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Riposte

Une très belle découverte de ce début d’année chez Harper Collins, Riposte de David Albertyn.

AlbertynLas Vegas, cela commence à 12h00 et se termine à 12h00 le lendemain. Antoine Deco, le challenger, va affronter dans le soirée le favori Kolya Konytsin, pour le combat de sa vie. Tyron, 32 ans, vient de terminer sa carrière militaire, il a réussi à rentrer vivant d’Irak, est hanté par les hommes qu’il a tué, et ceux qu’il n’a pu sauver. Keenan était flic. Il a tué un gamin noir, a été jugé mais pas condamné, il vient de rentrer dans les services de sécurité du Reef, le casino qui organise le combat ce soir. Naomi a rêvé de faire une carrière de basketteuse professionnelle, elle est maintenant coach.

Il y a longtemps, Antoine, le latino, Tyron et Naomi, métis et Keenan l’irlandais étaient inséparables, dans la vie et dans le sport. Ces 24 heures vont changer leurs vies à jamais, comme cela avait déjà été le cas bien des années auparavant quand Antoine, puis Tyron s’étaient retrouvés orphelins.

Que c’est bon ! Un vrai bon polar, qui revisite tous les « clichés », les grands classiques, et qui le fait avec classe, efficacité, rythme. Le pied.

Parce qu’on a tout : le boxeur qui va disputer le match de sa vie (avec de magnifiques chapitres sur le combat), l’ancien soldat de retour d’Irak, les flics ripoux, Las Vegas, le flic en quête de rédemption, les rapports père/fils, les racines de l’action qui plongent dans le passé … Tout je vous dit. Et tout en quelques 200 pages et 24h.

Paris tenu, superbe montage, timing serré, tension superbement gérée avec un vrai sens du découpage, avec des montées terribles pendant lesquelles vous ne pouvez relâcher le bouquin, personnages qui dépassent les clichés qu’ils incarnent, évocation du fond social et historique.

Tout ça en si peu de pages, de temps et de lieux. Chapeau l’artiste, une réussite enthousiasmante. Et un auteur à suivre, assurément.

David Albertyn / Riposte, (Undercard, 2019), Harper Collins/Noir (2020) traduit de l’anglais (Canada) par Karine Lalechère.

Temps noirs

Après un premier roman très prometteur, Thomas Mullen confirme son talent et l’intérêt de sa fresque historique de la ville d’Atlanta au tout début des années 50 avec Temps noirs.

MullenTemps noir prend la suite de Darktown (qu’il vaut mieux avoir lu). On y retrouve deux des premiers flics noirs d’Atlanta en cette année 1950. Lucius Boggs fils d’un pasteur, de la très récente bourgeoisie noire, et Tommy Smith d’origine beaucoup plus modeste, plus à l’aise dans les ruelles du quartier populaire. Nous sommes à un tournant, quelques familles noires commencent à s’installer dans les quartiers blancs. Cela crée un regain d’activité du Klan, le retour des nazis du groupe des Colombiens qui tous veulent protéger la pureté de la race blanche … et le prix de l’immobilier dans leurs quartiers.

Les collègues de Lucius et Tommy tentent d’endiguer l’arrivée de l’alcool et de la drogue à Barktown, contre les flics blancs corrompus qui profitent de ce trafic ; certains magouillent sur l’immobilier ; les bas de fronts du Klan se font manipuler ; et les quelques flics blancs qui n’affichent pas ouvertement leur racisme sont mis au banc de la police. Tout est prêt pour une explosion de violence.

Plus qu’une véritable enquête avec un délit, le déroulement de la recherche du coupable et la résolution, c’est à une chronique de ces quelques mois que nous invite Thomas Mullen. On suit quelques personnages, Lucius et Tommy, mais également des flics blancs, des membres du Klan, un prisonnier récemment sorti de prison … Et à travers eux on a une véritable radioscopie d’un monde qui peut nous sembler aussi lointain que ces époques dont nous parlaient nos livres d’histoire, tant le racisme y est assumé comme un mode de vie normal.

On comprend parfaitement ce qui a pu pousser l’auteur à écrire sur cette période, et cette ville : plus jamais ça. La montée de la tension est quasiment insoutenable, l’impunité de certaines attitudes, de mots, de violences est insupportable, on se dit que les choses ont évolué depuis, puis on se demande combien de temps il faudrait pour que ça revienne …

Et comme nous avons à faire à un bon romancier, cela n’est jamais dit explicitement, l’auteur décrit, fait vivre et parler ses personnages avec leurs contradictions, leur humanité, même quand c’est le pire des racistes, et c’est le lecteur, remué jusqu’au fond des tripes qui réfléchit, s’émeut, s’indigne et parfois, heureusement, se réjouit. Le tout en tournant les pages pour suivre les développements de cette chronique, le fil des différentes enquêtes, qui, au final, finiront par se rejoindre, même si, vous l’aurez compris, le suspense n’est pas l’intérêt premier de Temps noirs.

Thomas Mullen / Temps noirs, (Lightning men, 2017), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Anne-Marie Carrière.

Richesse oblige

Avec La daronne, Hannelore Cayre a connu un succès qu’elle méritait depuis son premier roman, tant mieux pour elle. Et tant mieux pour nous ses lecteurs, le succès ne l’a pas attendrie, elle a toujours la dent dure dans Richesse oblige.

CayreAllez savoir comment Blanche de Rigny, qui pourtant n’est vraiment pas née avec une cuillère d’argent dans la bouche et a même plutôt accumulé les difficultés, se retrouve à assister à un enterrement grand luxe au Trocadéro ? Quel est le rapport avec un jeune homme de bonne famille qui prit fait et cause pour les communards bien des décennies plus tôt ? Et qui sont les enflures qui vont salement morfler entre ces deux événements ? Si vous n’avez pas peur des saveurs acides et fortes, vous le saurez en lisant Richesse oblige (titre génial comme vous le verrez).

Qu’est-ce que je l’aime cette Blanche de Rigny, elle qui fait ce que nous sommes nombreux à rêver de faire. J’ai adoré, mais je ne peux pas trop en dire pour ne pas révéler des parts trop importantes de l’intrigue.

L’écriture d’Hannelore Cayre est toujours aussi précise et saignante, elle appelle un gros enculé, un gros enculé, crache une indignation et une rage qui font plaisir à lire dans un monde qui essaie de prétendre que tout est relatif et qu’il faut toujours comprendre le point de vue de l’autre. Et bien non, quand l’autre est une vraie pourriture, Blanche et Hannelore ne comprennent pas, elles tranchent. C’est jubilatoire, réjouissant, exaltant, ça fait un bien fou.

L’intrigue est bien menée, on sent que des recherches ont été menées sur la partie historique, mais ces recherches ne pèsent jamais et ne ralentissent pas le roman. Cerise sur le gâteau, une postface fort instructive éclaire la colère qui a motivé ce roman, et confirme que ce que d’aucuns appellent une marche vers un futur radieux ressemble furieusement à un retour en arrière.

Le conseil lecture arrive trop tard ou trop tôt, vu qu’il va être difficile d’aller emprunter le bouquin en bibliothèque, ou de flâner dans les rayons de sa librairie préférée, mais mettez-vous le derrière l’oreille, et ressortez-le dès que tout ça se calme, vous ne le regretterez pas. Promis juré.

Hannelore Cayre / Richesse oblige, Métailié (2020).

Donbass

J’ai mis un peu de temps à le récupérer et à le lire, mais c’est fait, et je ne le regrette pas. Ne passez pas à côté de Donbass de Benoît Vitkine, c’est une lecture indispensable.

VitkineAvdïïvka, une petite ville dans le Donbass, sur la ligne de front entre les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne, côté ukrainien. Henrik Kavadze est un ancien soldat d’Afghanistan, devenu un héros le jour où, pendant la courte prise de la ville par les séparatistes, il a refusé de travailler pour eux. Depuis que l’armée ukrainienne a repris la ville, il est devenu le chef de la police locale.

La petite ville minière, secouée quotidiennement par les affrontements d’artillerie survit, grâce à la transformation du charbon et à divers trafics, chacun semblant s’être accoutumé aux bombardements et à la présence des soldats, jusqu’à ce qu’un gamin de 6 ans soit retrouvé en caleçon, cloué au sol par un coup de poignard. C’est la goutte d’eau, la mort inacceptable, pour une population pourtant habituée au malheur, mais également pour les différents magouilleurs qui ont besoin d’une certaine tranquillité pour mener à bien leurs petites affaires. Beaucoup de pression sur les épaules d’Henrik, d’autant que cela va faire remonter des souvenirs qu’il préfère oublier.

Je ne vais pas vous mentir, si vous recherchez une intrigue aux petits oignons, du suspense, du thriller psychologique, ce roman n’est pas pour vous. J’ai une fois entendu une auteur dire que si elle mettait un meurtre au début de son roman, c’est parce qu’elle savait que comme ça elle accrocherait le lecteur qui irait au bout pour savoir qui, quand et pourquoi, et qu’elle pourrait alors se consacrer à ce qui l’intéressait vraiment, à savoir les personnages et l’écriture.

C’est exactement ce qu’il se passe ici. Le meurtre et l’enquête sont là pour parler de cette région martyrisée. Cela aurait pu être ennuyeux et didactique, tant l’auteur nous en apprend sur le Donbass, le passé soviétique, la révolution ukrainienne et la guerre. Mais c’est au contraire passionnant parce que Benoît Vitkine nous livre une sorte d’histoire populaire du Donbass.

C’est à hauteur d’homme, à hauteur d’ouvrier, de mineur, de veuve d’ivrogne, de babouchka solidement plantée soutenant un homme (des hommes) détruits par la poussière de charbon, l’alcool ou la guerre que Benoît Vitkine nous raconte cette histoire populaire. Une histoire incarnée, avec des fantômes d’Afghanistan, des petites frappes qui voient dans la guerre le moyen d’exister, et surtout une population ouvrière, prolétaire, dont plus personne ne veut, une population fière de son travail dans la mine, un travail qui la tue à petit feu, mais fière quand même, avec ses hommes costauds des épaules, et ses femmes fortes dans leurs têtes et leurs corps, fortes pour deux quand le physique des hommes lâche.

On s’attache terriblement à tout ce monde, on souffre avec eux, on ressent leur chaleur, leur humanité, on s’indigne des saloperies, de la corruption, de l’impunité, on est pris aux tripes. Grâce à ces personnages, grâce à leur incarnation, grâce à l’humanité et la tendresse qu’il fait passer, Benoît Vitkine fait oublier le journaliste, fait œuvre de romancier et nous passionne pour le Donbass.

Benoît Vitkine / Donbass, Les arènes/Equinox (2020).

La cité des rêves

A chaque nouveau roman j’apprécie un peu plus le Kub et son auteur Wojciech Chmielarz. La cité des rêves les fait rentrer dans la famille de ceux dont je ne raterai plus aucune nouvelle aventure.

ChmielarzLa cité des rêves, un ensemble d’immeubles de luxe dans Varsovie, fermé, gardé. Rien ne devrait pouvoir y arriver à ceux qui ont les moyens de s’y loger. Pourtant c’est là qu’au petit matin un vigile découvre le cadavre d’une étudiante en journalisme.

Le cas semble simple, mais comme beaucoup d’habitants, du politicien écarté du pouvoir, au vigile pas net, en passant par l’homme de main du caïd de Varsovie et même certaines colocataires de la victime ont quelque chose à cacher les fausses pistes vont s’accumuler.

De son côté Dariusz Kochan, l’ex adjoint du Kub mis sur la touche pour avoir trop cogné son épouse revient au boulot et se voit confier les vieilles affaires non élucidées. Et si entre rancœur et envie de prouver qu’il existe il se mettait à faire des étincelles ?

Pour moi le meilleur de la série, et de loin, un très très bon. L’intrigue est merveilleusement tordue, tous les personnages excellents, qu’ils soient au centre de l’histoire ou en périphérie. Ils sont complexes, changeants, humains, attachants, horripilants …

Et surtout le tableau qui est peint de la Pologne actuelle est très riche, l’auteur réussit ce que peu de romans arrivent à faire, brasser de très nombreuses thématiques sans donner l’impression qu’il y en a trop, et que l’auteur aurait dû choisir.

Situation des immigrés (et oui, en Pologne aussi il y a des immigrés, aussi maltraités qu’ailleurs), arrogance de classe, violences faites aux femmes et aux enfants, corruption, individualisme et discours creux des jeunes loups, liens entre presse, politique et mafia … et tout ça sans lasser, sans donner de leçons et surtout sans simplifier ou caricaturer.

Vraiment une réussite superbe, et, cerise sur la gâteau, une fin qui laisse suffisamment de portes ouvertes pour appeler une suite. Comme les meilleurs romans de la série Harry Hole du grand Jo Nesbo. Vivement le retour du Kub.

Wojciech Chmielarz / La cité des rêves, (Osiedle Marzen, 2016), Agullo (2020) traduit du polonais par Erik Veaux.

L’institut

Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman du maître Stephen King. Je me suis rattrapé avec L’institut. Un vrai plaisir.

kingLuke Ellis est un gamin de 12 ans un peu particulier. Très particulier. Un petit génie qui vient d’être reçu dans deux universités pour suivre un double cursus, scientifique et littéraire. A 12 ans. Sa vie bascule quand un commando débarque une nuit, tue ses parents et l’enlève. Luke se réveille dans une prison, l’Institut, perdue dans le bois, en compagnie d’autres enfants.

D’autres enfants qui ont un point commun avec lui : ils ont un pouvoir, léger, presque ridicule, mais un pouvoir, soit de déplacer un objet (en général pas plus gros qu’un plat à pizza vide), soit de lire, vaguement dans les pensées de leurs voisins, les pensées superficielles.

Ici on les torture pour augmenter ces pouvoirs, puis s’en servir. Les tortionnaires ont juste oublié de prendre un compte un élément. En plus de pouvoir déplacer les petites cuillères, Luke est vraiment très intelligent …

C’est une tarte à la crème que de dire que Stephen King est un conteur hors pair, inégalable quand il met en scène des enfants et des adolescents, qui maîtrise parfaitement les changements de rythme pour amener une situation à son paroxysme. Pour ceux qui en douterait, il le prouve une fois de plus. Il se permet le luxe de mettre tranquillement son histoire en place, de poser les personnages (ce qui ne veut pas dire qu’il nous épargne les scènes rudes), pour accélérer brutalement quand l’action se précise, et mener le final tambour battant, passant d’un lieu à l’autre, d’un groupe à l’autre de façon de plus en plus rapide, obligeant le lecteur hypnotisé à ne plus lâcher le bouquin.

Comme tous les personnages sont superbes, du plus sympathique au plus pourri, que les méchants sont très réussis, que le rapport de force semble rendre toute survie des enfants impossible jusqu’à ce que … On est happé, sans s’en rendre compte, et on lit, comme un môme.

Sans concession (attention, tout ne finit pas bien), sans mièvrerie, avec beaucoup de tendresse et d’humanité, une fois de plus le maître va vous mener par le bout du nez pour notre plus grand plaisir. Adaptation à venir ?

Stephen King / L’institut, (The institute, 2019), Albin Michel (2020) traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Santa Muerte

Santa Muerte de Gabino Iglesias n’est pas, comme son titre et son auteur pourraient le laisser penser, un roman mexicain, mais nord-américain, avec quand même pas mal de latino dedans.

IglesiasFernando est mexicain, arrivé illégalement à Austin, Texas. Depuis il est videur et dealer. Plus ou moins directement pour le compte des Zetas, cartel mexicain. Jusqu’au jour où il est enlevé par des membres de la Mara Salvatrucha qui torturent et assassinent son pote Nestor devant lui et le renvoient à son chef pour faire passer un message : Maintenant Austin est à eux.

Fernando n’est pas le plus courageux de la bande, mais quand faut y aller, faut y aller. Alors avec l’aide de la Santa Muerte, de tous les saints qui veulent bien l’assister, et de quelques tueurs, il va y aller.

Première impression : ça déménage. Le ton est vif, les chapitres courts, l’action resserrée. On attaque le roman, puis on ne le lâche plus jusqu’à la dernière page. Une sorte de polar survolté à la Tarantino avec une pincée de fantastique, juste pour épicer. Pur plaisir si on n’a pas peur d’un peu d’hémoglobine.

Mais en plus, au détour d’un chapitre, et sans s’appesantir, l’auteur livre quelques réflexions non dénuée d’intérêt sur un sujet que l’on devine personnel, à savoir l’exil, l’immigration, le passage à un autre pays, une autre langue, une autre culture, au milieu de gens qui ne vous portent pas forcément dans leur cœur.

Du plaisir donc, et un peu d’émotion et de réflexion. Le tout en moins de 200 pages. Convaincus ?

Gabino Iglesias / Santa Muerte, (Zero saints, 2015), Sonatine (2020) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Szczeciner.