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Présages islandais

En deux romans traduits en France, Stefán Máni s’est affirmé comme l’auteur islandais pas comme les autres. Pas de personnage récurrent, pas de mélancolie, une énergie qui décoiffe, des intrigues qui vont à fond. Présages, son troisième, confirme cette place à part. Accrochez vos ceintures.

ManiHrafn est un tout jeune colosse quand le bateau de pêche à bord duquel il aide son père mécano et le patron Pétur coule. Le capitaine périt dans le naufrage et le jeune Harfn et son père survivent par miracle. Deux ans plus tard, de nouveau par miracle, le jeune homme échappe à l’avalanche qui détruit une partie de son village. Ses parents, son frère et sa sœur meurent dans la catastrophe. Il commence alors une liaison avec Maria, la fille de Pétur, jeune fille suicidaire qui le laisse au bout de quelques mois pour Simon, un dealer de Reykjavik venu se terrer dans leur village perdu pour échapper à l’attention de la police. Des années plus tard, Harfn est policier à la criminelle de la capitale quand son chemin croise de nouveau celui du truand. Une lutte s’engage qui ne pourra s’achever que par la mort de l’un des deux.

Première constatation à la lecture de ce roman de Stefán Máni, l’islandais qui décoiffe n’a rien perdu de sa capacité à décrire une nature déchaînée. Que ce soit un naufrage, ou une tempête hallucinante, ça déménage. Quelle puissance d’évocation ! On en grelote, on est secoué, on se les gèle, on est assourdi par la fureur du vent, on se rapproche instinctivement du feu. Ne serait-ce que pour cela, lisez-le !

Cette violence de la nature chez Máni, entraine une violence des hommes. Si chez Indridason ou Thorarinson les personnages dépriment ou cultivent un certain humour flegmatique, ici ils enragent et pètent les plombs. Et ça aussi il le décrit toujours aussi bien. Au froid environnant, ils réagissent par le feu.

Une nouveauté dans ce troisième roman est que sans rien perdre de cette rage et de la puissance de son écriture, l’auteur semble gagner un tout petit peu en … En quoi ? J’hésite à écrire sérénité tant ce mot semble incompatible avec l’auteur et pourtant, c’est bien cela que l’on ressent, un peu, au final. On le sent plus indulgent pour ses personnages, pour leurs travers et leur rage, plus « gentil ». Disons qu’en plus de nous secouer, il nous émeut. Il gagne en profondeur.

Bref, ne ratez surtout pas Présages, une autre vision de l’Islande.

Stefán Máni / Présages (Feigd, 2011), Série Noire (2013), traduit de l’islandais par Eric Boury.

Le retour d’Erlendur

Cela fait deux romans d’Arnaldur Indridason qu’on sait qu’Erlendur est en vacances. Il faut savoir que les vacances façon Erlendur c’est pas vraiment sea, sex and sun … Non, le revoilà sur son lieu de villégiature préféré, les fjords de l’est. On l’y trouve dans Etranges rivages.

IndridasonErlendur est donc en vacances dans l’Est, dans sa région d’origine, là où gamin il a perdu son petit frère dans une tempête. Comme chaque fois qu’il revient, il campe dans leur ancienne maison, en train de tomber en ruine. Ses discussions avec un paysan voisin lui rappellent une disparition dont il avait entendu parler dans son enfance, celle d’une jeune femme qui n’avait jamais atteint la maison de ses parents qu’elle allait rejoindre à travers la lande. Par curiosité, par désœuvrement, pour régler ses comptes avec son passé … Il décide de s’intéresser à cette disparition qui lui semble étrange.

Il est fort cet Indridason. Il est très fort même. Parce qu’arriver à nous passionner pour ce personnage de plus en plus dépressif, de plus en plus isolé, de moins en moins rock & roll, il faut le faire ! Comme le dit un des vieux qu’il interroge et qu’il finit par faire craquer :

« Vous êtes l’homme le plus buté que j’aie rencontré dans ma longue existence. »

Têtu, buté … et humain. Malgré sa misanthropie, malgré sa vie de solitaire, au fond, Erlendur aime les gens, et encore plus, aime la vérité. Et cela se sent. S’il y a un domaine dans lequel Indridason excelle, outre la subtilité de ses intrigues, c’est dans le rendu des émotions et des sensations. Ses enquêtes ne sont jamais aussi fortes que lorsqu’il se penche sur l’intime. On a froid avec Arnaldur, on revit avec lui les journées entourant la disparition de son frère, on partage sa peine, sa culpabilité. On compatit avec lui, on sent cette vie rude d’une Islande en voie de disparition, bien différente de celle des requins de la finance. Une Islande qui vit au rythme de la nature, parfois somptueuse, parfois meurtrière. Une nature que les habitants avaient appris à aimer, mais aussi à respecter et à craindre.

Encore un très bon cru islandais, avec le plaisir de retrouver Erlendur. Reste que j’aimerais bien maintenant voir comment Indridason traite la situation de crise, pour avoir une autre regard, après celui très pertinent d’Arni Thorarinsson.

Arnaldur Indridason / Etranges rivages (Fur∂ustrandir, 2010), Métailié (2013), traduit de l’islandais par Eric Boury.

L’ange du matin, Arni Thorarinsson

Arni Thorarinsson était l’un des invités de TPS. J’avais eu l’occasion de le rencontrer à Ombres Blanches il y a deux ans et j’avais beaucoup apprécié l’humour et la gentillesse de ce grand bonhomme discret. Son dernier roman traduit L’ange du matin, montre que la discrétion n’empêche pas le talent et qu’il devient, sans faire de bruit, un des auteurs majeurs du genre.

thorarinssonEinar, journaliste mélancolique et flegmatique du « Journal du soir » de Reykjavik est rappelé à la capitale : Il lui faut faire une interview de Olver, un des fameux « nouveaux vikings », ces financiers véreux qui ont fait fortune puis plongé l’Islande toute entière dans la ruine. Cela l’enchante d’autant moins qu’au moment où on l’appelle il a découvert dans la petite ville où il était correspondant le corps d’une jeune femme sourde, employée de la poste qui a été étranglée, et il aimerait suivre l’affaire. Quand quelques jours après son interview, la fille d’Olver est enlevée, le journal du soir se trouve en première ligne pour traiter l’information.

Arni Thorarinsson s’améliore donc de roman en roman. L’ange du matin s’élève au niveau des meilleurs John Harvey. Et montre, une fois de plus, que c’est souvent le roman noir qui s’attelle à décrire (et pas dénoncer), les disfonctionnements de notre société. Quand c’est fait avec talent comme ici, c’est grand.

Superbes intrigues croisées, épaisseur des personnages, réelle compassion et empathie pour ceux qui souffrent, sans jamais tomber dans le pathos. Ecriture fluide et humour tendre. Que demander de plus ?

En plus on a la peinture sans concession d’une société islandaise complètement perdue, déboussolée par le cynisme des banquiers et autres traders qui ont amassé des fortunes, mis le pays à genou, et s’en sortent indemnes quand toute la population paie les pots cassés. Une impression d’impunité et d’injustice qui corrompt toute la société, fait tomber les barrières morales, laisse à penser que tout est bon pour s’en sortir et détruit, peu à peu, la solidarité qui cimentait le peuple islandais. D’où la dégradation du lien social, et la disparition d’une idée très islandaise (d’après l’auteur) qu’un islandais en vaut bien un autre, qu’aucun n’est au dessus ou au dessous …

Résultat, un très beau roman noir, amer, tendre et indispensable en ces temps de crise. Un roman qu’on lit un sourire mélancolique aux lèvres, et la rage au cœur, comme Einar.

Arni Thorarinsson / L’ange du matin (Morgunengill, 2010), Métailié (2012), traduit de l’islandais par Eric Boury.

PS. Comme je l’écris plus haut Arni Thorarinsson écrit de mieux en mieux. Et pour ceux qui voudraient découvrir cet auteur maintenant, on peut ne pas lire le premier de la série (un peu plus faible que les autres), commencer par le second, ou même directement par ce dernier. Les voici dans l’ordre :

Le temps de la sorcière / Le dresseur d’insectes / Le septième fils / L’ange du matin.

Toujours sans nouvelles d’Erlendur

Avis aux fans d’Erlendur, leur commissaire préféré est toujours perdu quelque part dans l’Est du pays, pas revenu de ses vacances. C’est donc un nouveau flic de l’équipe que l’on découvre dans La muraille de lave, le dernier roman d’Arnaldur Indridason.

indridasonErlendur n’est donc toujours pas revenu de ses vacances. Depuis un peu plus d’une semaine, personne n’a de ses nouvelles. Alors son équipe doit faire tourner la baraque, quitte à être submergée.

C’est le cas de Sigurdur Oli, pas le plus sympa de la bande : bourré de préjugés, ouvertement réactionnaire, il tente de faire son boulot, honnêtement, malgré les ennuis qui lui tombent dessus : il est en train de se séparer de sa femme, un de ses amis d’enfance lui demande d’aller calmer un couple de maîtres chanteurs, sa mère exige qu’il découvre qui vole le journal d’une de ses amies et un clodo insiste absolument pour lui parler !

Quand dans l’appartement où il se rend pour faire cesser le chantage (sans en avoir parlé à ses supérieurs), il trouve une jeune femme agonisante, et que l’agresseur tente de l’éliminer d’un coup de batte de baseball, les choses tournent définitivement au vinaigre.

Pas d’Erlendur donc, et comme dans La rivière de lave c’est un autre flic de l’équipe qui prend la relève. On se croirait vraiment chez Ed McBain, avec, suivant les épisodes, l’accent mis sur l’un ou l’autre des flics du 87°. Et comme à Isola, Indridason excelle à mêler plusieurs enquêtes, à faire des nœuds là ou tout pourrait être simple, pour tout démêler au final, pour le plus grand plaisir du lecteur. Etre comparé à McBain et ne pas souffrir de la comparaison, cela suffit à faire un très bon polar.

D’autant plus qu’Indridason ne choisit pas la facilité. Son flic est réac, inculte et fier de l’être, raide comme un piquet, il ne boit pas, ne fume pas, mène une vie saine et chiante, à regarder des matchs de baseball à la télé. Bref un personnage vrai, sans la moindre aspérité intéressante. Du moins en apparence. Car finalement, tout le monde a ses forces et ses failles, il suffit de prendre le temps de les découvrir. Et l’auteur prend ce temps.

En prime, ici Indridason se fait plus critique et polémiste que parfois. Il nous peint une Islande complètement affolée par l’argent facile de la bulle spéculative, avec ce que cela implique d’avidité, de folie et de perte de repères moraux. Tout cela sans perdre se finesse et son empathie dans la description des souffrances et des peines des plus fragiles.

On attend avec impatience la suite, avec l’explosion de la bulle et la crise qui en a découlé.

Arnaldur Indridason / La muraille de lave (Svörtuloft, 2009), Métailié (2012), traduit de l’islandais par Eric Boury.

Le bad boy du polar islandais

Ceux qui croyaient connaître le polar scandinave en général, et le polar islandais en particulier à partir d’Indridason et Thorarinson (excellents au demeurant) avaient pris une grosse douche froide en découvrant Noir océan de Stefán Máni. Une douche froide et salée … Ceux d’entre vous qui sont prêts à prendre la deuxième couche peuvent se plonger dans Noir karma, le second roman traduit de cet islandais pour le moins étonnant. 

ManiStefán a débarqué à Reykjavík depuis sa province avec son appareil photo et l’ambition de devenir photographe de groupes de rock. Il se retrouve barman au Blúsbar, un rade pas vraiment flamboyant. Heureusement pour ses finances le videur de ce bouge trafique et le met rapidement au parfum. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce que ses employeurs commencent à avoir des ambitions, et décident de provoquer le caïd de la ville. C’est alors l’enfer se déchaine. 

Ceux qui ont donc découvert Stefán Máni avec Noir océan se doutent que ce n’est pas à une bluette qu’il nous invite ici.  

Au son d’une BO fracassante (AC/DC y fait figure de groupe de balades sentimentales), pied au plancher, le lecteur plonge avec le narrateur, un brin naïf, dans un tourbillon de drogue, de violence et de mort. Os et têtes fracassés, tabassages en tous genre, mutilations … ça saigne, ça cogne, ça hurle, sa baise à tout va pendant presque 600 pages.

On pourrait se lasser. Il n’en est rien. L’énergie phénoménale de l’écriture, les truands tellement bêtes et tellement méchants, et l’humour grinçant dû au regard décalé d’un narrateur plutôt crétin mais pas aussi gentil qu’on peut le croire au début, font qu’on ne voit pas le temps passer et qu’on en redemanderait bien une louche.

Comme dans son précédent roman, Stefán Máni jongle en virtuose avec les temps du récit, campe des affreux particulièrement réussis et nous plonge dans un maelstrom de violence et de bêtise. Il ajoute ici l’humour, retire le soupçon de fantastique qui en avait peut-être gêné quelques-uns dans le premier roman, mais garde son talent pour les fins bien abominables …

En bref, ça secoue et c’est bon.

Stefán Máni / Noir karma (Svartur á leik, 2004), Série Noire (2012), traduit de l’islandais par Eric Boury.

Le facteur sonne toujours … sauce islandaise

Le facteur sonne toujours deux fois, façon islandaise. Ca s’appelle Bettý et c’est signé Arnaldur Indridason.

Dès le départ on sait que ça se termine mal (le narrateur est en prison). Dès le départ, avec Le facteur sonne toujours deux fois en exergue, on sait de quoi il s’agit. Le couple, l’amant, le mari mourra. Dès le départ il y a une femme fatale, Bettý. A partir de ce point de départ très classique, connu de tous les amateurs de polars, Indridason tricote son histoire à sa façon, et vous réserve quelques belles surprises.

Je trouve Christine Ferniot  bien dure qui sous-titre son papier : « Circulez, y a rien à lire … »

Certes ce court roman n’a pas la densité et la puissance émotionnelle des meilleurs romans de la série Erlendur. On n’y retrouve pas non plus la description d’un pays, l’Islande, que le lecteur a petit à petit appris à connaître.

On est ici, clairement, dans l’exercice de style. Ceci dit, si on considère que c’est l’épreuve des figures imposées, Indridason n’est pas loin de mériter un 10.

Il sait innover dans les limites imposées et nous surprendre alors qu’on croit tout savoir à l’avance. Les personnages sont attendus … jusqu’à un retournement de situation assez bluffant, qui m’a amené à revenir en arrière sur plusieurs pages pour voir si j’étais passé à côté de quelque chose ou si l’auteur avait un peu triché. Retour en arrière qui débouche sur la conclusion que l’auteur a fait très fort !

Donc un gros plaisir de lecture, sans complication mais avec une certaine admiration pour le tour de force … Vous ne comprenez pas vraiment ce que je veux dire ? Une solution, lisez le roman, tout deviendra clair.

Arnaldur Indridason / Bettý (Bettý, 2003), Métailié (2011), traduit de l’islandais par Patrick Guelpa.

PS. C’est Yann qui a trouvé le meilleur titre de chronique, qu’il soit maudit.

Indridason sans Erlendur

Cela devient une habitude, tous les ans, un petit tour en Islande avec Erlendur. Et patapoum, cette année, autant casser le suspense tout de suite, on a bien droit à un petit tour en Islande avec Arnaldur Indridason, mais pas trace d’Erlendur dans La rivière noire. Explication.

Un jeune homme d’une trentaine d’année est retrouvé égorgé dans son appartement. Un jeune homme apparemment sans histoire, employé modèle, aimable bien que plutôt solitaire. Seul détail qui jure : il avait dans sa poche un flacon contenant des pilules de Rohypnol, la drogue du viol … En l’absence d’Erlendur, parti en congés dans les fiords de l’est, c’est sa collègue Elinborg qui hérite de l’enquête. Une affaire au cours de laquelle le joli masque lisse de la victime va se fissurer pour révéler une rivière bien noire.

Comme toujours, et même en l’absence d’Erlendur, Arnaldur Indridason arrive à instaurer une tension et à passionner son lecteur avec une histoire qui pourrait sembler anodine. Je dois avouer pourtant qu’au début j’étais sceptique. Elinborg est plus « fade » qu’Erlendur : vie de famille, bon mari, enfants avec des problèmes normaux … Et on aime bien les fêlure d’Erlendur, son obsession pour les disparitions, le traumatisme de celle de son frère, ses problèmes avec sa fille …

Et bien malgré tout, peu à peu, ce diable d’Indridason arrive à nous accrocher, à nous accrocher ferme. Qualité des personnages, écriture qui rend très bien une certaine mélancolie, empathie et humanité dans les description des souffrances des victimes. Avec ici la très belle description d’un village paumé comme il doit y en avoir là-bas. Paumé et fermé, et muet, où tout se sait, même les plus vilains secrets, mais où personne ne dit rien, où le couvercle de la marmite est bien fermé, hermétiquement …

Et une intrigue toujours solide et parfaitement agencée. Cela doit faire partie de la recette. Puis il y a le talent du chef. Et pour finir, une petite note angoissante qui ouvre la porte vers la suite … Mais je ne vous en dit pas plus.

Arnaldur Indridason / La rivière noire (Myrká, 2008), Métailer (2011), traduit de l’islandais par Eric Boury.

Rencontre avec Arni Thorarinsson

Jeudi soir (le 30 septembre) donc, rencontre avec Arni Thorarinsson à Ombres Blanches. Ce qui frappe d’entrée dès qu’on le voit, et surtout dès qu’il commence à parler, c’est qu’il est aussi flegmatique que son personnage, et, rapidement qu’il manie le même humour pince sans rire. Au fil de la rencontre, l’homme se révèle sympathique, chaleureux … et content d’être là, à rencontrer des gens.

La question qui se pose immédiatement face à un auteur de polars islandais est … Mais pourquoi des polars en Islande. Thorarinsson n’a pas vraiment de réponse, sinon : « Certes pourquoi ? Mais pourquoi pas ? ». Il nous a raconté que, journaliste, il a eu un jour l’envie d’écrire un polar islandais, qu’il s’y est mis, sans en parler à personne, et qu’un soir, dans un bar, son pote Arnaldur Indridason (ils étaient déjà copains) lui a confié qu’il était en train d’écrire … un polar islandais ! Il faut croire que le pays, ses écrivains et ses lecteurs étaient mûrs pour cela.

C’est en lisant un roman de Ross McDonald, de la série Lew Archer que Thorarinsson a eu envie de se mettre à l’écriture (comme Gunnar Staalesen d’ailleurs, lui aussi directement influencé par McDonald). Son personnage ne pouvait évidemment pas être un privé (pas de privés en Islande), il fut donc journaliste, comme son auteur. Un journaliste hard-boiled, qui au cours de ses aventures est devenu de plus en plus soft-boiled.

Alors certes, ce fut difficile au début d’écrire des polars dans un pays de 300 000 habitants qui compte … 2 meurtres par an, dont un lors d’une bagarre entre deux ivrognes, l’un tombant sur le couteau de l’autre … Mais avec un peu d’imagination …

Sur l’humour. Thorarinsson, comme son personnage est un gentil. Un gentil qui décrit des horreurs : haines, jalousie, vengeances, meurtres, drogue … Sans l’humour il ne sentirait pas capable de d’écrire tout cela. Cet humour, il en a fait une des caractéristiques d’Einar, son personnage, qui lui ressemble par bien des aspects.

Autre caractéristique commune à l’auteur et à son personnage : Ils ne jugent pas, jamais. Même les pires « assholes » selon les mots même de l’auteur. Ils décrivent ce qu’ils font, essaient de comprendre comment et pourquoi ils en arrivent là. Attention, comprendre, pas excuser, pas d’angélisme non plus …

Ceux qui connaissent ses romans savent que la musique y est très présente. Tout d’abord parce que, quand adolescent il écoutait du rock, ses parents lui disaient que c’était de la « sous-musique », et que très longtemps on lui a aussi dit que le polar était de la « sous-littérature », le rock de la littérature … Mais surtout parce que c’est un bon moyen de définir un personnage, de créer une ambiance autour de lui, de lui donner plus de chair.

Nous avons aussi évoqué l’Islande, et sa marche forcée vers une uniformisation consumériste. Arni Thorarinsson nous dit que, si les anciennes valeurs islandaises ne sont pas mortes, elles sont sacrément en sommeil. Parmi ces valeurs la langue (dont la maîtrise se perd d’après l’auteur), mais aussi une certaine solidarité et le sentiment, autrefois partagé, qu’un islandais en vaut un autre, qu’ils étaient tous égaux, indépendamment de toute considération de pouvoir ou de richesse (sans doute parce qu’il y avait beaucoup moins d’écarts de pouvoir et de richesse). Et à son avis (que je partage !) outre les histories et intrigues immédiates, les trois romans traduits en français racontent aussi la lente dégradation du lien social, la perte de valeurs traditionnelles (pas jugées très sexy ou très cool dans le monde d’internet), et même, a-t-il dit, le fait que les islandais sont en train de se perdre eux-mêmes. Et tout cela, avant même le choc de la crise financière qui vient de dévaster le pays.

A propos de cette crise, à noter que certaines réactions islandaises font quand même rêver au pays de Bettancourt, Woerth et autres Sarkozy : Le parlement islandais s’apprête à faire passer en jugement le premier ministre qui a appuyé les privatisations des banques et la fuite en avant dans la bulle financière qui a abouti à la catastrophe qu’on connait. Et les patrons et gestionnaires des banques qui ont mis la population sur la paille ont quitté l’île, et n’osent plus y retourner. Un exemple à méditer …

Dernier point, si Einar voyage, quitte Reykjavík pour les petites villes de province c’est parce que cela donne à l’auteur l’occasion de connaître son pays et ses compatriotes.

Bref une rencontre très agréable, avec un grand bonhomme flegmatique et souriant qui ne se prend pas le chou, ne joue pas l’Artiste, aime ses romans, ses personnages et, de façon générale, les gens. Un plaisir.

Arni Thorarinsson, l’autre islandais.

Arni Thorarinsson continue les aventures d’Einar avec Le septième fils.

Einar, journaliste, ex alcoolique, se trouvait déjà exilé à Akureyri, bien loin de Reykjavik. Ses déboires ne sont pourtant pas terminés, et son rédacteur en chef l’envoie enquêter sur la situation économique du port d’Isafjördur, « capitale » des fjords de l’ouest, en pleine de récession depuis que l’industrie de la pêche c’est déplacée. De longues, très longues soirées en perspective …

Sauf qu’Einar semble attirer les ennuis comme le miel attire les mouches … Dès son arrivée, une vieille maison brûle, le camping car flambant neuf de deux touristes lituaniens est volé, un joueur de foot de l’équipe nationale en virée est porté disparu avec son meilleur pote … Il ne manque plus que la mort suspecte d’un député, valeur montante de la gauche islandaise. Décidément, dès qu’Einar apparaît, les choses s’animent.

On retrouve avec plaisir Einar, son humour, sa nonchalance, son flegme … Avec lui Arni Thorinsson nous amène à l’extrême nord-ouest de l’Islande, dans une zone touchée de plein fouet par les restrictions sur la pêche. Une région qui, malgré son isolement géographique, subit (ou recherche) comme le reste du pays, la mondialisation : arrivée d’immigrés, ouverture (invasion ?) aux autres cultures, uniformisation de la consommation et des loisirs …

Selon les personnages croisés par le flegmatique journaliste, cette fin de la spécificité islandaise est perçue comme une chance, ou une catastrophe. L’intrigue avance à son rythme, mais ce n’est pas pour elle qu’on aime ce roman. Amateurs de thrillers dopés à l’adrénaline, Le septième fils n’est pas pour vous.

Si, par contre, vous êtes intéressés par la description d’une région peu connue, si vous voulez ressentir l’hiver islandais, les pieds gelés d’avoir marché entre les congères, si vous voulez vous plonger dans une société en pleine mutation, où les plus jeunes parlent un mélange d’islandais et d’anglais, et où les plus anciens roumèguent (expression toulousaine intraduisible, en islandais comme en français) contre la perte de valeurs et de repères, pour ne pas dire contre la perte d’une certaine islanditude (expression barbare non toulousaine, non française, non islandaise).

Surtout, si vous aimez qu’un auteur aime ses personnages, tous ses personnages, « héros » comme seconds, voire troisième rôles, qu’il leur accorde à tous son attention, sa tendresse, qu’il leur donne à tous épaisseur et humanité. Et qu’il le fasse, enfin, avec humour. Alors ce septième fils est pour vous.

Arni Thorarinsson / Le septième fils (Sjöundi sonurinn, 2008), Métailié (2010), traduit de l’islandais par Eric Boury.

Avec Stefán Máni l’océan vire au noir profond

Pour épater vos copains, voici un cocktail totalement inédit. Il s’appelle Noir Océan, il a été créé par un jeune islandais étonnant dont on n’a pas fini d’entendre parler : Stefán Máni.

Ingrédients :

Saeli : Jeune père de famille, énormes dettes de jeu. Seul moyen de rembourser et de mettre sa famille à l’abri : se charger de rapporter de sa future escale au Surinam un paquet de drogue. Sinon le Démon, terreur de la pègre islandaise s’occupera de sa femme et de son jeune fils.

Jon Karl, dit le Démon : truand craint pour sa violence et sa brutalité dans tout le pays. Il est la cible d’une autre terreur qui semble pour l’instant avoir le dessus.

Président Jon : alcoolique, raciste, néo-nazi.

Asi, cuistot, Johann le Géant et Runar le mécano. Convaincus (avec Saeli) par Président Jon que la seule façon de ne pas laisser les « youpins » les mettre au chômage après une dernière traversée est de se mutiner et de prendre la bateau en otage en plein océan.

Guðmundur Berndsen : Commandant. Il sait que c’est sa dernière traversée et que l’équipage va être licencié. Il a présenté sa démission. Il se demande comment il va ensuite vivre avec sa femme qui, depuis la perte de leur fille neuf ans auparavant, sombre toujours plus profond dans la déprime et la douleur.

Jónas Bjarni Jónasson : Commandant en second. Il a tué et enterré sa femme qui le trompait quelques heures avant d’embarquer.

Le soutier : Mécano sale, drogué et inquiétant. Il vénère Cthulhu.

Mettez les ingrédients dans un immense shaker. Par exemple le Per se, cargo vieillissant, des milliers de tonnes d’acier en route vers le Surinam pour faire le plein de bauxite.

Secouez vigoureusement grâce à la mère des tempêtes. Chauffez à blanc à la folie des hommes. Puis frappez, en refroidissant violemment. Servez très noir.

Voilà. Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur les polars islandais. Oubliez Indridason et son Erlendur bougon, oubliez la lenteur, la déprimer douce amère. Avec Stefán Mánion est dans le registre de la grande claque dans la figure, du coup de poing au plexus.

Après une ouverture chorale qui lui permet de nous présenter les différents protagonistes d’une façon particulièrement habile et maîtrisée, le lecteur se doute bien que la suite va être violente. Mais on se demande aussi comment il va écrire le Nième huis clos sans tomber dans le déjà vu.

Et il y arrive.

Grâce à sa maîtrise d’une construction subtile, un montage complexe mais totalement maîtrisé qui mêle les points de vue et les temps de l’action (on retourne souvent en arrière en changeant de point de vue). Un peu à la façon21 grammes ou Babel pour ceux qui les ont vu (j’ai bien dit un peu).

Grâce à la maîtrise totale de la violence enfermée dans ce chaudron, une violence qui ne peut que mener au drame, mais qui ne tombe jamais dans le grand guignol ou le voyeurisme.

Et grâce, et c’est là qu’il fait fort, à l’intervention d’une violence venue de l’extérieur. Car l’auteur ne s’interdit rien, et s’arroge le droit de faire intervenir l’extérieur dans un huis clos, sans pourtant jamais remettre en question le fait que ce soit, justement, une histoire entre ces 9 personnages et pas un de plus. Je sais, je ne suis pas très clair, mais lisez, vous verrez que j’ai raison !

Cette violence extérieure, ce sont des hommes, ombres venues augmenter le chaos qui disparaissent immédiatement. Mais c’est surtout la violence de la nature. Et en premier lieu celle de la tempête que le lecteur ressent dans ses tripes (je vous déconseille de faire un repas trop riche avant d’entamer cette lecture). On tangue, on sent l’odeur de mazout, on entend le fracas des machines titanesques et le hurlement de la tempête …

Et une fin à la fois prévisible et totalement surprenante.

Bref, un sacré cocktail, à consommer sans modération.

Stefán Máni / Noir océan  (Skipid, 2006), Série Noire (2010), Traduit de l’islandais par Eric Boury.

PS. Je ne suis pas certain d’avoir toujours été clair … Je vais achever de vous perdre en citant une phrase des remerciements qui commence de façon très convenue par « L’auteur tient à exprimer ses remerciements aux personnes suivantes : » gnagnagnagna « Mes amis, ces chers Sartre, Lovercraft et Morrison reçoivent une amicale accolade ». Intrigués ? Alors, il faut le lire.