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Sean Duffy, épisode 2

Après une longue période de silence (en France), j’avais été enchanté de retrouver Adrian McKinty avec un nouveau personnage dans Une terre si froide. Et je suis très content de revoir Sean Duffy, flic catholique de Belfast dans Dans la rue j’entends les sirènes.

McKinty 2Sean Duffy est donc flic, à Belfast, dans les mois qui suivent la mort de Bobby Sand. Une vie pas facile donc … Même s’il est inspecteur à la criminelle, il est souvent réquisitionné avec ses collègues pour sécuriser un lieu après un attentat de l’IRA ou encadrer une manifestation des fous furieux protestants. D’autant plus que les militaires sont rappelés pour aller aux Malouines … Voilà qui lui laisse peu de temps et de ressources pour enquêter sur cet étrange tronc tatoué retrouvé dans une valise. Les premières constatations montrent que l’homme est américain, qu’il a été empoisonné avec un poison rare, découpé, puis congelé avant d’être trouvé par la police. Compliqué, mais Sean est têtu, et ne laisse jamais tomber.

Qu’est-ce qu’ils ont ces irlandais ? Qu’est qui leur donne ce ton, cette façon d’arriver à nous faire sourire et espérer en la vie et en l’être humain au moment même où ils nous racontent … Merde, j’ai déjà écrit ça dans mon papier sur le dernier Ken Bruen ! Faut dire que vu d’ici il y a bien une école irlandaise (que j’aimerais voir aussi reconnue que l’école scandinave !).

Parce qu’ici, des horreurs, il y en a. Entre un pays en guerre, les attentats et les meurtres de l’IRA, la torture et les atrocités perpétrées par l’occupant anglais, les haines entre communautés, le chômage, la misère rampante, la connerie, le racisme et le sectarisme que suscitent le manque de travail et d’espoir … Et tout ça vu par un flic, forcément au contact de ce que l’humanité peut produire de pire. Normalement, il devrait y avoir de quoi se tirer une balle.

Et pourtant, on sourit, et pourtant il y a de l’énergie, de la vie. Mais qu’est-ce qu’ils ont ces irlandais ?

Et puis il y a du style, de la puissance narrative, de la musique, de l’humanité. On a envie de foutre des baffes aux cons avec Sean, de boire une bière avec lui, d’aller ramasser des coquillages en regardant, au loin, la côté écossaise … Bref, toute l’humanité dans sa petitesse et sa grandeur est dans ces pages. Ajoutez une intrigue fort bien menée, des personnages qu’on a l’impression de connaître tout de suite et comme moi vous direz :

Vive les écrivains irlandais ! Vive Adrian McKinty ! Vive Sean Duffy !

Adrian McKinty / Dans la rue j’entends les sirènes (I hear the sirens in the street, 2013), Stock/La cosmopolite Noire (2013), traduit de l’anglais (Irlande) par eric Moreau.

Ken Bruen, Sur ta tombe

Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais je suis un inconditionnel de Ken Bruen et de Jack Taylor. Il paraît qu’il y en a des moins réussis que d’autres. Peut-être. Moi je les adore tous. Et cela vaut pour le dernier : Sur ta tombe.

BruenLa crise et l’hiver frappent l’Irlande. Dans un climat de débandade, le père Malachy, le fléau de Jack Taylor est tabassé à mort et se retrouve dans le coma à l’hôpital. Voilà qui ne plait guère à notre Jack : c’est lui qui doit régler son compte au curé acariâtre, c’est son affreux à lui, pas question que d’autres le lui piquent. Dans le même temps il est contacté par un autre prêtre, genre opus dei, costar sur mesure et dents blanches, pour retrouver un frère qui s’est fait la malle avec la caisse. Pour arranger le tout une bande de malfaisants semble l’avoir pris pour cible, et il est amoureux !

Qu’est-ce qu’ils ont ces irlandais ? Qu’est qui leur donne ce ton, cette façon d’arriver à nous faire sourire et espérer en la vie et en l’être humain au moment même où ils nous racontent les pires horreurs, où ils nous dépeignent les situations les plus déprimantes ? C’est le Jameson ? La Guinness ?

Parce qu’une fois de plus l’Irlande de Jack va mal, très mal : une église qui ne se remet pas en cause après les multiples scandales qui la touchent (allant de la découverte des conditions atroces dans orphelinats cathos aux différentes affaires de pédophilie) ; un boom économique passé qui n’a laissé que des ruines et la présence étouffante du clinquant du plus mauvais goût ; une population qui retrouve la pauvreté, avec les frustrations et les haines qui accompagnent la chute ; une high classe toujours aussi arrogante … Et ce pauvre Jack, qui boit et fume de nouveau, est amoureux sans vouloir croire à la possibilité du bonheur (il faut dire qu’il a de quoi être sceptique), qui clopine d’une jambe, entend mal des deux oreilles, et va même perdre quelques doigts …

Et pourtant, un geste un peu humain ou le sourire d’une serveuse et le voilà qui remonte la pente. Et puis il faut dire qu’il n’est pas geignard le Jack, c’est plutôt le genre à frapper en premier, à râler, à rager, et à rendre coup pour coup. Comme il le dit lui-même : « Je ne connais rien de plus jouissif que de faire chier une banque ». Et quand il s’agit de faire chier les cons, il a de la ressource notre Jack.

C’est sans doute pour tout ça que je l’adore, que j’ai adoré cet épisode (un très bon de mon point de vue), et qu’il me tarde déjà le prochain.

Ken Bruen / Sur ta tombe (Headstone, 2011), Fayard (2013), traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Cheval et Marie Ploux.

Les âmes volées de Stuart Neville

J’ai beaucoup aimé les deux premiers romans de Stuart Neville traduits en français. Les fantômes de Belfast nous ont révélé un bel écrivain, Collusion confirmait et mettait en avant le personnage de Jack Lennon. C’est lui qui est au centre de Ames volées, nouveau grand roman de l’auteur.

NevilleGalya est une jeune ukrainienne qui pensait venir en Irlande pour travailler dans une famille russe et apprendre l’anglais aux enfants. Elle se retrouve séquestrée dans une ferme qui produit des champignons, puis vendue à un réseau de prostitution appartenant à deux frères lituaniens. Quand l’un tente de la violer, elle le tue et réussit à échapper à la bande qui se lance à sa poursuite. Elle appelle à l’aide un homme bon, qui lui avait laissé ses coordonnées, sans se douter qu’elle tombe de Charybde en Scylla. Jack Lennon, flic rencontré dans Collusion se retrouve en charge de l’enquête sur le meurtre du truand. C’est alors une course à trois, entre le sinistre bienfaiteur, le gang lituanien et ses soutiens dans la pègre locale et la police qui démarre.

Waouw ! Accrochez les ceintures, ça secoue ! Ca secoue d’emblée, et loin de se calmer le rythme s’accélère tout du long. Ames sensibles et cœurs fragiles s’abstenir. Du rythme, une maîtrise impressionnante du tempo et du découpage du récit au service d’un suspense implacable.

Après deux romans très politiques, Stuart Neville se fait plaisir, et nous fait plaisir avec un (presque) pur thriller. Je sais que je n’aime pas ça normalement, mais quand c’est écrit avec un tel talent, il est impossible de le lâcher une fois la première page tournée.

Presque pur thriller parce que la patte Neville est là et bien là. Avec la légère touche de surnaturel, dosée avec maestria, juste ce qu’il faut pour épicer le récit sans jamais tomber dans la facilité de s’en servir pour se sortir d’une impasse narrative. Comme chez John Connolly, un autre irlandais maître du genre (d’ailleurs un des personnages s’appelle Connolly, ce n’est sans doute pas un hasard).

Le personnage de Jack entre ici dans la bande des grands personnages de polars dont on attendra avec impatience les prochaines aventures. Il a un petit côté Harry Hole avec ses fantômes, ses faiblesses dont il n’est guère fier mais dont il n’arrive pas à se débarrasser, ses conflits avec la hiérarchie, son côté franc-tireur et en même temps sa haine de la compromission et de la corruption.

Autour de lui les affreux sont particulièrement soignés. Flics ripoux, truands sans morale, psychopathe pas piqué des hannetons et en lisière de l’histoire, entre-aperçu comme une ombre, un croquemitaine, menace pesant sur la suite …

Et puis en toile de fond Belfast, ville encore meurtrie, ville qui, pour les étrangers qui y vivent depuis peu suinte encore la haine, ville où, comme le dit Jack, il n’y avait pas jusque là de tueurs en série tant il était facile de tuer de façon « légitime ».

Bref, si vous ne craignez pas trop les polars qui secouent, ne ratez surtout pas celui-ci.

Stuart Neville / Ames volées (Stolen souls, 2011), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Une nouvelle série d’Adrian McKinty

Je craignais qu’on n’entende plus parler de lui. Depuis que la série noire avait renoncé à traduire ses romans, plus aucune nouvelle de l’irlandais Adrian McKinty. Et pourtant j’avais beaucoup aimé sa série consacrée à Michael Forsythe. Et voilà que grâce à l’ami Unwalker j’apprends qu’il revient chez Stock. Avec le début d’une nouvelle série : Une terre si froide.

McKinty1981. Bobby Sand vient de mourir, Belfast s’embrase. Sean Duffy n’a pas la vie facile : catholique d’origine, il est flic dans la police criminelle à Carrickfergus, dans la banlieue de Belfast. Pour une fois, il est appelé sur une affaire qui semble détachée du contexte politique : Un homme a été trouvé assassiné, la main droite coupée. La victime était un homosexuel connu. Quand un deuxième homosexuel est tué de la même façon Sean commence à penser qu’on a là le premier serial killer de l’histoire de l’Irlande du Nord. Un tueur en Ulster qui n’ait pas trouvé sa place chez les psychopathes d’un côté ou de l’autre ?

Il y a vraiment une école irlandaise du noir. Une façon à eux de nous infliger les pires horreurs, de faire ressentir la trouille, la connerie, la lâcheté, l’obscurantisme, la terrible certitude de ceux qui, parce qu’ils croient en un Dieu, savent avec certitude qu’ils ont raison et que les autres ont tord … Tout en arrivant à nous faire rire ou sourire au détour d’une phrase, en gardant le plaisir de boire une Guiness ou de regarder le sourire d’une femme. Cette vitalité, ce plaisir de vivre au milieu des pires drames, on les retrouve ici.

Adrian McKinty, qui pourtant ne nous épargne rien en situant son roman en 1981 à Belfast, réussit une fois de plus cet exploit : C’est dur, c’est sombre, l’absurdité et l’horreur des attentats, la connerie de la répression anglaise meurtrière sont insupportables, on ressent la peur, la rage et en même temps on sourit et on s’attache à Sean Duffy. Comme en plus Adrian McKinty n’a rien perdu de son talent de conteur on se régale, malgré la noirceur d’un contexte qui vient en écho de l’autobiographie de Sam Millar lue il y a peu.

Longue vie à Sean Duffy, en espérant qu’il trouvera son public et que le nouvel éditeur de McKinty pourra continuer à nous proposer ses aventures.

Adrian McKinty / Une terre si froide (The cold cold ground, 2012), Stock/La Cosmopolite (2013), traduit de l’irlandais par Florence Vuarnesson.

Sam Millar, On the brinks

En deux romans, Poussière tu seras, et Redemption factory Sam Millar, l’Irlandais du nord s’est déjà fait une réputation parmi les amateurs de noir très noir. En deux romans il a marqué par son univers sans pitié et la qualité de son écriture. Avec On the brinks il aborde un autre genre, l’autobiographie.

MillarAvant d’être écrivain Sam Millar fut catholique irlandais à Belfast, prisonnier politique dans l’enfer des prisons de la mère Thatcher, croupier à New York, avant de braquer un entrepôt de la Brinks, l’un des plus gros casse de l’histoire américaine. Prisonnier malgré le manque de preuves pendant des années, il finira par rejoindre l’Irlande du Nord où il commencera à écrire … Mais ceci est une autre histoire.

Un parcours atypique et romanesque qui explique la noirceur de romans du bonhomme (pour ce qui est de sa qualité d’écriture, il ne la doit, je suppose qu’à son talent et à son travail).

Un parcours raconté avec un parti pris original, celui de l’ellipse. Sam Millar choisit de passer sous silence des pans entiers de sa vie, pour braquer son projecteur sur certains épisodes. C’est ainsi qu’on ne saura rien de ses activités politiques avant la prison, ni même des circonstances de son arrestation. Rien non plus de son départ d’Irlande, de son installation à New York ou de sa vie de famille. Plus étonnant, la préparation du casse, et même sa réalisation sont évoqués très rapidement, alors qu’on pourrait penser qu’ils seraient le point d’orgue du récit.

L’essentiel du récit est en fait centré sur son rapport à la justice (si on peut appeler ça une justice) et au monde carcéral.

La première partie, récit effarant sur les conditions de détention dans les prisons anglaise, au temps de la mort de Bobby Sand vous marquera à jamais. Sans effets, d’une écriture rageuse et froide à la fois, Sam Millar arrive à raconter l’irracontable. Si le ton et l’écriture n’étaient pas aussi tristement convaincants, on devrait penser qu’il exagère. Comment croire qu’une démocratie, un pays considéré comme civilisé a pu se comporter comme la pire des dictatures ? Car ce n’est pas un cas isolé de tortures dues à un pervers localisé que nous raconte l’auteur, c’est la torture instituée en système par tout un appareil judiciaire, par toute une société qui est ici décrite. On devrait douter, et pourtant le récit dégage une telle sincérité, une telle rage, une telle douleur, qu’on sait que c’est bien la vérité que nous raconte l’auteur.

Changement de ton avec la deuxième partie qui culmine non pas avec le casse, mais avec le procès qui suit. En quoi Sam Millar se révèle digne des plus grands spécialistes du thriller judiciaire américain, la scène de procès étant un modèle de suspense. Et là, bienvenue en Amérique, où ce qui compte, c’est le fric :

« Tuez quelqu’un dans ce foutu pays, et ce sera oublié en quelques semaines, si ce n’est quelques jours. Mais volez l’argent du gouvernement et ils vous traqueront jusqu’à ce qu’il ne reste plus dans votre corps la moindre goutte de sang et de sueur. »

L’ensemble est passionnant, étonnant, et donne immédiatement une envie : que l’auteur écrive une seconde partie pour éclairer toutes les zones d’ombre qu’il a laissées. Mais sans doute n’est-ce pas son intention. Quoi qu’il en soit, j’attends sa prochaine œuvre avec impatience.

Sam Millar / On the Brinks (On the Brinks, 2009), Seuil (2013), traduit de l’irlandais par Patrick Raynal.

Jack Taylor peut-il quitter Galway ?

Comme annoncé il y a peu, un bonheur (et un Ken Bruen) n’arrive jamais seul, et alors que la série noire publie, enfin, la suite des aventures de Robert et Brant, Jack Taylor est passé chez Fayard, avec Le démon.

Bruen TaylorCa y est, Jack quitte l’Irlande et Galway. Comme tant d’irlandais avant lui il part pour les USA. Ou plutôt, il voudrait partir. Car il ne passe pas le poste de police de l’aéroport qui lui refuse son visa et le revoilà chez lui. De quoi replonger durablement dans le Jameson, la Guinness et les tranquillisants. D’autant plus que, alors que les affaires reprennent, il semble avoir attiré l’attention d’un étrange personnage, séducteur, riche, beau gosse et … effrayant et semblant tout puissant. Et tous ceux qui veulent aider Jack meurent très vite, dans des conditions atroces.

Revoilà donc Jack Taylor, le privé qui pourrait n’être qu’un cliché : déprimé, alcoolique, accro aux médocs, mais capable d’être méchant comme une teigne. Une vraie collection de poncifs … et pourtant, un vrai personnage, une humanité à fleur de peau, un des antihéros de polar qu’on a le plus de plaisir à retrouver. Comme quoi, c’est bien les clichés quand on sait les manipuler, et Ken Bruen est un maître en la matière.

Et qui mieux que ce vieux Jack pourrait rendre compte de la catastrophe irlandaise, de l’effondrement après la bulle, du retour à une sorte de point de départ après avoir cru, un instant, qu’il était si facile de devenir riche. Qui mieux que Jack, nostalgique des pubs enfumés où l’on sait encore servir une Guinness, pourrait raconter la désillusion, la galère, et les contradictions d’une société irlandaise qui est entrée d’un coup dans une sorte de mirage économique et de modernité, mais qui continue quand même à suivre les processions religieuses ?

Qui ? Personne.

Un véritable plaisir de suivre cette histoire, davantage chronique qu’enquête (peut-on enquêter sur le Diable ?), de visiter les auteurs et les chanteurs préférés de Jack (et donc de son créateur), de le suivre de pub en pub, de sentir sa hargne, sa mauvaise humeur permanente, d’écouter ses réparties cinglantes, de suivre ses passes d’arme avec les curés, les flics, les voyous …

Un Jack Taylor teinté de fantastique pour un Ken Bruen au mieux de sa forme.

Ken Bruen / Le démon (The devil, 2010), Fayard/Noir (2012), traduit de l’anglais (Irlande) par Marie Ploux et Catherine Cheval.

Collusion, Stuart Neville revient

L’an dernier, à la même époque, Stuart Neville faisait une entrée remarquée (et remarquable) chez Rivages avec Les fantômes de Belfast. Cette année, avec une belle régularité qui pourrait augurer une excellente tradition, le revoilà avec Collusion. Tout aussi remarquable.

collusion.inddSouvenez vous. A la fin du précédent roman, Gerry Fegan, ex tueur de l’IRA faisait un sacré ménage dans les rangs de ses anciens patrons et des pourris divers et variés qui avaient su profiter d’une période de sang et de larmes pour s’enrichir, se venger, abuser de leur pouvoir … Puis, après avoir sauvé Marie et sa petite fille Ellen, il avait disparu.

Ménage pas assez complet. Quelques survivants ont décidé de se venger à tout prix. O’Kane, le « Bull » qui a vu son empire et sa vie détruits engage un tueur pour descendre tous ceux qui ont été témoins de sa déchéance, et se servir de Marie et Ellen comme appâts pour attirer Gerry Fegan.

Quand le jeu de massacre commence Jack Lennon, flic catholique (ce qui est déjà dur à porter du côte de Belfast) qui est toujours à la recherche de Marie son ex femme et d’Ellen qu’il n’a jamais vraiment connu se trouve pris dans le tourbillon de vengeance. Il va perdre le peu d’illusions qui lui restent et faire des alliances contre nature pour sauver sa peau et celle de Marie et Ellen.

S’il faut absolument trouver des poils sur les œufs, disons que le final du précédent roman était parfait, et que faire revenir Gerry Fegan l’affaiblit peut-être un tout petit peu. Pour le reste, voilà un second roman tout aussi recommandable que le précédent.

Pour commencer par le plus évident, si l’auteur prend le temps d’installer son intrigue (après une entame en fanfare), à partir de la moitié la tension va grandissante, la maîtrise du tempo est impressionnante et il devient impossible de lâcher le bouquin. Insomnies à prévoir donc. C’est déjà pas mal.

Pour le reste, on retrouve les qualités du roman précédent. Avec de superbes personnages, souvent saisis au bord de la rupture, et un affreux particulièrement réussi, donc particulièrement effrayant.

On retrouve surtout la peinture sans concession d’une Irlande du Nord en plein boum économique où les Collusions et compromissions du passé, même les plus incongrues, mêmes les plus « contre-nature » effleurent à la surface, entrainant les réactions violentes de ceux qui ne veulent pas être découverts. Une Irlande du Nord aussi où, malgré la paix apparente, les haines sont toujours là, les plaies toujours ouvertes, aussi et surtout entre proches.

Une Irlande de Nord dans laquelle Stuart Neville continue son œuvre de démystification. Oui il y avait un occupant et un occupé, oui il y avait une cause, historiquement plus juste que l’autre. Mais non, il n’y avait pas les blancs d’un côté les noirs de l’autre. Une guerre, quelle qu’elle soit, salit tout, corrompt tout, avilie tout. Les compromissions sont partout, les purs rarissimes et ce sont (presque ?) toujours les plus pourris, les plus malins, les plus corrompus qui s’en sortent le mieux. Et les plus pauvres, les plus faibles qui payent. Toujours.

Bref un vrai roman noir, qui ausculte une société et une époque au travers d’une intrigue millimétrée et avec des vrais personnages de chair et de passions.

Stuart Neville / Collusion (Collusion, 2010), Rivages/thriller (2012), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Rentrée irlandaise fracassante chez Rivages.

Les vacances sont finies, les bouquins qui s’accumulent et que je n’ai pas eu le temps de lire vont sans doute devoir attendre la prochaine pause, place à la rentrée. Qui commence très fort avec un premier roman ébouriffant qui, une fois de plus, nous vient d’Irlande. Il inaugure la nouvelle maquette des éditions Rivages/Thriller : Les fantômes de Belfast de Stuart Neville.

Belfast début des années 2000. Depuis que l’accord de paix a été signé en avril 98 les choses changent. Les anciens combattants se convertissent rapidement en hommes d’affaires et/ou hommes politiques, mais certains restent sur le carreau. Comme Gerry Fegan, tueur de l’IRA qui, après douze ans de prison se retrouve dehors, et boit pour tenter de tenir ses fantômes à distance. Ses douze victimes le hantent et viennent, toutes les nuits, lui demander de punir les coupables, ceux qui, sans se salir les mains, sont eux aussi responsables de leur mort.

Pour retrouver la paix dans une Irlande du Nord qui est loin d’avoir oublié ses haines et le sang répandu, Gerry Fegan commence à faire le ménage, et devient pour tous l’homme à abattre.

Il semble donc que cela soit un premier roman. Si c’est le cas, Stuart Neville promet. Quel putain de bouquin ! (Excusez l’expression, mais c’est vraiment le cri du cœur).

Lyrique, onirique, noir, mêlant fantômes du passé et magouilles bien présentes, superbe description d’une génération perdue, sacrifiée sur l’autel des haines et des guerres. Loin, très loin de la mythologie de l’IRA et de la grandeur du sacrifice des irlandais pauvres et purs, sans pour autant minimiser les souffrances endurées, l’absurdité de l’occupation anglaise, sa brutalité, son arbitraire.

Un vrai grand roman noir comme on les aime, sans chevalier blanc, avec quelques beaux pourris, dans les deux camps, avec la peinture sans concession des horreurs commises des deux côtés ; avec une vraie humanité et compréhension pour ceux qui souffrent, avec une indignation et une rage face à ceux qui, sans jamais s’être mouillés, ont su profiter et prendre le virage en empochant l’argent.

Mais également avec un espoir, mince, mais un espoir quand même, celui que la nouvelle génération puisse vivre en paix.

Et quels personnages ! Avec Gerry, torturé, au bord de la folie, archétype réussi du héros de polar comme on les aime ; avec un superbe portrait de femme qui tente, à sa façon, de résister à la connerie et la saloperie ambiante, et ne lâche jamais le morceau ; et avec une galerie de pourris cyniques, manipulateurs, profiteurs particulièrement gratinée.

Le tout servi par une intrigue haletante, où les retours en arrière parfaitement distillés éclairent le présent sans jamais nuire au rythme du récit.

Bref, un grand roman, peut-être la grande découverte de cette rentrée littéraire.

Stuart Neville / Les fantômes de Belfast (The ghosts of Belfast, 2009), Rivages/Thriller (2011), traduit de l’irlandais par Fabienne Duvigneau.

Plus noir que la Guiness

J’ai plusieurs fois écrit ici même que les polars irlandais étaient en général sauvé du désespoir par l’humour. C’est souvent vrai. Pas toujours. Malgré le titre, peu d’espoir, et pas d’humour pour éclairer Redemption factory de l’irlandais du nord Sam Millar, dont j’avais déjà beaucoup aimé Poussière tu seras.

Paul Goodman a besoin d’argent. Pour vivre (ou survivre ?) et pour s’entraîner au snooker. C’est pourquoi il se présente aux abattoirs, prêt à accepter n’importe quel boulot. Et il faut du cœur au ventre pour bosser dans cet enfer de sang et de tripes, mené d’une main de fer par Shank, le patron, une brute épaisse à la réputation sinistre et ses deux filles, complètement cinglées. Shank qui, si l’on en croit les rumeurs, n’a pas abattu que des vaches et des moutons dans sa vie …

Bienvenue en enfer, un enfer à la Jérôme Bosh (le peintre, pas le personnage de Connelly). Car c’est bien dans un tel univers que Paul Goodman met les pieds. Un univers où l’on teste les nouveaux en les plongeant dans un bain de sang (littéralement), un univers de difformités physiques et psychiques, un univers de violence et d’anormalité …

Ajoutez à cela un passé qui pèse encore son poids, un passé très présent même si le cesser le feu est effectif depuis quelques années, un passé de violence, de trahisons, de vengeances, de secrets, de non dits … Vous l’aurez compris, on ne rentre pas dans la Redemption Factory pour rigoler.

Et pourtant, l’ensemble n’est jamais complètement désespérant, parce qu’il reste une forme de solidarité, une humanité, des amitiés, et même la naissance d’amours pourtant difficiles. Il y a le plaisir d’une bonne Guiness, celui du jeu, le goût des belles choses.

Autant de détails qui, alliés à une très belle écriture font que ce tableau rouge sombre est plus émouvant que déprimant, plus chaleureux que glaçant. Bref une nouvelle réussite de Sam Millar.

Sam Millar / Redemption factory (The redemption factory, 2005), Fayard/Noir (2010), traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Raynal.

L’Irlande de Jack Taylor

Du bien noir, bien serré. Du qui gifle, qui réveille. « Une boisson d’hommes » comme dirait l’autre, avec de la pomme, mais aussi de la poire … En l’occurrence plutôt de l’orge … Il s’agit de En ce sanctuaire, dernier Jack Taylor, le privé irlandais de Ken Bruen.

Jack Taylor va mal. Ce qui n’est pas nouveau. Il avait son billet pour l’Amérique quand Ridge, la garda avec qui il entretient un relation amicale toute en piquants (et en piques) lui a annoncé qu’elle était atteinte d’un cancer. Alors Jack est resté à Galway. Où il reçoit la lettre d’un fou furieux lui annonçant la mort prochaine de deux flics, un juge, une nonne … et un enfant. Bien entendu, la police lui rit au nez et, une fois de plus, il devra enquêter, bien contre son gré, dans cette Irlande qu’il reconnaît de moins en moins.

Un Jack Taylor pur noir … Jack toujours aussi désespéré, aussi cinglant, aussi hargneux … aussi humain sous la carapace. Galway toujours méconnaissable, transformée par l’incroyable richesse tombée d’un coup sur quelques uns, laissant les autres plus pauvres que jamais. Une intrigue … prétexte. Prétexte à sonder les âmes en peine, à toucher le fond du désespoir. Et l’écriture de Ken Bruen. Limpide, tranchante, chantante, référencée … Bref, tout ce que j’aime, qui bouleverse, fait rager, pleurer, sourire, rire même parfois

Allez, quelques extraits, juste pour retrouver l’humeur agréable de ce vieux Jack :

« M’étais permis le geste puéril de claquer la porte derrière moi ?

Y a intérêt. »

Et là, vous avez tout Jack :

« L’amabilité me déstabilise. Je suis tellement habitué aux échanges acerbes que la gentillesse authentique me trouble. Je lui retournai mon plus beau sourire en espérant qu’il ne ressemblait pas trop à une grimace

Voilà, venez pour une virée désespérée et magnifique dans l’Irlande d’aujourd’hui.

Ken Bruen / En ce sanctuaire (Sanctuary, 2008), Série Noire (2010), traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil.