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La nouvelle quadrilogie de James Ellroy

J’ai attendu les vacances pour attaquer le pavé de James Ellroy. Il fallait bien ça pour lire Perfidia.

perfidia.indd6 décembre 1941, Los Angeles. La tension avec le Japon est à son comble, les nombreux immigrants japonais de la ville dans le collimateur des forces de justice et de police. Les quatre membres de la famille Watanabe sont découverts, éventrés, dans ce qui ressemble à un suicide très japonais. Le lendemain, c’est l’attaque de Pearl Harbour. L’hystérie nationaliste fait passer ce meurtre au dernier rang des préoccupations du LAPD.

Mais pas pour tout le monde. Hideo Ashida, qui est en train de jeter les base de la police scientifique de la ville, Duddley Smith qui sent qu’il y a quelque chose de louche et de lucratif derrière, William Parker fanatique religieux et alcoolique qui veut devenir chef de la police de la ville … Et bien d’autres, gauchistes, racistes, fascistes, traitres, activistes, opportunistes, fanatiques, loyaux, corrompus … Dans le chaos de la guerre naissante toutes les dérives et toutes les horreurs deviennent possibles.

On ne peut pas régler le sort de ce pavé de plus de 800 pages en quelques lignes. D’autant plus que mon impression est mitigée. Et étrange.

Par rapport à certains autres romans du grand James, j’ai trouvé un manque de quelque chose, quelque chose de très compliqué à définir. On ne peut pas lui reprocher le manque de souffle ou de puissance, et pourtant c’est un peu ce qu’on ressent. Cette lecture fut étrange. Je m’essoufflais au bout de quelques chapitres, refermais le bouquin, mais ensuite il me tardait toujours de m’y replonger.

Accroché par l’intrigue, par la multitude de personnages, par l’ampleur du tableau, dès que je le fermais j’avais envie de m’y remettre pour poursuivre la saga. Mais une fois dedans, j’étais un peu asphyxié, submergé par les quantités d’information, et il me manquait un élan qui permette de continuer à chevaucher la vague. J’étais noyé dans l’écume et obligé d’arrêter un moment. Etrange, comme si Ellroy avait toujours son immense capacité à tresser les multitudes de destin dans la trame de la grande histoire, mais manquait un peu de romanesque.

Tout cela c’est pendant la lecture. Ensuite, quand on ferme définitivement la livre, on reste quand même impressionné par l’ambition du projet, la complétude et la complexité du tableau dans lequel l’auteur ne se perd jamais, malgré la multitude des personnages, des points de vue et des thématiques traitées. Impressionné aussi par la quantité de choses que j’ai apprises, sur les réseaux fascisant aux US, sur la vie à cette époque, sur les internements de citoyens américains d’origine japonaise … Et impressionné également par la façon dont Ellroy reprend une quantité de personnages déjà croisés dans ses livres précédents, à se demander s’il a des fiches ou si ces personnages vivent en permanence en lui.

Pour résumer, une lecture difficile, exigeante, pas aimable (on s’en doutait bien !) mais assez impressionnante, même si je n’ai pas eu la sensation de retrouver pleinement le grand James.

James Ellroy / Perfidia (Perfidia, 2014), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

Le Dahlia Noir, la BD

Je suis gentil avec vous, je vais vous faire une autre proposition de cadeau de Noël. Un album absolument magnifique, à la hauteur du roman monumental qui l’a inspiré. Les plus perspicaces d’entre vous auront deviné qu’il s’agit de la BD dessinée par Miles Hyman, sur un scénario de Matz et David Fincher, d’après le chef d’œuvre de James Ellroy : Le dahlia noir.

Dahlia 01Est-il besoins de rappeler l’histoire ? Fin des années 40, deux flics du LAPD : Fire and Ice. Deux anciens boxeurs, Lee Blanchard, le feu et Bucky Bleichert, la glace sont coéquipiers. Pour le meilleur et pour le pire. Leur vie change quand les flics trouvent le cadavre d’une inconnue. Elle a été torturée, éviscérée et balancée dans un terrain vague. Elle s’appelait Betty Short, la presse la surnomme rapidement le Dahlia Noir. Elle va devenir l’obsession des deux partenaires.

Un des grands romans de James Ellroy (et il y en a eu quelques uns !). Avec une police violente et corrompue, des femmes fatales, avec le mensonge, l’obsession morbide, une ville de Los Angeles et en particulier un monde d’Hollywood complètement pourri … Et des personnages en quête de rédemption, des dialogues au couteau. Un pavé absolument inadaptable en BD.

Erreur. Ils ont réussi. Parce que Matz a pris le parti de garder un maximum de dialogues, qu’il a retraduit directement de la VO et qui sonnent comme dans le roman. Parce qu’avec David Fincher ils ont réussi à épurer pour tenir dans le format BD (plus de 160 pages quand même), tout en gardant l’esprit, le rythme et la musique du grand James. Parce que Miles Hyman est un magicien et que chaque case est une pure merveille.

Matz et Miles Hyman avait déjà réussi une superbe adaptation d’un autre chef d’œuvre, Nuit de fureur de Jim Thompson. Ils rééditent ici avec cet album que vous devez absolument offrir ou vous faire offrir, ou les deux.

James Ellroy, Matz, David Fincher et Miles Hyman / Le Dahlia Noir Casterman/Rivages (2013).

Rencontre avec James Ellroy

C’est fait ! Ce ne fut pas facile, mais on ne peut pas non plus toujours faire des choses faciles …

Mais commençons par le commencement. James Ellroy est grand ! Il en impose, d’emblée. James Ellroy est très différent en privé (on a discuté 5 minutes avant la rencontre) et en public. En privé il est tranquille, d’abord facile et très pro : On s’entend sur le début de la rencontre, sur le rôle de la traductrice, et il m’assure qu’on va passer un très bon moment.

Puis il entre sur scène, car c’est une entrée sur scène. Vous connaissez peut-être le jingle d’ouverture des Blues Brothers ? Ellroy a le sien. Il entre, sous les applaudissements, s’assied, pose les pieds sur la table basse, et lance son maintenant célèbre : « Salut les pervers, les pédés, les voyeurs, les renifleurs de petites culottes etc … » C’est parti !

Il a enchaîné sur une présentation de Sa Personne : « I’m James Ellroy », expliquant comment à 9 ans, jaloux du prix Nobel de Camus, il avait décidé que les français l’aimeraient plus à lui. Comment ensuite il a fomenté l’accident qui couta la vie à Camus, et comment, aujourd’hui, enfin, c’est lui que les français aiment. Sans nous laisser le temps de souffler, lecture de la première page de son bouquin.

Applaudissements. La rencontre peut démarrer !

Là ça se corse pour moi. Parce que si James Ellroy a répondu très calmement à toutes mes questions, même quand je me trompais, ses réponses sont courtes, très courtes … concises, intéressantes, mais courtes.

Il a raconté comment il mesure, évalue chaque syllabe de ses phrases, chaque syllabe des noms propres et comment il vérifie, en lisant à voix haute, que chaque phrase sonne bien comme il le désire. Il a parlé de son amour pour la langue anglaise sous toutes ses formes : classique, argot, yiddish (pour lequel il a une tendresse particulière parce ses sonorités roulent sous la langue), invectives racistes … Comment il adore jouer avec toutes ces couleurs.

A propos de son dernier livre, qui mêle passé et présent (la narration passe en permanence d’un temps à l’autre), il a expliqué qu’il voulait adopter et mélanger deux points de vue : celui du jeune Ellroy, qu’il qualifie de stupide, et celui du Ellroy mature plus réfléchi.

A propos de thème, il nous a dit que cette fois il en a définitivement terminé avec sa mère, et qu’elle n’apparaitrait plus jamais sous son vrai nom dans un de ses livres. Mais qu’il voulait, en ce moment où il avait trouvé La Femme de sa vie faire le bilan et rendre hommages aux autres femmes ayant compté pour lui. Il confirme à l’occasion que ces femmes sont la seule chose importante de sa vie, qu’elles sont au centre de son œuvre et que tous ses livres racontent l’histoire de mauvais hommes sauvés par des femmes fortes.

A propos de la sérénité qu’il semble avoir trouvé à la fin du livre, il a confié que cette sérénité ne plait pas aux US, mais qu’il est certain qu’elle sera très bien perçue par les français qui sont plus romantiques et aiment les belles histoires d’amour. Du coup il espère vendre beaucoup de livres chez nous ! Par contre, ne nous attendons pas à retrouver cette sérénité dans ses prochains romans, son avis a été lapidaire mais très clair. Une belle fin c’est très bien pour un autobiographie, mais calamiteux (là il se met à ronfler) pour un roman.

Nous avons ensuite parlé de deux termes qui reviennent dans son œuvre. Le premier obsession. Il voit de mauvaises obsessions (celle de la drogue ou du sexe) et de bonnes (celle de vouloir écrire des livres géniaux). Il est obsédé, et se sert de cette obsession pour être un immense écrivain ! (Il nous a aussi parlé à un moment de son ego monumental …). Mis à part le fait qu’elle l’empêche de dormir, il aime son obsession !

Le second est « narration ». Là il nous dit que la narration coule dans ses veines en même temps que le sang. Qu’il ne vit que pour raconter des histoires, que c’est un besoin vital.

Nous avons terminé avec l’importance de la musique et son admiration pour Beethoven. Il n’écoute jamais de musique en travaillant, mais la musique des grands romantiques, Beethoven en tête, mais également Liszt, Bruckner ou Rachmaninov lui a plus appris sur la narration que tous les livres réunis.

Au final, et avant de passer la parole à la salle, tout c’était bien passé, je m’étais fait renvoyer gentiment dans mes buts à deux reprises (mes questions étant jugées trop spécifiques) mais … Mais je commençais à suer car, au moment où il m’a annoncé qu’il voulait passer la parole au public j’étais complètement à court de questions ! Heureusement, sauvé par le gong.

Ensuite, avec le public, il a fait son show, sans le moindre débordement. Plaisanteries, annonce qu’il attaque un nouveau quatuor de Los Angeles qui se passera pendant la deuxième guerre mondiale, refus de juger les films tirés de ses bouquins (tout ce qu’il retient c’est l’argent que cela lui a rapporté), refus de parler de la situation actuelle, et un avis définitif sur le bouquin de Steve Hodel à propos du Dahlia Noir : Il lui semble aujourd’hui sans intérêt de découvrir le meurtrier qui de toute façon est mort et ne peut plus nuire à personne, qui qu’il soit, la seule chose qui continue à l’intéresser est de savoir pourquoi les hommes continuent à tuer les femmes de façon aussi atroce.

A la fin des questions (fin qu’il a totalement manipulée en disant plus que 4, plus que 3 … dernière), en grand showman il a fait une sortie en déclamant de Dylan Thomas.

Au final, une heure de show totalement maîtrisé, tout sourire, sans un seul débordement !

Intéressant ensuite de discuter avec les spectateurs … Certains se sont marré, ont été intéressés, étaient de toute façon conquis d’avance et venait voir le fauve. Même ceux là (dont je fais partie) sont bien incapables de séparer le premier du second degré, la provocation de la sincérité (sauf quand il parle spécifiquement de littérature). D’autres ont trouvé le personnage odieux. Ce qui est certain, c’est que charmé ou atterré, personne ne s’est ennuyé.

Quand à moi, j’ai une droit à une poignée de main assortie d’un « Good Job ! ». Pas un mot de plus, pas un mot de moins.

Sur ce je vous laisse, je vais voir Craig Johnson !

Jean Hilliker, part two

« Ma mère m’a donné ce cadeau et cette malédiction : l’obsession ».

Cette malédiction, James Ellroy lui donne un nom : La malédiction Hilliker.

De son rapport complexe avec sa mère, on croyait tout savoir depuis Ma part d’ombre. Son amour et son obsession pour les femmes, on pensait les connaître depuis le Dalhia Noir. On les savait rédemptrices comme Lynn de LA confidential qui « sauve » Bud White. Avec Underworld USA, elles passent au premier plan de son roman.

La malédiction Hilliker nous raconte tout, tout ce qu’on ne savait pas encore, tout sur James Ellroy et les femmes en général, James Ellroy et quelques femmes en particulier. Mais pas seulement. Tout au long des six parties consacrées à celles qui ont le plus compté, de sa mère à sa dernière compagne, l’auteur se livre, complètement, parle de ses obsessions, de son rapport à l’écriture, de ses derniers romans, de ses souffrances, de ses erreurs … L’expression est galvaudée mais je n’en trouve pas de plus adaptée, il se met littéralement à nu, en grand exhibitionniste timide qu’il est.

Je pourrais ici reprendre ce que j’ai écrit sur Ma part d’ombre au sujet des autofictions. Comme la précédente, celle-ci est passionnante parce que l’auteur est James Ellroy, auteur incontournable, personnage hors norme … Un personnage de roman pour tout dire.

Et c’est le roman de sa vie qu’il écrit. Roman passionnant car, outre ses relations avec les femmes, il y raconte sa relation avec le public, la maîtrise parfaite de son show et de ses provocations. Il y raconte son incapacité à être heureux très longtemps. Il y raconte ses amours, bien entendu (et les amours d’Ellroy ne sont pas faites pour la collection Harlequin …). Et il y raconte la genèse de ses livres, et plus précisément des derniers.

Il y dit l’influence des femmes, ses intentions stylistiques, il y dit surtout l’importance primordiale chez lui de la narration. Une narration indispensable à ses romans, mais indispensable même à sa propre survie. On a même l’impression qu’il ne se sent exister, que sa vie n’a de sens que lorsqu’il lui trouve un fil narratif. D’où peut-être (sans doute ?) la nécessité de ce bouquin.

Pour finir, il reste la prose Ellroy. Obsédante (encore), hallucinée, lancinante, explosive et pourtant totalement maîtrisée. Un prose qui oblige parfois à accélérer la lecture, ou qui, comme dans le récit de sa dépression, en arrive à être épuisante à lire tant il fait passer dans son rythme sa propre frénésie.

Bref un ouvrage indispensable pour tous ceux qui, de près ou de loin, s’intéresse à l’homme et à son œuvre.

On en reparle la semaine prochaine, après ma rencontre avec le personnage.

James Ellroy / La malédiction Hilliker (The Hilliker curse, 2010), Rivages/Thriller (2011), traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.

Jean Hilliker, part one

« Ma mère m’a donné ce cadeau et cette malédiction : l’obsession ».

Vous n’avez certainement pas oublié que d’ici maintenant 10 jours j’aurai l’honneur et le privilège d’animer une rencontre avec James Ellroy himself. Honneur certes, mais un peu flippant, l’animal étant capable du meilleur comme du pire, selon la préparation de l’intervieweur. Pour mettre toutes les chances de mon côté, j’ai donc commencé à réviser avec Ma part d’ombre que je n’avais pas lu à l’époque de sa sortie. Histoire de me mettre en jambes avant d’attaquer La malédiction Hilliker.

A l’époque j’avais plus ou moins lu les comptes-rendus dans la presse qui parlaient de son enquête sur la mort de sa mère, assassinée à L.A. quand il avait dix ans. Le moins que l’on puisse dire est que c’est un brin réducteur.

Quatre parties dans ce roman/témoignage.

La première reprend la chronologie de l’enquête originale, de la découverte du corps au moment où l’affaire est classée, au milieu de tant d’autres non élucidées. Le petit James Ellroy n’y est qu’un témoin parmi tant d’autres. Un témoin qui pleure peu, et se trouve assez content d’aller vivre définitivement avec son père.

La deuxième est totalement autobiographique, racontée à la première personne. Sans aucune pudeur et sans la moindre complaisance elle retrace la descente aux enfers de l’auteur, de la découverte du corps jusqu’à la publication de son premier roman. Fantasmes, obsession (on y reviendra), alcool, drogue, provocations … Tout est mis à plat, impitoyablement.

La troisième présente la carrière de Bill Stoner,  le flic qui l’aidera à reprendre l’enquête. Le lecteur assiste à une accumulation de meurtres, de viols, de violences faites aux femmes et aux enfants. Une accumulation lancinante, obsédante.

Enfin la quatrième partie raconte, de nouveau à la première personne, l’enquête menée trente ans après les faits par James Ellroy et Bill Stoner pour retrouver l’assassin de Geneva Hilliker, devenue Jean Ellroy. L’enquête sur le meurtre qui se transforme, petit à petit, en une quête sur la vie de sa mère que l’auteur découvre enfin, plus de trente ans après sa mort.

A la lecture de ce pavé, et en attendant de voir ce que donne La malédiction Hilliker, une question taraude le lecteur. Pourquoi cette autofiction (puisque c’est comme ça que ça s’appelle maintenant non ?) est-elle passionnante alors que celles de nos jeunes (et moins jeunes) auteurs français sont aussi chiantes ? Voici quelques pistes de réponses :

1. James Ellroy a une putain (désolé, c’est lui qui m’a contaminé) d’écriture ! Ca commence par là. Une écriture en parfait accord avec cette fameuse obsession léguée par sa mère. Une écriture lancinante, répétitive … obsédante. On y rentre ou pas, mais si on est happé il est très difficile d’en sortir.

2. James Ellroy s’est lancé dans l’exercice alors qu’il avait déjà une œuvre impressionnante derrière lui. Du coup le lecteur a envie de savoir quel type de vie a pu mener un bonhomme qui écrit de tels romans, envie aussi de savoir ce qui se cache derrière la bête de scène qui fait son show (outrancier) dès qu’on le titille un poil. Et tout est dit dans le bouquin sur ses obsessions (encore), sur son besoin maladif d’exister (mieux vaut être haïs qu’ignoré), sur l’origine de ses provocations, mais aussi, entre les lignes, sur ses opinions plus sincères. Au passage, les indignés professionnels qui clament à tout va que beurk Ellroy est un vilain raciste, misogyne, machiste, homophobe, antisémite … devrait peut-être lire ses bouquins ou parler de sujets qu’ils maîtrisent mieux.

3. Même s’il parle de lui et de sa mère, Ellroy élargit le champ et nous livre une véritable description de Los Angeles et de son évolution au cours du XX° siècle, une peinture de sa police, des média, des relations hommes-femmes, des névroses de ses concitoyens … Donc le propos est beaucoup plus riche qu’on ne pourrait le croire au départ.

Voilà, je fais une pause de quelques jours pour éviter l’overdose, et je me plonge dans La malédiction Hilliker.

James Ellroy / Ma part d’ombre (My dark places, 1996), RN (1997), traduit de l’américain par Freddy Michalski.

James Ellroy, Underworld USA

C’est l’histoire d’un braquage

C’est l’histoire d’un lot d’émeraudes.

C’est l’histoire d’un gamin qui cherche sa mère.

C’est une histoire de rédemption.

C’est une histoire de mafia.

C’est une histoire de manipulations.

C’est l’histoire d’une vengeance.

C’est une histoire d’amour.

C’est une histoire de corruption et de magouilles.

C’est l’histoire d’une Rouge.

C’est une histoire de flics ripoux, de privés, de barbouzes et de truands.

C’est une histoire de folie.

C’est l’histoire de l’Amérique, d’Haïti et de la République Dominicaine entre 1968 et 1972.

C’est une histoire de sexe, de film porno et de meurtres.

C’est une histoire de femmes fortes et d’hommes qui doutent.

C’est une histoire de transe, de vaudou et de drogues.

C’est l’histoire de la fin du règne de Hoover, patron du FBI.

C’est l’histoire de l’élection de Nixon et de son premier mandat.

C’est tout ça, et c’est beaucoup plus que ça.

Le prologue, qui décrit le braquage, vaut à lui seul l’achat du bouquin. Les 840 pages qui suivent sont à l’avenant. Un conseil : évitez d’attaquer ce pavé si vous n’avez pas un minimum de temps à lui consacrer, au moins au début : Ca commence fort, il y a beaucoup de personnages, c’est dense, et il faut un peu s’accrocher au début. Après, on est emporté par le flot furieux.

Difficile d’écrire un papier structuré sur ce monument.

Stylistiquement et rythmiquement c’est impressionnant. Ellroy réussit, littéralement, à « manipuler » votre rythme respiratoire. J’ai eu une sensation d’essoufflement, j’ai eu l’impression d’étouffer, de suffoquer comme le personnage, j’ai eu le sentiment d’urgence qui pousse à lire, de plus en plus vite, à trébucher sur les mots, au diapason avec un personnage qui court contre le temps et la mort. Il « manipule » aussi votre cerveau, vous met, littéralement encore, à l’intérieur de la tête de ses personnages, vous fait suivre leur raisonnement, dans sa logique mais aussi dans ses sauts brusques, dans ses intuitions brutales.

Stylistiquement encore il épouse les délires verbaux de racistes effroyables, pour passer ensuite à l’argot de truands boirs, passe de la sécheresse d’un télex entre barbouzes à un article de journal, puis à la subjectivité d’un journal intime … Et tous sonnent vrais.

Impressionnant. Je ne lis pas Ellroy dans le texte, mais il faut souligner la qualité du travail de Jean-Paul Gratias son traducteur.

Et quels personnages ! Avec, en particulier, trois femmes extraordinaires (je vous les laisse découvrir) et toute la galerie ellroyienne, du flic ripoux et brutal aux privés fouille-merde spécialisés dans les divorces et autres coucheries, des tueurs sans pitié (dont un certain Jean-Philippe Mesplède) aux abrutis haineux d’extrême droite … Tous ces personnages auxquels il sait si bien donner chair et consistance. Pas de chevalier blanc, bien entendu, seulement quelques vrais pourris, et des « gris », avec leurs forces, leurs faiblesses, leur lot de saloperies, et la possibilité, toujours offerte de changer … souvent à cause d’une femme.

Et quelle maestria dans la maîtrise d’une intrigue d’une grande complexité, qui disparaît, semble oubliée, pour ressurgir au moment où on ne l’attend plus, et finir par donner un ensemble totalement cohérent, malgré les mille tours et détours de l’histoire.

Enfin, quel tableau de l’Amérique de ces années 68 / 72 ! Politique intérieure, politique extérieure, mafia, crime, mouvements sociaux, soutien aux pires dictatures dans les caraïbes, écrasement des mouvements pour les droits civiques, évolution lente des mentalités … Tout, tout est dit, et de quelle manière. Point besoin, après ça, d’aller consulter les livres d’histoire.

Un dernier point. Je sais bien qu’il ne faut pas essayer de faire dire aux romans et aux romanciers ce qu’on a envie d’entendre. Et je sais également qu’Ellroy a commencé à travailler sur sa trilogie il y a bien longtemps. N’empêche, cette phrase, que j’ai déjà citée hier :

« Les raids anti-Rouges. Les libertés individuelles suspendues, abrogées, écrasées, prohibées, supprimées. Les droits du Premier  amendement conchiés. Rafles politiquement motivées, emprisonnements sous de faux prétextes, expulsions selon le bon vouloir des autorités. Simultanément, résurgence des groupes anti-immigrants et du Klan. John Edgar Hoover mesura la force de la peur et l’exploita. »

résonne étrangement aujourd’hui non ?

On peut imaginer que ce n’est pas voulu …Quoique j’ai un peu de mal à imaginer qu’un écrivain aussi éblouissant dans sa maîtrise de la langue et de la construction, puisse écrire, sans se rendre compte des étranges parallèles avec l’époque actuelle, une phrase qui semble coller aussi parfaitement à l’Amérique post 11 septembre.

James Ellroy / Underworld USA  (Blood’s a rover, 2009), Rivages/Thriller (2009), Traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.

PS. Je ne l’ai pas écrit, mais vous aurez compris qu’il faut lire Underworld USA

Coming out : Ellroy coco ?

Exceptionnellement, je vais écrire deux billets sur un roman. Il se trouve aussi que c’est un roman exceptionnel. Il s’agit vous l’aurez deviné de Underworld USA de James Ellroy, l’événement de ce début d’année.

Un premier billet donc, pour planter le décor, suite demain, où je rentrerai dans le vif du sujet.

Avant toute chose, un petit résumé de mes « relations mouvementées » avec cet auteur, ou plutôt avec ses livres. Je suis tombé dans le polar avec Rivages, et deux auteurs, très différents, mais très talentueux Tony Hillerman et sa série navajo, et James Ellroy et Brown’s Requiem. Vous imaginez bien le choc. Choc qui ne s’est pas démenti avec la trilogie Lloyd Hopkins, et les premiers du Quatuor de LA.

Puis vint White Jazz, son parti pris stylistique, son écriture très scandée … J’ai eu beaucoup de mal à le terminer, en ai gardé une assez mauvaise impression. Et donc, honte à moi, je n’ai lu ni American tabloid, ni American Death Trip. Et là, je prends Underworld USA de plein fouet, après quelques années de sevrage ! C’est la gifle, l’ouragan dévastateur. Je n’ai pas encore terminé (mais presque), mais je sais une chose, je vais lire les deux premiers, dès que je trouve un peu de temps. Comme l’a fait avec une conscience professionnelle digne d’éloges l’ami Jeanjean.

Revenons à mon titre un rien provocateur. Ellroy facho, réac, raciste, misogyne, homophobe, crypto-facho … Le pauvre s’est vu affublé de tous les noms d’oiseaux. Je dis le pauvre, mais il y a bien contribué. Parce qu’en plus d’être un immense écrivain, c’est un vrai cabot, un showman et un provocateur né. Alors il en rajoute, fait son numéro de gros con réac dès qu’un journaliste pointe son nez. Et comme le journaliste en question, souvent (ou au moins parfois), ne lit pas ses bouquins, il en reste au personnage du clown, et voilà Ellroy étiqueté.

Pourtant … Pourtant. Ses flics sont réacs, racistes, phallocrates, homophobes … Ils sont surtout créés par un écrivain immensément talentueux, qui leur donne une vie, une réalité hors norme. Mais cela veut-il dire qu’il partage leurs valeurs ? Le raccourci est un peu rapide. Dès Brown’s Requiem, on a un personnage d’extrême droite qui n’est pas spécialement décrit comme un « héros ». Bien au contraire. La description de la corruption et de la violence de la police dans le quatuor de LA est sans pitié. Alors Ellroy facho ?

Les journalistes américains ont découvert avec stupéfaction à la sortie du dernier bouquin que le bonhomme était, peut-être, un peu plus complexe qu’ils ne le pensaient. J’en avais déjà parlé il y a quelques temps, à la suite d’un papier de Sarah Weinman. Je cite de nouveau :

« And here’s the biggest revelation of all: prepare to forget everything you think you know about James Ellroy’s politics. Those ugly facets of the macho persona he writes so well — the racism, misogyny and homophobia — might well have led you to believe Ellroy is so right-wing he makes George W. Bush look like a pinko. And that’s apparently what he wants us to think; he wilfully plays up to that reputation, describing his own views on his Facebook page as « reactionary ». But if a novel can give an insight into a writer’s true nature, then BLOOD’S A ROVER belies that public image. In these pages, Ellroy mercilessly examines the cost of fascism to man and society. ».

Sans en dire d’avantage sur le roman (j’y reviens demain), je peux vous dire que ceux qui prennent encore Ellroy pour un affreux d’extrême droite machiste vont avoir un choc ! Sachez seulement que le personnage central de ce dernier roman est une femme,  juive et communiste !

Et voici ce qu’on peut lire : « Les raids anti-Rouges. Les libertés individuelles suspendues, abrogées, écrasées, prohibées, supprimées. Les droits du Premier  amendement conchiés. Rafles politiquement motivées, emprisonnements sous de faux prétextes, expulsions selon le bon vouloir des autorités. Simultanément, résurgence des groupes anti-immigrants et du Klan. John Edgar Hoover mesura la force de la peur et l’exploita. »

Alors, Ellroy Coco ? Ce serait aussi stupide, bien entendu, que d’avoir prétendu, avant, qu’il était facho. Ellroy immense écrivain ? Sans le moindre doute. A demain.