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Je redécouvre Marcello Fois

Comme il n’était plus édité en collection polar, bêtement, cela faisait longtemps que je n’avais rien lu de l’italien Marcello Fois. Je me suis rattrapé avec Comment nous dire adieu.

FoisSergio Striggio est commissaire de police à Bolzano, ville du Tyrol italien. Un commissaire qui n’a pas la vie facile, malgré le calme de cette ville où les délits graves sont rares. Il cache à tous son homosexualité, et sa vie en couple avec Leo, instituteur. A tous et en particulier à son père, ancien flic, qui vient lui rendre visite, et lui annonce qu’il est sur le point de mourir.

C’est à ce moment, à l’arrivée de l’hiver et de la neige, que le petit Michele, onze ans, disparait en quelques secondes alors qu’avec ses parents ils avaient fait une pause au bord de la route. L’enquête, et la vie privée de Sergio vont se mêler, et finir par obliger les uns et les autres à exprimer beaucoup de non-dits.

Comment nous dire adieu est un roman qui se mérite. On est en Italie, certes, mais pas dans l’Italie extravertie de Montalbano où on s’engueule, où on crie, où on déballe ses colères. Ici la discrétion et le silence sont de mise. Et pire que les silences, ce sont sans doute les phrases à moitié terminées, les sous-entendus, les sentiments et ressentiments qui affleurent mais ne sont jamais complètement exprimés qui mènent le récit.

On en tire une impression ouatée, en accord avec la neige qui commence à tomber et avec les relations compliquées de ce père et ce fils. Le lecteur est perdu tout au long du roman, voit les mystères s’accumuler, jusqu’à un dénouement magistral qui va tout expliquer en révélant les moitiés de vérités cachées jusque-là.

Et si l’on peut être parfois un peu perdu au cours de la lecture, on termine avec la boule au ventre, bouleversé par ces vies détruites par manque de confiance, à cause de trop de silence. Un très beau roman porté par une écriture toute en finesse et en sensibilité, qui nous laisse sur une conclusion à la fois triste et belle, avec une toute petite lueur d’espoir dans la mélancolie ambiante.

Un auteur à découvrir ou redécouvrir pour les lecteurs de polar.

Marcello Fois / Comment nous dire adieu (Del dirsi addio, 2017), Seuil (2019), traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

Une belle découverte argentine

Découverte intéressante d’un nouvel auteur argentin avec Le gardien de la Joconde de Jorge Fernández Díaz.

FernandezDiasRemil est un ancien militaire, un de ceux qui ont survécu au désastre de la guerre des Malouines. Revenu blessé, il a ensuite été embauché par Leandro Calgaris, des services secrets argentins. Il fait partie de l’Annexe, chargée de régler les problèmes encore moins officiels et légaux que ceux pris en charge par la maison mère. Petits services pour des politiques, missions de garde du corps etc …

Quand on le charge de protéger Nuria, une avocate espagnole venue négocier des contrats avec les producteurs de vin, il se demande en quoi cela le concerne. Jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’en fait de vin, c’est tout un réseau de transport de cocaïne que la belle avocate est venue mettre en place, avec la complicité et l’aide de quelques politiques locaux et nationaux, syndicalistes et policiers. Comme son chef ne lui explique rien, il obéit, en bon soldat. Jusqu’à ce que ça commence à foirer.

Remil, le nom de notre narrateur, n’est pas un diminutif, cela vient de son époque de soldat, où son instructeur l’appelait affectueusement « hijo de remil putas ». Un vrai hard boiled, dur à bouillir, dur à cuire, dur au mal, et, ses ennemis vont s’en rendre compte, dur à tuer.

On est donc dans un genre bien codifié, de l’ancien soldat rompu au combat largué en milieu soit disant civilisé mais néanmoins hostile. Une version argentine en quelque sorte des romans pleins de testostérone de Stephen Hunter. Et de ce point de vue-là le contrat est rempli, on a notre lot de bastons, fusillades, et répliques sanglantes (style I’ll be back), héros amoché mais qui survit quand même. C’est bien fait, parfaitement maîtrisé, sans tomber dans le ridicule ce qui est toujours le risque.

Le plus et le côté très intéressant étant que cette fois le héros n’est pas américain. Ce n’est ni Rambo ni Bob Lee Swagger, c’est un Hijo de remil putas. Dès cette appellation on sent ce que la langue va apporter de changement. On est en Argentine, les références sont différentes, on va avoir droit à des milongas, des asados, des gauchos et des empanadas, des surnoms en veux-tu en voilà, on est en pays latin.

Et puis en est également au pays d’une corruption généralisée, avec les seigneurs locaux du péronisme, véritables maîtres féodaux qui s’appuient sur leurs deux bras armés : la police et le syndicat. C’est toute cette structure de pouvoir totalement gangrénée qui est décrite entre deux bastons, avec des politiques (hommes et femmes) très policés, british et raffinés, qui jouent au tennis dans leurs estancias, et financent leurs campagnes et l’achat de la presse avec l’argent du trafic de drogue, sans jamais, Dieu les en préserve, prononcer le mot cocaïne.

C’est également le pays des villas, l’équivalent argentin des favelas, qui se nichent au cœur même de la brillante capitale, zones de non droit où vivent des dizaines de milliers de gens, en grande majorité des travailleurs pauvres ne pouvant se loger ailleurs, mais également au centre de tous les trafics et pouvant être d’une violence insoutenable.

C’est tout ce voyage que l’on fait avec Remil, un voyage qui transforme ce qui aurait pu n’être qu’une  bonne série B en un excellent roman noir.

Jorge Fernández Díaz / Le gardien de la Joconde (El puñal, 2014), Actes Sud / Actes Noirs (2019), traduit de l’espagnol (Argentine) par Amandine Py.

Le retour de Chris Offutt

Un nouveau roman de Chris Offutt, on n’y croyait plus. La nouvelle n’en est que meilleure. D’autant plus qu’avec Nuits Appalaches, on retrouve l’âpreté, la rudesse et la beauté des précédents écrits de l’auteur.

Offut1954, Tucker qui a menti sur son âge revient de la guerre de Corée alors qu’il n’a pas encore 18 ans. Il retourne chez lui, dans les Appalaches. Sur la route, il intervient pour défendre Rhonda, 15 ans, sur la point d’être violée par son oncle. Entre eux c’est le coup de foudre, et ils vont s’installer dans la vallée de la famille de Tucker.

Dix ans plus tard, Tucker travaille pour un trafiquant d’alcool local. Il fait vivre une famille en difficulté, quatre de leurs cinq enfants étant handicapés. Mais avec l’aide de Jo, leur grande fille, et avec tout l’amour de leurs parents, ils se débrouillent. Jusqu’à ce qu’un médecin de l’assistance sociale décide qu’il faut leur retirer la garde de Ida, Velmey, Bessie et Big Billy. Alors Tucker va se souvenir que l’armée lui a appris à tuer, et que la vie dans ses collines l’a formé à prendre soin des siens.

Des années après les magnifiques recueils de nouvelles Kentucky straight et Sortis du bois, publiés dans la défunte collection La Noire qui, coïncidence, renait ces jours-ci, Chris Offutt nous offre un roman se déroulant dans les mêmes collines boisées et perdues des Appalaches.

Cela a sans doute été dit et redit (ou va l’être dans les jours qui viennent), mais l’auteur me fait vraiment penser à Larry Brown et Daniel Woodrell pour les anciens, et le jeune David Joy marche sur ses traces. Voilà pour la famille littéraire.

Comme tous ces auteurs, il sait magnifiquement décrire une situation sociale dure, très dure, qui forge des gens rudes, pas forcément très respectueux de la loi d’un pays qui ne se souvient d’eux que pour s’en moquer ou restreindre leur liberté, mais également extrêmement solidaires, aimant leur terre malgré son âpreté, et très attachés à leur famille. Loin, très loin des clichés de pauvres blancs incultes et violents, encore plus loin des tarés de Délivrance.

Les descriptions des collines et des forêts sont superbes, l’auteur nous touche profondément en décrivant l’amour total de ces deux parents pour leurs enfants, pour tous leurs enfants, les scènes de violence font preuve d’une belle efficacité, de sécheresse et sont totalement dénuées de toute complaisance.

Un roman bouleversant sans pathos, qui réussit à nous rendre incroyablement familiers et attachants des personnages dont on se sentirait difficilement proche dans la vie non littéraire.

Le seul reproche que l’on puisse faire à Chris Offutt est de ne pas écrire davantage.

Chris Offutt / Nuits Appalaches (country dark, 2018), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Anatole Pons.

Mario Conde cumple 60.

Cela faisait un moment que l’on n’avait pas de nouvelles de Mario Conde, l’ex policier, vendeur de livres de La Havane de Leonardo Padura. Il revient dans La transparence du temps.

PaduraMario Conde déprime. Dans quelques jours il va fêter ses 60 ans, il galère toujours, se demande s’il est vraiment digne de l’amour de Tamara et de l’amitié indéfectible del Rojo, el Flaco et des autres. Il comprend de moins en moins le pays où il vit, où l’argent semble devenir plus important que l’amitié et la fidélité. C’est pourtant par amitié qu’il va accepter de revoir Bobby, un ancien du lycée qu’il avait totalement perdu de vue.

Bobby que ses camarades soupçonnaient d’être homo, mais qui avait fini le lycée avec des responsabilités dans les jeunesses communistes, puis marié et papa. Mais Bobby qui finalement assumé ses goûts et dégoûts, est devenu marchand d’art, riche, homosexuel assumé et adepte de la santeria.

Bobby a appris que Conde, parfois, accepte de mener des enquêtes privées. Lors d’un de ses voyages aux US, son amant du moment, un jeune originaire de Santiago, a vidé son appartement. Il voudrait que Conde le retrouve avant qu’il ne lui arrive quelque chose, et surtout qu’il lui ramène la statue de la vierge noire qu’il tient de sa grand-mère. Une statue qui a pour lui une forte valeur sentimentale. Par amitié et fidélité, et parce Bobby paye bien, Mario accepte. Mais va vite s’apercevoir que le milieu des marchands d’art est un nid de vipères, et que l’ancien condisciple ne lui a peut-être pas dit toute la vérité.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce nouveau roman de la série Mario Conde. Je me contenterai de deux commentaires, et d’une évidence.

L’évidence : il faut lire Leonardo Padura, encore et toujours.

Cela pourrait suffire, mais on peut ajouter que Mario Conde, et sa bande, font partie de ces personnages récurrents que l’on retrouve avec un immense plaisir, qui nous manquent entre deux romans, avec qui on retrouve cette familiarité immédiate qui est la marque des vrais amis. J’adore la nostalgie de Mario, j’adore les scènes collectives qui le voient manger et boire jusqu’à plus soif avec la bande, j’aime que la vieille Josefina soit encore là, j’aime son regard sur La Havane et sur Tamara. Même s’il ne se passait rien, j’aimerais partager leur vie.

L’autre chose à dire, est que Leonardo Padura, comme tous les grands auteurs de polars (et c’est un immense auteur), est le témoin de l’évolution de son temps, et de son pays. Il serait intéressant de relire les premiers Conde, et de revoir comment les premières enquêtes, qui mettaient en lumière des crimes et des meurtres qui semblaient bien mesurés par rapport aux atrocités anglo-saxones dans une société bridée, surveillée, mais somme toute assez égalitaire, ont évolué pour en arriver à ce roman. Où l’on voit des richesses inimaginables pour Conde et ses amis côtoyer une misère chaque jour plus révoltante et tout aussi inimaginable, et où la violence gratuite gagne la société cubaine, en même temps que l’avidité chasse toute fidélité.

En lisant Padura, on a bien l’impression que Cuba est en train de devenir un pays assez semblable à ses voisins, avec avantages évidents d’une plus grande liberté, mais malheureusement aussi avec les pires conséquences de la société capitaliste … Que nous racontera donc le prochain Mario Conde ?

Leonardo Padura / La transparence du temps (La transparencia del tiempo, 2018), Métailié (2019), traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

A voir absolument

Même si je n’en cause pas systématiquement, essentiellement parce que je ne me sens pas légitime pour juger un film, ayant moins que pour les livres les outils, ou la patience d’analyser pourquoi tel ou tel film me parait digne d’intérêt (en gros je sais dire j’aime ou j’aime pas, mais pas vraiment pourquoi), je recommence à aller au cinéma, et j’aime ça.

SilenceAutresLà je voulais juste attirer l’attention de tous ceux qui aiment les polars espagnols, et plus particulièrement les romans de Victor del Arbol qui traitent tous, absolument tous, de la mémoire, sur un documentaire qui passe actuellement en France après avoir accumulé les prix (dont le Goya du meilleur documentaire, et le prix du public à Berlin), Le silence des autres, de Almudena Carracedo et Robert Bahar.

1977, la gauche demande l’amnistie de ceux qui sont encore prisonniers politiques, alors que Franco est mort depuis 2 ans. La droite qui est toujours là, accepte mais étend la loi d’amnistie à tous les faits s’étant déroulés durant la période franquiste. En bref, on oublie tout, on ne parle plus de rien, tout, absolument tout est, non pas pardonné, mais effacé.

Sauf que ceux qui ont été torturés, non pas pendant la guerre, mais ensuite, dans les années 50, 60 et même 70, ceux dont les parents sont enterrés dans une fosse commune, fusillés après la guerre, celles dont on a volé les bébés, leur affirmant qu’ils étaient mort-nés, et ce jusqu’en … 1981, ceux-là n’oublient pas, et n’acceptent pas qu’on leur impose le pardon sans rien leur demander.

Et quand le juge Garzon, depuis l’Espagne, arrive à faire arrêter Pinochet en Angleterre, ils se prennent à espérer ; même si Garzon qui veut enquêter sur les crimes du franquisme est démis de ses fonctions. Alors ils vont aller chercher en Argentine une juge qui ouvre des procès pour crime contre l’humanité.

Ce sont ces témoins, leurs luttes, leurs souffrances et leurs espoirs que les auteurs du documentaire filment pendant plus de 5 ans.

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Voilà un film qui éclaire de façon brutale les discussions que l’on a pu avoir à Toulouse avec Victor del Arbol sur la nécessité de faire ressurgir la mémoire, nécessité d’autant plus forte que beaucoup veulent oublier, et que resurgissent, la nostalgie de Franco et le vote d’extrême droite. L’Allemagne, l’Argentine, le Chili, l’Uruguay, l’Afrique du Sud … Tous ces pays ont, imparfaitement certes, mais ont jugé leur passé récent violent. L’Espagne a décidé de l’oublier, par loi.

La chape de silence, la négation que cela implique, avec, encore aujourd’hui, des places du Caudillo, des rues au nom des pires bouchers du franquisme, des ministres de Franco aux affaires, tout cela est une souffrance et une insulte quotidienne pour les victimes et enfants de victimes.

On a oublié tout cela, chez nous aussi, nous qui pensions que les films d’Almodovar (producteur du film), ou les romans noirs des Montalban, Ledesma, ou Del Arbol étaient représentatifs de l’évolution de toute la société espagnole. Voir ce documentaire n’en est que plus indispensable.

On ne s’ennuie pas une seconde, le film alterne interviews sobres, images d’archive, plans sur un superbe monument aux victimes du franquisme, images des ouvertures des premières fosses communes, et suit le suspense de la procédure entamée en Argentine, et des réticences (c’est peu de la dire) en Espagne.

Il est digne, il tord les tripes, fait surgir une rage noire, un dégoût terrible, et rappelle, quand on voit les remontées nauséabondes partout en Europe, Espagne , Italie, France, Hongrie etc … que contrairement à ce qu’on pouvait espérer, « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »

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Excellente nOte pour Feux de détresse

Encore un auteur que je découvre alors qu’il en est déjà à son 6° roman. Une belle découverte : Feux de détresse de Julien Capron.

CapronDans un futur pas si lointain que ça, Lok est l’une des entreprises les plus puissantes du monde. Elle a un quasi monopole sur la sécurité informatique mondiale. Pour ne pas subir les pressions du gouvernement américain son créateur, Duardo, a installé toute l’entreprise sur un luxueux bateau de croisière transformé pour l’occasion, et cela fait maintenant 10 ans qu’il vogue d’escale en escale.

Chaque année, Lok organise un événement au retentissement mondial, The C. où les douze projets les plus innovants sont choisis. Leurs inventeurs font alors la croisière Madère / Miami à bord du paquebot, et le dernier soir à minuit, le grand gagnant est révélé lors d’une soirée de gala, retransmise en direct dans le monde entier.

Pour le 10° anniversaire, Robin Batz, devenu richissime après avoir gagné la 1° édition revient. Son invention première ? eVal, une application qui permet d’attribuer la nOte à toute personne que l’on croise. Qui se trouvera alors verte, orange ou rouge. L’innovation en course : la Mise à Jour propose de réduire drastiquement les possibilités de se retrouver avec un rouge de façon injuste.

Mais dès le premier soir, l’impossible arrive, les trois nOtes de Robin et ses associés (son frère Léandre et Sixt, une ancienne hakeuse) passent directement au rouge, bloquant tous leurs accès au bateau, les confinant à leurs cabines. Un piratage normalement impossible, surtout à bord du siège du Lok. Quand les nOtes d’autres équipes, puis au hasard de membres d’équipages et d’employés de Lok virent au rouge la panique s’installe à bord. Robin, Leandre et Sixt ont 6 jours pour trouver ce qu’il se passe.

Un très bon moment de lecture avec ces Feux de détresse où l’auteur s’amuse à pousser un cran plus loin notre monde archi numérisé ou nous (enfin pas tous nous, mais beaucoup de nous) passons notre temps à attribuer des notes, à tort et à travers, pour faire part de notre satisfaction ou non sur des sujets aussi variés que : l’état de l’appartement laissé par le loueur ou le locataire, la conversation du chauffeur, la présentation d’un plat … Une tyrannie de l’opinion d’autant plus difficile à combattre qu’elle est majoritairement acceptée, et surtout qu’il n’y a pas de tyran incarné contre qui se rebeller.

Pour mettre tout ça bien en lumière, rien de tel qu’un bon huis-clos, et une légère exagération où la liberté de circuler, et presque d’exister dépendrait de cette putain de nOte. C’est bien fait, le suspense prenant, et le choix d’un bateau comme lieu de l’expérience permet aussi de glisser, au final, un petit avertissement : les ouragans se contrefoutent de nos notes, et au final, bonne note ou pas, mieux vaut avoir à la barre un équipage expérimenté.

Il m’est juste venu une question, dès le début de la lecture. Julien Capron a-t-il lu Les gagnants, du génial Julio Cortazar, qui date des années 70, ne parle évidemment pas de notes et de numérique, mais avec lequel ce roman présente quand même bien des similitudes. Ce qui prouve que, malgré les bouleversements technologiques, les comportements humains n’ont peut-être pas tant changé que ça. Et qu’il faut lire Feux de détresse et Les gagnants.

Julien Capron / Feux de détresse, Seuil / Cadre noir (2019).

 

Les femmes de la famille Acampora

Vous cherchez un polar court, bien écrit, original, qui ne vous amène absolument pas là où vous pensiez aller ? Ne cherchez plus. Les mafieuses de Pascale Dietrich.

DietrichGrenoble. Pas la première ville à laquelle on pense quand on parle de mafia. Et pourtant la pieuvre italienne y est implantée. L’un de ses parrains, Leone, le chef de la famille Acampora est en train de passer l’arme à gauche, dans le coma après quelques mois de déchéance physique et mentale.

Son épouse Michèle est devenue un peu alcoolo en attendant la fin ; Dina ne veut rien savoir des affaires de la famille et après des études brillantes s’emmerde dans une ONG dont elle perçoit tous les disfonctionnements ; et Alessia, brillante et volontaire, est en train de reprendre les rênes depuis les pharmacies dont elle est propriétaire et qui lui assurent un excellent paravent pour les ventes de drogues, entre autres.

Mais, car il y a un mais, avant de devenir complètement liquide, Leone a laissé un testament, et au moment où il est tombé dans le coma, un tueur a été contacté pour tuer Michèle. Un tueur que lui seul connait. Les femmes de la famille Acampora vont devoir faire équipe pour sortir la maman de la panade et reprendre les affaires en main.

Que voilà un roman enthousiasmant !

Tout d’abord l’histoire est parfaitement menée, et même si le lecteur un peu aguerri devine rapidement qui est le tueur, on est pris par le suspense. Et même si un lecteur tatillon pourrait rouméguer parce que les trois femmes représentent trois attitudes cliché face à la mafia (ou toute autre structure de pouvoir plus ou moins contestable), à savoir

  • Je profite, avec un peu de mauvaise conscience, mais je profite quand même (Michèle)
  • Je rejette et potentiellement je combats (Dina)
  • Je rentre complètement dans le système et j’essaie d’en prendre le commandement (Alessia)

au-delà de ces clichés, l’auteur leur donne chair, sentiments, doutes et forces, en fait de vrais personnages attachants.

Ce qui réjouis le lecteur, c’est la façon dont Pascale Dietrich féminise le roman de mafia, grand classique du polar. Loin de la mythologie. Les mafieux sont de gros cons méchants, jaloux de leurs femmes et de leur pouvoir, avec pour seul but, gagner toujours plus de pognon. Leurs femmes sont plus malines (bien obligées, elles n’ont pas le pouvoir), mais tout aussi dénuées de scrupules et de toute solidarité féminine. Et que la couverture ne vous trompe pas, ce ne sont pas des bimbos tueuses sans pitié, c’est avec l’argent et la tête qu’elles règlent leurs compte (pas de Vanilla Ride ici).

Au passage, l’auteur dit tout le bien qu’elle pense d’un certain nombre d’ONG qui sous couvert de venir en aide aux plus pauvres ne font que permettre à un système dégueulasse de se maintenir, et accessoirement rétribuent grassement des employés plus soucieux d’aller baiser pas cher des mineures là où ils ne se feront pas prendre.

Ajoutez à cela une fin assez inattendue, et vous avez un roman à côté duquel il serait bien dommage de passer.

Pascale Dietrich / Les mafieuses, Liana Levi (2019).