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Les chevaux célestes

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu de roman de Guy Gavriel Kay, depuis Les lions d’Al-Rassan. J’ai donc attaqué les pavés de l’été avec Les chevaux célestes. Un vrai bonheur.

Shan Tai est le fils cadet d’un général de l’empire Kitai. A la mort de son père, qui a toujours regretté les milliers de morts laissés sans sépulture dans les montagnes autour du lac de Kukuar Nor il est parti passer les deux ans de deuil seul, dans une cabane à enterrer aussi bien les soldats Kitai que les soldats Tagur, ces cavaliers contre qui ils se sont battus. Toutes les nuits il a entendu les hurlements des défunts.

En signe de reconnaissance, l’impératrice consort du Tagur lui offre 250 chevaux célestes, ces purs sangs venus de l’ouest, chevaux célestes qui n’ont pas leur pareil. Or comme il le sait très bien : « On donne à un homme un coursier de Sardie pour le récompenser immensément. On lui en donne quatre ou cinq pour l’élever au-dessus de ses pairs, lui faire tutoyer l’élite – et lui valoir la jalousie, parfois mortelle, de ceux qui montent les chevaux des steppes. » Alors 250 …

Après deux ans de solitude et de méditation, Shan Tai va devoir retourner à la cour, où son frère ainé est très bien placé, où l’empereur vit sous le charme de la Précieuse Concubine. Un environnement bien plus dangereux que celui des fantômes.

Pour ceux qui ne connaitraient pas cet auteur, il est ici dans sa grande spécialité : choisir un lieu et une époque historiques et rebâtir à partir de ce matériau une historie parallèle, avec juste un soupçon de fantazy, inspirée des contes et croyances du lieu et de l’époque en question. Il parait qu’on est là au milieu du VII° siècle des Tangs. C’est sans doute vrai, mon ignorance totale de l’histoire chinoise avant le XX° siècle ne me permet pas de le mettre en doute.

Première constatation, on peut tout ignorer du contexte historique et prendre un immense plaisir à la lecture. Ouf. Deuxième constatation, ce roman n’est pas fait pour les lecteurs de fantazy qui veulent des combats de mages, des hordes de créatures, le Bien contre le Mal.

Par contre, même si vous êtes réfractaire à tout ce qui touche au fantastique, fantazy ou SF, vous pouvez vous précipiter parce qu’il y a tout ce qu’on peut adorer dans un grand et gros roman.

Des personnages fantastiques, complexes, attachants, un contexte magnifiquement décrit dans toutes ses composantes : la politique, les lieux, les populations. Le contraste entre les montagnes perdues où commence le roman, et les fastes incroyables de la cour est frappant. La richesse insolente, l’absurdité de la toute-puissance d’un monarque qui règne par la terreur aussi bien physique que mystique, la complexité des intrigues de cour … Et quels personnages féminins ! des courtisanes beaucoup plus complexes qu’il peut sembler au début, une combattante intraitable, une jeune femme exilée loin de chez elle.

Toutes, tous sont incroyables et embarquent le lecteur dans un périple plein d’émotion et de souffle sur plus de 600 pages d’aventure et de bonheur.

Guy Gavriel Kay / Les chevaux célestes, (Under Heaven, 2010), L’atalante / La dentelle du cygne (2014) traduit de l’anglais (Canada) par Mikael Cabon.

La princesse au petit moi

Besoin de légèreté, d’humour et de plaisir ? Facile, Jean-Christophe Rufin remet en selle son consul préféré dans La princesse au petit moi.

Ce cher Aurel Timescu se trouve entre deux boulots, une situation qui lui convient d’autant mieux qu’il s’emploie à éviter le travail comme la peste et qu’il adore flâner à Paris. Malheureusement, sur la recommandation pourtant bien improbable d’un de ses anciens chefs, il est contacté par le Prince de Starkenbach, micro paradis fiscal au cœur des Alpes pour retrouver la Princesse qui a disparu depuis plusieurs jours. L’occasion unique pour Aurel de côtoyer des têtes couronnées, et de faire l’usage de ses talents d’enquêteur, mais aussi de pianiste.

Ne cherchez pas la principauté de Starkenbach, elle n’existe pas, mais vous pouvez, si nécessaire la remplacer par l’Andorre, Monaco ou autre Liechtenstein.

On retrouve la langue si « évidente » de Jean-Christophe Rufin, et si vous êtes des habitués, vous savez combien je suis admiratif de ces écrivains qui vous donne l’impression si fausse qu’écrire est d’une simplicité désarmante. Donc ne serait que pour ça, c’est un vrai plaisir.

Plaisir bien entendu rehaussé par les retrouvailles avec Aurel, ses tenues incroyables, sa dégaine impayable, sa timidité, son goût du vin blanc et ses talents musicaux. Le comique de répétition fonctionne parfaitement, on rit souvent et l’auteur réussit ce petit exploit de nous faire rire du personnage tout en nous le faisant aimer de plus en plus.

Un roman de pur plaisir à conseiller sans la moindre modération.

Jean-Christophe Rufin / La princesse au petit moi, Flammarion (2021).

Émissaires des morts

Même si je bosse encore on peut considérer que les vacances ont commencé. Et j’ai eu envie de me plonger dans quelques bons gros pavetons de SF. J’ai donc commencé par le premier d’une pile qui a bien chargé mon sac à dos. Excellente pioche avec Emissaires des morts de l’américain Adam-Troy Castro.

Dans un lointain, très lointain futur, l’humanité a voyagé loin et rencontré d’autres espèces douées d’intelligence. Du côté des hommes c’est le modèle ultra libéral, dominé par de grandes sociétés privées qui pratiquent souvent une forme d’esclavage plus ou moins consenti, qui s’est imposé. Sur la planète Bocai, les habitants locaux et une colonie d’humains vivent en paix, au point d’avoir décidé d’élever leurs enfants en commun. C’est ainsi que la petite Andrea Cort, 8 ans, a un papa et une maman biologiques qu’elle adore, et un père bocaïen qu’elle adore tout autant. Jusqu’à ce qu’une nuit une déferlante de haine ravage la colonie, ses parents sont massacrés sous ses yeux et elle se retrouve à trucider son père bocaïen et à y prendre plaisir. Quand la folie s’arrête, les secours la trouvent, les mains pleines de sang.

Andrea dont la tête est réclamée par plusieurs peuples extraterrestres vit son adolescence en prison et devient ensuite la « propriété » du Corps Diplomatique où elle est enquêtrice pour le bureau du Procureur. Andrea est torturée, dure avec tous, et refuse d’autres contacts que ceux que sa charge lui impose. Andrea est très intelligente, efficace dans son travail et sans pitié pour les médiocres. Andrea est persuadée d’être un monstre.

Voilà pour la toile de fond. Emissaire des morts rassemble quatre longues nouvelles et le roman qui lui donne son titre.

Avec du sang sur les mains présente le personnage envoyé sur une planète peuplée d’êtres très en avance technologiquement, mais dont la race se meurt. Un peuple à l’origine herbivore qui est fasciné par la propension à la violence de l’humanité, un peuple qui ne connaît pas le meurtre ou l’agression et qui a fait l’acquisition d’un monstre, un condamné à mort humain. Andrea n’est là que pour mettre le tampon final à la transaction.

Une défense infaillible est un récit d’espionnage mené sur un monde artificiel. Une construction imparable, jouant avec les moments passés et présents de l’histoire, pour un huis-clos mené de main de maître.

Dans Les lâches n’ont pas de secrets le monde extraterrestre construit a assez peu d’importance, le coupable, humain, est déjà connu et arrêté, le seul rôle d’Andrea étant de s’assurer que sa défense a utilisé tous les recours possibles. Tout le suspense va tourner autour d’une forme de punition particulièrement retorse et de ses dangers potentiels pour l’humanité. Encore une maîtrise parfaite du suspense, et l’apparition d’une thématique qui va devenir centrale dans la suite, celle du libre arbitre.

Démons invisibles présente un tournant dans l’évolution d’Andrea et ce qu’on devine être la suite de ses aventures. Excellente histoire qui tourne autour de l’altérité, où la politique se mêle à la justice.

Pour finir, seul le roman. Emissaire des morts se présente comme un roman policier classique, avec meurtre et recherche de coupable. Sur un monde créé de toutes pièces par des IA, les hommes sont tolérés pour observer une espèce douée d’intelligence créée par les IA. Quand une femme de la mission meurt, Andrea est envoyée trouver le coupable, avec cependant une contrainte : impossible d’accuser les IA qui sont beaucoup trop puissantes et totalement intouchables. Même si le lecteur confirmé de polars peut assez rapidement deviner qui est le coupable, ce n’est qu’une infime partie de l’intrigue qui va remettre beaucoup de choses en question, pour l’humanité en général et Andrea Cort en particulier.

700 pages et un vrai régal de bout en bout. Intelligence du propos, des histoires qui sont parfaitement menées avec un savoir-faire de pro du polar et un vrai talent de créateur de mondes et d’espèces. Et par-dessus tout, l’immense plaisir de suivre un personnage incroyable, une enquêtrice hard-boiled à la sauce SF à la hauteur des meilleurs personnages de polars, à la fois répondant à tous les clichés du genre et totalement originale. Attachante, impitoyable, à la répartie qui tue, d’une fragilité touchante, que l’on a envie de prendre dans ses bras tout en sachant qu’on s’expose à se faire, au mieux, sévèrement envoyer sur les roses.

Vraiment un personnage inoubliable. Dès que j’ai le temps, je vais dans ma librairie préférée m’acheter le second volume qui est déjà traduit.

Adam-Troy Castro / Emissaires des morts, (Emissaries from the dead, 2008), Albin Michel /Imaginaire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Benoît Domis.

Olinka

Fini de rire avec Olinka du mexicain Antonio Ortuño.

Il y a quinze ans, Aurelio Blanco a accepté de plonger pour sauver son patron et beau-père Carlos Flores de la prison. L’entreprise de Flores était sur les listes américaines des blanchisseurs de l’argent sale des narcos. Et le lotissement Olinka, pour les plus riches de la ville de Guadalajara, faisait partie de cette opération de blanchiment.

Aurelio devait rester en prison un ou deux ans maximum. Mais comme rien n’a marché comme prévu, c’est aujourd’hui, 15 ans plus tard, qu’il s’apprête à sortir. Sa femme a divorcé, sa fille ne veut pas le voir, et il craint que les Flores, pour éviter tout risque inutile, ne préfèrent le liquider dès sa sortie. Bienvenue à Guadalajara.

Fini de rire donc. De cet auteur j’avais déjà lu l’éprouvant La file indienne. C’est moins sombre ici, mais cela reste accablant. Corruption, hypocrisie des gouvernements américains et mexicains, loi du plus fort, impunité des plus riches, n’en jetez plus la coupe est pleine.

Tout cela est raconté de façon classique avec des allers-retours entre les événements qui ont valu la prison au personnage principal et le moment présent. Cependant l’auteur nous amène souvent là où on ne l’attend pas, et sa façon de décrire l’étonnement et le sentiment d’étrangeté d’un homme qui a passé les 15 dernières années enfermé et découvre tout ce qui a changé pendant ce temps apporte une touche originale au roman.

Moins horrible que La file indienne mais tout aussi abouti et passionnant, Olinka confirme que l’on a tout intérêt à suivre l’œuvre d’Antonio Ortuño.

Antonio Ortuño / Olinka, (Olinka, 2019), Christian Bourgois (2021) traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud.

L’été sans retour

Que voilà une belle découverte dans la blanche de Gallimard, L’été sans retour, de l’écrivain belge d’origine italienne (comme son nom et son roman l’indiquent) Giuseppe Santoliquido qui aurait parfaitement eu sa place dans La Noire.

La Basilicate, c’est la région du sud de l’Italie coincée entre la pointe et le talon de la botte. Une région chaude, belle et pauvre. Dans le village de Ravina, le temps semble arrêté. Les mentalités sont figées, les hommes s’épuisent au travail de la terre, les jeunes fuient dès qu’ils peuvent. En cet été 2005, alors que se prépare la fête du village, Chiara, 15 ans disparaît entre sa maison et celle de sa cousine Lucia, 400 mètres plus loin.

C’est Sandro, jeune homme, infirmier, orphelin depuis l’âge de 15 ans et recueilli par les parents de Lucia le temps de pouvoir habiter seul sa maison qui va raconter l’horreur, les soupçons, l’invasion médiatique, l’indécence …

Un roman qui n’a donc de belge que la nationalité de l’auteur. Nous sommes bien dans le sud de l’Italie, dans un de ces villages qui justifie le dicton espagnol « pueblo chico, infierno grande ». L’auteur arrive à rendre la beauté de la nature, l’air limpide après une pluie, les senteurs, le calme, l’attachement viscéral à une terre, aussi dure soit-elle. Mais également l’ennui, la solitude, le rejet de la différence, l’impression d’enfermement dans un environnement où les mentalités n’ont pas changé avec leur époque et où tous savent tout sur tout le monde.

C’est déjà âpre, dur, à la fois coupant et beau comme un paysage semi-désertique. L’horreur intervient quand vient se mêler à tout ça ce que le monde extérieur et moderne a de pire : l’attrait pour le clinquant des pires émissions télé (et l’Italie en compte visiblement quelques-unes de gratinées) ou la fascination devant les célébrités factices des réseaux sociaux.

En résultent des jalousies, des mesquineries et des haines qui mènent à la folie furieuse. Une dégringolade que le lecteur suit, effaré par la mécanique subtile et implacable mise en place par l’auteur.

Giuseppe Santoliquido / L’été sans retour, Gallimard (2021).

L’autre bout du fil

Grâce au retard dans la traduction française, il nous reste encore quelques Montalbano à découvrir. Une excellente préface du traducteur, Serge Quadruppani nous apprend que L’autre bout du fil est le premier roman qu’Andrea Camilleri, devenu aveugle, a dicté à sa secrétaire. Comme les précédents, c’est un vrai plaisir.

Mimi, Falzo, Catarella et Salvo sont à bout de force. En plus de leur travail habituel, toutes les nuits ils vont prêter main forte à l’équipe de police qui accueille les bateaux qui ont secouru des migrants en mer. Des bateaux qui portent leur lot de drames, de morts, de blessés, de gamins perdus et de violence. Un travail épuisant, trop dur émotionnellement pour le pauvre Cata, mais qui mine également le reste de l’équipe.

Pour compléter le tableau, Salvo a dû accepter de se faire confectionner un costume sur mesure pour accompagner Livia à un mariage. C’est comme ça qu’il rencontre la très belle et très aimable Elena. Qui se fait assassiner quelques jours après sa première visite à son atelier de couture. Comme si Montalbano n’avait pas assez de tracas.

Que dire. Soit vous êtes fan de Salvo, et la simple annonce de la parution de ce volume suffit à vous précipiter chez votre libraire préféré. Soit vous êtes réfractaire (il parait que c’est possible, même si je comprends mal comment), et cette chronique ne vous intéresse pas, nous sommes dans la droite ligne des précédents.

Pour les premiers, sachez juste que l’on retrouve tout ce que l’on aime, l’humour, l’amour pour la cuisine, les joutes verbales avec Livia et avec le docteur Pasquano, les bourdes de Catarella et sa façon très pirsonelle d’interpréter les noms propres, la langue camillerienne …

Un volume souvent plus grave et émouvant que les derniers parus, quand Camilleri évoque les arrivées de migrants, l’enfer qu’ils ont vécu, la bêtise des politiques européennes, ou la connerie du Questeur qui incarne ici un discours trop entendu en Italie et ailleurs. Signalons également pour les fans et connaisseurs un clin d’œil à un autre enquêteur qui nous est cher, Rocco Schiavone d’Antonio Manzini.

Et si par le plus grand des hasards, certains n’ont jamais lu de romans de cette série, je ne saurais trop vous conseiller de profiter de l’été pour découvrir cette œuvre, en commençant de préférence par le premier (La forme de l’eau) puis en les lisant tous. Cela devrait illuminer vos vacances.

Andrea Camilleri / L’autre bout du fil, (L’altro capo del filo, 2016), Fleuve Noir (2021) traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Ne me cherche pas demain

Je ne comprendrai jamais pourquoi, en France, les auteurs scandinaves ont tant de succès alors que les irlandais ne trouvent pas leur public. Un mystère. Toujours est-il que l’on retrouve, enfin Adrian McKinty et son flic catholique en Irlande du Nord Sean Duffy dans Ne me cherche pas demain.

Sean Duffy n’a pas la vie facile. Personne ne l’a du côté de Belfast en 1983, mais quand on est flic, irlandais, catholique, il vaut mieux vérifier sous sa voiture tous les matins qu’il n’y a pas de bombe. Quand en plus on est grande gueule et mal vu de sa hiérarchie, les choses se compliquent. C’est comme ça que Sean se fait virer et passe ses journées à boire.

Jusqu’à ce que le MI5 viennent le chercher. Dermot McCann, artificier génial de l’IRA évadé et parti s’entrainer en Lybie préparerait son retour. Dermot était à l’école avec Sean, et Sean est un bon, un très bon flic. C’est peut-être le seul qui a une chance de le retrouver avant qu’il ne frappe un grand coup. Plus au sud, Thatcher est en train de briser les mouvements ouvriers, dockers et mineurs.

Que ça fait du bien de retrouver la littérature noire irlandaise. Cette façon unique de décrire les pires horreurs en gardant lucidité désespérée, humanité et sens de l’humour. Ca m’avait manqué depuis qu’Adrian McKinty et l’immense Ken Bruen n’étaient plus traduits chez nous. Espérons que cette parution tardive marche bien et qu’elle redonne l’envie aux éditeurs (et surtout aux lecteurs) d’aller regarder du côté de l’Irlande. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une telle sortie que l’on mesure à quel point les blogs ont une influence nulle sur les chiffres de vente, sinon Ken Bruen serait la star des tables de libraires.

Bref, une excellente intrigue, à double détente, mais je vous la laisse découvrir, des personnages que l’on adore, Sean Duffy en tête et la peinture de l’horreur d’une guerre que l’on a déjà oubliée, mais également celle de la misère sociale de l’Irlande du Nord. La connerie des argumentaires des uns et des autres (la visite d’un membre du clan Kennedy est à ce titre particulièrement réussie), la connerie encore plus grande d’une répression aveugle qui précipite des jeunes dans les rangs de l’IRA par brassées, et les petites pourritures qui, là comme ailleurs, profitent des plus faibles pour les exploiter.

Bref, du grand roman noir, désespéré et pourtant pas désespérant, du 100 % irlandais, comme je les adore. Encore !

Adrian McKinty / Ne me cherche pas demain, (In the morning I’ll be gone, 2014), Actes Sud/ Actes Noirs (2021) traduit de l’anglais (Irlande) par Laure Manceau.

Le sourire de Jack Rabbit

Oyez oyez, réjouissez-vous, Hap et Leonard sont de retour dans Le sourire de Jack Rabbit. Vive Joe R. Lansdale, Vive Hap et Leonard !

Hap et Brett ont finalement décidé de se marier. Et c’est au moment de l’arrivée des invités que débarque un couple improbable, Judith Mulhaney, et son fils Thomas qui porte un teeshirt clamant « White is right ». Mauvaise pioche, car parmi les dits invités se trouve, entre autres, le charmant Leonard qui, comme les savent les lecteurs fidèles, est noir, homosexuel, spécialiste d’arts martiaux et soupe au lait, pour ne pas dire un rien provoquant.

Malgré un mauvais départ, ils arrivent à embaucher nos amis pour retrouver leur sœur Jackrabbit dont ils n’ont plus de nouvelles depuis quelques semaines. Une jeune femme qui semble s’être détournée de Dieu (quelle horreur) et pourrait même avoir eu des relations avec des n…, enfin, vous, savez, des gens comme ça.

Parce qu’ils payent, parce que l’argent n’a pas d’odeur même si, on s’en doute, ni Brett, ni Hap, ni Leonard ne les aiment beaucoup, ils acceptent le boulot et vont se retrouver, une fois de plus, dans une petite ville texane qui est tombée sous la coupe d’un gros con raciste. La routine.

Il vous faut une lecture réjouissante, de belles scènes de baston et des dialogues qui vous feront éclater de rire ? Facile, il suffit de lire le dernier Hap et Leonard, le duo de privé le plus iconoclaste du polar.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, en prime vous aurez le portrait d’une Amérique complètement paumée, livrée aux prédicateurs les plus tarés et aux manipulateurs populistes les plus cupides.

Alors si vous n’avez pas le palais trop délicat et que des personnages qui appellent une bite une bite, font des blagues de cul et se réjouissent de tarter les gros cons comme ils le méritent ne vous rebutent pas, précipitez-vous, c’est le bon moment de ce début d’été.

Joe R. Lansdale / Le sourire de Jack Rabbit, (Jackrabbit smile, 2018), Denoël/Sueurs Froides (2021) traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.

Noir d’Espagne

Philippe Huet poursuit sa chronique havraise du début du XX° siècle, mais fait cette fois un détour par l’Espagne en guerre avec Noir d’Espagne.

Sur les docks du Havre Marcel Bailleul sombre dans la dépression depuis l’assassinat de son père Victor. Seule la révélation que l’assassin, ancien soldat proche des croix de feu, est parti s’engager dans la légion Jeanne-d ’Arc auprès des franquistes le réveille. Il n’a plus qu’une idée en tête, partir dans les brigades internationales et le retrouver.

Louis-Albert Fournier, journaliste au « Populaire » rêve lui aussi de partir en Espagne, il se voit grand reporter. Son rêve va devenir réalité.

Des rêves ou des désirs qui vont se fracasser sur l’horreur du siège de Madrid, alors qu’au Havre, discrètement, la famille Hottenberg règne toujours en maître.

Cette série de Philippe Huet c’est du roman noir social à l’ancienne, solide, documenté, construit sur des personnages incarnés. Avec un vrai talent pour décrire des lieux et des atmosphères, que l’on soit dans les grandes demeures de la bourgeoisie havraise, dans un troquet de dockers ou dans le chaos sanglant de la guerre d’Espagne.

On a beau avoir lu tant et tant de romans sur ce conflit, la triple vision proposée ici – côté franquiste – côté brigades internationales avec la guerre interne entre communistes et anarchistes – et pour compléter un journaliste qui voudrait bien être aussi grand que les Kessel ou Hemingway – n’en est pas moins passionnante.

Pendant ce temps au Havre on voit comment, malgré les luttes, pas grand-chose ne change et la grande bourgeoisie capitaliste comprend l’importance d’acheter les media.

Le tout en racontant l’Histoire au travers des histoires individuelles de personnages attachants. Un roman indispensable pour tout amateur de roman noir social.

Philippe Huet / Noir d’Espagne, Rivages/Noir (2021).

Le baiser des Crazy Mountains

Chez Gallmeister, il y a depuis maintenant quelques années les aventures de Walt Longmire dans le Wyoming, et plus récemment celles de Dean Stranahan et Martha Ettinger dans le Montana de Keith McCafferty. La dernière en date : Le baiser des Crazy Mountains.

Max Gallagher, écrivain en panne d’inspiration, vient s’installer dans un bungalow du Montana. Quand il veut allumer le feu dans la cheminée, il a la mauvaise surprise de la trouver bouchée par un cadavre. Il s’avère que c’est celui de Cindy Huntington, jeune fille d’une quinzaine d’années disparue depuis plusieurs mois de chez elle.

La shérif Martha Ettinger va demander à Sean Stranahan, guide de pêche, peintre et privé occasionnel de proposer ses services à la mère de la jeune fille, une ancienne star du rodéo pour l’aider à découvrir ce qu’il s’est passé durant ces mois de fuite.

Keith McCafferty a vraiment trouvé son rythme de croisière depuis le roman précédent. Ca fonctionne du feu de dieu. Une galerie de personnages épatants, de plus en plus attachants, des descriptions d’une nature à la fois rude et magnifique très réussies, de l’humour, des dialogues qui fonctionnent, et des intrigues bien menées.

Comme donc chez son collègue du Wyoming, on prend énormément de plaisir à ces lectures qui nous apportent le dépaysement, le suspense, l’émotion et le sourire qui manquent cruellement en cette période. Un vrai plaisir, avec en prime ici quelques personnages secondaires bigger than life.

Ce serait dommage de s’en priver.

Keith McCafferty / Le baiser des Crazy Mountains, (Crazy Mountains kiss, 2015), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Marc Boulet.