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Le manège des erreurs

Vous le savez tous, le maestro Andrea Camilleri est décédé l’année dernière, mais comme nous avons un peu de retard à la traduction en France, il nous reste encore quelques aventures de Montalbano à découvrir. La dernière en date : Le manège des erreurs.

Deux enlèvements étranges sont signalés à l’équipe du commissaire Montalbano. Deux jeunes femmes ont été chloroformées, enlevées, puis abandonnées en pleine campagne, sans avoir été touchées, sans que rien ne leur ait été volé. Les deux travaillaient dans des banques. Un vrai casse-tête, mais notre commissaire préféré sent qu’il y a quelque chose de sinistre là-dessous, et que le pire est à venir.

Entre ses passages à la trattoria d’Enzo, les coups de fil à Livia et les engueulades avec le Questeur, en plein doute quant à ses capacités diminuées par l’âge, une fois de plus, Montalbano finira par démasquer le coupable.

Je sais, les Montalbano se suivent et se ressemblent. Et je suppose qu’il ne faudrait peut-être pas en lire une dizaine les uns à la suite des autres. Mais là, un par an, qu’est-ce que c’est bon ! et particulièrement en cette année de merde, qu’est-ce que ça fait du bien ! j’ai éclaté de rire une bonne dizaine de fois.

Eclats de rire déclenchés, comme toujours, en grande partie par l’ineffable Catarella. Les dialogues avec le génie méconnu du commissariat de Vigata sont une source inépuisable de joie, que dis-je de joie, d’hilarité. Je suis peut-être bon public, mais avec moi ça marche à tous les coups. C’est automatique. Comme chaque fois que je revois La grande vadrouille, The party ou The big Lebowski.

Cette fois, le lecteur a droit à quelques grands moments supplémentaires, en particulier quand Montalbano a l’excellente idée de faire un appel à témoins. Les appels qui en résultent valent leur pesant de cacahouètes, et on imagine combien le maestro a dû se régaler à les imaginer et à les raconter.

Bref, un bon cru qui illuminera un quotidien bien morne. Indispensable, recommandé par toutes les autorités de santé pour combattre la dépression.

Andrea Camilleri / Le manège des erreurs, (La giostra degli scampi, 2015), Fleuve Noir (2020) traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Cinéma encore

Activité cinématographique intense ces derniers temps, pour soutenir les salles … En fait non, parce que j’avais enfin un peu de temps, et pour me faire plaisir. Deux films récents donc pour se faire du bien.

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Vous avez forcément entendu parler du premier, Effacer l’historique, de Gustave Kervern et Benoît Delépine, avec l’excellent trio Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès, et quelques invités dont je vous laisse la surprise.

Ils sont trois. Ils vivent à crédit dans un lotissement moche quelque part dans le nord. Ils sont voisins mais ne s’en sont aperçus que lorsqu’ils se sont retrouvés, avec leur gilet jaune, sur le rond-point du Lidl. Et là, en plus de leurs problèmes habituels (endettement, solitude, boulot de merde …) ils ont tous les trois des ennuis avec internet. Marie parce qu’un connard a tourné une sextape et menace de la mettre sur internet et d’en avertir son fils ado si elle ne lui finance pas ses études de commerce. Christine, chauffeur pour une plateforme, parce qu’elle reste scotchée à une étoile malgré ses efforts. Et Bertrand parce que sa fille est harcelée au lycée. Mais s’ils ont pu prendre le rond-point du Lidl, ils ne vont pas se laisser emmerder par les GAFA.

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Tous les travers de notre société (d’avant virus) épinglés, les uns après les autres, avec un indéniable talent et grâce à l’abattage d’un trio d’acteurs exceptionnels. On rit beaucoup, on éclate de rire tout le temps, et on rit intelligent, sans jamais se moquer méchamment de ses personnages. Et comme disait l’immense Pierre Desproges, « elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire ». D’ailleurs je vous encourage à aller lire, en intégral, ce que le maître pensait de ceux qui sous-estime le talent comique. C’est là, et c’est imparable, comme toujours.

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Certes, c’est un conte et il ne faut pas aller y chercher le réalisme. Mais avec son effet comique d’accumulation d’emmerdes, avec son parti pris d’en rire, grâce à son rythme et à ses acteurs, Effacer l’historique vous fera passer un excellent moment.

Le second a bénéficié de moins de pub, il faut dire qu’il est italien, et que ses acteurs sont inconnus ici. Il serait pourtant dommage de passer à côté de Citoyens du monde de Gianni Di Gregorio.

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Rome, quartier du Trastevere, à la terrasse de leur café, autour d’un verre de blanc, Prof, ancien professeur de latin et de grec à la retraite et Giorgetto, glandeur professionnel, à la retraite aussi (mais de quoi ?) font une constatation simple : leurs maigres pensions leur permettent à peine de survivre, et il parait qu’en partant ailleurs, on peut vivre très décemment. Comment ils vont se retrouver associés à Attilio, rafistoleur de meubles et fan de moto ? Il faudra voir le film pour le savoir. Et où nos trois compères finiront ils leur vie ? C’est tout le sujet du film … Ou pas.

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On n’éclate pas de rire ici, ou rarement, mais on sourit beaucoup. Et toujours avec tendresse. Alors oui, comme j’ai pu le lire ici ou là, on n’est pas au niveau des Fellini, Scola ou Risi. Soit. Mais on retrouve cette patte, on est bien en présence de trois Vitelloni (surtout Giorgetto), mais à la retraite cette fois. Une thématique pas souvent traitée au cinéma et ici très joliment mise en scène, en prenant son temps, sans éluder les côtés ridicules des trois nouveaux amis, en s’en moquant gentiment, mais en mettant plutôt l’accent sur leur humanité.

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L’amitié, la peur, la vieillesse, le côté complètement dépassé de trois hommes seuls qui n’ont jamais quitté leur quartier face à un monde qu’il comprennent de moins en moins. Et pourtant, leur capacité à comprendre leurs semblables, à faire preuve d’empathie. Et puis, comme dans les meilleurs moments de ces auteurs latins que j’aime tant (les Montalban, Camilleri, Padura, Varesi …) de très belles scènes autour d’une table ou dans un café. Et ce n’est pas négligeable, de très belles images de Rome en général, et du Trastevere en particulier.

Cerise sur le gâteau, le final redonne une peu de foi dans notre monde, sans optimisme béat (que je ne supporterai pas), mais ça fait du bien de mettre parfois en avant les petits et grands gestes d’humanité, au lieu de d’insister uniquement sur ce qui va de mal en pis. Un moment de bonheur, dont le souvenir adoucira cette rentrée de merde.

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Ceci n’est pas une chanson d’amour

Un nouvel auteur italien, milanais pour être plus précis. Alessandro Robecchi, avec Ceci n’est pas une chanson d’amour.

RobecchiCarlo Monterossi devrait être un parfait connard. Il a inventé une émission bien putassière, où l’on va interviewer en direct monsieur et madame tout le monde, quand ils ont des chagrins d’amour : Et c’est ainsi qu’en direct un mari apprend qu’il est cocu, ou une femme révèle que son amant l’a quittée après l’avoir battue … De la vraie merde en barre, et bien entendu, ça marche.

Mais Carlo n’est pas un parfait connard, alors il veut arrêter, au bord de la nausée. Et c’est juste là qu’un inconnu débarque chez lui et tente de l’assassiner, manque son coup, et descend Bob Dylan (enfin le poster de Bob Dylan qu’il a dans le salon).

Comme la police n’est pas brillantissime, Carlo va faire appel à quelques aides pour se sortir de cet imbroglio. En parallèle, deux tueurs à gage très pros sont engagés pour éliminer un gros bras maladroit et excité. Et deux gitans veulent se venger de ceux qui ont mis le feu à leur campement, tuant un gamin de 2 ans.

Un vrai bordel.

« L’amour fait faire de ces choses. », voilà qui pourrait le leitmotiv, du roman. Un roman enlevé, au style imagé et drôle. Et pour me débarrasser d’un petit bémol, l’auteur insiste un peu trop à mon goût sur la phrase qui tue et le bon mot systématique :

« Un coup sur la table. Fort, paume ouverte. Qui fait sursauter les stylos, les feuilles, la bouteille d’eau pétillante, l’écran d’un ordinateur, probablement d’ère préchrétienne, un cadre en argent avec femme et enfant, et naturellement l’assistance qui s’efforce de garder les yeux baissés, sur un lino crasseux dont la datation requerrait du carbone 14. »

Ca marche la plupart du temps, il y a de vraies trouvailles, mais j’aurais préféré un peu plus de sobriété. D’autant plus dommage que quand il fait dans la « simplicité » Alessandro Robecchi peut être passionnant et très émouvant.

Car au-delà du numéro de clown, il nous offre de très belles pages sur Milan, sur ceux qui ont pris des coups, beaucoup de coups, beaucoup trop. Il sait construire de beaux personnages, décrire une jeune femme qui retrouve le sourire, faire rager, émouvoir, faire sourire, donner l’espoir. Avec cette fausse désinvolture et ce sourire que nos amis italiens savent si bien manier, même et surtout quand ils décrivent les situations les plus horribles.

Une très belle découverte, le début d’une série en Italie. En espérant juste que l’auteur arrive par la suite à canaliser un peu cet humour et cette énergie.

Alessandro Robecchi / Ceci n’est pas une chanson d’amour, (Questa non è una canzone di amore, 2014), L’aube Noire (2020) traduit de l’italien par Paolo Bellomo avec le concours d’Agathe Lauriot dit Prévost.

PS. Ne croyez surtout pas la quatrième, je ne sais pas ce que boivent ou fument les journalistes du Corriere della sera, mais contrairement à ce qu’ils ont écrit, ce roman n’a rien à voir avec Scerbanenco (si ce n’est qu’il se déroule à Milan), encore moins avec Lansdale, et, heureusement, toujours pas avec le soporifique Millenium. A se demander s’ils ont vraiment lu le roman, et ces auteurs.

Or, encens et poussière

En très peu de temps, Valerio Varesi et le commissaire Soneri sont devenus des amis. Ils sont de retour dans une ville de Parme en plein brouillard dans Or, encens et poussière.

VaresiPurée de pois sur Parme et sa région. On n’aperçoit même pas le bout de sa voiture. Ce qui crée un carambolage monstre sur l’autoroute. Alors qu’il est en route pour l’accident, Soneri accompagné du jeune Juvara croisent des vaches et taureaux échappés de l’accident, et atterrissent dans un camp de gitans. Pour finir par être appelés sur les lieux d’un crime : on a découvert un cadavre complètement carbonisé.

Dans une enquête où, c’est le cas de le dire, ils avancent dans le brouillard, Soneri et Juvara vont avoir besoin de toute l’aide de la chance en attendant de tirer la bonne carte. Et de lever le voile sur l’hypocrisie de la bonne société de Parme.

Ca me manquait. Depuis quelque temps aucune nouvelle de Parme, de Naples, de Vigata ou du Val D’Aoste. Ca fait du bien de retrouver nos amis italiens.

Or, encens et poussière démarre sur une scène inoubliable d’errance dans une vraie purée de pois. Une scène onirique, poétique et très terre à terre en même temps, dans un paysage en accord avec l’humeur de Soneri. Puis on rencontrera, comme souvent chez Varesi, un personnage haut en couleur, un marquis philosophe dans la dèche. Je vous laisse le plaisir de la découverte.

Sinon, tout ce qu’on aime chez cet auteur est là. Une ville et sa région saisies dans toutes leurs composantes, géographique, climatique, sociale, des milieux les plus populaires à la haute bourgeoisie, des mécréants aux bigots. Valerio a autant de talent pour nous faire aimer Soneri que pour dépeindre une harpie abominablement bigote. Et il ne fait jamais d’angélisme.

Une fois de plus une histoire à la fois amère, désespérée et tendre, que des rayons de soleil viennent éclairer : le partage de fromage et charcuterie, un vin rouge capiteux, la vision d’une belle femme, un geste d’humanité … Tant de choses qui nous manquent tant en ces temps où nous sommes obligés de rester loin les uns des autres.

Merci monsieur Varesi.

Valerio Varesi / Or, encens et poussière, (Oro, incenso e polvere, 2018), Agullo (2020) traduit de l’italien par Florence Rigollet.

Fragile est la nuit

Un nouvel auteur napolitain, chouette. Il faut quand même avouer que Fragile est la nuit de Angelo Petrella n’est pas près de supplanter l’immense Maurizio de Giovanni.

PetrellaDenis Carbone est un bon flic. Mais ça ne lui sert plus à grand-chose. Un peu ripoux il a été attrapé la main dans le sac et muté dans le quartier chic de Naples, où rien ne se passe. Jusqu’à ce qu’une femme d’une quarantaine d’année soit retrouvée morte au pied de la tour de sa magnifique villa. La possibilité pour Carbone de faire, enfin, un vrai boulot de flic.

Mais outre qu’on l’oblige à collaborer avec celui qui l’a fait tomber, il semble que son enquête dérange des gens qui ne plaisantent pas, et sont prêts à tout pour la faire capoter. Ils ne savent pas que Carbone est têtu, et surtout qu’il n’a rien à perdre.

Comme je disais donc, Fragile est la nuit souffre de la comparaison avec les deux séries de Maurizio de Giovanni. C’est peut-être injuste de comparer, mais comme les deux auteurs situent leurs histoires à Naples, difficile de ne pas le faire.

De ce court roman on peut dire qu’il est rythmé, que le ton est vif et ne manque pas d’humour et que l’auteur y reprend avec adresse le cliché du flic très limite, tout le temps entre gueule de bois et cuite, en conflit ouvert avec sa hiérarchie. Donc on ne s’ennuie pas.

Mais ça manque de profondeur, dans la description des personnages, et surtout dans celle de la ville. Si les quartiers sont bien dépeints, ce qui manque beaucoup au fan de Ricciardi ou de son collègue contemporain Lojacono c’est le peuple de ces quartiers. Car c’est bien ce qui fait la force des romans de cet autre auteur de Naples, l’empathie et l’humanité avec laquelle il décrit les napolitains. Ici, mis à part les flics, ils sont bien absents du roman qui se concentre uniquement sur son intrigue.

Il reste une bonne série B, menée à un bon rythme. Ni plus ni moins.

Angelo Petrella / Fragile est la nuit, (Fragile è la notte, 2018), Philippe Rey/Noir (2020) traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

Trois heures du matin

Cela faisait longtemps qu’on n’avait plus de traduction des romans de Gianrico Carofiglio. Je ne sais pas s’il a arrêté d’écrire des polars, toujours est-il que, dans un tout autre genre, Trois heures du matin est un joli texte.

CarofiglioAntonio 17 ans, vit chez sa mère depuis le divorce de ses parents. Cela fait des années qu’il n’a pas vraiment parlé avec son père. L’occasion va se présenter quand il se rend à Marseille avec lui pour consulter un professeur spécialiste de l’épilepsie. Il va devoir, pour vérifier s’il est vraiment guéri, passer deux jours sans dormir. L’occasion de parcourir la ville et ses environs de jour et de nuit, et de connaitre enfin ce père dont il ne sait finalement pas grand-chose.

Je ne vais pas prétendre que c’est le roman de l’année, ni que c’est un grand livre, ce n’est pas non plus un polar, mais c’est un vrai moment de chaleur humaine et de tendresse. On en a bien besoin en ce moment.

Bien que le prétexte soit léger, voire ténu, on ne s’ennuie pas un instant, on sourit parfois, on est ému à d’autres moments, et on referme le bouquin heureux et un peu triste. On se dit qu’on aimerait bien avoir, comme les personnages, l’occasion de déambuler dans une ville, toute la nuit, avec son père ou son fils. Et ça donne envie d’aller se promener à Marseille.

Ça fait du bien. Ce qui est déjà beaucoup.

Gianrico Carofiglio / Trois heures du matin, (La tre del mattino, 2017), Slatkine&Cie (2020) traduit de l’italien par Elsa Damien.

La course des rats

Denoël a traduit le premier roman publié par Antonio Manzini : La course des rats.

ManziniRené, Linceul, Franco et le Chinois sont sur un braquage, qui tourne mal. René réussit à s’enfuir mais est vite rattrapé par les flics. Mais c’est certain, même si c’est une récidive, il ne dira rien. Rapidement, il a des doutes, ces flics sont étranges et s’il y avait eu une trahison ?

Pas si loin, Diego végète dans son boulot, pour une caisse d’assurance. A quarante ans ses perspectives sont minces, pour ne pas dire inexistantes. Sauf s’il avait une étrange promotion …

Diego et René sont frères, mais ne se voient que très rarement, et pourtant, dans les jours à venir, ils se croiseront de nouveau dans les rues de Rome, pour le meilleur ou pour le pire ?

On apprend dans la préface, que c’est le premier roman de l’auteur, republié alors qu’il connait un immense succès en Italie avec son excellente série consacrée à Rocco Schiavone. Je ne sais pas si cette réédition, et sa traduction en français étaient vraiment indispensables.

Je ne peux pas dire que je me sois ennuyé, le style est alerte, on perçoit par moment l’humour vache qui va être l’une des marques de fabrique de la série, et une des raisons de son succès. Les chapitres courts s’enchaînent bien, les personnages sont hauts en couleur, et les hommes de pouvoir, qu’il soit petit ou grand (le pouvoir), sont caricaturés de façon incisive. Pour finir le jeu de casse pipe final est rondement mené sans concession. Donc le roman est plaisant.

Mais l’ensemble est quand même bien moins abouti que ce qui suivra, hésite entre deux tons, le réalisme style affreux sale et méchants et la fable sociale irréaliste, et du coup on a du mal à vraiment s’attacher aux personnages et à vraiment accrocher à l’histoire. Pour résumer, j’ai lu avec un certain plaisir, mais tout en restant extérieur et peu touché par l’ensemble.

C’est déjà pas mal, mais loin du niveau de la série Rocco Schiavone qui arrive en même temps à me faire rire et presque pleurer. Un coup d’essai et pas encore un coup de maître pour l’auteur qu’il vaut mieux découvrir au travers de ses romans suivants.

Antonio Manzini / La course des rats (La giostra dei criceti, 2017), Denoël (2019), traduit du l’italien par Samuel Sfez.

La théologie du sanglier

En plus de lire des poches, je profite de l’été pour rattraper quelques livres passés à la trappe durant l’année. Dont La théologie du sanglier de Gesuino Némus.

NemusJuillet 1969, quelque part là haut un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité. A Telévras, petit village de Sardaigne aussi on se passionne. Matteo, jeune génie de 12 ans, son ami Gesuino qui ne parle pas, que tout le monde prend pour un fou mais qui connait parfaitement tous les sentiers, les plantes et les animaux de la montagne et les chemins vers les criques secrètes, Piras le carabinier sarde qui n’arrête jamais personne, don Cossu, curé, jésuite, qui par la confession sait tout sur tous mais ne dira rien et prend les deux gamins en amitié, Carlo, un journaliste venu faire un compte rendu de voyage qui va tomber amoureux du village et de ses habitants …

Et puis le père de Matteo est trouvé mort, sa mère se pend et Matteo disparait …

C’est un peu facile, mais je ne vois pas comment qualifier ce machin autrement que d’Objet Littéraire Non Identifié. Ca part dans tous les sens. Fragments de chansons, récit du journaliste, improvisation, avec ou sans ponctuation de Gesuino, tirade du curé, fragments en sarde non traduits …

Y a t’il une intrigue policière ? Pas vraiment, même s’il y a des morts un disparu, et qu’on ne connait le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin. Est-ce que je recommande ce roman ? Je ne sais pas.

Tout ce que je peux dire c’est que je me suis régalé, que je me suis laissé prendre dans le tourbillon, que j’ai apprécié chaque page, chacune dans son style, que j’ai aimé ce que l’auteur écrit sur les habitants, leur pain, leur vin, sur les paysages, j’ai aimé ce curé si atypique (menacé régulièrement d’excommunication), j’ai aimé voir le pays depuis les yeux d’un gypaète ou d’un petit sanglier … Bref, j’ai été emporté par le flot. Mais je ne saurais dire s’il vous plaira. Sachez qu’il est à nul autre pareil.

Gesuino Némus / La théologie du sanglier (La teologia del cinghiale, 2015), Actes Sur/Actes noirs (2019), traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.

L’enfer du commissaire Ricciardi

Depuis son apparition dans L’hiver du commissaire Ricciardi, j’attends avec impatience les réapparitions du personnage créé par le napolitain Maurizio de Giovanni. Et ô joie, il revient avec L’enfer du commissaire Ricciardi.

De GiovanniLa canicule estivale est là, telle une chape de plomb sur la ville de Naples qui prépare les fêtes de la Madonna del Carmine. Sur le coup de minuit, le professeur Iovine, sommité nationale, titulaire de la chaire de gynécologie est défenestré de son bureau, au dernier étage de l’hôpital. Ricciardi et Maione se retrouvent en charge de l’affaire, alors que la chaleur écrase tout.

Rancœurs, jalousies, amours déçues, chagrins inconsolables … malheureusement le quotidien des deux policiers qui vont mettre en lumière une carrière qui n’est pas aussi lisse et parfaite qu’il semblerait. Et qui, chacun de son côté, vont devoir affronter les difficultés de la vie familiale pour Maione et le poids de la solitude pour Ricciardi.

Encore un excellent Ricciardi, mais y en a t’il des mauvais ? J’y ai retrouvé tout ce que j’adore dans cette série. Des personnages terriblement attachants, la ville de Naples dans tous ses états. L’humanité de l’auteur et la justesse et la tendresse avec laquelle il décrit les plus démunis, les odeurs et les saveurs de chaque saison, la sensation que l’on a de connaître ces personnages et ces rues depuis toujours. Et le contexte historique de ces années 30 avec poids du fascisme, la misère qui pousse une partie de la population à l’exil.

Ne serait-ce que pour cela, chaque volume de la série est indispensable.

Cette fois, en prime l’écriture de l’auteur fait merveille pour décrire la canicule, comment elle abat et anesthésie tout, comment elle est différente d’une simple journée chaude et comment elle affecte la ville, ses habitants, son animation. Et que dire du chapitre médian, qui par petites touches décrit les différents protagonistes, écrasés de chaleur qui tournent et retournent dans la nuit, ressassant leurs remords, leurs soucis et leurs peurs ? Un vrai bijou au centre même du récit.

Pour finir, Maurizio de Giovanni, comme toujours, instille autant de suspense, de tension et d’attente dans la vie privée de Ricciardi et Maoine que dans une intrigue principale une fois de plus parfaitement tricotée. Et c’est cela qui fait que, le roman à peine refermé, le lecteur attend déjà avec impatience la suite.

Maurizio de Giovanni / L’enfer du commissaire Ricciardi (In fondo al tuo cuore. Inferno per il comissario Ricciardi, 2014), Rivages/Noir (2019), traduit de l’italien par Odile Rousseau.

Montalbano patauge dans la boue

Le voilà, il est là ! Qui ? Le Montalbano de l’année. La pyramide de boue, de l’indestructible Andrea Camilleri.

CamilleriIl pleut, il pleut, il pleut … Et Livia déprime, là-bas, dans le nord, au point de ne plus avoir la force pour les engueulades téléphoniques. Si on ajoute des soupçons de baisse de l’audition, et une mémoire qui semblerait flancher, on se doute que notre commissaire Montalbano n’est pas de la meilleure humeur du monde.

Alors quand le téléphone sonne à 6h05 pour l’avertir de la découverte d’un cadavre dans un chantier arrêté pour cause de boue et de désaccord entre les commanditaires publics et la société de construction, Salvo finit de se mettre en rogne. Et ce n’est pas une enquête où les différentes familles mafieuses et les entreprises de construction qu’elles possèdent le prennent pour un couillon qui va arranger les choses.

Un excellent cru. Qui démarre sur les chapeaux de roues, avec un gag qui marche d’autant mieux qu’on est un habitué de la série, on voit devenir la chute, ou sourit, et quand elle arrive, c’est l’éclat de rire. Je suis peut-être bon public, mais avec moi ça marche à tous les coups.

On retrouve bien entendu ce qui fait tout le sel de la série, les dialogues hilarants, l’ineffable Catarella, les repas sacrés de Salvo. On est avec les potes.

On découvre un Montalbano touchant, préoccupé par l’état de santé de Livia, et Andrea Camilleri dresse le tableau effarant des mécanismes de mises en coupe réglée de l’île par les familles mafieuses, par le biais d’entreprises de construction qui se partagent le gâteau, avec la complicité d’une classe politique pourrie jusqu’à la moelle.

Entre le paysage de boue désolant après des jours de pluies, et le constat désespérant de la corruption généralisée, le roman écrit par n’importe qui d’autre aurait été sinistre. Comme c’est le maître qui est aux manettes, sans rien enlever à la noirceur du constat, on referme quand même le livre avec la patate. Un talent unique.

Andrea Camilleri / La pyramide de boue (La piramide di fango, 2014), Fleuve Noir (2019), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.