêter, ramenant à la surface beaucoup de secrets dans cette famille où l’on parle peu.

Le grand silence, ou plutôt les grands silences. Celui de l’église catholique bien entendu, qui, plus de quinze ans après ce scandale de 2002, a encore bien du mal à faire le ménage et avouer ses fautes. Et celui de la famille McGann qui, pour préserver sa réputation et sa façade s’est tue, où personne n’a posé de questions, ni cherché à comprendre certains faits restés dans l’ombre.

C’est cette double enquête que mènent chacun de son côté Sheila et Michael, chacun à sa manière, alors que Art semble disposé à se laisser mettre en pièces sans rien faire pour se défendre. Deux enquêtes lentes, bien entendu sans grands affrontements ni violence physique, mais avec une pression psychologique et une tension savamment orchestrées par la narration, du point de vue de Sheila qui reconstitue l’histoire après coup.

C’est fin, subtil, très émouvant, dévastateur dans sa description du clergé, et cela amène à se poser pas mal de questions sur l’attitude que nous aurions, chacun d’entre nous, face à ce type d’accusation touchant un proche.

Jennifer Haigh / Le grand silence (Faith, 2011), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Robicheaux

James Lee Burke et ses personnages sont increvables, et c’est tant mieux. Pour ce nouveau volume, le titre a le mérite de la clarté : Robicheaux.

BurkeTout va mal pour Dave Robicheaux. Molly son épouse a été tuée par un chauffard, qui n’a pas été condamné car on n’a pas pu prouver sa culpabilité. Son raton laveur domestiqué Tripod est mort et sa fille vit loin. Pour compléter le tableau, il ne s’entend pas du tout avec un nouveau collègue de la police de New Iberia.

Un soir, il replonge, boit, part en voiture, et se réveille le lendemain matin, les mains écorchées, sans aucun souvenir de sa soirée. Quand il arrive au bureau il apprend que le chauffard est mort, il a eu un accident et a été extrait de force de sa voiture et tabassé à mort. Une chose que Dave a souvent rêvé de faire … Et ce n’est qu’un de ses soucis, quand politiciens, mafieux et descendants des grandes familles du sud commencent à trafiquer ensemble, ou l’une contre l’autre.

Pourquoi suis-je aussi accro à la série Robicheaux ? Et comment James Lee Burke arrive-t-il, une fois de plus à m’embarquer dans plus de 500 pages ? Pourquoi alors que la résolution de l’intrigue laisse autant de pans d’ombre ne suis-je pas frustré ? Et plus que cela, je suis prêt, dès aujourd’hui, à lire le prochain ? C’est quand même un mystère, un mystère qui dure depuis plus de … pas mal d’années.

Des questions auxquelles je ne sais pas vraiment répondre. Comme beaucoup de lecteurs, je suis viscéralement attaché à Dave, je sais mieux que lui qu’il ne peut avoir commis le meurtre dont on l’accuse. C’est d’ailleurs étonnant comme James Lee Burke déplace le suspense. Comme tous ses proches (Clete, sa chef, sa fille), le lecteur sait qu’il ne peut être coupable. Le suspense n’est donc de savoir s’il est coupable, mais quand et comment lui-même va arriver à se persuader de son innocence.

Pour le reste, on revient à la maison, la lumière sur le bayou, l’odeur de la pluie, les plus faibles qui morflent, la morgue des grandes familles, des femmes fortes, des affreux particulièrement réussis une fois de plus, les images du passé qui viennent tenir compagnie à Robicheaux, la musique. On est avec des amis, assis sur la véranda, à écouter le « splash » des alligators, on applaudit aux excès de Clete. Et on est si bien à New Iberia, qu’il nous tarde d’y retourner.

James Lee Burke / Robicheaux (Robicheaux, 2018), Rivages/Noir (2019), traduit du l’anglais (USA) par Christophe Mercier.

Au nom du bien

Jake Hinkson commence à être un pilier chez Gallmeister. Le revoilà avec Au nom du bien.

HinksonQuelque part dans une petite ville dans l’Arkansas, un comté sans alcool. Richard Weatherfird, frère Richard, est le pasteur d’une congrégation bien blanche, bien polie, bien à droite. Frère Richard est aussi un mari parfait, et le père irréprochable de cinq enfants. Dans ce coin qui s’apprête à voter Trump, bien qu’ils préfèrent Cruz, tout est en apparence rangé, honnête, franc et très religieux.

Sauf que frère Richard a fauté, avec Gary, un jeune homme qui était venu le voir parce qu’il se cherchait. Et maintenant Gary veut 30 000 dollars pour ne pas raconter à toute la ville qui est vraiment leur pasteur. Et tout va déraper.

Ô le beau portrait d’une Amérique puritaine, hypocrite, qui taille sa pelouse, va à la messe et surveille son voisin. C’et méchant, terrifiant, totalement convainquant, magistralement raconté en toute simplicité, en passant d’un personnage à l’autre.

On est englué dans cette guimauve qui cache mal ses jalousies, ses saloperies, ses regrets qu’on ne peut surtout pas exprimer. On y crève de montrer une face lisse au reste de la ville, de jouer le personnage lisse, parfait et mesuré que tout le monde attend. Mais quand quelqu’un menace la façade que l’on s’est construite, on est prêt à tout pour la préserver, et tout le vernis saute, le temps de quelques petits meurtres.

C’est magistralement rendu, c’est à gerber, c’est en partie l’Amérique qui a élu Trump. Beurk !

Jake Hinkson / Au nom du bien (Dry County, 2019), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

87°, de 26 à 30

L’actualité polar ayant été très riche ces derniers mois, peu de temps pour continuer l’intégrale du 87° District d’Ed McBain. Voici quand même, avant les vacances, les volumes 26 à 30, pour le New York des années 70.

McBain 27Steve Carella croyait que rien ne pouvait l’étonner. Pourtant le démarrage de Après le trépas va le laisser sans voix : l’homme qui l’accueille devant le cadavre sanglant de sa femme lui annonce « bien content qu’elle soit morte ». Et il sait ce qu’il fait, il est avocat d’assises. Les flics du 87° aimeraient bien pouvoir coincer ce mari arrogant et trop sûr de lui. Une intrigue bien tordue, le portrait touchant d’une femme originale et malheureuse, de jolis coups de théâtres, la morgue d’un avocat qui nargue des flics du haut de sa culture et de sa richesse, la ville à la veille de Noël (avec une description très McBain de la veillée au 87° !), et Bert Kling qui se fait mener en bateau pour un épisode délicieux.

Le 27° Le sourdingue, est la troisième apparition de cet adversaire terrifiant des flics du 87°. C’est le printemps, l’air sent bon, le soleil réchauffe les cœurs, les gens se promènent le sourire aux lèvres. Tout commence par un coup de fil, qui tombe sur Meyer Meyer, et le Sourd fait monter la pression … Comme si ça ne suffisait pas, un cambrioleur visite systématiquement les appartements des gens partis en vacances. Et abandonne des petits chats morts pour signer son forfait. Et le Sourd rappelle pour annoncer : « Avec votre aide […], je vais voler cinq cent mille dollars le dernier jour du mois d’avril. » Et Bert Kling va rencontrer Augusta Blair, mannequin de son état, et tomber désespérément amoureux. Un excellent divertissement, comme chaque fois que nos amis affrontent le Sourd.

McBain-29jpgBranle-bas au 87° démarre commence par la découverte de 6 cadavres, dont un bébé, jetés en plein hiver dans une tranchée ouverte dans le rue. Leur sang a gelé et c’est mêlé à la boue. Steve Carella et Bert Kling (qui hésite à demander son amie mannequin en mariage, ce qui donne quelques dialogues assez savoureux) sont en charge de l’enquête. Une enquête qui va les mener dans les quartiers les plus déshérités de la ville, livrés aux gangs qui se font la guerre. Des quartiers qu’il décrit avec une précision toute journalistique sans jamais cependant lasser le lecteur avec cette conclusion : « Une vie d’écrasante pauvreté, de fureur impuissante et de frustration désespérée attendait ceux qui survivaient. Il ne fallait pas s’étonner que la police de ce secteur ait des dossiers sur plus de neuf mille membres de gangs des rues. » Et malgré ce constat désespérant, et une situation qui, on le voit, n’est pas nouvelle (gangs, tags sur les murs, morts quotidiennes de jeunes, assassinats, drogue …), Ed McBain garde son sens de l’humour et du rythme.

Flouze commence en plein mois d’août alors que Steve Carella rentre juste de vacances. En pleine paperasse il est pris à partie par un homme qui voudrait que l’enquête sur l’incendie de son entrepôt aboutisse vite, pour être remboursé par les assurances. Seulement à trop prendre les flics pour des poires, il va leur mettre la puce à l’oreille, et ne pas s’en tirer aussi bien qu’il le voudrait. Un des volumes les plus drôles de la série, qui pourtant ne manque pas d’humour, grâce, entre autres, à l’apparition du délicieux Ollie Weeks, gros, gras, misogyne, raciste, vulgaire, suant et puant … mais excellent flic qui se prend d’amitié pour Carella qui se demande bien ce qu’il a pu faire pour mériter ça. Mais ne peut s’empêcher de reconnaitre que le gros et délicieux Ollie connait son boulot, même s’il ne comprend pas pourquoi ça gène les gens qu’il appelle les nègres des nègres !

McBain 30Adieu cousine commence par une nuit de septembre. Sur le coup de une heure du matin, une jeune fille ouvre les portes du 87° hagarde, les mains en sang. Au même moment Steve est appelé par un flic en patrouille, le cadavre d’une jeune femme, tailladée de multiples coups de couteau est trouvé dans l’entrée d’un immeuble désaffecté. Les deux jeunes femmes sont cousines, la première a réussi à échapper au tueur, un homme qu’elle n’avait jamais vu. Le genre d’affaire où on ne retrouve jamais le tueur. A moins que … Une intrigue au cordeau et un éclairage intéressant sur les mœurs en 1975, ce qui était considéré comme légal ou moral il y a plus de 40 ans …

Ed McBain / 87° District volumes 26 à 30 :

(26) Après le trépas (Sadie when she died, 1972), traduit de l’anglais (USA) par Janine Hérisson, puis Pierre de Laubier.

(27) Le sourdingue (Let’s heart it for the deaf man, 1973), traduit de l’anglais (USA) par Rosine Fitzgerald puis Pierre de Laubier.

(28) Branle-bas au 87° (Hail to the chief, 1973), traduit de l’anglais (USA) par Janine Hérisson, puis Anne-Judith Descombey.

(29) Flouze (Bread, 1974), traduit de l’anglais (USA) par S. Hilling, puis Pierre de Laubier.

(30) Adieu cousine (Blood relatives, 1975), traduit de l’anglais (USA) par Jeannine Hérisson, puis Pierre de Laubier.