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Retour de service

Chez certains écrivains le talent, l’envie, l’énergie semblent inépuisables et insensibles à l’usure du temps. John Le Carré est de ceux-là. Retour de service le prouve une fois de plus.

LeCarréNat est un ancien des services secrets britanniques, il a roulé sa bosse et recruté des agents un peu partout en Europe, en commençant par Moscou. Mais aujourd’hui il semble que l’avenir ne lui réserve plus qu’un placard plus ou moins ennuyeux, à la tête d’un service de bras cassés, le Refuge qui dépend du département Russie. Au Refuge, seule Florence, jeune stagiaire impétueuse et idéaliste pourrait le réveiller de sa léthargie quand elle monte un dossier pour faire tomber un oligarque ukrainien pas vraiment net.

Heureusement il reste à Nat le soutien critique mais précieux de son épouse, avocate au service des droits de l’homme, et le badminton auquel il excelle. C’est en jouant qu’il rencontre un jeune homme Ed qui devient son adversaire attitré. Ed ne se confie guère sur son travail, mais expose sans filtre ses convictions : européen et germanophile, il hait le Brexit, Trump et Poutine.

Comment Nat pourrait-il deviner qu’il va tomber en pleine opération d’espionnage et de contre-espionnage, comme au bon vieux temps de son séjour à Moscou ?

Je vais commencer par enfoncer quelques portes ouvertes : John Le Carré est un génie, et son génie n’a disparu ni avec la disparition du mur, ni avec l’âge. Voilà c’est fait.

Ses intrigues sont toujours aussi cohérentes et tordues, son analyse du monde, de ses conflits, des jeux de pouvoir à l’intérieur du pays, des services, et entre puissances toujours subtile et éclairée, et en plus, par rapport à ses grands romans de la guerre froide (qui étaient déjà géniaux), il a gagné avec l’âge une légère distance et un humour so British qui, si c’était possible, augmentent encore l’immense plaisir que l’on éprouve à la lecture de ses romans.

Plongez vous dans les remous du Brexit et de la présidence Trump, vus par un espion désabusé. Et constatez comme tous ses lecteurs : John Le Carré est un génie, et son génie n’a disparu ni avec la disparition du mur, ni avec l’âge.

John Le Carré / Retour de service, (Agent running in the field, 2019), Seuil (2020) traduit de l’anglais par Isabelle Perrin.

Le pacte de l’étrange

Heureusement qu’un lecteur attentif m’a signalé la sortie d’un nouveau Charlie Parker, pas le saxophoniste bien entendu, mais le privé de John Connolly : Le pacte de l’étrange.

ConnollyCela commence de façon on ne peut plus classique : Charlie Parker est contacté par l’agent Ross du FBI pour retrouver un privé qui bossait pour lui, Jaycob Eyklund, disparu depuis quelques jours. Mais quand Charlie Parker et ses deux amis Angel et Louis se mêlent d’une affaire, elle reste rarement classique.

C’est comme ça qu’il va se retrouver sur le traces d’une étrange communauté vieille d’un peu plus de deux siècles, les Frères. Une communauté très secrète qui aurait pas mal de disparitions et de meurtres à son actif. Ajoutez des mafieux, Rachel, son ex, qui ne veut plus qu’il voit leur fille Sam ;  la vie de Charlie Parker continue à être compliquée.

Les habitués le savent, je suis fan de cette série Charlie Parker. J’aime le mélange des genres avec sa pointe de fantastique, j’aime son humour, j’adore les personnages, et j’aime le talent de conteur de l’auteur.

Une fois de plus, je n’ai pas été déçu. Même si ce n’est pas le meilleur de la série, la faute peut-être à des adversaires un peu plus faibles que d’habitude, qui font qu’on ne tremble guère pour Parker et ses deux acolytes, cela reste le très haut de gamme du divertissement.

Un peu plus de fantastique que parfois, toujours l’habileté de l’auteur qui arrive à mêler du surnaturel à ses histoires, mais sans jamais s’en servir pour faire avancer l’intrigue, des personnages secondaires aussi passionnants que le trio infernal, et beaucoup d’empathie, de suspense et d’émotion dans la description des relations entre Charlie, son ex, et leur fille qui, on le sent, va prendre de plus en plus d’importance dans la suite.

A lire donc pour les fans, mais attention pour ceux qui voudraient la découvrir, c’est une série qu’il faut impérativement commencer par le début si l’on ne veut pas passer à côté de beaucoup de détails.

John Connolly / Le pacte de l’étrange, (A game of ghosts, 2017), Presses de la cité/Sang d’encre (2020) traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martichade.

Marseille 73

Ca y est, le nouveau Dominique Manotti prévu en avril est sorti, et c’est un Daquin : Marseille 73.

ManottiQuelques temps après Or noir, Théo Daquin, le parisien, est toujours en poste à l’Evêché (le haut lieu de la police) à Marseille où il est bien difficile de se faire une place quand on vient du nord. Et qu’on n’est ni corse, ni pied-noir. Et homosexuel en prime.

Fin août début septembre, alors que le racisme anti algériens est exacerbé par les dernières prises de positions du gouvernement Pompidou, à Marseille où vit une forte population pied-noir, et où de nombreux anciens de l’OAS sont entrés dans la police la situation est véritablement explosive. Les meurtres d’algériens se succèdent, les enquêtes de donnent rien, la police, la justice et la presse sont complices.

En confiant à l’équipe de Daquin une vague opération de renseignement sur une officine d’extrême droite, en liaison avec les collègues de Toulon, son supérieur qui veut s’en débarrasser croit le neutraliser. C’est pourtant ça qui va faire exploser l’affaire.

Difficile de faire un plus grand écart stylistique que de passer d’Alex Taylor à Dominique Manotti. Ici pas un adjectif, pas un adverbe de trop. Les phrases claquent, sèches, scandées. C’est sec précis, implacable.

J’étais enchanté de retrouver Théo et ses collègues de Marseille. L’intrigue est toujours aussi impeccablement menée, rien n’est laissé au hasard, avec aucune concession pour un potentiel happy end. Du pur Manotti, parfait dans le style.

Et quel tableau de cette ville au début des années 70. Racisme ambiant, forces d’extrême droite qui ne sa cachent absolument pas, début de révolte des populations immigrées exploitées, maltraitées et assassinées, une police et une justice à vomir, une presse dégueulasse, un pouvoir d’une hypocrisie totale. On rage, on vit comme si on y était la frustration, la haine, la bêtise, mais aussi la solidarité ou la joie d’une grève qui marche.

C’est immonde, c’est révoltant, c’est salutaire de le rappeler … Et on s’aperçoit que les pourritures d’aujourd’hui ne font jamais que répéter les discours des pourris d’hier, et que les saloperies actuelles prennent racines dans celles du siècle passé.

Bref, comme toujours Dominique Manotti passionnante, indispensable, incontournable. Mais cela ne devrait être une surprise pour personne ici.

Dominique Manotti / Marseille 73, Les arènes/Equinox (2020).

Le sang ne suffit pas

On a découvert Alex Taylor avec Le verger de marbre. Il revient avec un roman dans un tout autre genre : Le sang ne suffit pas.

Taylor1748, en plein hiver, quelque part dans les montagnes de Virginie. Un fort abandonné doit faire face à la colère des Shawnee du chef Black Tooth. Seul moyen de le calmer, et qu’il autorise le ravitaillement d’une population qui commence à mourir de faim, lui livrer un nouveau-né. Cela devait être celui de Della, une prostituée métisse, mais Della s’est enfuie avec le fils du croquemort.

Le docteur Integer Crabtree, commandant du fort envoie à ses trousses deux frères, écossais d’origine, traqueurs hors pairs peu regardants sur les moyens. Ajoutez Reathel, qui erre affamé dans ces montagnes après la mort de sa femme et de son fils, une ourse en colère, un trafiquant sans scrupules et la tempête qui se prépare. Le décor est planté.

Comme j’ai une petite, toute petite restriction, je vous la livre tout de suite pour m’en débarrasser : A mon goût Alex Taylor en fait un peu trop dans certaines descriptions, où il charge vraiment ses phrases, en rajoute dans l’adjectif et la figure de style. Encore à mon goût, cela alourdit certains passages. Mais c’est une question totalement subjective.

Faut-il pour autant passer à côté de ce western somptueux ? Non (c’était ce qu’on pourrait appeler une question fermée). Sauf pour celles et ceux qui ont l’estomac un peu délicat parce que si c’est somptueux, c’est aussi plutôt cru, sombre et sanglant.

Il faut avouer que l’auteur ne nous épargne pas grand-chose. Des personnages bien tordus, la crasse, le froid, la maladie, la faim, une nature impitoyable, du sang et des tripes. Mais il y a un tel souffle (souvent glacé), que le lecteur est emporté par la tempête. Et quelles scènes d’anthologie. Là encore Alex Taylor a un véritable talent pour vous les faire vivre, vous mettre des images dans la tête, où elles risquent de rester un bon moment.

Un véritable talent aussi pour camper des personnages hors norme, le toubib, les deux frères pisteurs, un français complètement taré, un prêtre allumé, le chef Black Tooth, la force de Della … Sans oublier la nature et les animaux qui ont un présence époustouflante.

Bref, mettez vos moufles, votre bonnet et un bon manteau et laissez vous emporter dans l’hiver 1748 quelque part dans les montagnes de Virginie.

Alex Taylor / Le sang ne suffit pas (Blood Speeds the Traveler, 2019), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Anatole Pons-Reumaux.

La fille aux papillons

Trouver l’enfant de l’américaine Rene Denfeld avait été une belle découverte. La fille aux papillons, la suite, est une superbe confirmation du talent de cette auteur hors norme.

DenfeldRevoilà Noémi, la femme qui trouve les enfants. Elle est de retour à Portland où elle a retrouvé une très vague trace de sa sœur, enlevée avec elle et qu’elle avait laissé aux mains du monstre en se sauvant à l’âge de huit ans. En parallèle d’autres disparitions l’occupent : des gamines vivant dans la rue sont tuées depuis quelques semaines, leurs corps nus jetés dans le fleuve. La police ne se mobilise pas trop, ce ne sont finalement que des mendiantes, des prostituées, il y a des affaires plus importantes à régler.

Parmi ces mômes, Celia, qui a fui un beau-père violeur, survit au jour le jour, grâce à quelques amis, et aux papillons qu’elle va admirer, tous les jours, dans les pages de son livre préféré à la bibliothèque.

Trouver l’enfant jouait sur l’imaginaire des contes de fées. La fille aux papillons va vous plonger au raz du trottoir, avec les gamins qui vivent dans la rue dans des conditions dantesques. Pas des ados en fuite, pas des étrangers en situation irrégulière, juste des mômes, de 10 à 12 ans, américains qui, dans la belle Amérique toute puissante survivent dans la rue, se prostituent pour manger et dorment sous un pont.

Cela pourrait être misérabiliste, chercher à vous tirer les larmes, pas du tout. C’est enragé, engagé, au-delà de l’indignation. Ces gamins sont incroyables de justesse, ce n’est jamais forcé, leurs voix, leurs rêves, leur désespoir sonnent juste et vous prennent aux tripes.

Et n’ayez crainte, l’intrigue n’est pas négligée, et on retrouve avec énormément de plaisir Noémi, sa rage, son obstination, son courage, ses cauchemars. Le plaisir de lecture, le plaisir de l’histoire au premier degré sont là, les pages tournent.

Mais je vous garantis que ce ne sont pas les ressorts de l’histoire qui resteront à jamais gravés en vous, ce sont Celia et Noémi. Deux figures inoubliables.

Rene Denfeld / La fille aux papillons, (The butterfly girl, 2019), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

Le livre, l’écriture, la force de l’émotion suffisent à vous bouleverser. Mais si vous voulez savoir pourquoi les propos de Rene Denfeld sonnent si juste, allez lire ce petit texte, il finira de vous retourner les tripes.

Or, encens et poussière

En très peu de temps, Valerio Varesi et le commissaire Soneri sont devenus des amis. Ils sont de retour dans une ville de Parme en plein brouillard dans Or, encens et poussière.

VaresiPurée de pois sur Parme et sa région. On n’aperçoit même pas le bout de sa voiture. Ce qui crée un carambolage monstre sur l’autoroute. Alors qu’il est en route pour l’accident, Soneri accompagné du jeune Juvara croisent des vaches et taureaux échappés de l’accident, et atterrissent dans un camp de gitans. Pour finir par être appelés sur les lieux d’un crime : on a découvert un cadavre complètement carbonisé.

Dans une enquête où, c’est le cas de le dire, ils avancent dans le brouillard, Soneri et Juvara vont avoir besoin de toute l’aide de la chance en attendant de tirer la bonne carte. Et de lever le voile sur l’hypocrisie de la bonne société de Parme.

Ca me manquait. Depuis quelque temps aucune nouvelle de Parme, de Naples, de Vigata ou du Val D’Aoste. Ca fait du bien de retrouver nos amis italiens.

Or, encens et poussière démarre sur une scène inoubliable d’errance dans une vraie purée de pois. Une scène onirique, poétique et très terre à terre en même temps, dans un paysage en accord avec l’humeur de Soneri. Puis on rencontrera, comme souvent chez Varesi, un personnage haut en couleur, un marquis philosophe dans la dèche. Je vous laisse le plaisir de la découverte.

Sinon, tout ce qu’on aime chez cet auteur est là. Une ville et sa région saisies dans toutes leurs composantes, géographique, climatique, sociale, des milieux les plus populaires à la haute bourgeoisie, des mécréants aux bigots. Valerio a autant de talent pour nous faire aimer Soneri que pour dépeindre une harpie abominablement bigote. Et il ne fait jamais d’angélisme.

Une fois de plus une histoire à la fois amère, désespérée et tendre, que des rayons de soleil viennent éclairer : le partage de fromage et charcuterie, un vin rouge capiteux, la vision d’une belle femme, un geste d’humanité … Tant de choses qui nous manquent tant en ces temps où nous sommes obligés de rester loin les uns des autres.

Merci monsieur Varesi.

Valerio Varesi / Or, encens et poussière, (Oro, incenso e polvere, 2018), Agullo (2020) traduit de l’italien par Florence Rigollet.

Sang chaud

Je n’avais pas encore eu l’occasion de me pencher sur la collection Matin Calme qui publie des polars coréens. C’est maintenant fait avec Sang chaud de Kim Un-Su.

KimBusan, grande ville, port important, face au Japon. Les trafics, tous les trafics ont été partagés entre différents clans. Celui du quartier de Guam tient le port et la plage, la contrebande et tous les commerces autour de la saison estivale. Son chef, Père Sohn, refuse de toucher à la drogue et mène ses affaires en bon père de famille. C’est aussi en père de famille parcimonieux qu’il gère ses troupes, dont Huisu, la quarantaine, son bras droit qui est manager en titre du grand hôtel sur la plage.

Le pauvre Huisu est en plein doute. Après plus de 20 ans de vie de truand, il vit à l’hôtel, n’a pas un sou en poche, aime toujours sans se l’avouer, son amour de jeunesse, ancienne prostituée reconvertie en patronne de bar, et ne voit vraiment pas comment il va pouvoir sortir de la spirale de cuites et boulots ingrats au service de Père Sohn. A moins qu’une occasion de voler de ses propres ailes ne se présente.

De Kim Un-Su j’avais déjà apprécié Les planificateurs. Ce nouveau roman, totalement différent, est à la fois très classique dans sa thématique : Ascension et chute d’un truand (on en a lu des dizaines), et totalement original dans son écriture et sa construction.

J’ai mis un peu de temps à rentrer vraiment dans le roman, même si dès le départ l’écriture est vive, avec des moments assez drôles, pittoresques à la limite du grotesque. Et puis petit à petit on s’attache à Huisu dont les préoccupations sont universelles, et qui traverse une crise existentielle commune à tous, et pas seulement aux truands coréens du port de Busan.

Et tout en gardant son écriture vive, et une belle capacité à saisir les détails drôles dans toute situation, le ton et l’ambiance se font plus sombres, la noirceur plus marquée, et la mainmise, ici comme ailleurs, de ceux qui ont le pouvoir et l’argent sur les vies des autres se fait de plus en plus sentir. La montée de la tension et de la violence est superbement maîtrisée et le lecteur est emporté dans un rythme de plus en plus frénétique, avec de grosses explosions de violence.

Une très belle découverte, je crois que je vais suivre très attentivement le travail de cette nouvelle collection.

Kim Un-Su / Sang chaud, (Tteugeoun Pi 뜨거운피, 2010), Matin Calme (2020) traduit du coréen par Kyungran Choi et Lise Charrin.

Une république lumineuse

Que voilà un drôle de roman, assez inclassable, et qui vaut la peine qu’on s’y plonge. Une république lumineuse d’Andrés Barba.

BarbaSan Cristobal, une petite ville tropicale, définie par le fleuve qui la traverse et la forêt qui la borde. Le narrateur, qui a travaillé dans les services sociaux d’aide à l’enfance revient, vingt ans plus tard, sur les événements qui avaient bouleversé la ville.

Vingt ans auparavant donc, 32 enfants âgés de 8 à 13 ans, sont apparus, venus de nulle part. Personne ne les comprend, et ils se contentent de mendier et de jouer. Puis ils se mettent à voler, jusqu’au pillage d’un supermarché qui se solde par 2 morts chez les clients. Une explosion de violence qui change le regard des habitants, au moment où les 32 disparaissent dans la forêt. Quand les enfants de la ville fascinés par les 32 commencent à disparaitre, les habitants lancent une traque, qui se terminera par la mort de tous les gamins.

Roman étonnant, original et inclassable. J’ai essayé de voir si ce que raconte l’auteur fait référence à un endroit ou des faits réels, mais je n’ai rien trouvé. Nous sommes donc dans une ville imaginaire, et tout le récit, fait des années plus tard sur un mode assez extérieur et froid, va nous interroger sur notre façon de voir l’enfance, mais aussi l’étranger et sur nos réactions de peur, de rejet ou de compassion. Des interrogations auxquelles l’auteur n’apporte pas de réponse.

Tout cela au travers d’un texte intrigant, très bien construit avec, paradoxalement, un suspens créé par la connaissance donnée dès le départ, de la fin de l’histoire. Reste à savoir comment ces enfants vont mourir. Et c’est cette tension qui monte tout le long du roman.

Une lecture où l’on se sent à la fois détaché, parce que l’auteur a choisi une narration à froid, et très intrigué et fasciné. Etrange et très intéressante expérience de lecture.

Andrés Barba / Une république lumineuse, (República luminosa, 2017), Christian Bourgois (2020) traduit de l’espagnol par François Gaudry.

87° District de 41 à 45

J’approche dangereusement de la fin …

87-41Isola blues hiver 89. Soirée du nouvel an. Reagan est encore président, plus pour longtemps. En rentrant, un peu éméchés du réveillon, deux jeunes parents trouvent leur baby-sitter assassinée, et leur petite fille de 6 mois étouffée dans son berceau. Sale cas pour Meyer et Carella. Dans le même temps Kling sauve la vie de d’un truand portoricain en train de se faire tabasser par trois jamaïcains, et Eileen Burke n’arrive pas surmonter les violences qu’elle a subi en faisant son boulot. La routine du 87° District. Un modèle de construction et d’intrigue, les dialogues et l’humour au rendez-vous. On passe du temps avec Eileen Burke et on voit ses collègues, et en particulier Bert Kling à travers son regard. C’est toujours un plaisir.

Bienvenue en 1990 avec Vêpres Rouges. Un soir de printemps le curé d’une paroisse située en limite entre un quartier italien et un quartier noir est assassiné de multiples coups de couteau. Et bien qu’il ne soit plus croyant depuis bien longtemps, ce meurtre trouble Steve Carella. D’autant plus que son enquête va révéler de nombreuses tensions autour de l’église. Et des mensonges, les uns après les autres. Une variation autour du thème de Rashomon, avec la même histoire racontée de différentes façon, chacune avec ses mensonges, et un petit clin d’œil au lecteur, avec Steve qui se dit qu’il ne voit pas le temps passer, qu’il pourrait s’être passé aussi bien 15 ans que 40. Et oui, Steve qui ne vieillit pas, ses jumeaux ont 11 ans, et pourtant il est sur le pont depuis 56 … un très bon épisode, assez sombre.

87-44Les veuves, ce sont celles d’Arthur Shumacher, abattu de quatre balles, en même temps que son chien. Son épouse inconsolable, son ex, ravie, ses filles, mitigées … Et aussi une amante trouvée peu de temps avant tuée de multiples coups de couteaux. En plus d’être grandes, blondes aux yeux bleus, elles semblent vite toutes être également en danger. Une affaire pour Steve Carella et Arthur Brown. Pauvre Steve qui va devoir enquêter sur son beau-frère, entre autres drames en ce mois de juillet torride où la chaleur rend fou. De son côté Eileen commence une nouvelle carrière de négociatrice lors de prises d’otages, et sa relation avec Kling reste au point mort. Un modèle du genre. Des scènes de tension magnifiques, la peinture de relations raciales compliquées, où le racisme réel, et les réactions qu’il suscite sont attisés par des prédicateurs en mal de publicité. Des quartiers à l’abandon, de braves gens, des enfoirés … Tout en si peu de pages, avec un tel rythme. Un chef-d’œuvre, une de plus du maître d’Isola.

Kiss. C’est dans une ville sous la neige, blanche, froide, mais surtout dévastée par la drogue où des quartiers entiers sombrent dans la misère que Carella et Meyer enquêtent sur deux tentatives d’assassinat. La victime, une jeune femme belle et riche a reconnu son agresseur : l’ancien chauffeur de son mari. Quelques jours plus tard l’homme est retrouvé mort. Son agresseur facilement retrouvé. Et l’enquête des deux hommes sera vite et facilement bouclée mais … un volume pessimiste, malgré la beauté de la ville sous la neige. Le constat de l’impunité, de la frustration des policiers face à des avocats et des malfrats très organisés. Moins d’humour cette fois et une tonalité très sombre.

87-45Poissons d’avril voit le retour du Sourd. Steve Carella reçoit des lettres lui conseillant de lire un obscur roman de SF. Et le mois d’avril approche. Dans le même temps, des tagueurs se font abattre la nuit par quelqu’un qui ne semble pas apprécier leurs graffitis, et il semble y avoir une épidémie de personnes âgées atteintes de troubles de la mémoire abandonnées aux portes des hôpitaux. Alors que le printemps tarde à venir, les inspecteurs du 87° ne sont pas près d’être au chômage. Encore un épisode très sombre, presque sans humour, avec le constat désabusé d’un pays où les communautés se font la guerre, où la drogue fait des ravages, et où les plus faibles souffrent, encore et toujours. Décidément, ce début des années 90 est sinistre pour le 87°, et le talent d’Ed McBain pour dépeindre la société américaine et la ville de New York tout en entremêlant ses intrigues vraiment incomparable.

Ed McBain / 87° District volumes 41 à 45 :

(41) Isola Blues (Lullaby, 1989), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(42) Vêpres rouges (Vespers, 1990), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(43) Les veuves (Widows, 1991), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(44) Kiss (Kiss, 1992), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(45) Poissons d’avril (Mischief, 1993), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

A peine libéré

C’est chez les Nyctalopes que j’ai eu l’info, il y a un nouveau George Pelecanos, il se déroule toujours à Washington, il s’appelle A peine libéré.

PelecanosC’est en prison, en attente de son procès, que Michael Hudson découvre la lecture, grâce aux ateliers d’Anna. Il ressort plus rapidement que prévu, son accusateur, un dealer qu’il avait volé, ayant étrangement renoncé à sa plainte pour vol. Il est aujourd’hui bien décidé à trouver un boulot et tenter de refaire sa vie.

Mais Phil Ornazian, le privé borderline qui a « convaincu » le dealer de retirer sa plainte a besoin d’un chauffeur pour une de ses arnaques. Il vient voir Michael et lui demande de rembourser sa dette, au risque de plonger de nouveau.

On le répète tous depuis quelque temps, la priorité de George Pelecanos n’est plus la littérature, et ses romans n’atteignent plus le niveau de ceux de la série Peter Karas, Nick Stefanos ou Derek Strange. Mais, car il y a un mais, même un Pelecanos moyen reste un roman très recommandable à la lecture duquel j’ai pris beaucoup de plaisir.

On retrouve toutes ses thématiques habituelles : la description de Washington D. C. et de son évolution, la possibilité de rédemption pour des jeunes hommes ayant eu une jeunesse agitée, les tentations, la dignité de ceux qui se lèvent tous les jours pour gagner leur vie.

Il n’a rien perdu de son écriture, et même s’il manque le grand souffle de certains de ses romans antérieurs, on prend un grand plaisir à suivre le retour de Michael Hudson à la vie hors de prison. Les habitués apprécient les clins d’œil aux romans précédents. Sans jugement et sans pathos, on voit les effets de la gentrification de certains quartiers, on subit l’arrogance de ceux qui ont de l’argent, on sent le coût des études. Comme toujours avec le grand Goerge, on a un bon aperçu de la société américaine, dans sa diversité.

Et puis un roman qui met en avant les effets bénéfiques de la lecture, et qui conseille Hombre et Valdez d’Elmore Leonard ne peut pas être un mauvais roman. Donc très recommandable, même si ce n’est pas le meilleur de l’auteur.

George Pelecanos / A peine libéré, (The man who came uptown, 2018), Calman Levy/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Mireille Vignol.