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Rencontre avec Dominique Forma

Une première (pour moi) à venir samedi. Bien que je sois complètement saturé de télétravail, de réunions virtuelles et autres ersatz inodores, incolores et sans saveur, pour rire, j’ai accepté de tenter l’aventure d’interviewer Dominique Forma à distance.

C’est son éditeur La Manufacture qui organise le bidule. Ce sera samedi prochain à 11h00, juste avant l’apéro.

Je vous attends nombreux, soyez à l’heure, et j’espère que ce sera distrayant, un peu de soleil et de moiteur en cette période sinistre.

« Rencontre avec Dominique Forma à l’occasion de la parution de Manaus
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Serge Quadruppani, traducteur

L’interview d’Emmanuel Pailler ayant été lu avec intérêt, il a semblé naturel de poursuivre l’expérience, et de donner la parole à une autre traducteur. Le nom de Serge Quadruppani, traducteur remarqué d’Andrea Camilleri a été spontanément cité par certains lecteurs, et c’est aussi vers lui que je comptais me tourner. C’est chose faite :

Jean-Marc Laherrère : Bonjour. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu traducteur, et pourquoi avoir fait le choix de traduire plutôt des auteurs de polar ? Vous êtes traducteur et auteur. Etes-vous un auteur qui a décidé de traduire, ou un traducteur qui un jour a sauté le pas et décidé d’écrire ?

Serge Quadruppani : J’ai toujours voulu écrire (« bon qu’à ça », comme disait Becket – sans vouloir me parer des plumes du paon). J’ai d’abord traduit pour faire bouillir la marmite, de l’anglais. Puis j’ai rencontré l’Italie et une Italienne et j’ai appris la langue, et découvert une littérature. Maintenant, je ne traduis plus que les livres que j’ai choisis, ce qui est un très grand privilège.

Jean-Marc Laherrère : Est-ce que le fait d’être auteur vous aide, ou au contraire vous gène ? Arrivez-vous facilement à faire taire l’inventeur d’histoire quand vous traduisez ? N’avez-vous pas envie de « corriger » ce qui ne vous va pas dans l’œuvre originale ?

Serge Quadruppani : Le fait d’être auteur m’aide, car il y a une part de créativité indispensable dans l’acte de traduire et en même temps, je suis très attentif à rendre la voix de l’auteur, à respecter son écriture, à la faire passer du mieux possible, j’essaie d’être aussi fidèle que possible, même dans ce que je considère chez l’auteur comme des lourdeurs ou des baisses de style ou de rythme. Mais la confrontation intime avec la langue et la technique d’auteurs divers m’aide à réfléchir sur ma propre écriture  : parfois, voyant tel ou tel passage, je pense « tiens, je n’aurais pas coupé là »  ou bien  : « tiens, j’aurais changé de point de vue », mais je m’applique  à rendre scrupuleusement les choix de l’auteur. Comme directeur de collection, je dois dire que, si je peux admettre qu’un traducteur fasse des faux sens, je ne supporte pas les traducteurs qui se permettent de corriger un auteur. Par exemple, récemment, j’ai dû intervenir sur une traduction où l’auteur avait fait un paragraphe d’une seule phrase et où le traducteur s’était permis de découper le paragraphe en une dizaine de phrases. Le fantasme du « bon français », idiotie scolaire qui m’insupporte, avait encore frappé.

Jean-Marc Laherrère : Y a-t-il pour vous des écrivains, ou des traducteurs, qui vous ont donné envie de traduire ?

Serge Quadruppani : Tous les écrivains que j’ai aimés m’ont donné envie d’écrire. Un traducteur, Jean-Pierre Carasso, m’a appris le métier en anglais. Puis j’ai volé de mes propres ailes. Le milieu des traducteurs, avec ses congrès et ses rites et ses prix m’est assez étranger. Je n’ai rien contre, d’ailleurs (ni rien pour  : il m’est complètement indifférent, sauf quand je vois les prix donnés à certaines nullités – là je ris).

Jean-Marc Laherrère : Echangez-vous beaucoup avec l’auteur que vous traduisez ?

Serge Quadruppani : Traduisant des auteurs vivants, j’ai noué des liens avec eux, une bonne partie sont devenus de bons copains ou carrément des amis. S’agissant d’auteurs comme Camilleri, chez qui le vocabulaire est parfois assez ardu, il m’arrive de leur demander des éclaircissements. On reconnaît un traducteur débutant à ce qu’il n’ose pas dire  : « là, je comprends pas ». Et alors, il essaie de deviner et à tous les coups, il se plante.

Jean-Marc Laherrère : Faut-il apprécier un auteur pour le traduire ?

Serge Quadruppani : On est obligé d’aimer, d’une manière ou d’une autre, ce qu’on traduit, sinon, on traduit mal. Même dans la pire traduction alimentaire, il vaut mieux essayer de trouver un intérêt ou un autre à traduire au mieux, sinon ça se sent que le traducteur s’emmerde. Mais depuis une dizaine d’années, comme je vous l’ai dit, je ne traduis plus que ce que j’aime.

Jean-Marc Laherrère : Quelle traduction vous a procuré le plus de plaisir ? Posé le plus de difficultés ?

Serge Quadruppani : Camilleri m’a posé le plus de difficultés. Pour le reste, on ne peut pas me demander ce que j’ai le plus aimé. C’est comme de demander quelle fut votre maîtresse préférée – ou votre rejeton favori. Je les aime tous.

Jean-Marc Laherrère : En tant que traducteur, vous êtes surtout connu pour le travail que vous avez effectué sur l’œuvre d’Andrea Camilleri, et pour les choix que vous avez dû faire pour traduire les dialogues en sicilien. Pouvez-vous, pour les lecteurs qui ne sont pas familiers de votre travail, résumer les difficultés spécifiques propre à la traduction de l’italien, ou plutôt, si j’ai bien compris, des différents italiens. Le sicilien présente-t-il des difficultés particulières ? Pourriez vous revenir sur les choix que vous avez fait pour rendre la saveur de la langue d’Andrea Camilleri ?

Serge Quadruppani : Désolé, là je craque  : j’ai trop souvent répondu à cette question, je vous invite à lire mon texte « L’angoisse du traducteur devant une page d’Andrea Camilleri » sur quadruppani.samizdat.net. N’hésitez pas à faire du copié-collé  ! (Plutôt que de faire un copié-collé partiel, je vous renvoie au texte original, il a l’avantage d’être complet et très clair).

Jean-Marc Laherrère : Vous êtes à la fois directeur de collection (suite italienne chez Métailié), et traducteur. Comment choisissez-vous les auteurs que vous traduisez vous-même, et ceux que vous confiez à des collègues ?

Serge Quadruppani : Sur quadruppani.samizdat.net, vous pouvez lire « La bibliothèque italienne chez Métailié, un point de vue sur la littérature et sur l’Italie ». N’hésitez pas à faire du copié-collé  ! (Plutôt que de faire un copié-collé partiel, je vous renvoie au texte original, il a l’avantage d’être complet et très clair).

Jean-Marc Laherrère : Vous est-il arrivé de renoncer à traduire (ou à faire traduire) un auteur que vous appréciez en italien parce que vous pensez qu’il ne passera pas en français ? (Trop référencé, langue trop particulière …)

Serge Quadruppani : Non, jamais. Et je rirais au nez d’un traducteur qui me dirait que quoi que ce soit est intraduisible. Tout est intraduisible et rien ne l’est  : une fois qu’on a dit ça, on se met au boulot et c’est ce boulot qui nous permet à tous d’accéder à la littérature mondiale.

Jean-Marc Laherrère : Quels sont les auteurs que vous aimeriez traduire, et les romans que vous regrettez de ne pas avoir traduits ?

Serge Quadruppani : Je regrette beaucoup de ne pas avoir traduit certains Camilleri qui ont été mal traduits par une autre personne. D’autres livres, comme Gomorra, de Roberto Saviano, m’ont échappé comme directeur de collection, mais ils ont été bien traduits et bien défendus, c’est ce qui compte. Quant aux auteurs que j’aimerais traduire, je les fais acheter par Anne-Marie Métailié, quand les agents ne viennent pas tout foutre en l’air avec leurs exigences ridicules et préjudiciables d’abord aux auteurs (qui se retrouvent publiés dans de grosses maisons capables de payer des avances astronomiques mais peu désireuses de se démener pour faire connaître un auteur qu’elles veulent juste sur leur catalogue pour des raisons de prestige, les maisons en question étant trop occupées à vendre à tout prix le best-seller programmé par elles – qui parfois, souvent, heureusement, ne se vend pas si bien que ça).

Jean-Marc Laherrère : Avez-vous des romans en cours de traduction ? Pour les mois à venir, de nouvelles découvertes de votre collection ? Un nouveau roman ?

Serge Quadruppani : Bien sûr, depuis une dizaine d’années, j’ai constamment une traduction sur le feu, même si parfois je m’accorde un mois ou deux pour écrire. Je suis en train de traduire un chef d’œuvre de Lucarelli  : L’ottava vibrazione. Un roman historique, un polar, un roman-fleuve sur les langues italiennes et sur le colonialisme italien en Erythrée. Une œuvre majeure.

Jean-Marc Laherrère : Merci. En marge de cette interview, une question que j’ai très envie de poser au directeur de collection : Va-t-on avoir de nouveaux Wu Ming prochainement ?

Serge Quadruppani : En octobre sort le dernier chef d’oeuvre collectif de Wu Ming, Manituana, une histoire de la guerre d’indépendance des Etats-Unis vue du côté des Iroquois qui cherchent l’appui du roi d’Angleterre parce qu’il vaut mieux « avoir un souverain à mille milles plutôt que mille souverains à un mille ». Avec le récit, qui occupe le centre du livre d’une ambassade iroquoise en Angleterre et pour le reste, des batailles, des chefs indiens et des femmes aux pouvoirs magiques. Le tout basé sur une doc immense. Un chef d’oeuvre, je vous dis. Les Italiens en ont fait un best-seller.

Emmanuel Pailler, traducteur

Un des commentaires à mon billet sur le dernier roman de Dennis Lehane insistait sur le travail de la traductrice, en disant que l’on ne parlait pas suffisamment de ces passeurs de textes. Il m’a donné l’idée et l’envie d’échanger quelques propos avec un de ces traducteurs.

Mon choix s’est assez naturellement porté sur Emmanuel Pailler, avec lequel je suis en contact épisodique au travers de mon blog et du sien. Il a très aimablement répondu à mes questions.

Jean-Marc Laherrère : Bonjour. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu traducteur, quels auteurs vous avez traduits, et pourquoi avoir fait le choix de traduire plutôt des auteurs de polar ?

Emmanuel Pailler : Je suis venu à la traduction par goût (depuis les versions latines de ma jeunesse…) et un peu par hasard. Angliciste de formation, puis prof, j’avais traduit plusieurs ouvrages « en amateur » pour divers éditeurs. J’ai appris l’existence d’un DESS de traduction littéraire à Paris au moment même où l’enseignement commençait à m’ennuyer puissamment.

Parmi les auteurs marquants que j’ai traduits, je peux citer Lovecraft, Stuart Kaminsky, Richard Stark alias feu Donald Westlake, James Carlos Blake

Quant à ma relative spécialisation polars, c’est à la fois un hasard (une rencontre avec Rivages Noir dès mes débuts) et un goût : j’aimais déjà la genre, mes parents avaient beaucoup de Série Noire chez eux, j’ai lu mon premier J.H. Chase à douze ans. Rétrospectivement, j’étais peut-être un peu jeune…

Jean-Marc Laherrère : En général, les auteurs ont toujours un ou des écrivain(s), qui leur ont donné envie d’écrire. Y a-t-il pour vous des écrivains, ou des traducteurs, qui vous ont donné envie de traduire ?

Emmanuel Pailler : Comme je le disais, le goût de la version m’est venu en transpirant sur les phrases plus ou moins compliquées des auteurs latins – avec la fierté un peu enfantine d’avoir trouvé une tournure de phrase élégante et idiomatique pour transcrire la pensée « filante » de Sénèque ou les grandes périodes de Cicéron. Beaucoup plus tard, les cours de traduction théâtrale de Jean-Pierre Richard (qui a notamment travaillé sur Shakespeare) m’ont ouvert les yeux sur des aspects du texte parfois négligés, comme le rythme et l’oralité.

Jean-Marc Laherrère : Echangez-vous beaucoup avec l’auteur que vous traduisez ?

Emmanuel Pailler : Malheureusement non. Il est rare que je dispose de leurs coordonnées. Une exception : Peter Craig, dont j’ai traduit le « Bloodfather » (à paraître chez Rivages), qui a répondu fort aimablement à toutes mes questions par e-mail.

Jean-Marc Laherrère : Faut-il apprécier un auteur pour le traduire ?

Emmanuel Pailler : La question piège ! Je vais être d’une franchise brutale : non. Sinon, on ne mangerait pas. Ceci étant, certains traducteurs ont plus de chance que d’autres et, au moins en « fiction », travaillent sur des textes qui leur plaisent le plus souvent. J’appartiens à cette catégorie.

Jean-Marc Laherrère : Quelle traduction vous a procuré le plus de plaisir ? Posé le plus de difficultés ?

Emmanuel Pailler : La traduction d’un recueil de nouvelles de et « autour de » H.P. Lovecraft, avant que je devienne traducteur professionnel. Une autre manière d’aborder ce monde hallucinant que j’avais étudié pour ma maîtrise.

En polar, je pense à Kaminsky, drôle, fluide et agréable. Ou encore Stark, efficace et sans bavures. De manière générale, les bons textes sont les plus plaisants – voire les plus faciles – à traduire. L’auteur porte le traducteur. On n’est plus un rewriter besogneux, on devient un instrument à l’unisson. (Si, si).

Les traductions difficiles, dans mon expérience, sont au contraire le produit de textes bâclés et industriels qu’il faut impérativement réécrire – ou au contraire, des écrits ampoulés de gens qui se pensent écrivains ou poètes et nous infligent des pages entières de descriptions à deux sous. Cas fréquent en heroic fantasy. En anglais, langue souple, ce salmigondis peut à la rigueur faire illusion ; en français, tout est à reprendre…

Jean-Marc Laherrère : D’après ce que je comprends de l’anglais (peu …) c’est une langue beaucoup plus libre que le français, et les auteurs anglophones inventent facilement de nouveaux mots. Comment traduisez-vous dans ce cas ?

Emmanuel Pailler : Je ne suis pas sûr que les auteurs anglophones soient férus de néologismes. En revanche, la syntaxe anglaise est plus, disons plastique que la française, et offre des facilités dont nous ne disposons pas. De même, l’anglais est bien plus décomplexé que nous par rapport aux répétitions. Dans ce cas, il faut mettre les mains dans le cambouis : trouver par exemple un moyen d’éviter le « qui quoi que qui », chercher le synonyme, restructurer un paragraphe…le tout sans trahir le rythme de l’auteur. C’est un métier de contorsionniste, pratiqué dans le corset de la langue française.

Jean-Marc Laherrère : Est-ce vous qui choisissez les auteurs que vous traduisez ou l’éditeur qui vous les propose ? Vous est-il arrivé de proposer un auteur inconnu en France que vous auriez découvert ?

Emmanuel Pailler : C’est généralement l’éditeur qui propose. Oui, j’ai proposé plusieurs auteurs en traduction. Par exemple Paul Beatty (The White Boy Shuffle), un auteur Noir américain au style « beat » radical, à la fois humoristique et désespéré ; ou encore Mark Gatiss (The Vesuvius Club), avec son héros Lucifer Box, un James Bond victorien très décadent. Mais les éditeurs ont des plannings surchargés. Un jour ?

Jean-Marc Laherrère : J’ai l’impression que les traducteurs, comme les auteurs, sont spécialisés par genre (polar, SF, fantasy, blanche …). Est-ce parce qu’ils sont liés à une maison d’édition ? Une question de goût ? Ou chaque genre a-t-il sa langue spécifique qui demande une « spécialisation » du traducteur ?

Emmanuel Pailler : La spécialisation est tout de même relative. Beaucoup de collègues travaillent aussi en « non fiction », souvent à des fins alimentaires. En ce qui me concerne, c’est à la fois une question de goût et de maison d’édition, en effet. Je ne suis pas sûr qu’un genre ait une langue spécifique, car il existe de nombreux sous-genres ; pour prendre l’exemple du polar, le whodunit d’Agatha Christie n’a rien à voir avec la culture des gangs latinos de Los Angeles… La traduction est une adaptation perpétuelle, quelle que soit l’éventuelle spécialisation.

Jean-Marc Laherrère : A propos de culture de gang latinos … Comme en français, le polar, qu’il soit britannique ou américain, et plus spécifiquement le roman noir, décrit tous les milieux de la société, et utilise donc tous les niveaux de langage. Comment traduisez-vous ces différents niveaux, ses différentes cultures ? Cherchez-vous des équivalents existants en France, ou préférez-vous parfois inventer un langage peut-être plus proche du rythme original ? (Je pense, entre autres, à votre exemple des gangs latinos de LA qui doivent utiliser un anglais mélangé à de l’espagnol). ?

Emmanuel Pailler : Excellente question ! Hum…Il faut – en théorie – procéder à une transposition culturelle. Dans le cas précis des gang latinos (le Bloodfather de Peter Craig), c’est, paradoxalement, plus facile : l’espagnol peut se mêler au français comme il se mêle à l’anglais. Cela dit, votre question ouvre une plaie saignante dans le monde de la traduction (si  si) : celle de l’altérité. Certaines différences nous échappent, certaines altérités nous restent…étrangères. Comment « traduire » l’accent écossais du Fife, omniprésent chez Irvine Welsh par exemple ? Certains ont tenté de transposer ce régionalisme, en faisant parler le ch’ti à des mineurs du Yorkshire (par exemple). À titre personnel, cela ne me convainc guère : si l’on suit ce principe, pourquoi mes jeunes gangstas d’origine salvadorienne ne s’exprimeraient-ils pas comme des « cailleras » du 9.3 ? Ceci étant, la traduction reste une discipline pragmatique, et tant que cela fonctionne, pourquoi pas. La démarche est tout de même très, très risquée. C’est pour cela que je préfère généralement adopter profil bas sur le plan du lexique, rester dans un périmètre relativement circonscrit – en plus, rien ne se démode plus vite que l’argot à la mode – et transcrire l’altérité de mes personnages par d’autres effets de traduction : comme vous l’avez indiqué, le rythme, principalement, la manière de « poser » les phrases. Pour reprendre l’exemple des latinos : même s’ils ne peuvent s’exprimer comme un djeunz-du-9.3., rien n’interdit de leur faire adopter un parler haché, un « flow » (flux) bien différent de celui d’un flic (lequel ne s’exprimera pas non plus comme un banquier ou un adolescent).

Votre question est fascinante parce qu’elle pose tout le problème du décalage : il existe toujours en traduction, on perd toujours quelque chose (je ne sais plus qui a dit « la traduction, c’est l’art de la perte »), mais il existe bien sûr une différence entre une infime déclivité et un abîme béant…Plus prosaïquement, je viens de m’attaquer à un roman situé en Nouvelle Angleterre, avec des accents qui, ô horreur pour un Américain, trahissent la classe sociale ! Non seulement ces gens ont l’accent du Massachusetts, mais ce n’est pas le même : le flic local ne déforme pas les mots comme le patricien WASP de Boston ! Comment faire ? J’y retourne…

Jean-Marc Laherrère : Quels sont les auteurs que vous aimeriez traduire, et les romans que vous regrettez de ne pas avoir traduits ?

Emmanuel Pailler : Outre Beatty et Gatiss dont j’ai déjà parlé, je pense à Clare Allan – auteur d’un surprenant roman sur l’univers psychiatrique : le Kafka britannique ? J’aimerais aussi (re)traduire les grands textes de Lovecraft  – malheureusement, ils sont sortis chez Bouquins dans une nouvelle édition, et les retraductions sont bonnes ; je pense aussi à certains auteurs du courant réaliste américain comme Howells ou Charles Chesnutt. Et j’aimerais beaucoup travailler sur un texte de théâtre, en collaboration avec le metteur en scène et les acteurs. Sur quelqu’un comme Marlowe par exemple, que l’on  redécouvre.

Au chapitre des regrets, je répondrai qu’ils ne servent à rien…mais je regrette tout de même de n’avoir pas pu traduire « Filth » d’Irvine Welsh. Ou « A History of Love » de Nicole Krauss. Ou « The Electric Michelangelo » de Sarah Hall. Ou « Aztèques dansants » de Westlake…ou…ou… voilà pourquoi il ne faut pas avoir de regrets.

Jean-Marc Laherrère : Avez-vous des romans en cours de traduction ?

Emmanuel Pailler : Oui. Je viens de commencer « Red Grass River » de Carlos Blake.

Jean-Marc Laherrère : La dernière question, à la fois bateau et piège ; traduire ne vous donne-t-il pas envie d’écrire vos propres histoires ?

Emmanuel Pailler : Si. D’ailleurs c’est fait (et en train de se faire). Si vous connaissez d’ailleurs un éditeur de S.F qui apprécie les anticipations à tendance cyberpunk…

Voilà, merci à Emmanuel Pailler, et si un éditeur de SF qui aime les anticipations à tendance cyberpunk passe par ici …

Interview de Giancarlo de Cataldo

Giancarlo de Cataldo à Ombres Blanches

Le 13 mars 2006

Traduction assurée par Serge Quadruppani

 

Jean-Marc Laherrère : Nous recevons Giancarlo de Cataldo pour son premier roman traduit en français aux éditions Métailié : Romanzo Criminale. Ce n’est pas son premier roman, mais c’est le premier traduit. Il est ici en présence de son traducteur Serge Quadruppani.

Pour commencer, comme nous vous connaissons peu en France, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu juge/écrivain, à moins que cela soit écrivain/juge.

 

Giancarlo de Cataldo : Bonsoir à tous. J’ai toujours voulu écrire, depuis que j’ai sept ans. J’étais un petit garçon plutôt dodu, pas très fort au foot, ce qui est très important en Italie, j’avais déjà des lunettes, mais je lisais beaucoup. Je lisais beaucoup de romans d’aventure. Et je rêvais d’écrire un jour.

Et puis mon père qui était professeur de français, m’a quasiment obligé à lire les grands romanciers français du XIX° siècle. Et le cocktail des grands romans d’aventure et des grands romans d’apprentissage, lesquels romans sont pleins de personnages criminels, ont créé mon goût pour certains types d’histoires à raconter.

Tout cela c’est passé bien avant que je ne pense à devenir juge. Je venais de la petite bourgeoisie du sud de l’Italie, et mon père et ma mère continuaient à me dire qu’il fallait que je trouve du travail, que je ne pouvais pas vraiment faire l’artiste quand je serai grand, que je n’étais pas doué pour ça, et qu’il fallait que je m’enlève de la tête mes histoires de cinéma, mon autre grande passion. Et donc j’ai essayé de faire le travail qui m’était le plus proche, qui me donnait un rôle stable, et me permettait d’être utile aux autres.

Mais on ne se guérit jamais de la maladie de l’écriture. Et c’est ainsi qu’après un parcours long et tortueux, j’ai fini par faire l’écrivain, également l’écrivain de cinéma, et le juge.

 

Jean-Marc Laherrère : Depuis tout petit donc vous voulez écrire. En France, ce roman est classé parmi les romans noirs parce qu’ici, ceux qui ont commencé à le défendre, étaient des lecteurs et des critiques de romans noirs. Mais on pourrait aussi dire que c’est juste un roman qui se contente d’utiliser quelques codes du roman noir, pour écrire un roman historique. Que pensez-vous de cette classification, et pourquoi avoir choisi cette forme d’écriture ?

 

Giancarlo de Cataldo : C’est sûrement un roman qui utilise les codes du roman noir. Mais pas seulement ceux-là.

Mais à ce point, il faut faire un discours sur l’Italie. Pendant longtemps en Italie, un bon roman policier perdait l’adjectif policier et restait seulement un bon roman. Parce qu’on ne mettait pas les romans policiers dans la belle bibliothèque de la maison. Cela dépendait de notre tradition académique, qui était une tradition très élevée, ou qui croyait l’être. Puis un jour est arrivé un monsieur appelé Camilleri. Ses livres sont directement rentrés dans les belles bibliothèques, et c’étaient des romans policiers. Tout le monde s’est aperçu qu’en Italie on pouvait aussi raconter des histoires de malfrats, qu’en réalité elles avaient déjà été racontées, et qu’il fallait faire juste un petit pas, s’apercevoir que ces livres existaient.

A cela vient s’ajouter un fait historique : Une grande partie de l’histoire de notre pays, pas toute mais une grande partie, est aussi une histoire criminelle. Une histoire de rapports obscurs entre le pouvoir et le milieu, une histoire de crimes. Nous on les appelle les mystères d’Italie. Il y a une célèbre émission de télé sur ces mystères d’Italie, et comme par hasard, elle est dirigée par un de nos plus célèbre écrivain de polar : Carlo Lucarelli. Il fait un travail d’historien dans cette émission.

A un certain point il est arrivé que l’intérêt de nous autres écrivains à raconter l’histoire de l’Italie, c’est mariée avec le goût du public. Un public qui était fatigué de petites histoires, d’histoires limitées à une cuisine, d’histoires de petites passions. Il s’est adressé à nous, aussi grâce à l’utilisation des codes du noir.

Mais en réalité si on cherche ce qu’il y a des codes du noir traditionnel dans ce roman, il y a juste une chose : l’interrogation sur la présence du mal dans le monde. Un mal que l’on sent beaucoup en Italie. Un mal contagieux, mais pas un mal métaphysique, un mal qui a des causes précises, des racines historiques, et une des raisons de l’écriture du roman criminel, est l’enquête sur les racines historiques de ce mal d’aujourd’hui, qui est né dans ces années là.

Pour illustrer cela, Pennac a toujours eu énormément de succès en Italie, mais on l’a toujours présenté comme l’héritier de Queneau sans jamais dire qu’il avait écrit des polars. On exaltait sa langue flamboyante, mais personne ne parlait de la structure de ses romans.

Moi, j’ai fréquenté l’école d’écriture américaine, où tout est centré sur la structure. Et ce travail sur la structure est fondamental pour l’écriture de mes livres. C’est seulement à travers une analyse impitoyable, froide et continue de la structure que l’on atteint le niveau mythique d’une écriture.

Jean-Marc Laherrère : Puisque vous avez parlé de structure, on va pouvoir en venir au roman. C’est un exercice d’équilibre, ou de jonglage, avec plus de cinquante personnages présentés en introduction du livre. Une cinquantaine de personnages que l’on suit sur plus d’une quinzaine d’années. Tout se mélange et pourtant le lecteur n’est jamais perdu, il suit tout. Il sait qui ils sont, ce qu’ils mangent, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent, quelles sont leurs ambitions … Comment avez-vous pu construire cela, sans vous perdre, et en gardant un discours clair.

 

Giancarlo de Cataldo : J’ai beaucoup travaillé !

Ici, il y a quelqu’un qui est notre maître à tous, c’est Balzac. Quand j’ai visité sa maison à Passy, que j’ai vu tous ces grands tableaux où il écrivait de sa petite écriture les destins de tous ses personnages, je me suis dit merci Bill Gates. Parce que l’ordinateur est le grand allié de qui veut mettre sur pied une structure aussi complexe.

Et je me suis également dit à moi-même, et aussi à ma femme qui était avec moi, regardes comment diable travaillait Balzac, penses à la tête qu’il devait avoir pour faire ce travail juste avec du papier et une plume, et sans internet. De fait je suis obsédé par les détails, et j’ai travaillé quatre ans sur Romanzo Criminale, même si j’avais écrit le premier chapitre six ans auparavant. Mais ce n’est pas le premier du livre, c’est un des chapitres du livre, la mort du Dandy.

Tout le travail de collecte du matériel, d’étude du parcours des personnages, a pris trois ans, l’écriture seulement un an. Bien entendu, j’avais des papiers partout, j’avais croisé les parcours, j’avais de  bouts mis de côté, je savais comment les rappeler quand j’en aurai besoin, mais quand j’ai écrit, tout cela se remélangeait. Il restait des noms, moi je savais tout d’eux, mais souvent, ils me prenaient par la main, et m’amenaient ailleurs. Mais les nœuds de la trame étaient clairs depuis le début.

Il y avait des petits délinquants et la grande histoire italienne. Et à certains moments ils se sont rencontrés. Moi j’ai pris à ces délinquants un regard sur la grande histoire italienne. Et je n’ai jamais prononcé de jugement.  Vous ne trouverez nulle part, dans ces quelques 600 pages, un seul jugement de l’auteur, un petit moment où je vous dise : je suis en train de vous raconter cette histoire. A un moment, mon éditeur italien m’a dit qu’on ne pouvait pas faire un livre comme ça, que je ne prenais jamais un moment de réflexion, que c’étaient seulement des faits. Je lui ai dit qu’il y avait seulement les faits et les personnages, et que l’auteur parlait tout le temps à travers eux, mais qu’il n’a pas besoin de le dire.

 

Jean-Marc Laherrère : Pour présenter un peu plus le roman, ces personnages qui rejoignent l’histoire, la grande, celle que l’on connaît, c’est une bande de quartier qui a des rêves de grandeur. Des rêves qu’ils vont d’ailleurs réaliser puisque dans les années 80 ils ont mis la main sur Rome. Et au moment où ils y sont arrivé, c’était le début de la chute, ils ont commencé à s’allier avec différentes forces beaucoup plus importantes qu’eux comme la mafia, l’extrême droite, l’état italien, les loges, et à partir de là c’est la décadence jusqu’en 92 où il ne reste rien.

Quand on lit cela, que l’on sait que vous êtes juge, et qu’on reconnaît des faits connus de tous comme l’assassinat d’Aldo Moro ou l’attentat de la gare de Bologne, on se demande où est la réalité, où est la fiction, si cette bande a existé, si ses liens avec l’état étaient réels …

 

Giancarlo de Cataldo : Je pense qu’au final, les choses les plus incroyables sont vraies, les choses les plus logiques sont celles que j’ai inventées. Il y a une partie d’histoire vraie dans ce roman.

C’est vrai qu’à un certain moment, pendant l’enlèvement de Moro, quelqu’un a demandé l’aide de cette bande. Mais là non plus on ne peut pas juger. Peut-être que si j’avais été un ami de Moro, j’aurais fait le même. Et aussi parce qu’alors que l’état hurlait qu’il voulait le libérer, il n’est pas du tout sûr qu’il le faisait réellement. Il y a encore des enquêtes ouvertes sur ce point.

C’est vrai qu’un idéologue fasciste a demandé à la bande de devenir une sorte d’armée révolutionnaire, pour créer le désordre, puis prendre le pouvoir. Ceux de la bande ont rigolé ! Nous des soldats révolutionnaires ? Nous l’armée de l’ordre ? Nous on veut l’argent, et tout de suite.

C’est vrai que cette bande cachait ses armes dans les caves d’un ministère.

C’est vrai que, quand le premier repenti a raconté l’histoire, on l’a pris pour un fou.

C’est vrai qu’ils payaient des juges, qu’ils payaient des policiers, qu’ils payaient des experts psychiatres, qui dirent qu’ils étaient tous fous pour éviter la prison.

C’est vrai qu’un des chefs, quand il est mort, était libre, sans aucune condamnation, et qu’il pensait devenir producteur de cinéma. Peut-être que s’il avait eu le temps il se serait acheté une télévision. Il avait été libéré parce qu’il était soi-disant moribond, atteint d’un cancer. Mais les échantillons cancéreux vus par les médecins n’étaient pas les siens, c’étaient ceux d’un autre. Le problème c’est que le médecin était payé.

C’est vrai que cette bande a lancé un slogan : les procès se gagnent hors de la salle d’audience, pas dans les règles du jugement mais au dehors.

C’est vrai que presque tous les chefs étaient maçons.

Ca c’est l’histoire d’Italie. L’histoire écrite dans tant de procès.

Mais à côté de ça il y a l’histoire des hommes. L’ambition du pouvoir, le fait de se sentir puissant, et le fait de tomber ensuite de haut. C’est un parcours d’Ubris et de justice.

Ils ont tenu Rome pendant quelques années, mais personne ne peut la contrôler plus longtemps. Et une des raisons importantes de leur pouvoir est tombée : c’est quand le mur de Berlin est tombé. Ils ne servaient plus à rien. On entrait dans une autre phase. Toute cette énergie servait à tenir la gauche italienne loin du pouvoir. C’est ça le grand thème caché de l’histoire italienne de ces années là. Et ce ne sont pas mes mots à moi. Ce sont les conclusions de la commission d’enquête du parlement italien sur les attentats massacre. Parce qu’en Italie rien ne devait bouger. Rien ne devait changer. Et dans cette stase, certains faisaient d’excellentes affaires

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle de manipulations, il y a un personnage dans ce roman qui s’appelle le Vieux. On le voit peu, mais il a une influence énorme, c’est le marionnettiste, celui qui tire les ficelles, qui sait tout sur tous. Ce personnage est-il réel ? Ou est-ce une de vos inventions ?

Giancarlo de Cataldo : Dans ces années là, un homme politique italien avait lancé l’idée que derrière le terrorisme il y a avait un grand vieux. Il voulait dire un commandement étranger qui organisait tout le terrorisme en Italie. D’ailleurs, la commission d’enquête dont je vous parlais précédemment est arrivée à la même conclusion. Mais pour un écrivain, l’expression « grand vieux », fait immédiatement apparaître une personne physique.

Alors je me suis dit, essayons de l’imaginer ce grand vieux. Au début j’imaginais qu’il avait un projet. A la fin j’ai compris que le seul projet possible pour lui était, justement, de n’en avoir aucun. De laisser les forces de l’histoire composer elles-même le jeu. Il se définit comme un anarchiste. Il ne contrôle pas, il laisse les choses arriver.

Je ne sais pas si cela est vrai, je sais seulement qu’à un certain point j’ai été fasciné par ce personnage, et moi aussi je l’ai laissé faire.

La passion pour les automates, paraît une métaphore littéraire, un peu facile. Il contrôle les engrenages humains, comme ceux des machines. Mais il y a eu vraiment un grand espion italien qui était passionné d’automates. Naturellement, il n’organisait pas les choses comme dans mon roman. Son intérêt principal était la famille, comme pour beaucoup d’italiens. Donc mettre de côté pour sa vieillesse.

Mais si j’avais voulu écrire une histoire de l’Italie dans ces années là j’aurais écrit un essai. Moi j’ai voulu écrire un roman, une histoire, un récit. Je dirais que ce n’est pas de ma faute si en Italie l’histoire est aussi criminelle.

Serge Quadruppani : Il y a un aspect qui n’a pas encore été abordé. Celui du côté romantique et des deux ou trois personnages de femmes très forts du livre. J’ai été amoureux de Patricia.

Giancarlo de Cataldo : Moi aussi.

Serge Quadruppani : Et cette passion déchirante pour cette femme qui ne les aime pas mais les accueille et quelque chose de fascinant.

Giancarlo de Cataldo : Je suis fasciné par les personnages féminins, parce que je n’y comprends rien. Je suis monogame depuis trente ans. Alors tout se construit au niveau de la fantaisie. En plus ma femme est avocate spécialisée dans les divorces. Tout ce que vous direz pourra être utilisé contre moi.

Certains m’ont accusé avec Patricia d’avoir créé un personnage qui correspondait à un imaginaire masculin. Pour moi Patricia est une métaphore de Rome. Je suis arrivé à Rome jeune homme et j’ai haï cette ville. Avant de comprendre que cette ville il faut l’aimer. J’étais effrayé par l’indifférence de la grande ville, et puis j’ai découvert avec le temps que cette indifférence était une attente : Voyons comment tu te comportes, voyons qui tu es. Et après l’attente, Rome te trouve une place. Elle trouve une place pour tout le monde. Encore aujourd’hui Rome est la ville italienne la plus accueillante pour les étrangers. Avec toutes ses difficultés, celles de toutes les villes bien sûr. Mais quand même c’est celle qui s’efforce d’en intégrer le plus. Non pas parce qu’elle est meilleure qu’une autre, elle est plus ancienne, plus maligne. Elle en a vu tant ! Des papes, des rois, des invasions, des bûchers, des grands footballeurs.

On parle toujours à Rome du huitième roi de Rome. Mais combien de temps dure-t-il ? Dix jours, vingt jours, un ans ? Tout se transforme. Quand j’étais jeune je pensais que tout cela était horrible. Avec le temps j’ai appris à apprécier la grandeur de cette façon d’être disponible de Rome. Et Patricia est comme ça.

Jean-Marc Laherrère : Patricia est comme ça, et comme Rome, à la fin, c’est elle qui reste. Qui reste sans s’être rendue, elle est toujours elle-même.

Giancarlo de Cataldo : C’est un peu la même chose que pour les trois protagonistes du roman. Le Libanais c’est l’homme du projet. Le Froid c’est l’homme de morale rigide, qui ne change jamais, la vengeance, l’amour, la fuite. Le Dandy, c’est un italien. Il est bon mais opportuniste, il cherche toujours une solution de compromis. Il est généreux mais cupide, ou avide, et il sait être généreux. Je pense qu’à différents moments de la vie nous sommes tous un peu ces personnages. Moi je l’ai été. J’ai donné de moi à ces personnages.

L’ennui c’est qu’à la fin ils perdent tous. Le sens du livre est dans les dernières paroles : « l’indicible sensation de défaite » qui vient de la fin de L’éducation sentimentale de Flaubert. Je peux le dire, puisque je suis chez vous. L’autre influence, avec Balzac, le dernier chapitre est une longue citation de l’épilogue de l’éducation sentimentale.

Je savais ce que je voulais dire à la fin du livre, mais je ne savais pas comment le dire. Après quatre ans de travail, c’était dur, il ne me manquait rien, et je n’arrivais pas à finir. Finalement, l’aide m’est arrivé de loin. De Flaubert et de la mémoire.

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle des influences, on pense également à des influences plus récentes. La première est citée vers la fin du roman, même si on y pense plutôt au début, c’est le film de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique. Comme le film c’est au début l’histoire de jeunes truands qui montent, ensuite c’est différent et d’ailleurs ils vont voir le film et le trouvent nul, absolument pas réaliste. L’autre c’est Ellroy et sa façon de raconter l’histoire de l’Amérique au travers du lien entre le monde politique et le monde du crime.

Giancarlo de Cataldo : C’est deux influences sont réelles. Le cinéma tout d’abord parce qu’avec la littérature c’est ma grande passion. Et aussi parce que jusqu’à un certain point le cinéma italien est plus intéressant que la littérature italienne. Quand j’avais l’âge de mes bandits je passais de longs après-midi à voir et revoir les grands films italiens.

J’habite à Rome dans le Trastevere, pas loin d’où est né Sergio Leone. Il y a une plaque dans une rue de Rome et Sergio Leone a dit : mes films sont comme les gars de la Via Glorioso : Ils sont bruyants, ingénus bien que violents, tendres, et au fond, ils ont un grand cœur, comme ces garçons. Et ça, ça m’a beaucoup influencé.

Et Ellroy, en revanche, quand je l’ai découvert, il disait : je suis comme Dostoïevski, j’écris l’histoire de l’Amérique. Au début, j’ai pensé, encore un cinglé qui va se faire des milliards avec des pulps. Puis je l’ai lu, et j’ai compris que c’était lui qui avait raison. Il était vraiment l’héritier de Dostoïevski. Il a pris un morceau noir de l’histoire américaine, et il l’a transformée en mythe.

Et je me suis dit, en moi-même, et à ma femme, avec tout ce qui se passe en Italie : Les attentats massacre, les bombes, le terrorisme, les années de plombs, nous les italiens qui avons eu la Renaissance, Lucrèce Borgia, les papes assassins, le conclave, la contre réforme, quand est-ce qu’on va réussir à raconter nous avec la même force cette histoire. Et on a essayé, moi et d’autres.

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle de vous et des autres, c’est peut-être un hasard, et un superbe travail, des éditions Métailié entre autres, on assiste à une explosion d’excellents romans noirs italiens. Il y a eu Camilleri bien entendu, qui, ici aussi, a été le précurseur, mais il y en a maintenant des quantités, Carlotto, Dazieri, Fois, Di Cara, Todde, Lucarelli, Caccuci … Est-ce un effet d’édition en France où y a t’il vraiment une explosion en Italie ? Et avez-vous le sentiment de faire partie de cette famille, si famille il y a ?

Giancarlo de Cataldo : C’est une vraie explosion. Ce n’est pas un faux phénomène. C’est un phénomène étrange par deux aspects. Nous écrivons de manière très différente les uns des autres, mais nous avons un terrain commun : c’est notre histoire, et ses aspects noirs. C’est ce que Lucarelli appelle apprendre aux autres à penser mal. Bien sûr, nous ne faisons pas des livres rassurants.

Il y a un autre aspect, nous nous connaissons tous, et on s’aime bien. Mais attention, cela ne veut pas dire que nous nous asseyons ensemble autour d’une table pour décider d’une stratégie. Au contraire on est très différents par de nombreux côtés. Par exemple les policiers de Carlotto sont des salopards, dans mes romans à moi dans l’état il y a toujours le bien et le mal, comme chez Lucarelli. Les héros de Caccuci sont des déracinés désespérés, les miens sont un peu plus problématiques.

Il Manifesto, le journal italien, a écrit que moi et Lucarelli sommes sociaux-démocrates, alors que Carlotto est un authentique révolutionnaire, ou nihiliste. Nous sommes contents de faire partie d’une grande famille qui a un slogan : « Ne contrains jamais un lecteur à lire un livre que tu ne lirais pas ».

Public : Pouvez-vous nous parler du film ? Avez-vous participé à sa réalisation ?

Giancarlo de Cataldo : Racontons ce qui ne se dit pas habituellement dans les conférences de presse. Un mois après la sortie du livre le cinéma italien s’est déchaîné, en décembre 2002. Il y a eu une vente aux enchères pour acheter les droits du livre. Moi j’étais très content, finalement, on va pouvoir rembourser l’emprunt. Parce qu’avec le salaire de magistrat …

Une des conditions que j’avais mises, était que le film devait être fait par Marco Tulio Jiordana qui venait de réaliser Nos Meilleures années. Un film que la télévision italienne ne voulait plus diffuser. Pas par censure politique, mais parce qu’ils disaient qu’il était trop difficile.

Ils les avaient produit, mais Marco Tulio l’a pris et est allé à Cannes contre la volonté de tous. On avait commencé à travailler sur Les Pires années. Et il s’est passé quelque chose, moi je n’ai pas encore compris quoi, un an plus tard, Giordano a disparu. Et alors on a fait appel à Michele Placido. Au début, je me méfiais. Et lui se méfiait de moi. Bien que j’ai déjà écrit pas mal de scénarios, les gens du cinéma pensent que l’écrivain défend son livre, et n’est pas prêt à la trahison. Moi au contraire je suis tout à fait prêt à toute forme de trahison. Il suffit qu’à la fin on soit tous satisfaits.

En somme, je ne suis intervenu qu’après, sur le montage. Ma contribution fondamentale concerne la première partie. Vous verrez un film qui st différent du livre. Un film plus populaire. Sûrement pas un film parfait, mais les films parfaits sont un peu ennuyeux. Mais voue verrez un film qui correspond à l’âme du livre, à l’histoire des jeunes malfrats qui ont conquis Rome, à l’histoire de la corruption politique, et à l’histoire de la chute. Ces trois éléments sont dans le film.

Mon espoir est que cela soit le premier d’une longue série, coûteux, qui ne soient pas seulement des comédies, qui racontent l’histoire de l’Italie, et qu’on puisse aussi comprendre à l’étranger.

Je n’aime pas les écrivains qui gagnent beaucoup d’argent en vendant leur livre au cinéma et qui ensuite méprisent le film. Comme des vierges outragées. Non, on est dans un monde de marché, on se salit tous les mains, ce qui compte, c’est que la conscience reste propre.

Public : Une question sur la langue. Les autres auteurs dont on a parlé utilisent une langue métissée de dialecte. Avez-vous, vous aussi, utilisé une langue particulière pour recréer une atmosphère ?

Giancarlo de Cataldo : J’ai utilisé l’argot du milieu, où se côtoient des vieux mots qui remontent au 19° siècle et les mots de la télévision, l’argot américain, et ça donne cette modernité bâtarde, d’une langue qui change.

Chaque personnage a sa langue, comme un thème musical. Mais il faut d’abord comprendre le personnage, ensuite on comprend comment il parle.

On ne parle plus cette langue.

Romanzo Criminale, le film, coûte cher parce c’est un film en costume. Quand on le voit, tout d’abord, on ne comprend pas ce qui est différent, mais après 5 minutes on remarque qu’ils n’ont pas de portable, pas d’ordinateur, cela suffit pour faire un monde différent.

Public : Est-ce facile de traduire ?

Serge Quadruppani : Justement, à propos de ce que Giancarlo vient de décrire, on a essayé, avec l’amie avec qui on a travaillé, d’utiliser un langage un peu daté pour l’argot, un peu dans le genre Simonin, qui s’efface au fur et à mesure de l’ascension de personnages et du massage du temps.

Il y a aussi la mafia qui intervient, donc le sicilien et les problèmes que j’ai pu rencontrer avec Camilleri, il y a aussi des napolitains, il faut faire sentir les différentes voix. Mais c’est aussi ce qu’il y a d’intéressant dans la traduction.

Public : Pourquoi n’êtes-vous plus juge ?

Giancarlo de Cataldo : Mais je suis toujours juge. D’ailleurs, en revenant à Rome, je vais avoir beaucoup de travail.

Public : En tant que juge, vous vous êtes occupé de la bande de Magliana ?

Giancarlo de Cataldo : Oui. J’en ai connu quelques uns en prison quand j’étais juge d’application des peines. Puis j’ai participé à un des procès. Mais il n’y a eu aucun secret révélé que j’ai mis dans le livre. L’avantage a été de voir comment ils sont, physiquement, de les entendre parler, de les comprendre un peu mieux.

Interview de Ramon Diaz-Eterovic

Comme promis, voici un interview réalisé par mail en 2004, publié dans le revue 813, puis sur mauvaisgenres.

Ramón Díaz Eterovic est Chilien, né le 15 juillet 1956 à Punta Arenas à l’extrême sud du pays, dans une famille ouvrière. En 1974, il entre à l’Université du Chili, à Santiago, où il fait des études de Sciences Politiques et Administratives et milite au Parti Communiste chilien qu’il quitte en 1989. Ses activités politiques et culturelles lui valent d’être séquestré par la police politique de Pinochet en 1977. En 1985 il participe à un mouvement politique, Movimiento Democrático Popular (Mouvement Démocratique Populaire), dont le but est de mettre fin à la dictature de Pinochet et de restaurer la démocratie. Il devient également un membre actif de l’organisation des écrivains chiliens, dont il sera le président de 1991 à 1993. Il a, à ce jour, consacré neuf romans au détective privé de Santiago, Heredia et à son chat, Simenon, depuis La ciudad está triste, publié en 1987. Deux de ces romans ont été traduits en français, et publiés chez Métailié. L’interview retranscrit ci-dessous a été réalisé par mail.

Jean-Marc Laherrère : Pourquoi avoir choisi le polar, et particulièrement par le personnage d’un détective privé, pour décrire le Chili actuel ?

Ramón Díaz-Eterovic : Le choix du polar vient tout simplement de mon goût pour ce genre, qui m’a attiré dès mes débuts de lecteur, ainsi que de l’envie de témoigner de certaines situations marginales et délictueuses, au travers d’un personnage d’antihéros désabusé, mais qui aurait gardé des valeurs et une éthique suffisantes pour regarder la réalité sans concessions. En cherchant une voie pour mes textes, je suis arrivé à penser que mes inquiétudes pouvaient être abordées par le biais du polar. Grâce au roman policier, et plus particulièrement au roman noir, j’ai trouvé les codes pour explorer la relation crime-politique-violence, si brutale et tristement commune aux pays latino américains. Il s’agissait en définitive d’aborder une littérature aux accents réalistes, au travers d’un genre qui remue la crasse qui se cache habituellement sous les tapis, et qui permette également de raconter des histoires vraisemblables, pour que le lecteur y reconnaisse son environnement et les mécanismes qui l’animent, de telle façon que le monde qui lui est proposé paraisse vrai, ou au moins possible. Tout ça sans abandonner le défi de la création littéraire au travers d’un genre narratif qui me passionne et qui offre de très nombreuses possibilités pour raconter des histoires, et les faire partager.

JML : Les lecteurs français ne peuvent pour l’instant lire que deux des neuf romans de la série. Pourriez-vous nous parler un peu de ce personnage Heredia …

RDE : Heredia est un détective privé qui vit dans un des plus vieux quartiers de Santiago. C’est un endroit plein de vie et de couleur le jour, dangereux la nuit, empli de marchés, boutiques, bars et restaurants. Dans les années 20 et 30, c’était le point de rendez-vous de la bohème littéraire, et Pablo Neruda, Juvencio Valle et Diego Muñoz, entre autres, faisaient partie des jeunes provinciaux récemment arrivés à la capitale qui s’y retrouvaient. Heredia, est apparu en 1987, dans La ciudad está triste, (mot à mot : la ville est triste), dans lequel transparaît le portrait de Santiago sous la dictature. Il aime cette ville, ses vieux quartiers, et les gens qui y habitent. C’est un grand amateur de lecture, et de citations littéraires, deux héritages de Don Quichotte. C’est un personnage sensible, mélancolique, témoin des blessures d’un pays maltraité par des années de dictature.

Doté d’un esprit critique et d’un humour très noir, il aime déambuler dans les rues tristes et grises de Santiago. Sa principale compagnie est un gros chat blanc, appelé Simenon.

JML : … Et de son confident, Simenon ?

RDE : Le chat Simenon est arrivé dans le deuxième roman, Solo en la oscuridad, publié à Buenos Aires en 1992. Il doit son nom au fait qu’en arrivant dans le bureau d’Heredia, il est allé s’installer pour dormir sur les œuvres complètes de Simenon, qui sont une des lectures de mon personnage. Au début, Heredia n’imagine pas que Simenon puisse parler, mais petit à petit, ils commencent à discuter, leurs dialogues prennent de l’importance, et deviennent un des moments d’humour et d’ironie que recherchent certains lecteurs. Ils permettent également de donner de la profondeur à la description psychologique d’Heredia.

JML : Le nom de Simenon n’a bien entendu pas été choisi au hasard, et vos romans sont truffés de références littéraires, en particulier par le biais des citations qu’affectionne Heredia. Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire, et plus particulièrement d’écrire des polars ? Et quels sont ceux que vous appréciez actuellement ?

RDE : Il y en a beaucoup, et il est difficile de ne garder que quelques noms. Quand j’étais enfant, j’ai lu avec passion Jack London, Francisco Coloane1, Alexandre Dumas, Emilio Salgari2. Ensuite j’ai été un admirateur d’écrivains comme Julio Cortázar, Manuel Rojas, Ernest Hemingway, Juan Carlos Onetti, Charles Dickens, Honoré de Balzac. Dans le domaine policier, j’ai commencé par des classiques comme Conan Doyle, et Ellery Queen, mais mes auteurs favoris sont Georges Simenon, Osvaldo Soriano et Raymond Chandler. De Chandler j’ai appris le sens éthique du polar ; de Soriano, la possibilité de transgresser les codes du genre pour faire une littérature aux accents et aux saveurs latino-américains ; et de Simenon, j’ai appris que l’essence du roman policier n’est pas dans l’intrigue, mais dans la capacité à créer des personnages convaincants, et à évoquer des ambiances qui donnent une couleur et une vraisemblance aux histoires. En général, j’arrive à me tenir au courant de la production actuelle, chilienne et étrangère, et mes auteurs favoris sont Ed MacBain, Vásquez Montalbán, Luis Sepúlveda, James Ellroy, Juan Madrid, Leonardo Padura, Tony Hillerman, David Goodis,  et Elmore Leonard.

JML : La ville de Santiago est très présente dans vos romans. La considérez-vous comme un simple décor, ou comme un personnage à part entière de vos histoires ?

RDE : Quand j’ai commencé à écrire les romans sur de la série Heredia, j’ai pensé que la ville de Santiago était très peu présente dans la littérature chilienne, et je me suis proposé de l’incorporer à mes romans comme un personnage significatif.  Santiago, et spécialement le quartier où vit Heredia, est un endroit plein de vie, de couleurs, et de personnages singuliers. En parlant de Santiago dans mes romans, j’essaie de contribuer à la mémoire urbaine d’une ville qui change tous les jours. Ensuite, la présence de Santiago dans mes romans leur donne un intérêt spécifique pour les lecteurs, du moins les Chiliens, en leur permettant de retrouver des endroits qu’ils connaissent et qui font partie de leur vie. Pour finir, j’aime cette ville. Je partage le sentiment d’Heredia qui dit : “J’aime ses bars qui prolongent la nuit de leurs lumières et de la promesse de rencontres inespérées. L’architecture démocratique de leurs tables en formica, où s’appuient également les tristesses de l’employé de bureau, de la vendeuse de grand magasin, des ouvriers et des secrétaires en uniforme. J’aime la douceur d’un verre de vin rouge pendant qu’une jeune serveuse sourit avec légèreté. J’aime ces espaces où mes yeux remarquent les visages d’êtres anonymes et où, les nuits de bonne fortune, je rencontre les filles les plus seules et les plus tendres de la ville” (note : désolé pour la traduction bien maladroite !).

JML : Vous avez dans La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) une vision très pessimiste du Chili : l’armée y reste le véritable maître du pays, et les anciens tortionnaires sont toujours aux commandes. Vous avez écrit ce livre en 1995, est-ce qu’aujourd’hui quelque chose a changé, particulièrement après l’affaire Pinochet / Garzón?

RDE : Nous continuons à vivre dans une démocratie déficiente, dans laquelle perdurent beaucoup d’aspects autoritaires hérités de la dictature de Pinochet. Il n’y a pas de véritable participation des citoyens, et nous sommes toujours régis par une constitution pleine de restrictions dictatoriales. De ce point de vue, la vision que donne ce roman est toujours d’actualité aujourd’hui.

Quant à l’affaire Garzón, elle n’a fait qu’accentuer l’impression de respect et d’impunité dont jouit Pinochet dans la société chilienne. Avec la complicité de la majorité des secteurs politiques chiliens, on a monté un show pour faire croire au monde que Pinochet pouvait être jugé au Chili. Il ne l’a pas été, et ne le sera jamais. Le seul jugement possible sera celui que rendra l’histoire, et celui qui est dans les consciences de ceux qui ont souffert de sa dictature.

JML : Dans les deux romans traduits, Heredia enquête sur des scandales internationaux qui mettent en cause l’état : trafic d’armes, fabrication d’armes chimiques et corruption pour permettre des constructions dangereuses pour l’environnement et les populations. Comment choisissez-vous les thèmes que vous traitez ? Ces deux là en particuliers sont-ils tirés de cas réels ?

RDE : Ce sont des thèmes qui ont été dans l’air dans la société chilienne. Des situations réelles, mais pas sous la forme que je leur ai donnée. Le début de La Mort se lève tôt, est relié à la mort d’un journaliste anglais à Santiago, mais à part ce détail, tout le reste est inventé. Au-delà de faits ponctuels réels dont je me suis inspiré, que m’aperçois que dans la série Heredia, consciemment ou inconsciemment, j’ai tracé une sorte de chronologie de l’histoire chilienne de ces 20 ou 30 dernières années, que Heredia a été un témoin de cette histoire, un aiguillon qui a fouillé quelques-uns uns des thèmes les plus sensibles de la réalité sociale chilienne, comme la répression politique, le drame des disparus, le trafic de drogue, la contrebande d’armes, la trahison politique, l’intolérance raciale ou les catastrophes écologiques.

JML : Heredia appartient à la grande famille des enquêteurs hispanophones qui ont à cœur de ne pas oublier le passé. Vous reconnaissez-vous dans cette famille, auprès d’écrivains comme Montalbán, González Ledesma ou Taibo II ?

RDE : De fait, le roman policier ibérico-américain est un monde que nous sommes en train de construire entre de nombreux auteurs. Paco Ignacio Taibo II est une des principales références de ce genre, et son grand défenseur et diffuseur au travers de la Semana Negra de Gijón en Espagne. Manuel Vázquez Montalbán a été un maître incontesté pour tous ceux qui, comme moi, écrivent des romans policiers en espagnol. Nous avons appris grâce à son travail, nous avons aimé ses romans, et aujourd’hui nous nous lamentons de voir Pepe Carvalho orphelin, après cette mort triste et inattendue. Je me sens membre de ce groupe, du néopolar ibérico américain, et je suis très heureux de partager des visions narratives avec des auteurs et amis aussi valeureux que Mempo Giardinelli, Luis Sepúlveda, Leonardo Padura, Fernando López, Juan Madrid, entre beaucoup d’autres que je continue à lire avec enthousiasme.

JML : Heredia est un idéaliste, militant de gauche qui refuse de renoncer à ses idéaux. Au travers de ce personnage, vous apparaissez vous-même comme un auteur de gauche, et un auteur militant. Est-ce que cela vous paraît une bonne définition ?

RDE : Cela me paraît une bonne définition. Je suis un auteur de gauche, sans autre parti que sa conscience et je crois en la nécessité de construire des relations humaines plus justes que celles que l’on a actuellement. Je suis devenu de gauche quand j’étais très jeune, sous le gouvernement de Salvador Allende, qui fut une référence très importante pour beaucoup de jeunes à cette époque. Nous nous sentions attirés par son projet de changements sociaux, qui étaient nécessaires et le sont toujours pour la société chilienne.

JML : Heredia se plaint de vivre dans un monde égoïste, où chacun ne se préoccupe que de lui, de gagner plus d’argent, de paraître, sans aucune conscience politique ou sociale. Est-ce toujours votre vision ? Ne vous semble-t-il pas, par exemple, que les mouvements altermondialistes, où l’on trouve beaucoup de jeunes, sont la forme de la nouvelle génération d’exprimer, d’une autre manière, les mêmes intérêts et les mêmes inquiétudes que ceux qui étaient les vôtres ?

RDE : Cette plainte vient du fait que la société chilienne est très installée dans l’individualisme. La majorité des gens se sont laissé gagner par le conformisme, l’immobilité, et le consumérisme. Je dis habituellement, qu’en plus de divertir, j’espère que mes romans apportent aux gens qui les lisent une vision critique de la société dans laquelle ils vivent. Et effectivement, je me rends compte que la plainte d’Heredia répond à une vision générationnelle, et qu’aujourd’hui, il y a de nombreux jeunes qui voient la réalité, et agissent d’une façon différente. Des groupes écologistes, antiglobalisation et anarchistes ont commencé à émerger et à prendre de la force ces dernières années. Mais il est également certain qu’une grande majorité de jeunes ne s’intéresse pas à la politique. Une enquête publiée ces derniers jours, signale que seulement 16,3 % des jeunes chiliens entre 18 et 25 ans sont inscrits sur les listes électorales. Il faut retrouver ici un intérêt pour la politique qui s’est totalement perdu.

JML : Pour finir, savez-vous si nous allons pouvoir découvrir en France les autres aventures d’Heredia ?

RDE : Métailié a acheté les droits pour quatre romans. Les sept fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon) et La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) ont déjà été traduits. El ojo del alma et El color de la piel devraient être traduits et publiés dans les années à venir. Ainsi, grâce à Anne-Marie Métailé, les aventures d’Heredia continueront à arriver en France, ce qui me fait très plaisir, et ajoute une motivation pour continuer à écrire des histoires.

Nota : Ca y est, ils ont tous été traduits et publiés. Et maintenant ?

BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE

La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios, 1995) Métailié (2004) ; Les Sept Fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon, 2000) , Métailié (2001) ; Les yeux du coeur (El ojo del alma, 2001) , Métailié (2007) ; La couleur de la peau (El color de la piel, 2003) , Métailié (2008)

1 Auteur chilien, mort récemment, appelé tardivement le Jack London chilien, qui a écrit pour la jeunesse des récits d’aventures, se passant souvent en Patagonie, sur mer et sur terre, mais a également écrit de très belles nouvelles, très sombres, également sur le sud de son pays. Deux très beaux recueils (Tierre de fuego et Cap Horn) sont publiés chez Phébus.

2 Auteur italien créateur de Sandokan, le tigre de Malaisie, qui combat sur son bateau pirate l’envahisseur anglais. Ses personnages ont été souvent repris par Paco Ignacio Taibo II, entre autres dans A Quatre Mains.