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Antoine Chainas vertigineux

Cela faisait quelques années que l’on n’avait plus de nouvelles d’Antoine Chainas, sinon comme traducteur. Il revient enfin avec Empire des chimères. Ca valait le coup d’attendre.

Chainas1983 dans une petite ville quelconque, au milieu d’un paysage agricole désespérément plat et monotone, quelque part en France. Une gamine disparaît alors qu’elle jouait à cache-cache avec deux amies. Loin, très loin de là, les dirigeants de la plus grande entreprise de divertissement américaine décident de venir implanter un parc à thèmes, soit dans une zone agricole pas trop loin de Paris, soit en Espagne. Moins loin, un politicien pas trop socialiste bien que proche du pouvoir voit dans ce parc un moyen de gagner beaucoup d’argent avec son frère, qui végète dans la petite ville, en s’occupant de l’agence immobilière de la famille.

Dans la petite ville, trois ados sont fascinés par un jeu de rôle développé par la grande entreprise de divertissement. Et le garde champêtre, un ancien d’Algérie, essaie d’oublier ses cauchemars et tente de se rendre utilise en cherchant la gamine, malgré le mépris des gendarmes en charge de l’enquête. D’autres personnages vont se débattre dans une toile d’araignée qui s’étend dans bien des dimensions …

Empire des chimères est un roman qui donne le vertige. A condition toutefois d’accepter que tout ne soit pas rationnel. Car il y a de l’irrationnel dans le roman. Ou du fantastique si vous préférez. Par contre, tout est parfaitement cohérent. Donc si l’intrusion, dans le réel, de quelques éléments surnaturels vous donne des boutons, passez votre chemin. Mais ce serait bien dommage.

Car si vous acceptez de plonger, tête baissée dans plus de 650 pages divisées en 156 chapitres, vous allez être happé par un tourbillon absolument vertigineux.

Vertigineux par l’ampleur du récit, la multiplicité des thématiques, la variété des points de vue et des histoires. Et vous allez être soufflé par la cohérence de l’ensemble, et par un final qui noue tous les fils qui semblaient flotter librement, chacun de son côté. Un final qui vous laisse sans voix, époustouflé, avec l’impression que les dernières lignes donnent, à elle seules, une dimension supplémentaire à tout ce que vous avez lu avant.

Et surtout ne prenez pas peur devant cette richesse et la taille de l’objet. Il donne matière à réflexion sur la société de consommation, l’industrie du loisir, la folie et la création, les doutes et errements de l’adolescence, les relations familiales, la rédemption … décrit une ville mortelle d’ennui et de laideur de la France céréalière, une tour grandiose et kitsch à Los Angeles, et un décor de jeu de rôle … Il multiplie les personnages et les histoires.

Et pourtant on n’est jamais perdu, on n’est jamais lassé, la puissance narratrice, la clarté de l’écriture, la perfection de la construction, la richesse des personnages, les fils tendus du suspense font qu’on s’y plonge avec délice. Tout du long on s’interroge, on suit passionnément une des intrigues avant qu’une autre ne se rappelle à notre attention, on s’attache à une ado en révolte, on tremble face à un croquemitaine ou on s’intéresse à un scarabée. Et tout cela forme un tout parfaitement cohérent.

Si maintenant, vous ne vous précipitez pas pour le lire, je ne sais plus quoi dire …

Antoine Chainas / Empire des chimères, Série Noire (2018).

La guerre est une ruse : un début magistral

Rentrée copieuse avec La guerre est une ruse (1° partie) de Frédéric Paulin chez Agullo. Un auteur que je découvre avec ce roman.

Paulin1992 à Alger. Le début d’une guerre qui ne dira jamais son nom mais va faire des centaines, des milliers de morts, en Algérie, mais également en France. A Alger l’armée à tout intérêt à ce que le chaos s’installe, pour avoir un prétexte pour rester au pouvoir, alors que les élections récentes donnent la majorité aux barbus du FIS.  En France, dans l’ombre, les hommes de Pasqua soutiennent les militaires. Pour cela, ils sont prêts à tout, quitte à infiltrer les rangs des barbus et du récent GIA et à multiplier les actes sanglants qui vont justifier les massacres de l’armée.

Au milieu du merdier, Tedj Benlazar, français qui a des origines algériennes est l’un des meilleurs agents de la DGSE à Alger. Il est sous les ordres du Vieux, Bellevue, un ancien qui voit ce qui s’annonce mais n’arrive pas à convaincre ses chefs qui ne veulent pas croire aux liens entre GIA et armée, et encore moins que certains politiques français soient au courant.

De 1992 à 1995, Tedj, Bellevue, et des dizaines d’autres, algériens pris au piège entre l’armée et les islamistes, ou français vivants en Algérie vont être broyés par les magouilles de ceux qui veulent se maintenir coute que coute. Jusqu’à ce que le conflit arrive en France …

Excellent roman complexe sans être confus, documenté sans être pédant. L’auteur nous intéresse à des personnages incarnés, nous passionne pour un mécanisme compliqué et mortel, qui voit une poignée de pourritures déclencher un chaos mortel pour des milliers de personnes juste pour rester au pouvoir.

La grande force de l’auteur est d’arriver à ne jamais simplifier, à rendre la complexité d’une situation sans jamais sacrifier l’intrigue ou les personnages. Le lecteur est emporté par le souffle du roman, embarqué par la force romanesque de l’histoire, et n’est à aucun moment rebuté par la multitude des personnages, ou la complexité des situations.

C’est intelligent, fin, passionnant, prenant, un vrai roman d’espionnage français sans concession mais non sans humanité. Digne des meilleurs. J’attends la suite avec impatience.

Frédéric Paulin / La guerre est une ruse (1° partie), Agullo (2018).

Les comics des vacances

Quelques comics en retard avant le rush de la rentrée polar.

Commençons par une réédition, trois volumes, indépendants, mais sur la même thématique du génial scénariste Warren Ellis. Trois volumes assez sanglants, trois histoires de super héros. Mais attention, pas de super gentil, ou de super méchant, Alan Moore et ses Watchmen sont déjà passés par là.

WarrenEllis-01Dans Black Summer, deux scientifiques ont créé 7 armes, des humains augmentés, pour rétablir l’ordre dans une cité gangrénée par le crime et la corruption. Jusqu’à la mort d’une des armes, Laura, et la disparition d’un des fondateurs, Franck Blacksmith. L’autre fondateur, Tom Noir, amputé d’une jambe, a sombré dans la déprime. Jusqu’à ce que John Horus, la plus puissante des armes, tue le président en direct, et réclame des élections libres : le gouvernement truque les élections, a menti pour envahir l’Irak (on voit que la BD s’appuie sur la réalité !) et est corrompu, donc comme les criminels que la justice n’a pu vaincre, il a été abattu par une des armes. La réaction est bien entendu toute autre. La population ne se saisit pas de l’opportunité de prendre le pouvoir, et les armes sont traquées par l’armée, ce qui les oblige, Tom Noir compris, à sortir de leurs planques. Mais pour aider ou contrer John Horus ?

Dans No hero, même thématique. C’est cette fois une drogue qui augmente les humains et les transforme en super héros. Mais il vaut mieux être motivé, les effets secondaires pouvant être assez violents. L’inventeur de la drogue a ainsi monté une milice de vigilants, au service de la population. Ou pas. C’est en suivant un jeune homme qui veut absolument intégrer la milice, au moment où ses membres se font tuer un à un, que l’on découvrira un peu comment cela fonctionne.

Le dernier, Supergod, est totalement différent dans sa narration, c’est un survivant qui raconte, Simon Redding, dans un paysage d’apocalypse. Des années auparavant, plusieurs pays ont créé des super héros. Chaque pays suivant sa culture ou ses croyances. Parfois par le plus grand des hasards. Voilà l’humanité avec de nouveaux dieux, anglais, américain, russe, chinois, iranien … Jusqu’à ce que les indiens créent Krishna avec une seule instruction : sauve l’Inde. Or pour sauver l’Inde, atrocement polluée, surpeuplée, il faut en réduire la population. Et c’est le début de la fin. Fin que nous raconte Simon.

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Trois réflexions autour du pouvoir, de la violence avec pour point central le mythe du super héros. Trois histoires très différentes mais toutes trois très politiques. Trois histoires finalement assez proche de notre réalité. Trois album passionnants rassemblés en une trilogie à découvrir pour ceux, comme moi, qui ne connaissaient pas.

BlackMonday-01Une nouveauté ensuite, recommandée par mon fournisseur de comics : Gloire à Mammon, premier tome d’une série à suivre, par Jonathan Hickman (scénario) et Cocker Tomm (dessin). On commence par le jeudi noir de 1929. Puis on arrive en 2016 avec le meurtre sanglant et semble-t-il rituel d’un membre de la famille Rothschild. Théo Dumas, flic black va mener l’enquête. Et même si un coupable semble évident, il sent qu’il y a derrière tout ça plus qu’une histoire de lutte pour l’argent dans le milieu de la grande finance. Car derrière la puissance des grandes familles banquières se cache un pacte très ancien, le culte du Mammon, et la puissance magique de l’argent.

BlackMonday-02On peut voir l’histoire (assez complexe, voire très complexe) comme une nouvelle théorie du complot. Ou comme une allégorie de la puissance financière. Disons qu’elle illustre par le fantastique le fait que la grande richesse ne s’acquiert et ne se garde qu’en sacrifiant du monde (les fameux œufs de l’omelette), ici les sacrifices sont juste ritualisés. Il faudra que je relise ce numéro quand la suite sortira, c’est sans doute la limite de la BD pour qui aime les récits linéaires et immédiatement compréhensible. Mais ce qui frappe surtout, c’est la beauté des dessins et de la mise en page. Des pages sombres, tout en clair-obscur absolument somptueuses, sur lesquelles on revient, plusieurs fois, rien que pour le plaisir des yeux. Magnifique.

Je conclue avec deux volumes fin de rééditions sous forme d’intégrale.

100-bullets-01Dernier volume donc pour l’édition de l’intégrale de 100 bullets de Brian Azzarello (scénario) et Eduardo Risso (dessin). Si vous vous souvenez, au tout début, l’agent Grave qui travaille pour on ne sait qui, rencontre des inconnus, et leur propose un flingue et 100 balles qui leur garantissent qu’ils pourront se venger de ceux qui leur ont pourri la vie, sans qu’il y ait la moindre conséquence judiciaire. Puis on s’aperçoit qu’il remet sur pied une organisation, les minutemen, qui était au service d’un trust, l’entente des plus puissantes familles de la mafia, avant de se retourner contre eux et d’être dissout. Il semble que Grave veuille maintenant combattre le Trust.

Complots, trahisons, retournements de veste et de situation, bastons … On ne peut pas dire que l’ensemble soit complètement clair, et il faudrait que je reprenne tout pour voir ce qui m’a échappé. Mais chaque péripétie est assez addictive pour qu’on ne puisse lâcher l’ensemble, si l’on ne craint pas l’outrance, si on aime les personnages à la Sin City, avec ce côté jouissif et défouloir de la violence bien exagérée à laquelle on ne croit pas complètement, et des coups de théâtre permanents.

Scalped-01Et pour finir le dernier volume de la série BD qui m’a le plus retourné les tripes et la cervelle depuis que je me suis mis au comics : fin du génial Scalped de Jason Aaron (scénario) et R. M. Guéra (dessin). Dans la réserve Lakota de Prairie Rose, Red Crow, parrain de la réserve et de son casino, Bad Horse, agent infiltré du FBI, Catcher sorte de fantôme hantant la réserve, et l’agent du FBI qui manipule Bad Horse vont s’affronter pour un final qui réserve encore quelques surprises.

Une conclusion à la hauteur d’une série exceptionnelle, par la richesse du récit, le réalisme terrible de la peinture de la survie dans une réserve dévastée par la pauvreté, l’alcool et la drogue, par la complexité des relations humaines mises en scène, le refus du manichéisme, la beauté d’un dessin qui fait ressentir la violence sans jamais tomber dans le voyeurisme ou le gore gratuit.

Vraiment, La Série policière à lire, et relire. Cerise sur le gâteau pour les toulousain, le dessinateur R. M. Guéra a accepté de venir pour le festival Toulouse polars du Sud. Mais on en reparlera.

Warren Ellis (scénario), Juan Jose Ryp (dessin) / Black summer et No hero, Hi Comics, traduit de l’anglais par Eric Betsch puis Warren Ellis (scénario), Garrie Gastony (dessin) / Supergod Hi Comics, traduit de l’anglais par Philippe Tullier.

Jonathan Hickman (scénario), Cocker Tomm (dessin) / Black Monday murders (T1), Gloire à Mammon, Urban Comics (2018), traduit de l’anglais par Maxime Le Dain

Brian Azzarello (scénario), Eduardo Risso (dessin) / 100 bullets, Urban Comics (2018), traduit de l’anglais par Jérémy Manesse.

Jason Aaron (scénario), R. M. Guéra (dessin) / Scalped, Urban Comics (2018), traduit de l’anglais par Françoise Effosse-Roche.

Nouveau roman de Joe Meno

On avait découvert Joe Meno avec un roman original au ton très personnel : Le blues de la harpie. On le retrouve avec un nouveau roman, complètement différent, mais toujours hors des sentiers battus : Prodiges et miracles.

MenoQuelque part dans l’Indiana, Mount Holly une petite ville perdue, abandonnée par ses anciennes industries et ses habitants. Ne restent plus que quelques rares familles qui n’ont pas d’autres endroits où aller. Jim Falls, un ancien de la guerre de Corée y vit, y survit plutôt avec son petit-fils métis Quentin. Un ado renfermé qui passe ses soirées à jouer à de vieux jeux vidéo, le casque sur les oreilles. Sa mère ne fait que de rares apparitions, entre deux cuites ou deux shoots.

Les deux hommes tentent vainement de boucler les fins de mois avec ce que rapporte la ferme et l’élevage de poules. Quand survient le miracle : Un pickup s’arrête dans la cour de la ferme, luxueux, et on vient leur livrer une magnifique jument blanche, un bête racée, faite pour la course. Une erreur ? Un don de Dieu ? Alors que Jim Falls voit en cette jument une possibilité de s’en sortir, un tel miracle attire les convoitises à Mount Holly.

On pourrait croire que l’on a là un roman sur les pauvres blancs de plus. Un de plus avec des rednecks incultes, fabricants de meth et bas de front. Pas du tout. On est beaucoup plus proche de l’univers d’un Daniel Woodrell, de La mort du petit cœur ou de Un hiver de glace.

Comme chez Woodrell, on sent l’immense tendresse de l’auteur pour ses personnages, même ceux qui déconnent à plein tube, ceux qui prennent systématiquement les mauvaises décisions, qui choisissent toujours, entre deux chemins, le plus mauvais, celui qui les mène à une perte inéluctable. Même ceux-là ne sont pas accablés.

Et comme on s’attache à ce couple inhabituel ! Ce grand-père qui ne sait pas dire son émotion, vit dans le souvenir de sa femme, ne comprend pas ce qui lui a été reproché par le passé, comprend encore moins sa fille, et tente, de toute ses forces de comprendre son petit-fils. Et ce gamin, un peu à part, vivant dans un monde à lui, qui rêve de parler aux animaux et va révéler des ressources et une force de caractère insoupçonnées.

Leur relation est au centre du roman, magnifique, et magnifiée par l’arrivée de la jument blanche, comme un miracle, envoyée par Dieu pour l’un, par sa défunte épouse pour l’autre. Déclencheur de moments de bonheur et d’une sorte de voyage initiatique. Mais tous les autres personnages qui gravitent autour d’eux, et font une apparition, plus ou moins longue, plus ou moins importante sont tout aussi bien traités par l’auteur qui leur accorde toute son attention, tout son talent et toute son humanité.

Un très beau roman, mélancolique, sombre mais tendre et parsemé d’éclats de lumière.

Joe Meno / Prodiges et miracles (Marvel and a wonder, 2015), Agullo (2018), traduit de l’anglais (USA) par Morgane Saysana.

Superbe rentrée irlandaise

C’est le premier bouquin de la rentrée (pour moi) : Smile de l’irlandais Roddy Doyle.

DoyleVictor Forde a été un des personnages en vue du miracle irlandais. Pendant quelques années, il a publié une poignée de chroniques, a été invité à la radio, a été un de ceux dont on parle. Entre autre à cause de son mariage avec la très belle et très célèbre Rachel Carey, son grand amour, dont il vient de se séparer.

Aujourd’hui il est retourné dans un quartier populaire de Dublin, il essaie de se remettre à l’écriture et traine, le soir, dans le pub proche de son appartement. Il tente de se refaire des potes de bar, tranquillement. Jusqu’à ce que Ed Fitzpatrick le trouve. Un ancien de son collège catholique. Victor ne se souvient plus de Ed, mais, petit à petit, il va se souvenir des années du collège, de la violence des religieux, de ce qu’il a subi. Tout le passé, proche mais aussi plus lointain va lui exploser à la figure.

Le nom de Roddy Doyle ne me disait rien, jusqu’à ce que je vois qu’il était l’auteur de trois romans excellents, devenus des films caractéristiques de l’irish touch : The commitments, The Van, The Snapper. Donc je m’apprêtais à lire un bouquin à la dent dure mais plutôt drôle, avec des histoires de potes, de bière, avec des rires et des larmes.

Perdu, on est ici dans un tout autre registre. Beaucoup plus intime, plus subtil et plus mélancolique. On suit, au travers des souvenirs de Victor, le miracle irlandais vu par quelqu’un qui en faisait partie, sans jamais en être dupe. Qui a profité un temps avec en permanence l’impression d’être un imposteur. Qui semble avoir toujours gardé dans un coin de sa tête l’impression d’avoir lâché les copains, de les avoir abandonnés. Et au travers du vécu de Victor qui, du temps de son éphémère gloire a joué les provocateurs c’est une Irlande encore étouffée par le poids de l’église malgré ses allure de modernité que décrit l’auteur.

C’est fin, léger, on ne voit pas toujours où l’auteur veut en venir, entre souvenirs de la vie dorée et de son amour éperdu pour Rachel, et retours sur les traumatismes du collège des religieux, mais un malaise s’installe insidieusement pour le lecteur.

Et puis, et puis … Et puis les dernières pages vous retournent comme un crêpe, vous coupent le souffle et donnent une toute autre force à l’ensemble. Il serait impardonnable d’en dire plus, mais allez-y, lisez tranquillement, profitez de cette description de l’Irlande, puis prenez-vous la claque finale.

Roddy Doyle / Smile (Smile, 2017), Joelle Losfeld (2018), traduit de l’anglais (Irlande) par Christophe Mercier.

Horreur mexicaine

Cela faisait un moment que j’avais ce roman en attente, depuis une rencontre au Marathon des mots, une rencontre mexicaine qui m’avait donné l’occasion d’entendre Antonio Ortuño parler de La file indienne. Attention, c’est rude.

OrtunoSanta Rita, une petite ville sans grand intérêt du Mexique. Une ville qui fait parler d’elle quand une quarantaine de migrants, originaires d’Amérique Centrale en route vers les US, sont brûlés vifs dans le centre où ils sont hébergés. Un incendie criminel et volontaire, avec l’intention d’en tuer le plus possible : les portes ont été bloquées avec un cadenas.

La CONAMI (Commission Nationale de Migration) publie immédiatement un communiqué scandalisé et vertueux, et envoie sur place Irma, qui annule le voyage prévu avec sa fille chez Disney pour assister les survivants et tenter de savoir ce qu’il s’est passé. Racistes locaux ? Bande de passeurs concurrente ? Flics ? Tout est possible, et bientôt Irma elle-même va se sentir en danger.

Attention donc, c’est rude. Et pas aimable. La forme elle-même peut être déroutante, mélange brut de points de vus de personnages et de communiqués officiels de la CONAMI. Mais le puzzle prend vite forme, et l’horreur de la situation apparaît dans toute son ampleur.

C’est qu’on imagine, chez nous, que le fameux mur du comique de la Maison Blanche est là pour empêcher les mexicains de rentrer aux US. Mais ce n’est là que le dernier obstacle pour les migrants d’Amérique centrale qui, comme l’écrit un journaliste du roman, doivent passer les sept cercles de l’enfer mexicain avant. Des migrants aussi mal vus par les mexicains, que ces derniers par les américains. Des américains qui ne font d’ailleurs pas la différence entre des métèques vaguement indiens venant du sud du Mexique, du Salvador ou du Nicaragua et des métèques un peu moins bruns qui, au Mexique, se considèrent comme bien supérieurs. Des barbares ces yanquis qui ne savent pas différencier l’aristocratie mexicaine de la plèbe indienne du sud !

Et l’on voit comment des passeurs s’enrichissent, traitent les gens comme du bétail, pire même que du bétail puisqu’ils n’hésitent pas à abattre ceux qui essaient de s’échapper, comment tout cela se fait avec la complicité de la police, sous l’œil faussement scandalisé des commissions nationales et de politiques uniquement intéressés par leur réélection, et dans l’indifférence quasi générale d’une population qui déteste ces migrants mais entend bien les exploiter chaque fois que c’est possible.

C’est dégueulasse et immonde, rien de nouveau sous le soleil mexicain, rien qu’on ne connaisse ici, c’est « juste » beaucoup plus violent, dans ce pays où l’état, c’est le moins que l’on puisse dire, ne fait rien pour protéger les plus faibles. C’est décrit sans filtre, sans jugement, à plat et le lecteur prend tout en pleine poire. Ça fait mal, mais il fallait le dire ou l’écrire. Et si vous avez le courage, il faut le lire.

Antonio Ortuño / La file indienne (La fila india, 2013), Christian Bourgois (2016), traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta martinez Valls.

Un polar chinois … au cinéma.

Une fois n’est pas coutume, j’ai trouvé le temps d’aller au cinéma, et le film que j’ai vu, avec un peu de chance, passe encore près de chez vous : Une pluie sans fin de Dong Yue.

C’est un concours de circonstances qui m’a fait échouer samedi après-midi dans une salle obscure : Tout d’abord, j’étais seul quelques jours, le reste de la famille ayant prolongé les vacances (dont je vous cause bientôt, j’ai quelques jolies photos). Ensuite quelqu’un chez Wild Bunch qui distribue le film a pris la peine de flâner par ici, et de voir ce qui pouvait m’intéresser. A une proposition de collaboration, j’ai répondu que bien qu’aimant le cinéma je manquais cruellement de temps, et que j’étais très vieille école : pas de film en ligne pour moi, seulement les salles obscures ou un DvD de temps en temps. Bref, j’ai reçu quelques jours plus tard une invitation pour aller voir Une pluie sans fin dans la salle de mon choix, sans contrepartie.

Voilà pour la petite histoire, merci mille fois, je ne serais sans doute pas allé spontanément voir ce film. Et j’aurais eu grand tort.

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Fin du XX° siècle, quelque part dans une ville industrielle chinoise, à peu de temps de la rétrocession de Hong Kong. Yu Goewei sort de prison et se souvient. Il travaillait à la sécurité dans l’une des nombreuses usines de la ville. Un jour, il est appelé comme témoin par la police quand une jeune femme est découverte, morte, près de l’entrée de l’usine. Elle a été torturée et jetée là. Dans un monde gris, sous une pluie incessante, l’arrestation du meurtrier (qui a déjà tué trois fois), va devenir l’obsession de Yue, sa raison de vivre, sa façon d’accéder à autre chose, sa folie.

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La première chose qui frappe dans le film c’est l’utilisation du décor sordide et déprimant de ces usines chinoises, et la capacité du réalisateur à rendre cette laideur d’une beauté incroyable. D’un point de vue esthétique, j’ai pensé à Brazil, dans cette façon de ne jamais, ou presque, filmer de la couleur et la lumière éclatante. Tout est entre blanc sale et noir, jamais un rayon de soleil, toujours plus d’ombres que de lumières, toujours la pluie, souvent la nuit, la boue, les forêts de tuyaux des usines, les ruelles sombres noyées, la faible lumière des bars … Et ce décor devient parfois d’une beauté incroyable, en particulier lors d’une course poursuite époustouflante de maîtrise, de suspense et de beauté, qui, dans son apparente simplicité et économie de moyens (je dis bien apparente), renvoie tous les blockbusters à leurs chères études.

Les rares moments colorés en deviennent d’autant plus frappants : vêtements d’une femme, maigre rayon de soleil … Ils restent comme des moments magiques et des instants de respiration.

Ensuite, c’est la description d’un modèle chinois, avec sa glorification du travail, de l’employé modèle, la répétition permanente de la propagande de l’entreprise, les discussions entre collègues qui tournent autour de ces notions. Tout cela pour arriver, 10 ans plus tard, à un plan bouleversant qui voit ces gens, anonymes, assister à la destruction de l’usine, sans un mot, sans un geste, sans une émotion apparente. Et pourtant le spectateur la ressent cette émotion. Là où c’est très fort, c’est qu’en sortant on ne peut s’empêcher de penser qu’avec des mots un tout petit peu différents, et une finalité en apparence différente, ces discours, cette aliénation, et cette destruction de toute une vie, nous l’avons vécu ici aussi. Et que cette relation ambiguë de haine et d’amour pour un monstre qui détruit votre vie, mais également la définit, est partagée dans toutes les sociétés industrialisées, qu’elles soient communistes ou capitalistes. Tout cela, on le ressent sans que ce ne soit jamais dit. Très fort.

Je ne raconterai pas la fin de l’histoire, que l’on suit en s’attachant en permanence aux pas de Yu Goewei, et en adoptant toujours son point de vue (à une ou deux exceptions près, nécessaire à l’avancement de l’intrigue). L’acteur, que je ne connaissais évidemment pas, vu ma méconnaissance abyssale du cinéma chinois, est époustouflant, là encore, de simplicité apparente. Pas de grande scène, pas d’éclats, et pourtant on vit avec lui la montée de la folie, le désespoir, l’obsession. On ressent comment cette obsession remplace peu à peu tout autre sentiment, comment l’empathie disparait, jusqu’au final.

En résumé, un film très noir, très désespérant, et pourtant très beau. Un film lent et lancinant, avec des ruptures de rythme d’autant plus marquantes. Un film gris sombre avec des éclats de couleur. Un film qui fait réfléchir. Un film à découvrir.