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La crête des damnés

Je vais me joindre au cœur de louanges à propos du dernier roman traduit de Joe Meno : La crête des damnés.

Meno1990, dans un quartier très blanc et très catholique du sud de Chicago. Brian est taillé comme un cure-dents, mal dans sa peau, puceau et fan de musique. Il traine sa flemme avec un ou deux potes fans comme lui de films d’horreur et de groupes métal, puis punk. Quand il n’est pas avec eux, il est avec Gretchen, la scandaleuse du lycée, punk, ronde, qui castagne volontiers, crache sur tous et est incompréhensiblement amoureuse d’un con raciste et bas de front.

Et ce pauvre Brian qui n’ose pas lui dire qu’il est amoureux d’elle, parce qu’il a peur de se faire jeter, mais aussi par peur du ridicule de s’afficher avec une « grosse ». Bref la vie difficile d’un ado dans un lycée catho, d’une banlieue classe moyenne, sans grosse galère, mais sans grande perspective d’avenir non plus.

N’attendez pas de mystère ou de coup de théâtre. Il s’agit d’une chronique de vie ordinaire, sans doute assez proche de celle vécue par l’auteur. Normalement ce genre de récit me fait fuir assez rapidement. Là non, je me suis régalé. Et pourtant ce n’est pas un effet d’indentification, mon expérience au lycée ayant été très différente de celle que l’auteur décrit. Alors pourquoi ?

Essentiellement, de mon point de vue très subjectif, grâce à l’écriture. L’humour, l’autodérision, la fraicheur d’un texte plein de vie, et d’énergie. Il y a quelques semaines je disais que les autofictions, ou assimilées, me lassaient très vite, sauf cas particulier et je citais John Fante. J’ai retrouvé le même plaisir, dans un style et un contexte différents. Parce qu’il y a le même refus permanent d’apitoiement, la même distance ironique, associée à une vraie tendresse pour les personnages, des personnages terriblement humains.

Le résultat est que, même en ayant vécu d’autres moments, dans des lieux très différents, avec un entourage et des goûts différents, on se retrouve dans les questions que se pose Brian, dans ses doutes, ses envies, ses fantasmes, ses révoltes et on lit sourire aux lèvres, avec un plaisir gourmand.

Joe Meno  / La crête des damnés (Hairstyles of damned, 2004), Agullo (2019), traduit du l’anglais (USA) par Estelle Flory.

L’été où tout a fondu

Pourquoi suis-je allé repêcher L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel qui avait passé tout l’été (justement), sur ma pile ? Je ne sais pas, mais je suis très heureux de l’avoir fait.

McDanielJuin 1984 à Breathed, Ohio, sud des Etats-Unis. La famille Bliss vit bien. La mère est certes un peu bizarre, qui ne quitte jamais la maison par peur de la pluie. Le père, Autopsy Bliss est le procureur respecté et aimé de la ville. Grand, le grand-frère, idole du lycée, beau, sympa, intelligent, meilleur joueur de baseball de la ville. Et en admiration devant ce frère, Fielding, 13 ans, le narrateur pour qui la ville, la liberté qu’elle lui offre, le cocon familial sont un véritable paradis.

Un paradis qui ne sait pas encore qu’il vit ses derniers jours quand Autopsy publie dans le journal local l’annonce suivante :

« Cher Monsieur le Diable, Messire Satan, Seigneur Lucifer, et toutes les autres croix que vous portez, je vous invite cordialement à Breathed, Ohio. Pays de collines et de meules de foin, de pêcheurs et de rédempteurs.

Puissiez-vous venir en paix.

Avec une grande foi.

Autopsy Bliss »

C’est Sal, gamin noir, maigre, aux grands yeux verts, vêtu d’une salopette crasseuse qui répond à l’annonce. Son arrivée va changer la vie de la famille Bliss et de toute la ville.

Quelle claque. Quand on pense qu’il s’agit là d’un premier roman, ça promet pour la suite. Malgré l’ambition du sujet, tout est réussi, tout est maîtrisé à la perfection.

Dès le départ on sait que ça finira très mal, et que la culpabilité rongera Fielding toute sa vie. Le roman est construit en lent crescendo vers le drame et l’horreur. Et pourtant, ce que je garde de plus présent à la fin de la lecture, malgré la chaleur écrasante, malgré les drames, malgré l’horrible culpabilité, ce sont quelques scènes lumineuses, et l’incandescent et inoubliable personnage de Sal, sans aucun doute le Diable le plus marquant de la littérature. Mais est-il le Diable ? chacun devra répondre à cette question à la fin de sa lecture.

La façon de faire voler en éclats ce paradis de Fielding est magistrale, avec sa mise à nu de l’obscurantisme, la bêtise, l’ignorance, la médiocrité qui se cache chez ces voisins qui, comme le dit le narrateur, sont pourtant des hommes galants avec les dames, des dames qui remercient avec le sourire. Préjugés, violences familiales que personne ne veut voir, racisme, fanatisme … Tout y est, mais le trait n’est jamais forcé, ce qui rend la description plus crédible, l’impact beaucoup plus puissant. Sans compter toutes les thématiques abordées avec humanité, tendresse et intelligence, dont je ne peux rien vous dire pour ne pas révéler d’éléments essentiels de l’intrigue.

Tiffany McDaniel appelle à la raison, décrit les effets des préjugés construits sur l’ignorance, la peur et la religion. Elle vous touchera en plein cœur. Et vous fera vous demander : les choses ont-elles vraiment changé depuis 1984 ?

Tiffany McDaniel / L’été où tout a fondu (The summer that melted everything, 2016), Joëlle Losfeld (2019), traduit du l’anglais (USA) par Christophe Mercier.

Le terroriste et le virus

Un petit bonbon, bien frais, à la menthe ? Le terroriste joyeux du portugais Rui Zink.

Zink70 pages deux textes :

Le terroriste joyeux est le dialogue absurde entre un homme, arrêté à sa descente d’avion avec une bombe qu’il venait poser (ou pas) et la personne qui l’interroge. Mais va savoir qui interroge qui.

Le virus de l’écriture est la lettre désespérée d’un homme qui se retrouve seul au monde. Seul lecteur dans un monde post-apocalyptique où plus personne ne lit, mais tout le monde écrit.

Après un humour absurde une des grandes qualités de l’auteur sur ces deux textes est d’avoir su trouver la distance juste. Le premier dialogue, en particulier, aurait vraiment pu tomber dans la répétition et l’ennui tant il est difficile de maintenir un tel texte, avec son côté décalé, absurde et pourtant touchant très juste. Il s’arrête juste au bon moment, ni trop tôt ce qui serait frustrant, ni trop tard ce qui serait lassant. Comme ces clowns qui font semblant de ne pas savoir jongler ou marcher sur le fil, qui semblent toujours sur le point de tomber, ou de lâcher une quille, et qui bien entendu, réussissent le numéro. Un vrai numéro d’équilibriste.

Pour le second texte, il est très drôle, manière originale et détournée mais ô combien juste de décrire un monde, qui certes n’est pas le nôtre, où beaucoup feraient peut-être bien de lire un peu plus et d’écrire un peu moins. En quelques pages l’auteur déroule un monde post-apocalyptique qu’aucun auteur de SF n’avait envisagé. Que l’auteur se rassure, je reste lecteur, et je ne compte pas écrire !

Bref, un vrai intermède rafraichissant, drôle, original et intelligent.

Rui Zink / Le terroriste joyeux suivi de Le virus de l’écriture (Osso, 2015 / Bicho da escrita, 2005), Agullo (2019), traduit du portugais par Maïra Muchnik.

Le couteau

A chacun des derniers romans on croit que Harry Hole est descendu au plus bas des enfers. Et pourtant, au suivant Jo Nesbo arrive à l’enfoncer encore un peu. C’est encore le cas avec le dernier : Le couteau.

G01675_le-couteau_nesbo 2.inddHarry a replongé, cuite tous les soirs pour oublier qu’il n’est plus avec Rakel qui l’a chassé de sa vie. Côté boulot, c’est la dèche, il a été repris à la police d’Oslo, mais cantonné aux vieux cas pourris, ceux pour lesquels on a des doutes. Et pourtant, il est certain qu’il pourrait aider, d’autant plus que Svein Finne, violeur et meurtrier, psychopathe qu’il a arrêté quand il était jeune vient d’être libéré et qu’il a juré de s’en prendre à lui et à sa famille.

Jusqu’au matin où il se réveille, du sang sur les mains et sans aucun souvenir de ce qu’il a fait après sa bagarre avec le patron d’un bar.

Je crois que je l’ai déjà écrit à propos d’un des derniers romans de la série, tant qu’à lire du thriller, autant en lire du bon, et la série Harry Hole c’est vraiment le haut du panier. Je ne me souviendrai sans doute pas de grand-chose dans un an, mais les quelques 600 pages ont été avalées d’une traite.

Les affreux sont très réussis, Jo Nesbo est le maître des fausses pistes et sait comme personne faire monter le suspense et laisser le lecteur dans l’incertitude (même si à force ça marche moins bien qu’au début, on commence à connaitre certaines ficelles), tout est tricoté à la perfection et il ne tombe jamais dans le piège du tout noir, tout blanc, laissant son roman et son lecteur s’enfoncer dans les zones grises et troubles.

Un pur plaisir de lecture, à éviter si vous risquez d’être interrompu trop fréquemment dans votre lecture, vous pourriez devenir désagréable avec ceux qui se mettraient entre Le couteau et vous.

Jo Nesbo / Le couteau (Kniv, 2019), Série noire (2019), traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

Les morts de Bear Creek

Revoilà Sean Stranahan et Martha Ettinger du Montana, déjà croisés dans Meurtres sur la Madison de Keith McCafferty. Ils reviennent dans Les morts de Bear Creek.

McCaffertyA la recherche d’un randonneur soi-disant perdu (en fait en train de s’envoyer en l’air avec une dame qui n’est pas son épouse inquiète), l’équipe de Martha Ettinger tombe par hasard sur un cadavre, exhumé par une femelle grizzly.

De son côté Sean, entre deux sorties de pêche avec des clients est contacté par un groupe d’amis qui voudrait qu’il enquête pour eux : deux mouches de grandes valeur ont été dérobées dans leur chalet. Comme Martha va faire aussi appel à lui, ses journées vont se révéler bien occupées.

La quatrième ne se renouvèle pas beaucoup. Sur le premier on apprenait que pour Craig Johnson s’était « Le début d’une nouvelle série merveilleusement divertissante » et je trouvais que notre ami s’emballait un peu pour un roman certes divertissant mais manquant un peu de force. Cette fois on lit, toujours sous la plume du même Craig « merveilleusement divertissant ». Et j’ai plutôt tendance à être d’accord avec lui.

Ce n’est pas bouleversant, ce n’est pas le roman de l’année, mais j’ai été enchanté de retrouver les personnages dans ce style en vogue il y a quelques années, « polar et pêche à la mouche » et qui a été remplacé dernièrement par « polar chez les petits blancs ».

Par rapport au premier roman, les personnages prennent de l’épaisseur, construisent leur originalité tout en respectant les codes du genre. La nature est très bien décrite, l’auteur arrive même à m’intéresser à la pêche, et aux différents types de mouches, moi qui n’ait jamais touché une canne, et il nous offre un excellent bol d’air, sans pour autant idéaliser une nature qui peut se révéler, comme chez Craig Johnson, meurtrière.

L’intrigue est surprenante, avec de beaux coups de théâtre et donne à réfléchir (je ne vous dirai pas à quoi, cela en dirait trop). Complétez le cocktail avec des dialogues vifs, un sens de l’humour certain et une véritable humanité dans la construction des personnages et vous avez effectivement un roman « merveilleusement divertissant ».

Keith McCafferty / Les morts de Bear Creek (The gray ghost murders, 2013), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Latium

Cette fin de vacances a été l’occasion de lire un pavé de SF que m’avait prêté un pote. Latium de Romain Lucazeau, en deux tomes pour pas loin de 1000 pages.

Lacuzeau_1Un futur très très lointain. L’Humanité a entièrement disparu, décimée par une Hécatombe. Mais pas sans laisser de traces. Les automates intelligents qu’elle avait commencé à construire sont restés, et se sont développés, se transformant en nefs gigantesques. Elles vivent, perdues, sans humain à servir avec une organisation calquée sur la Rome antique, qui prévalait au moment de l’extinction.

Plautine est l’une d’elle, endormie dans les limbes, jusqu’à ce qu’un signal la réveille, un signal qui pourrait vouloir dire que quelque part, il reste un humain. Elle va alors faire appel à son vieil allié, le proconsul Othon, maître de guerre, sans se douter qu’elle met en branle un mouvement qui va secouer tout le monde des intelligences, et peut-être au-delà.

Je vais commencer par évacuer les appels aux grands anciens de la quatrième à savoir Dan Simmons et Iain Banks.

Lacuzeau_2Pour commencer j’ai lu deux ouvrages de Dan Simmons il y a bien des années.  Hypérion ne m’a laissé qu’un vague souvenir qui pourrait se résumer par : un très bon départ, de belles expectatives, mais un roman de plus en plus confus au fur et à mesure qu’on avance. Et L’échiquier du mal, là je me suis ennuyé, trop grand guignol pour moi. Comme mes souvenirs sont très lointains, et vagues comme vous pouvez le voir, tout ce que je peux dire c’est que Latium ne m’a pas ennuyé contrairement aux souvenirs que j’ai de ces anciennes lectures.

Pour ce qui est de Iain Banks et de la culture, ceux qui suivent ce blog depuis quelques temps savent que c’est ma série de SF préférée (mais c’est vrai que j’en lis peu), qui figure dans mon Top 100 tous styles confondus. Une série qui allie inventivité, humour, critique sociale, monde merveilleux, empathie, humanité, puissance imaginative, souffle … bref tout. Si sous prétexte qu’il y a des IA dedans sous forme de nefs on veut lui comparer un premier roman, il est vite forcément très mal. Que l’auteur y ait pensé au moment d’imaginer ses Intelligences, c’est une évidence, mais heureusement pour lui, de mon point de vue, il s’en est vite écarté.

Venons-en à Latium en lui-même. J’ai un reproche à lui faire, qui a failli me faire sortir de la lecture. Je trouve que l’auteur abuse de termes grecs ou latins, justifiés dans quelques rares cas, qui m’ont paru assez pédants dans la majorité. Est-il nécessaire de donner les noms grecs des différents marins et soldats à bord des bateaux, obligeant le lecteur à aller voir les notes explicatives en bas de page ? De mon point de vue ça n’apporte rien au récit, le ralentit, et ça a fini par m’agacer. Heureusement quand on avance dans le premier volume cet étalage de culture antique en VO se calme …

Ce détail mis à part, si vous aviez l’intention de vous lancer, je conseillerais de tenir bon, de ne pas s’énerver, parce que ce serait dommage de passer à côté d’un vrai bon pavé de SF. Un belle imagination, l’idée originale de mêler un futur lointain avec les structures politiques et philosophiques de l’Antiquité grecque et surtout romaine, un vrai sens du récit avec du souffle, de l’action, du suspense, des coups de théâtre, une belle construction narrative … une fois passé l’agacement premier j’ai vraiment été emporté.

Ajoutez à cela une réflexion intéressante sur le libre arbitre, s’appuyant sur le fait que les personnages sont des IA, donc liés par leur programmation initiale, avec bien entendu un parallèle avec notre propre liberté ou non de décision et de conscience. Et n’ayez crainte, cette réflexion est bien amenée, sans laïus pesant, posant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, ce qui permet au lecteur, une fois le livre refermé, de continuer à cogiter.

Un pavé fort recommandable donc, si la SF ne vous rebute pas, et si vous avez la patience de passer les premiers agacements qui s’avèrent anecdotiques au vu de la qualité de l’ensemble.

Romain Lucazeau / Latium I et II, Denoël / Lunes d’encre (2016).

La maison des mensonges

Après le choc de la lecture du dernier roman d’Alain Damasio, le pur plaisir du dernier roman du roi d’Ecosse, La maison des mensonges de Ian Rankin.

RankinEdimbourg. Un corps complètement desséché et menotté est découvert dans le coffre d’une voiture abandonnée. Il s’avère qu’il s’agit de celui de Stuart Bloom, détective privé disparu depuis 2006. A l’époque la police avait fait chou blanc dans ses recherches. Depuis les parents du jeune homme n’ont cessé de crier que les flics n’avaient pas fait leur boulot. Parce que Stuart n’appartenait pas à une famille riche, et parce qu’il était homo.

Siobhan Clarke et Malcom Fox font partie de l’équipe qui enquête pour trouver le coupable, reprendre le travail de 2006 et voir si effectivement il avait été bâclé, ou pire, détourné. Ce qui va les amener à fouiller dans les poubelles de l’époque, une époque où John Rebus faisait encore partie de la police, buvait comme un trou, et était déjà obnubilé par Cafferty, le caïd de la ville. Un John Rebus qui se retrouve alors au centre des attentions, une fois de plus.

Comme toujours, un immense plaisir de retrouver l’irascible John Rebus. D’autant plus irascible qu’il a dû arrêter de fumer, et qu’il a réduit drastiquement sa consommation de bières pour passer au thé. Avouez qu’il y a de quoi altérer son humeur. Si vous ajoutez qu’il est toujours la cible, parfois au travers de ses amis de deux ripoux qui sont maintenant à l’anticorruption, et que l’enquête en cours va mettre en doute son honnêteté et son implication au travail de l’époque, vous imaginez que, comme on dit poétiquement, il va y avoir de la merde dans le ventilo.

On retrouve la bande, les échanges verbaux tendus entre John et son ennemi intime Cafferty, les balades dans Edimbourg, la peinture de la société écossaise telle qu’elle évolue, la pugnacité teigneuse de Clarke, les doutes de Fox, la rage de John etc …

Comme avec quelques autres personnages récurrents, à Naples, Bergen ou La Havane on est de retour avec une bande de potes, et c’est bon.

Ian Rankin / La maison des mensonges (In a house of lies, 2018), Le Masque (2019), traduit du l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski.