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Viper’s dream

Cela faisait bien longtemps que l’on n’avait pas de nouvelles de Jake Lamar. Il revient avec Viper’s dream.

Dans les années 30, le jeune Clyde Morton quitte l’Alabama pour New-York, sa trompette sous le bras. Il est persuadé qu’il a du talent et que c’est là qu’il doit aller pour le faire reconnaître. La désillusion est rapide et cruelle, il est nul.

Trente ans plus tard, Clyde Viper Morton qui a tué pour la troisième fois passe ce qui pourrait bien être sa dernière soirée chez la baronne Pannonica, légendaire mécène des jazzmen. Il est richissime, craint de Harlem à los Angeles, fournisseur d’herbe de tous les musiciens et bien au-delà. Il se souvient de ces trente années, de l’évolution du jazz, de New-York et de Harlem, de la déferlante de l’héroïne …

Un roman court, concis, qui dresse le portrait de Viper, certes, mais surtout de Harlem et du jazz entre les années 30 et le tout début des années 60. Je ne vous le vendrai pas comme le roman de l’année, l’auteur fait le choix de prendre une certaine distance et de nous faire tout revivre au gré des souvenirs de son personnage. Mais pour qui s’intéresse au jazz, c’est passionnant de voir l’évolution de cette musique, mais également celle de son public, de voir les plus grands clubs quitter Harlem pour se rapprocher de la clientèle blanche, d’assister aux ravages de l’héroïne, à l’arrivée du bebop, de passer une soirée chez la mythique Panonica en compagnie de Monk, Miles et les autres …

Une belle histoire, racontée par un personnage haut en couleur et dominée par une figure de femme fatale. Que demander de plus quand on aime le polar et le jazz ?

Jake Lamar / Viper’s dream, (Viper’s dream, 2021), Rivages (2021) traduit de l’anglais (USA) par Catherine Richard-Mas.

Le grand roman de Jake Lamar

Il y a quelques années, quand la Californie avait pondu une loi sur la récidive, un dangereux malfaiteur qui en était à son troisième crime avait enfin été mis à l’ombre pour 15 ans. Ouf, la société était à l’abri d’un dangereux voleur de pizzas. En France tout le monde s’était moqué de ces abrutis d’amerlocs qui mettaient 15 ans en taule un pauvre type pour vol de pizza (je ne suis même pas sûr qu’il avait volé un pizza entière).

Aujourd’hui grâce à notre dynamique ministre de la justice, un pauvre gars vient de prendre quatre ans pour le vol d’un téléphone portable et de quelques dizaines d’euros.

Encore un effort et grâce à notre nouvelle équipe gouvernementale nous allons faire un grand pas en avant, vers le … XIX° siècle. Au fait, ça ne vous dit rien, dans les classiques que l’on a tous lu et vu au cinéma un homme envoyé au bagne pour le vol d’un morceau de pain ?

Plus près de nous, la nomination et l’action de Rachida Dati me renvoient aussi et encore vers la littérature, récente cette fois, et, américaine. On se croirait dans l’avant dernier roman de Jake Lamar, Nous avions un rêve, publié chez Rivages.

Melvin Hutchinson est noir. Il a été avocat des droits civiques dans les années soixante, puis associé d’un un grand cabinet d’affaires de Wall Street. Il vient de faire une entrée remarquée en politique comme ministre de la justice de l’équipe du très charismatique président Troy McCracken, très charismatique, très médiatique, et très agité (comme chez nous ?). Il déclare lors de sa première conférence de presse que les parasites (toxicomanes, dealers, et autres voleurs ou assassins) doivent être, internés pour les moins dangereux, pendus pour les autres. Il devient donc Melvin la corde. Et sa carrière ne fait que commencer. Mais le passé le rejoindra et il finira par s’apercevoir qu’il n’a été, tout du long, qu’un alibi, une marionnette dans les mains de ceux qui ont le réel pouvoir.

Le roman est impressionnant, par sa richesse, sa puissance, et sa qualité d’écriture. Sur la forme, l’intrigue est superbement construite, avec ses multiples allers-retours entre les quelques jours du présent, et le passé des différents protagonistes qui viennent, au compte-gouttes, préparer la chute. Sur le fond, il est effrayant : Dans sa façon de rendre, en l’exagérant si peu, la mise en spectacle de toute la vie américaine, que ce soit la politique ou la justice (comme chez nous ?) ; dans son anticipation du grand virage sécuritaire, annoncé par la politique tolérance zéro du maire de New-York, et renforcée par les attentats de septembre 2001 (comme chez nous ?) ; dans sa description des effets du communautarisme poussé à outrance (comme chez nous ?).

Il met en scène, ce que nous vivons aujourd’hui avec la récupération de personnalités alibi qui, pour justifier leur poste, sont plus royalistes que le roi. Espérons seulement que notre ministre ne finira pas aussi mal que Melvin. Heureusement, parfois les artistes vont un tout peu plus loin que la réalité, mais si peu.

Jake Lamar / Nous avions un rêve (The last integrationist, 1996), Rivages/Noir (2009), traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Masek