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Les repentis

De nouveau au cinéma, pour un très beau film, mais que je ne saurais recommander à tout le monde tant son ambiance est pesante : Les repentis d’Iciar Bollaín.

Le film est une fiction basée sur des faits réels. En 2000 Juan Maria Jauregui, ancien gouverneur d’une province basque qui se savait menacé par l’ETA est assassiné par un commande de trois hommes. Ils sont très rapidement arrêtés.

Dix ans plus tard, sa veuve Maixabel, qui œuvre pour la reconnaissance des victimes du terrorisme, que ce soit celui de l’ETA ou celui du GAL (milice d’extrême droite proche des milieux policiers) accepte de participer à la mise en place d’un dialogue entre les assassins qui ont quitté l’organisation et les proches de leurs victimes. C’est comme ça qu’elle va rencontrer Ibon, chauffeur du commando.

Je ne vais pas vous mentir, on rigole assez peu. Et le film est lourd. Pas lourd stylistiquement, mais lourd par la charge émotionnelle qu’il véhicule. D’autant plus que les deux acteurs principaux (Blanca Portillo et Luis Tosar) sont absolument extraordinaires, arrivant à faire passer l’intensité de leurs émotions sans cris, sans pathos, sans beaucoup de paroles. On ressent la douleur, la perte d’un côté. L’horreur de soi, l’impossibilité à accepter les actes que l’on a commis de l’autre.

Et au-delà, on ressent l’emprise d’une organisation que l’un des protagonistes qualifie de secte, la main mise sur certains quartiers, la peur permanente, l’absurdité des meurtres. Pour ceux qui, comme ma pomme, ont connu cette époque et ces lieux, cela remue et fait remonter beaucoup de choses. Cela explique peut-être que j’ai été autant touché.

Heureusement, les images prises hors de la prison sont superbes et offrent quelques intermèdes de sérénité et de beauté.

Le film a eu beaucoup de retentissement en Espagne, ce que l’on conçoit aisément. Il est à la fois effrayant et paradoxalement rassurant. A voir, si vous avez le moral, en prévoyant de quoi boire un coup après pour se remettre.

Armageddon Time

Un petit conseil cinéma pour une fois que je vois un film encore à l’affiche à peu près partout : Armageddon Time de James Gray.

Début des années 80, Paul et Johnny deviennent copains sur les bancs d’un collège public du Queens. Paul est le second fils d’une famille juive d’origine ukrainienne, Johnny est noir et vit seul avec sa grand-mère. Johnny est dès le départ le souffre-douleur du prof ; parce qu’il est rêveur et par amitié, Paul va tout faire pour être son associé en punitions et bêtises.

Mais jusqu’où pourra-t-il maintenir cette solidarité face à la pression croissante de la société et de sa famille ?

Autant vous avertir tout de suite, si vous attendez de grandes scènes spectaculaires, de l’action toute les minutes et des coups de théâtre, autant passer votre chemin. Le film est la chronique d’un quartier, d’un milieu, d’une époque et au point de vu plus intime celle de la perte de l’innocence, de la lutte perdue d’avance pour la justice et de l’apparition de la culpabilité.

C’est fin, sensible, intelligent, jamais manichéen, toujours juste. La force de la pression sociale est superbement montrée sans jamais être explicitée (ou presque). C’est superbement joué, par tous, avec une mention spéciale pour les gamins et pour Sir Anthony Hopkins dont la présence, même quand il ne dit rien, et ne fait rien, est absolument hallucinante.

Pas de grands effets, mais une réalisation avec cette simplicité apparente des grands que l’on aurait tort de prendre pour de la facilité, tant il est difficile d’arriver à cette forme d’évidence (au cinéma, comme en écriture ou en musique).

On sourit parfois, on est bouleversé souvent. A voir.

La cité des nuages et des oiseaux

Un autre livre choisi parce que j’en avais lu le plus grand bien sur les blogs : La cité des nuages et des oiseaux d’Anthony Doerr.

24 folios, à moitié détruits par le temps, racontant, dans un ordre incertain une farce philosophique : les aventures d’un berger grec voulant rejoindre la cité merveilleuse des oiseaux. Un texte de l’Antiquité grecque qui aura une influence déterminante au travers des siècles, sur quelques vies.

Celle de Konstance, à bord d’un vaisseau spatial emportant une poignée d’humains coloniser une autre planète. Celle d’Anna et Omeir pris dans la tourmente du siège de Constantinople au XV° siècle. Celle de Zeno Ninis, qui survit à la guerre de Corée et, à la fin de sa vie, monte une pièce à partir du texte avec des gamins dans une petite bibliothèque de l’Idaho. Celle de Seymour Stuhlman désespéré par l’état du monde au point de préparer un attentat pour réveiller les consciences.

Je ne connaissais absolument pas cet auteur, quelle erreur, vous avez là 700 pages de pur enchantement. 700 pages d’érudition jamais pédante, d’humanité, d’imagination. 700 pages d’histoires merveilleusement racontées, d’hommage à la lecture, aux livres et aux bibliothèques. 700 pages absolument magiques. Cerise sur le gâteau, l’auteur ne se moque pas de vous, à la fin, tout se tient parfaitement, malgré un démarrage qui pourrait laisser imaginer un tour de passe-passe un peu artificiel pour relier les époques et les personnages.

Impossible de lister toutes les thématiques évoquées dans le roman. Et puis ce serait fastidieux. Sachez seulement que chacune des histoires dans les différentes époques ferait déjà un très bon roman, que tous les personnages sont incroyablement attachants, que l’on vit, on souffre, ou rit avec eux, et que le tour de force de les réunir de façon aussi magistrale fait que le roman est encore bien meilleur que la somme de ses différentes parties.

On le referme ému, touché, émerveillé et heureux d’être un humain, et plus particulièrement un humain lecteur, malgré toutes les horreurs qui nous ont été données à voir. Parce qu’il reste quand même un petit espoir tant qu’il restera des livres, des bibliothèques et des lecteurs.

Anthony Doerr / La cité des nuages et des oiseaux, (Cloud cuckoo land, 2021), Albin Michel (2022) traduit de l’anglais par Marina Boraso.

L’espion qui aimait les livres

Voici donc le dernier roman de John Le Carré, publié par son fils après sa mort : L’espion qui aimait les livres.

Julian a laissé un boulot très lucratif à la City pour reprendre une librairie dans une petite ville. Une vie calme, voire morne en perspective. Jusqu’à ce que Edward, gentleman au léger accent difficile à identifier fasse irruption dans sa librairie.

Plus loin, à Londres, Stewart Proctor, haut placé dans le service d’espionnage britannique, se voit confier une mission urgente et délicate. Des fils se tissent, mais qui est l’araignée et qui sera sa victime ?

Ce n’est peut-être pas le roman le plus dense de John Le Carré. Mais bon sang, quel talent. Dès le premier chapitre, le lecteur est attrapé, happé et enchanté. Et cela ne changera pas jusqu’à la dernière page. Alors certes il n’y a pas la tension de L’espion qui venait du froid, mais on ne peut qu’être emballé par l’ironie du propos, la simplicité et l’élégance de l’écriture et la limpidité d’une trame pourtant complexe.

Avec un côté très désenchanté sur le rôle des services secrets britanniques, leurs rivalités internes, leur hypocrisie, les buts pas toujours très clairs qu’ils poursuivent.

Classe, pertinent et mélancolique, heureusement que son fils est allé rechercher ce texte qui nous permet d’entendre une dernière fois la voix du maître.

John Le Carré / L’espion qui aimait les livres, (Silverview, 2021), Seuil (2022) traduit de l’anglais par Isabelle Perrin.

Billy Summers

Je n’avais pas arrêté de lire, mais j’ai fait une pause un peu lointaine, et surtout loin de mon ordinateur. Début de rattrapage avec Billy Summers du maître Stephen King.

Billy Summers a été sniper en Irak. Depuis son retour il continue à exercer ses talents, contre rétribution, mais dans le privé cette fois. Comme tueur à gage. Avec une petite restriction morale, il n’accepte de tuer que des « méchants », sans toutefois se faire d’illusion sur ses clients qui ne valent pas mieux.

Malgré ses pressentiments, il accepte un dernier contrat, pour un montant bien supérieur à ce qu’on lui paye habituellement. Il s’agit de descendre un criminel endurci qui pourrait bien mettre beaucoup de monde dans l’embarras. Et en attendant le bon moment, qui lui sera indiqué par son client, il va s’installer sous une fausse identité dans une petite ville au milieu de rien. Et se faire passer pour un écrivain. Une idée de reconversion pour ce grand lecteur ?

En attendant, même s’il sait que dans les livres et les films, les histoires de « dernier coup avant la retraite » se terminent toujours mal Billy Summers va se prendre au jeu.

Commençons par enfoncer quelques portes ouvertes. Stephen King est un immense conteur, et Jean Esch un très bon traducteur. Donc un plaisir de lecture extrêmement addictif immédiat.

Et l’auteur est très très malin. Son dispositif narratif, qui voit le personnage principal se prendre au jeu de l’écriture est vraiment bien trouvé. Parce qu’il permet des flashbacks de façon originale, et parce qu’il donne l’occasion de causer de lecture, d’écriture, de littérature, tout ça dans ce qui aurait pu être un « simple thriller ». Chapeau l’idée.

Autre excellente idée, malgré le fait d’avoir un personnage au métier plutôt inhabituel, l’obliger à se fondre dans une petite ville va donner l’occasion de décrire le quotidien de gens ordinaires. Encore très bien vu.

Les personnages sont très attachants, l’histoire bifurque à de nombreuses reprises dans des directions que le lecteur ne pouvait absolument pas prévoir, et l’auteur joue très habilement avec tous les clichés, à commencer par celui de cette dernière affaire qui, comme les histoires d’amour, finit mal … En général. Et il s’amuse à glisser quelques références à ses anciennes œuvres.

En bref, passez outre la couverture horriblement kitch, et plongez-vous avec délice dans ce magnifique polar ; plaisir et émotions garantis.

Stephen King / Billy Summers, (Billy Summers, 2021), Albin Michel (2022) traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Paysages trompeurs

Je ne connaissais absolument pas Marc Dugain qui a pourtant déjà une longue et belle carrière. Je le découvre avec Paysages trompeurs, un vrai régal.

Une mission pour libérer des otages en Somalie se solde par un fiasco complet. Les otages morts, le commando décimé. Seul Ben survit, mais il décide de disparaître. Son seul ami, un producteur de documentaires, ancien militaire, parfois utilisé par les services secrets français semble bien être le seul à le regretter.

Jusqu’à ce que Ben le contacte pour lui demander de l’aide. Et que s’enclenche une machine infernale.

La première chose à dire, est que l’écriture, le sens du rythme de Marc Dugain font qu’on ne lâche plus le bouquin une fois qu’on l’a ouvert. Chapitres courts, écriture limpide, avec cette simplicité si difficile à atteindre, sens du rythme, maîtrise des flashbacks. Les scènes d’action sont aussi sobres qu’efficaces, l’intrigue est tordue à souhait, avec des enchaînements de retournements de situation, comme il se doit dans un bon roman d’espionnage.

L’auteur ne cherche pas à coller à la réalité du travail d’espion ni à la minutie dans sa description chères au maître John Le Carré, il nous régale de scènes plus « grand public », tout en évitant les outrances hollywoodiennes à la James Bond.

Un vrai pied de lecture au premier degré. Mais ce n’est pas tout. Sans prêchi prêcha, et sans jamais lasser le lecteur, au détour d’un chapitre, Marc Dugain se sert de son histoire pour éclairer les recoins les plus obscurs de la géopolitique, et braquer son projecteur sur un certain nombre de maux qui ronge notre joli monde, quels que soient les pays, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Tout le monde en prend pour son grade, et ce qui ressort c’est la prédominance du fric, du fric et encore du fric, qui nous amène droit dans le mur climatique.

Donc en plus d’être très divertissant, c’est intelligent. Que vous faut-il de plus ? Une suite peut-être ?

Marc Dugain / Paysages trompeurs, Gallimard/Espionnage (2022).

Mort aux geais ! Capitale du Nord – 2

Le cycle de La Tour de Garde, écrit à tour de rôle par Guillaume Chamanadjian et Claire Duvivier se poursuit, et c’est toujours excellent. Voici sous la plume de Claire Duvivier, Mort aux geais ! Capitale du Nord-2.

Capitale du nord donc, Dehaven. Je ne vous raconterai pas la fin du premier volume, ce serait rendre un très mauvais service à ceux qui n’ont pas encore démarré cette série, mais il faut quand même dire que deux personnages, la noble Amalia, et le roturier Yonas, deux ados, sont obligés de quitter la sécurité du quartier d’Amalia pour se cacher dans les quartiers populaires.

Dans le même temps la ville qui perd de plus en plus la maîtrise de ses colonies se prépare à la guerre. Et dans les faubourgs le chaudron de la révolte est en train de chauffer sérieusement. C’est dans ce contexte mouvant et dangereux qu’Amalia et Yonas vont devoir survivre, comprendre ce qu’il leur est arrivé et se venger de ceux qui les ont blessés. Sans toujours bien maîtriser ce qu’ils mettent en route.

C’est très difficile de faire un résumé sans trop en dire sur le volume précédent. Je crains donc que le début de cette chronique ne soit trop vague ou obscur pour vous donner envie, mais pour une fois faites-moi confiance aveuglément. La série avait superbement commencé avec ses deux premiers volumes, elle continue sans la moindre perte de rythme et de qualité.

Avec très peu d’éléments de fantasy, mais juste ce qu’il faut pour pimenter l’histoire, c’est un beau roman d’apprentissage, mais également la radiographie d’une révolution avec l’alliance fragile de la bourgeoisie et du prolétariat (pour utiliser des gros mots) pour renverser une noblesse de plus en plus consanguine.

C’est fait sans grand discours mais par le biais d’une intrigue parfaitement menée, sans jamais sacrifier l’évolution de personnages qui eux aussi connaissent bien des révolutions internes. Et comme dans le précédent volume, Claire Duvivier manie avec bonheur les différents registres de langue, selon la classe sociale de ses personnages.

Un vrai plaisir, un monde original et riche, vivement l’année prochaine pour la conclusion en deux temps de la série.

Claire Duvivier / Mort aux geais ! Capitale du Nord-2, Aux forges de Vulcain (2022).

Le voleur

Vous vous souvenez peut-être qu’il y a quelques temps je vous avais dit le plus grand bien d’une novella de Claire North, Le serpent. Je vais être aussi enthousiaste avec Le voleur, second volume de La maison des jeux.

Bangkok, 1938. Remy Burke est un joueur habitué de la Haute Loge de La Maison des Jeux. Il se fait pourtant piéger par Abhik Lee, se laisse saouler et accepte une partie de cache-cache. La règle est simple, le territoire est le pays entier. Remy quand il se réveille a 20 minutes pour se cacher, jusqu’à ce qu’Abhik le trouve et le touche. Puis le chassé deviendra chasseur. Celui qui tient le plus longtemps a gagné.

Lee a joué 20 ans de sa vie, Remy a joué tous ses souvenirs. Surtout Lee a préparé son terrain et peut passer inaperçu. C’est plus compliqué pour un européen tout pâle de plus d’un mètre quatre-vingts … La traque commence.

Confirmation donc pour moi, j’adore cette minisérie. Qui peut se lire à de multiples niveaux.

Au premier, c’est un excellent récit de traque, parfaitement mené, avec ce qu’il faut de suspense, de coups de théâtres et l’originalité de nous faire passer, en même temps que le personnage, de chassé à chasseur. Un récit agrémenté, comme dans le premier volume, par la voix off de narrateurs omniscients dont on devine petit à petit la nature.

Mais c’est aussi la description d’un pays au carrefour des guerres d’influence des puissances occidentales et du Japon, à une période charnière, juste avant le grand embrasement. La force du récit étant de décrire cela par petites touches, vu du ras du sol, au basques d’un Remy qui joue sa vie.

Et c’est ensuite un grand récit complètement paranoïaque, car le lecteur le sait depuis le premier volume, nous suivons des joueurs qui ont en mains certaines cartes (qui un ministre, qui un truand … qui ont des dettes envers la maison des jeux), mais la vraie question reste : et qui joue donc ces joueurs là ? Quelle partie plus vaste se joue-t-elle en ce moment ?

Une métaphore, peut-être, sans doute, de ces puissants, par le pouvoir et/ou l’argent, qui déplacent les humains comme des pions, sans se soucier de ce qu’il leur arrive. Mais c’est tellement plus passionnant, poétique et palpitant présenté sous la forme choisie par Claire North !

Et puis, mais est-il nécessaire de le souligner tant c’est une marque de fabrique de la collection, la couverture est superbe. Vivement la suite.

Claire North / Le voleur, La maison des jeux – 2, (Le voleur, 2015), Le Belial / Une heure lumière (2022) traduit de l’anglais par Michel Pagel.

Almost blue

J’ai profité de la venue de Carlo Lucarelli à Toulouse polars du Sud, d’où il est reparti avec le prix Violeta Negra pour Une affaire italienne pour acheter un de ses anciens romans que je n’avais pas encore lu : Almost blue.

Simon est aveugle. Dans sa mansarde il suit tout ce qui se passe dans sa ville de Bologne grâce à ses scanners qui espionnent les fréquences de la police mais également pas mal de conversations privées. Et il écoute du jazz, avec une prédilection pour la version de Chet Baker d’Almost Blue.

De son côté l’inspectrice Grazia Negro doit convaincre sa hiérarchie que les différents meurtres d’étudiants plus ou moins paumés qui ont eu lieu dans la ville ces derniers mois sont liés, et qu’il y a un tueur en série en liberté à Bologne.

Un assassin que Simon a repéré au hasard de ses écoutes.

Encore un sérial killer me direz-vous. Certes, mais à la sauce Carlo Lucarelli.

Bologne est au centre du propos, avec une attention toute particulière aux voix de la ville, mais également la description de ses lieux les plus mystérieux et la multitude de ses habitants. Côté personnages, celui de Grazia permet la mise en lumière de ce que doit subir une jeune femme qui travaille dans la police, entre machisme assumé et fausse empathie condescendante.

La construction éclatée particulièrement efficace donne du rythme et des changements de rythmes au récit. Et puis les sons, les voix et la musique, omniprésente, magnifiquement décrite, qui vous donne immédiatement envie d’aller réécouter le grand Chet.

Un récit de serial killer donc, mais original et à découvrir.

Carlo Lucarelli / Almost blue, (Almost blue, 1997), La Noire (2001) traduit de l’italien par Arlette Lauterbach.

Plus bas dans la vallée

Un nouveau Ron Rash c’est toujours une bonne nouvelle. Quand en plus on a droit au retour de Serena, on frétille. Plus bas dans la vallée est constitué d’une belle novella et de 6 nouvelles.

Serena Pamberton revient pour quelques jours du Brésil. Elle s’est engagée, sous peine de surcoût financier, à finir de raser ce qu’il reste de la concession avant de revendre tout son matériel. Un pari qui semble intenable. C’est mal connaître Serena et son âme damnée Galloway, incarnations impitoyables du capitalisme le plus brutal.

Les six nouvelles qui suivent alternent entre l’humanité réconfortante de Le dernier pont brûlé, l’humour noir de Une sorte de miracle qui met en scène quelques bras cassés des plus réjouissants, ou le sud historique de Les voisins. A une certaine âpreté (voire une âpreté certaine) de L’envol ou Le baptême, répond la sérénité souriante de Leurs yeux anciens et brillants.

Je ne sais pas dire s’il est facile d’apprécier pleinement la longue novella qui ouvre ce recueil si l’on n’a pas lu Serena. D’un autre côté, je ne vois pas bien pourquoi on se passerait du bonheur de lire ce chef d’œuvre de Ron Rash, je ne peux que vous renvoyer à mon billet enthousiaste de l’époque de sa sortie.

On retrouve ici toute la brutalité pure du personnage qui déclare à une journaliste qui lui demande quand elle compte s’arrêter : « Quand le monde et ma volonté ne feront plus qu’un. » Certes on peut regretter que cela soit si court, on en aurait bien repris un peu tant le récit, vu par les bucherons qui subissent la folie de leur patronne est saisissant. Mais ce qui est pris est pris, et le retour de ce personnage emblématique reste plus puissant et remarquable, en une centaine de pages que bien des pavés dont on nous assomme.

Les nouvelles qui suivent permettent de compléter la palette du maître, pleines d’humanité, de sourires et surtout de complexité, avec des personnages qui, pour certains, ne sont pas aussi simples qu’on pourrait le croire, et qui se trouvent face à des décisions complexes ou le bien et le mal ne sont pas si faciles à différencier. Là aussi cela change agréablement des pavés formatés où tout est si simple.

Pas le Ron Rash le plus marquant peut-être mais cela reste très clairement le haut du panier. Et lisez Serena si ce n’est déjà fait.

Ron Rash / Plus bas dans la vallée, (In the valley, 2020), La Noire (2022) traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.