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Dévorer les ténèbres

Je ne suis pas amateur de ce que les anglo-saxons appellent narrative non-fiction. Mais comme beaucoup de collègues avaient dit du bien de Dévorer les ténèbres de Richard Lloyd Parry, j’ai décidé d’essayer. Je ne suis toujours pas amateur …

Lloyd ParryLe premier juillet 200, Lucie Blackman, jeune anglaise, grande et blonde qui travaille comme hôtesse dans le quartier de Roppongi à Tokyo disparaît après un dernier coup de téléphone à son amie Louise vers 17h00. Elle est partie à la plage avec un client du club où elle travaille, et plus personne ne la reverra.

L’enquête tarde à démarrer, la police de Tokyo étant peu encline à se préoccuper du sort des hôtesses étrangères. Mais grâce à la ténacité de sa famille qui fait le déplacement l’enquête finira par commencer, pour aboutir sur une arrestation et un procès qui durera plus de 6 ans.

Une affaire que Richard Lloyd Parry, journaliste basé à Tokyo, va suivre de bout en bout. Il rencontre la famille, les amis, les différents protagonistes et en tire ce livre, Dévorer les ténèbres.

Je n’ai rien d’objectif à reprocher à ce bouquin. L’enquête menée par l’auteur est très complète, il est allé voir tous les protagonistes qui ont accepté de le rencontrer, sa connaissance du Japon est très bonne, il sait à la fois être proche des personnes qu’il interviewe et prendre de la hauteur.

La partie la plus intéressante, de mon point de vue, est sa mise en lumière des particularités du Japon, en même temps que celle du regard que portent les européens sur ce pays et ses valeurs, entre admiration, fascination et racisme. Le plus étonnant étant l’explication de la piètre qualité de la police japonaise, malgré des flics qui travaillent comme des bêtes. Et cela tient à un fait qui incongru pour nous : le délinquant japonais, tout délinquant qu’il soit, quand il est pris, reconnaît sa faute. Et comme il l’écrit dans le cas qui l’intéresse ici :

« L’idée qu’un criminel se montre fourbe, obstiné et menteur et qu’avoir affaire à ce genre d’individu était précisément le rôle de la police ne venait quasiment jamais à l’esprit des enquêteurs. Ils n’étaient pas incompétents, il ne manquaient pas d’imagination, ils n’étaient ni paresseux ni complaisants – ils étaient simplement victimes d’un coup de malchance totalement inattendu : sur un million de criminels au Japon, il y en avait un de malhonnête, et c’est sur celui-ci qu’ils étaient tombés. »

Mais alors pourquoi ne suis-je pas amateur ? C’est tout bête, il me manque le romanesque. Tout d’abord la première partie qui présente la famille Blackman m’a profondément ennuyé. Une famille sans intérêt, du moins à mes yeux, et il y en a pas loin de 100 pages. J’ai tenu parce que les collègues en avaient dit du bien …

Ensuite la distance créée par le journaliste qui n’incarne pas les personnages et garde en permanence son objectivité fait que, paradoxalement, alors que c’est une histoire vraie, elle m’émeut beaucoup moins qu’une histoire inventée dans laquelle je me sens proche des personnages. La partie d’étude sociologique du Japon est très intéressante, mais je n’arrive pas à me passionner pour le reste : la victime, son entourage, les conférences de presse, le meurtrier, le journaliste, les rebondissements … Je m’en fiche.

Donc très recommandable si vous aimez le style, long si comme moi vous êtes un irréductible lecteur de romans.

Richard Lloyd Parry / Dévorer les ténèbres, (People who eat darkness, 2012), Sonatine (2020) traduit de l’anglais par Paul Simon Bouffartigue.

Encore une magnifique novella au Belial

Après Un pont sur la brume, je continue à découvrir la collection « Une heure lumière » avec L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu.

LiuAkemi Kirino est physicienne, américaine d’origine japonaise. Evan Wei, son mari est historien, américain d’origine chinoise. Un jour ils découvrent ensemble un documentaire sur l’Unité 731, où pendant la guerre les japonais se livrèrent aux expérimentations les plus atroces sur des prisonniers chinois. Un documentaire qui va changer leurs vies.

Akemi Kirino, exploitant les propriétés des particules intriquées invente une machine permettant de voir le passé. Le problème est que la personne qui voyage ainsi ne peut le faire qu’une fois, en chaque lieu et moment donnés, son voyage détruisant définitivement l’image de ce lieu et de ce moment.

Ensemble ils décident d’utiliser la machine pour que les proches des victimes de l’Unité 731 puissent voir ce qui est arrivé à leurs parents. Sans imaginer l’ampleur des réactions qu’ils vont déclencher.

C’est donc la deuxième novella que je découvre dans cette collection, aussi différente de la précédente que l’on peut l’être, mais avec une chose en commun : un texte exceptionnel.

Ken Liu a évité tous les pièges et trouvé une façon unique de dire ce qu’il avait à dire.

Il aurait pu écrire un réquisitoire, tomber dans le voyeurisme glauque, écœurer ou effrayer le lecteur, faire du sensationnalisme … Il y avait mille façon d’être complètement dépassé par l’horreur du sujet.

Avec son histoire de voyage dans le temps, et sa façon incroyablement intelligente et subtile d’en explorer toutes les conséquences, il écrit l’indicible, fait ressentir la douleur des descendants, et surtout ouvre tout en champ de réflexions : doit-on privilégier les proches, leur douleur, ou les historiens ? A qui appartient le passé, d’après quels critères le juger, qui accuser quand les deux protagonistes ont « disparu » (le Japon d’aujourd’hui n’est plus l’Empire, la Chine d’aujourd’hui n’est plus non plus la même) ? Comment explique, face à une telle évidence un regain de négationnisme ? Quelle attitude vont avoir dans ce cas l’Europe et les US, actuel alliés du Japon, plutôt adversaires de la Chine ? Quelles réactions, ou non réactions dans les populations du monde ? …

Impressionnant de voir comment en si peu de pages, avec une construction alternant récit classique, interviews, extraits d’émissions ou de déclarations, aux US, en Chine et au Japon, l’auteur arrive à construire l’image complète qui traite de tous ces sujets, vous prend aux tripes et vous embarque dans l’histoire … Pour vous laisser un peu groggy une centaine de pages plus loin.

Un véritable tour de force. Et en plus l’objet livre est très beau.

Ken Liu / L’homme qui mit fin à l’histoire (The man who ended history : A documentary, 2011), Le Bélial/Une heure lumière (2017), traduit de l’anglais (USA) par Pierre-Paul Durastanti.

Découverte japonaise

Une autre découverte, japonaise celle-là, chez Picquier : L’hiver dernier je me suis séparé de toi, de Nakamura Fuminori.

nakamuraLe photographe Kiharazaka Yûdai est en prison. Condamné à mort pour avoir brûlé vives deux jeunes femmes. Un journaliste décide d’écrire un livre sur l’affaire et de rencontrer l’assassin, mais aussi sa sœur, et le créateur de poupées fascinantes avec qui l’assassin avait travaillé avant les meurtres.

Peu à peu, au gré des échanges avec les différents protagonistes, et à partir des lettres échangées entre les uns et les autres, la folie s’invite à tous les niveaux du récit, pour un final … renversant.

Encore un roman étrange. Encore une écriture fascinante, tordue, qui vous glisse entre les doigts comme cette histoire. Une histoire anguille. Vous croyez la tenir, il vous semble comprendre, et d’un coup, sans savoir comment, tout vous échappe, vous êtes perdu, avant de la rattraper, de nouveau, par un petit bout, puis elle vous glisse de nouveau entre les doigts.

Une construction étonnante, un climat vénéneux et des surprises, tout le temps. Un vrai tour de force, dans un monde qui nous est complètement étranger, tant les relations entre les gens, les codes et les interdits ou les fantasmes sont différents des nôtres. Un monde qu’on peut commencer à tenter de comprendre au travers de cet étrange roman.

Nakamura Fuminori / L’hiver dernier je me suis séparé de toi (Kyonen no Kuyu, Kimi to Wakare, 2013), Philippe Picquier (2017), traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako.

Dominique Sylvain au Japon

Dominique Sylvain a longtemps vécu au Japon mais, à ma connaissance, n’y avait pas encore situé de polar. C’est chose faire avec Kabukicho.

sylvainKabukicho, un des quartiers chauds de Tokyo. Chaud, mais, comme nous sommes au Japon, parfaitement organisé et hiérarchisé. Et dans cette hiérarchie, deux têtes d’affiche : Yudai, numéro un des hôtes, et Kate Sanders, anglaise, l’hôtesse la plus demandée du Club Gaïa. Étonnamment, dans ce monde de l’apparence, de la discussion brillante mais superficielle et du narcissisme, Yudai et Kate sont devenus de vrais amis.

Jusqu’à la disparition de Kate. Son père qui n’a plus eu de contact avec elle depuis des années reçoit une photo inquiétante de sa fille, morte ou endormie. Il débarque chez sa colocataire, une hôtesse française. Il débarque surtout dans la société japonaise dont il ne connaît pas les codes comme le fameux éléphant dans le magasin de porcelaine. Parallèlement les yakusas mécontents de l’attention attirée sur le quartier exigent de Yudai qu’il trouve le coupable. La course contre la montre est lancée.

Il me manque quelque chose ici, mais ce n’est pas la faute de l’auteur, je dirais même que c’est sans doute voulu … un roman que je qualifierais de « trop japonais ». A mon goût, il manque de tripes ou d’émotions, trop froid, trop codifié, comme les relations entre les personnages, comme les différents masques qu’ils portent tous. Masques et distances qui m’empêchent de m’attacher et de trembler, rire ou pleurer avec les personnages.

Pour avoir été quelques fois au Japon, pour le boulot, je reconnais parfaitement ce que ressent un gaijin là-bas : grande courtoisie, attention qui semble sincère, mais aussi distance infranchissable, et impossibilité à comprendre (du moins rapidement) ce qui se joue dans les relations. C’est confortable, parfois agréable, mais pour un latin comme moi, jamais enthousiasmant. Et là, c’est pareil, je n’arrive pas à m’enthousiasmer.

Tout cela est parfaitement décrit, l’intrigue est bien menée, avec ce qu’il faut de coups de théâtres et de clins d’œil au lecteur averti (une référence en particulier peut donner la clé du roman avant la fin, mais je ne vous dirai pas de quoi il s’agit bien entendu).

Une bonne histoire qui permet de saisir un peu cet étrange pays … autant qu’un gaijin peut le saisir. Mais je préfèrerai toujours un bon roman italien ou cubain !

Dominique Sylvain / Kabukicho, Viviane Hamy (2016).

Suspense japonais.

Je continue à écluser les bouquins qui étaient restés sur la pile en cette fin d’année scolaire. Et je fais une incursion à l’est, très à l’est, avec Les assassins de la 5°B de la japonaise Kanae Minato.

MinatoFin d’année en 5°B. Mme Moriguchi, professeur principal fait ses adieux à la classe. Elle a décidé de démissionner. Un mois auparavant, sa fille de 4 ans a été retrouvée morte, noyée dans la piscine du collège. Une mort accidentelle en apparence. Lors de son discours d’adieu, Mme Moriguchi révèle qu’elle sait que ce sont deux élèves de la classe qui ont tué sa fille. Qu’elle ne les a pas dénoncés à la police. Mais que sa vengeance est déjà en marche.

A la rentrée suivante, la déléguée de classe, la mère d’un des assassins, les deux garçons auront tour à tour la parole, apportant chaque fois un nouvel éclairage au drame, jusqu’à la conclusion, machiavélique.

Sans quelques conseils, ici ou là, je ne serais sans doute pas allé vers ce polar psychologique, et j’aurais eu tort. Parce qu’il est passionnant.

La construction est impeccable, tordue à souhait, chaque nouvelle voix venant éclairer les faits d’une nouvelle lumière et apporter son lot de surprises. C’est qu’ici personne n’est celui qu’il parait être. On pense forcément à Rashomon de Kurosawa dans cette façon de raconter le même événement vu par les différents protagonistes. Et cela pourrait être lassant si ce n’était, effectivement, qu’un procédé.

Mais c’est bien mieux que ça, tant la narration est habilement menée, mais surtout, tant chaque personnage, au travers de son récit de ce fait divers, révèle des pans entiers de la société japonaise. Des pans fort mal connus ici (au moins fort mal connus de moi).

L’absence totale du père dans l’éducation : ici seule les mères ont un poids. Comme si le rôle qu’elles abandonnent dans la société du travail renforçait leur pouvoir à la maison, et surtout leur influence sur leurs enfants, et en particulier leurs fils.

L’écrasante pression du regard des autres et de la place dans la société des parents et des enfants.

L’impunité et le manque total de repère de toute une génération d’adolescents, pris dans une sorte de maelstrom entre le matraquage de l’école, l’espoir immense mis sur leurs épaules par les parents et toute la société, et une sorte de début de liberté qui en fait des êtres intouchables, des parents eux-mêmes, mais également des éducateurs.

Autre fait frappant (surtout pour un latin !) le manque de chaleur dans les relations. Une distance, une froideur telles qu’elles en paraissent inexistantes.

Bref, derrière un suspense parfaitement entretenu et un final qui va en surprendre plus d’un, le portrait tout en finesse de la société japonaise qui fait froid dans le dos au français hispanophone que je suis.

Kanae Minato / Les assassins de la 5°B (Kokuhaku, 2008), Seuil/Policiers (2015), traduit du japonais par Patrick Honnoré.

Un polar japonais original

Cela ne vous aura pas échappé, il n’y a pas grand-chose sur les polars asiatiques en général, et japonais en particulier ici. Manque d’occasion, curiosité défaillante, attirance plus marquée pour l’Europe et l’Amérique … Sans doute une peu de tout ça. Mais rien n’étant irréversible, je me suis laissé tenter par ce Rendez-vous dans le noir du japonais Otsuichi. Et j’ai bien fait.

OtsuichiMichiru est une jeune femme devenue aveugle dans un accident. Depuis la mort de son père elle vit seule dans sa maison, ne sortant que très rarement avec la seule amie qui lui reste. Akihiro aussi vit seul, sans amis, et ne sort que pour se rendre à son travail, dans une imprimerie. Parce qu’il est réservé, il devient peu à peu le souffre-douleur du meneur de l’atelier.

Un matin, dans la gare qui jouxte la maison de Michiru, un homme est poussé sur la voie et meurt percuté par l’express qui passe à ce moment-là. Le même jour, Michiru se rend compte qu’elle n’est plus seule dans sa maison, et que quelqu’un est là, silencieux. Peu à peu, entre deux êtres seuls, une étrange relation se noue.

Voilà un polar très fin et très bien fichu. Et il fallait ça pour que je m’y intéresse. Parce qu’a priori, les thrillers psy c’est pas mon truc. Et puis la culture japonaise toute en retenue et en non-dits, avec les frustrations rentrées que ça entraîne c’est pas non plus mon verre de saké. En général je préfère quand sa gueule et que ça pète.

Mais là, chapeau.

Toute en subtilité l’auteur fait ressentir la double solitude des personnages. L’enfermement dans un double carcan de la jeune femme, aveugle et tellement éduquée à être polie, à ne pas déranger, à ne pas avoir le moindre espoir d’une vie un peu épanouie. Et celui du jeune homme, incapable de cette fausse fraternisation du boulot, individu qui ne rentre pas dans la moule et est donc implacablement rejeté.

Toute la rigidité d’une société montrée sans en avoir l’air au travers des pensées, pourtant jamais revendicatrices des deux personnages. Et derrière cette raideur, des souffrances, évoquées plus que décrites, que l’on ressent plus qu’on ne les comprend. Des souffrances que l’on devine représentatives de toute une société, même si ici elles semblent individuelles.

Mais ce n’est pas tout. Petit à petit, mine de rien, l’intrigue se noue, sans même qu’on s’en aperçoive, pour se résoudre en quelques retournements diablement bien amenés lors d’un final que rien, vraiment rien, ne pouvait laisser deviner.

Je ne lirais pas ça tous les jours, je continue à préférer la fureur, l’énergie et l’enthousiasme d’un Taibo, la rage d’un James Lee Burke ou l’humour d’un Camilleri, mais je dois avouer que, dans son style, c’est très fort. Et émouvant.

Otsuichi / Rendez-vous dans le noir (Kurai tokoro de machiawase, 2002), Picquier Poche (2014), traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako.

Bob Lee Swagger samouraï

Je continue avec mes chroniques en retard. Après une chronique un peu rose, retour de balancier pour un roman très poil aux pattes parfumé à la testostérone. Un roman que j’avais gardé pour l’avion de retour de vacances. Dans ces cas-là, quand on ne peut pas dormir, rien de tel qu’une bonne série B qui cartonne, fait tourner les pages et ne sollicite pas trop des méninges fatiguées. J’avais le bouquin parfait sous la main (c’est que je suis organisé comme garçon). Le 47° samouraï de Stephen Hunter.

HunterBob Lee Swagger, le sniper, le vétéran du Vietnam à caractère de cochon, fils Earl Lee Swagger autre héros de guerre, ayant participé à cinq débarquements dans différentes iles du Pacifique lors de la seconde guerre mondiale. Au fond de sa retraite de l’Idaho il est contacté par Philip Yano, militaire japonais de son âge : Son père a été tué en 1945 par le père de Bob sur l’île d’Iwo Jima et il est à la recherche du sabre qu’il portait ce jour là.

Bob Lee Swagger retrouve le sabre, et comme il a apprécié son interlocuteur décide de le lui porter en personne. Il ne se doute pas qu’il a entre les mains une pièce mythique qui attire toutes les convoitises et que certain sont prêts à tout pour le récupérer.

Je voulais une bonne série B qui cartonne, j’ai été servi. Si l’on passe sur certains détails de vraisemblance un poil gros, et en particulier sur ce brave Bob Lee qui est certes un guerrier hors du commun, mais qui apprend en une semaine à devenir un champion du maniement du katana … Si donc pour certains détails on accepte de mettre le cerveau en veille, on se régale.

De l’action en veux-tu en voilà, une histoire bien racontée, des scènes de baston toujours aussi efficaces. Une fois de plus Stephen Hunter fait le boulot. C’est ce qu’on lui demande, et c’est très bien comme ça.

Cerise sur le gâteau, j’ai bien aimé la postface où Hunter explique que oui, il s’est renseigné, mais que c’est une œuvre de fiction et que les râleurs de services et autres coupeurs de cheveux en douze (même avec un sabre), peuvent aller … râler ailleurs.

Stephen Hunter / Le 47° samouraï (The 47th samouraï, 2007), Folio/Policier (2013), traduit de l’américain par Guy Abadia.

David Peace, Tokyo ville occupée.

Depuis que je vous fait languir … Voici donc le dernier David Peace, second roman consacré à la ville de Tokyo au lendemain de la fin de la guerre. Tokyo ville occupée.

Une petite note qui mérite une introduction. Ceux qui me connaissent, où qui ont lu certains commentaires ici même savent que je ne fais pas partie des admirateurs inconditionnels de David Peace. Ses romans, me semble-t-il, suscitent trois types de réactions :

Ceux qui adorent et le considèrent comme un des très grands noms du polar actuel.

Ceux qui détestent et ne comprennent pas qu’on puisse lui trouver le moindre talent.

Ceux qui lui reconnaissent un talent immense, sans toutefois arriver à rentrer dans son univers, et qui donc évitent ses livres.

Jusque là, je faisais partie de la troisième catégorie. La lecture de 1974 m’avait secoué, dérangé, mis mal à l’aise, et ne m’avait donné aucune envie de poursuivre la découverte de son univers. Récemment l’atypique 44 jours m’avait un peu réconcilié avec ses romans. Sa venue à Toulouse et la possibilité de le rencontrer m’ont servi de motivation pour lire son dernier ouvrage.

Fin de la longue introduction.

Tokyo, ville occupée, 26 janvier 1948. Un homme entre dans une agence de la banque impériale juste après sa fermeture au public. Il se prétend médecin et demande à rassembler tous les employés, y compris le concierge et sa famille. Prétextant une épidémie de typhus, il convainc les 16 personnes d’avaler un médicament. Les 16 s’écroulent, 12 meurent empoisonnés, seuls 4 survivront. L’homme qui a pris tout l’argent disponible disparaît. Malgré une énorme mobilisation de la police de la ville, l’assassin n’est pas identifié. Des années plus tard un écrivain tente de rétablir l’innocence de celui qui sera condamné, malgré la faiblesse des preuves recueillies contre lui. Douze récits de personnes, vivantes ou mortes, touchées de près ou de loin par cette affaire tenteront de l’aider …

Voilà donc le roman qui m’a réconcilié avec David Peace. Et pourtant j’ai du mal à trouver les mots pour vous convaincre de le lire. Car c’est un roman difficile, un roman qui se mérite, qui se gagne, qui semble parfois vouloir se débarrasser de son lecteur … Mais roman qui donne beaucoup.

J’ai été happé, dès le prologue par le rythme hypnotique de la langue. J’ai même été à deux doigt de le relire à haute voix. C’est sans doute cet élan initial qui m’a permis de passer les obstacles que l’auteur met ensuite dans les pattes du lecteur.

Le récit est éclaté, scandé, lancinant, chaotique, répétitif ou d’une sécheresse totale au gré de la personne qui a la parole. Si l’auteur repose parfois le lecteur, et lui propose un chapitre à la narration relativement classique, c’est pour ensuite le submerger sous le flot décousu des pensées d’un homme complètement perdu … A l’image de cette ville qui oscille entre haine et admiration des vainqueurs.

Le tout forme peu à peu un tableau abstrait d’où émerge l’image d’une société en ruine, occupée, aliénée, ayant perdu tous ses repères … Un océan bouillonnant où nagent, décidés, quelques prédateurs prêts à la curée. Personne n’est épargné, ni vainqueurs américains ou russes, ni les japonais coupables des pires atrocités durant la guerre en Chine.

L’ensemble n’est pas aimable, pas agréable, mais sacrément impressionnant. On aime ou pas, on rentre dans le rythme ou pas, mais il est difficile de ne pas reconnaître la virtuosité de style, de langue, de construction, l’ampleur du propos, l’ambition du projet et la maîtrise de sa réalisation.

J’ai terminé le livre impressionné, admiratif et secoué. Et pour me remettre je crois que je vais passer à quelque chose de plus léger …

David Peace / Tokyo ville occupée  (Occupied city, 2009), Rivages/Thriller (2010), traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias.

Eloge (japonais) de la paresse.

Je ne suis pas un fan des romans à énigme. Ni un grand admirateur de Holmes, Rouletabille, et autres Poirot, même s’ils m’ont offert de belles heures de lecture il y a bien des années. Mais de temps en temps … Et puis là, il s’agissait d’un auteur japonais, traduit pour la première fois en France. De quoi exciter notre curiosité. Voici donc, en provenance du pays du soleil levant, Tokyo Zodiac Murders de Soji Shimada.

Les Holmes et Watson japonais se nomment Mitarai et Ishioka. Mitarai est un dilettante. Astrologue, détective déductif, aimant par-dessus tout la tranquillité … Il est interpelé par une affaire vieille de plus de quarante ans : En 1936, Heikichi Umezawa, vieux peintre misanthrope est assassiné dans son atelier. Un atelier dont la porte est fermée de l’intérieur et dont les fenêtres sont protégées par des grilles. Près du cadavre, un texte, où la victime décrivait son fantasme : fabriquer en suivant les principes astrologiques Azoth, la femme idéale. Pour les morceaux, facile, les filles vivant sous son toit les fourniraient. Quelques jours plus tard, la fille aîné de sa seconde femme est violée et tuée chez elle. Puis ce sont les cadavres incomplets des six filles sensées composer Azoth qui sont trouvés, un peu partout dans le pays. L’affaire du tueur du zodiac est née. Elle va passionner le Japon jusqu’à cette année 1979 où une femme vient apporter un document inédit à Mitarai …

Je ne suis toujours pas un fan de ce style de roman, et je n’en lirais pas tous les jours. Mais je me suis quand même bien amusé. Parce que l’auteur, tout en écrivant un roman dans la grande tradition, a réussi également à écrire un roman totalement original.

De la tradition nous avons tous les éléments : un détective génial, son assistant faire-valoir, un meurtre en chambre close, un soupçon d’astrologie (pour rire), des déductions, des schémas, un final avec présentation de la solution devant les intéressés …

Totalement original à plus d’un titre : Tout d’abord nous ne sommes pas en Angleterre mais au Japon, un pays décrit dans son évolution de 1936 à la fin des années 70. Egalement parce qu’aux mystères « classiques » l’auteur associe le thème moderne du serial killer. Son détective est totalement décalé, hors norme. Non pas qu’il soit cocaïnomane, alcoolique … ou autre, de ceux là, on en a des wagons. Non il est bien plus étrange, surtout pour un japonais : figurez-vous que moins il travaille, moins il est connu, plus il est content. Il déteste avoir des obligations, devoir se lever alors qu’il a envie de rester au lit, et gagner de l’argent l’indiffère totalement. Travailler moins pour vivre mieux en quelque sorte.

Autre originalité, l’auteur interpelle directement le lecteur, le mettant au défi :

« Défi lancé au lecteur […] Il va sans dire que vous êtes désormais en possession de tous les éléments nécessaires. N’oubliez pas que la clé de l’énigme est limpide et qu’elle se trouve juste sous votre nez » (page 282).

Et plus loin : « Le second défi […] Nous avons maintenant un indice grossier […] Je suis pourtant sûr qu’un grand nombre de lecteurs restent encore dans l’incompréhension […] C’est pourquoi je lance mon second défi : qui est donc ,%%µ**** ? » (page 298).

Pour finir, la liberté de ton, en particulier dans les dialogues, est très moderne, ce qui crée un contraste plaisant avec la thématique. Pour vous donner un exemple, voici comment Mitarai l’iconoclaste ose parler de son illustrissime prédécesseur : « Holmes nous est présenté comme le roi du déguisement. Une perruque et des sourcils blancs, une ombrelle et le voilà qui traverse la ville déguisé en vieille femme. Tu sais combien mesurait Holmes ? Plus de six pieds, soit quasiment un mètre quatre-vingt-dix ! Tu imagines des gens qui se disent : « Tiens, voilà une petite vieille d’un mètre quatre-vingt-dix » ? Un monstre, oui ! En fait les gens devaient se dire : « Tiens, voilà ce pitre de Holmes, encore déguisé en bonne femme ! » Seul Watson se laissait avoir. »

En bref, une excellente récréation pour les amateurs de logique qui ne dédaignent pas une pointe d’humour et un filet d’exotisme.

Soji Shimada / Tokyo Zodiac Murders  (Senseijutsu satsujinjiken, 1987), Rivages/Thriller (2010), Traduit du japonais par Daniel Hadida.

L’oiseau à ressort d’Haruki Murakami

Il y a presque un an, des copains à qui je faisais part de mon enthousiasme pour Haruki Murakami en général, et Kafka sur le rivage en particulier m’ont offert Chroniques de l’oiseau à ressort. Il était sur ma table de nuit, mais avait été recouvert par des piles de polars. Et j’hésitais à me lancer dans ce pavé de 850 pages. Grâce aux vacances, plus calmes en termes de sorties, j’ai enfin pu le lire. Si vous passez par ici, Hervé et Isa, merci.

Toru Okada était secrétaire dans un cabinet juridique, jusqu’à sa démission, donnée sans raison bien précise. Depuis il est homme au foyer, s’occupe de la maison et prépare le repas en attendant sa femme Kumiko. Jusqu’au jour où leur chat, disparaît. A partir de là sa vie déraille. Il reçoit des coups de fils érotiques d’une inconnue, rencontre une voyante coiffée d’un chapeau rouge, fait la connaissance d’une adolescente spécialiste de perruques … et Kumiko disparaît à son tour, sans laisser de traces. Et ce n’est que le début d’une étrange aventure qui le verra affronter ses cauchemars, et ceux des autres, au fond d’un puits.

Ceux qui connaissent déjà Haruki Murakami savent bien qu’il est absolument impossible de résumer ses romans. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. Ils savent également qu’ils sont tellement riches, complexes, peu explicites et qu’on passe forcément à côté de beaucoup de choses, chacun y piochant ce qu’il peut, ou ce qu’il veut. Une fois de plus, celui-ci ne fait pas exception. Parmi les multiple thématiques abordées dans cet ouvrage, on peut citer, en vrac, une réflexion sur le monde du travail et la vie quotidienne au Japon, le traumatisme de la guerre en Chine, et de la débâcle de 1945, la culpabilité, la manipulation politique et individuelle, l’importance du rêve, la difficulté d’assumer ce que l’on est …

Autant de thèmes, et bien d’autres, qui passent, comme un rêve éveillé dans ce roman envoûtant de plus de 800 pages qui réussit l’exploit, malgré ses digressions et ses récits en apparence sans liens les uns avec les autres, de repêcher le lecteur juste quand il a l’impression d’être complètement perdu.

L’auteur nous perd, nous hypnotise, nous présente l’un après l’autre une multitude de personnages pas toujours liés les uns aux autres, avant de nous récupérer, in extremis, et de donner, dans une final extrêmement prenant, une cohérence à l’ensemble.

Chroniques de l’oiseau à ressort est un roman qui peut passer en quelques pages de la violence la plus noire à la poésie la plus lumineuse, de l’horreur à l’humour, de tragique au comique, toujours en finesse, sans la moindre lourdeur. Un roman à la fois poétique, réaliste, fantastique, historique, onirique … Un roman que l’on referme comme on sort d’un rêve, enchanté au sens premier du terme, encore un peu paumé, avec l’impression d’avoir saisi quelque chose d’important, même si on ne comprend pas tous les détails.

Vraiment du grand art, qui demande juste un peu de temps et de persévérance. Mais j’ai quand même une légère préférence pour Kafka sur le rivage

Haruki Murakami / Chroniques de l’oiseau à ressort  (Nejimaki-dori kuronikuru, 1994), Points Seuil (2001). Traduction du japonais par Corinne Atlan avec Karine (ou Catherine ?) Chesneau.