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Inégalable James Crumley

En déplacement une semaine pour le boulot, j’ai décidé de charger ma valise avec des rééditions, ou des bouquins que je n’avais pas eu le temps de lire. Et pour être certain de ne pas me tromper, je commence en relisant le magnifique et indispensable Fausse piste de James Crumley dans la réédition revue de chez Gallmeister illustrée par Chabouté.

couv rivireMilo, privé à Meriwether, Montana, est dans la merde. Il lui reste treize ans avant de pouvoir hériter de la fortune de ses parents, et sa principale source de revenu en tant que privé – les divorces – a disparu quand l’état a autorisé la séparation par consentement mutuel. Il ne lui reste plus que l’alcool avec ses potes poivrots du Mahoney’s.

Jusqu’à ce qu’Helen Duffy frappe à sa porte et lui demande de retrouver Raymond Duffy, son petit frère disparu depuis trois semaines. Un petit frère angélique. Helen est belle et semble perdue. Milo accepte, mais se rend vite compte que Raymond n’avait rien d’un ange, et qu’il plonge en eaux troubles.

Putain j’avais oublié comme c’était bon de lire Crumley ! Ca vous prend aux tripes, ça vous réchauffe le cœur et le ventre comme les verres que s’envoie Milo, ça vous secoue, ça vous mets les larmes aux yeux, ça vous donne envie de le serrer dans vos bras.

Il y en a eu depuis des privés alcolos, déglingués, rétifs à toute forme d’autorité. Aucun n’a l’humanité, l’empathie, la compassion, la tendresse, et en même temps la dent dure de Milo et son pote Sughrue (que l’on retrouvera bientôt j’espère).

Quels portraits de paumés, de perdus magnifiques, de mourants en sursis. Et quelle façon de dépeindre une vraie peau de vache, une saloperie intégrale ! Il n’y a pas de personnages comme ceux de Crumley. Il n’y a pas (ou très peu) d’auteurs qui vous décrive une noyade alcoolique comme lui. Il n’y en a pas (ou très peu, très très peu) capable de vous faire aimer à ce point des paumés qui, si vous les croisiez dans la rue, vous feraient, au mieux, changer de trottoir.

Le roman a déjà 40 ans, il n’a pas pris une ride, rien de ce qu’on a pu lire depuis ne l’a démodé ou affaibli. Il faut absolument lire James Crumley. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, cette réédition magnifique, agrémentée des dessins sobres et tout à fait dans l’esprit du texte est l’occasion immanquable de la faire. Pour ceux qui connaissent, inutile que j’insiste, ils se seront tous précipités.

James Crumley illustrations de Chabouté / Fausse piste (The wrong case, 1975), Gallmeister (2016), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Hommage, modeste, à James Crumley

Quand on lui demandait comment il avait eu l’idée de créer le personnage de Milo, James Crumley répondait :

« Je l’ai inventé comme j’ai inventé tout le reste : j’ai mis mon cul sur une chaise, devant la machine à écrire, et j’ai attendu que quelque chose arrive. Je ne suis pas un écrivain avec des idées, j’ai juste un cul solide

Voilà. Il ne fallait pas attendre de Crumley des grandes déclarations, des poses d’Artiste, avec un Message et un Sensibilité. Juste un cul solide. James Crumley n’aimait pas trop parler de son travail. Par contre, une fois au bar, il pouvait discuter des heures. C’est du moins ce que racontent ceux qui ont eu la chance de partager un comptoir avec lui. Il n’est plus.

Restent bien entendu ses livres. Et Milo et Sughrue.

Et pourtant j’avais mal démarré avec Crumley. J’ai commencé par Le canard siffleur mexicain, un Sughrue, assez déjanté. Etais-je trop jeune ? Peut-être. Et surtout, il vaut mieux, avec Crumley, commencer par le début. Toujours est-il que j’y avais trouvé des fulgurances, mais que je m’étais aussi un peu perdu, et je n’avais pas cherché à en lire d’autres.

Jusqu’à ce qu’un libraire me tanne, en me disant que j’étais une bille, et que je devais lire Crumley, me mettant presque de force dans les mains Le dernier baiser. Et là, choc, claque, révélation, tel le Blues Brother en quête d’inspiration, j’ai vu la lumière ! Je l’ai dévoré, ai filé acheter Fausse piste et la Danse de l’ours, et suis devenu un accro à Milo et Sughrue.

J’ai ensuite bien entendu relu Le canard, que j’ai trouvé aussi génial que les autres. Mais cette fois, j’étais un Sughruephile, je connaissais son univers, c’était un ami, un vrai. Je n’ai jamais cherché à me désintoxiquer.

Milo et Sughrue sont les archétypes des privés déjantés, qui tournent à l’alcool et à la came, qui soignent une gueule de bois avec un rail. Ils bastonnent, encaissent, flinguent les méchants, sauvent les dames en détresse, ont un cœur énorme, sont d’une fidélité absolue en amitié. Certes c’est un modèle de privé qui a fait beaucoup d’émules. Mais rares sont ceux qui l’ont fait avec la générosité, la puissance et la grâce (si si, la grâce) de Crumley.

Je suis triste, mais je me console en me disant que, grâce à ses nombreux lecteurs, le grand James a rejoint Milo et Sughrue, quelque part dans un bar, dans nos têtes. Ils y boivent en compagnie de Vazquez Montalban, de Pepe Carvalho, de Jim Thompson, de Marc Behm, de Fajardie et de son Padovani … C’est un bar étrange, plutôt petit, chaleureux, mais qui contient beaucoup plus de monde qu’il n’y parait. Lucy y chante en duo avec Lady Day, accompagnée des arpèges de Tatum et Pétrucciani, Gassman et Mitchum y font du gringue à Sophia et Ava, et dans un coin, Humphrey et Laureen discutent le coup avec Huston et Hammett …

Ils y resteront tant qu’on se souviendra d’eux. Autant dire que ça risque de durer.