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Jean-Bernard Pouy de retour à la SN

Ce n’est un mystère pour personne, la série noire a changé de « patron », Aurélien Masson est parti vers de nouvelles aventures et c’est Stéfanie Delestré, bien connue des amateurs de polars qui a repris la maison. Elle marque son arrivée avec le retour de Jean-Bernard Pouy dans la maison : Ma ZAD.

PouyCamille Destroit, la quarantaine, est responsable de rayon dans un magasin plus ou moins bio. Il vit seul dans la ferme dont il a hérité, et s’ennuierait s’il ne s’était pas engagé, peu à peu, dans la ZAD voisine. Grâce à son boulot, il peut procurer à ses potes zadistes des palettes ou des invendus. Jusqu’au jour où, lors d’une opération d’évacuation musclée de la zone, il est arrêté et placé en garde à vue.

En sortant il retrouve son hangar où il range les produits qu’il destine à ses potes brûlé, et il se fait virer de son boulot, le magasin appartenant en fait à la famille qui fait la pluie et le beau temps dans la région et qui, ô hasard, doit construire le machin à l’origine de la création de la ZAD.

Dangereux, toujours très dangereux de se faire un ennemi qui n’a plus rien à perdre. Et qui pourrait être facilement motivé par ses nouveaux amis, et plus particulièrement par la jeune et belle Claire qui s’est installée chez lui.

Avec Ma ZAD je m’aperçois que, dernièrement, je préfère Jean-Bernard Pouy brillant nouvelliste, dans ses exercices virtuoses avec son ami Marc Villard par exemple, à Jean-Bernard Pouy romancier.

Attention, il est un romancier brillant, on retrouve son style, son humour, ses références innombrables, sa mauvaise foi assumée, ses goûts marqués, son engagement toujours drôle jamais dogmatique. C’est étincelant, vif, drôle.

Mais c’est également un peu frustrant. Si cette vivacité, cette légèreté, cette insolente facilité nonchalante font merveille sur un texte court qu’il sait toujours terminer sur une pirouette qui vous laisse baba, sur ce roman, j’aurais aimé un poil plus de densité, une intrigue qui ne me laisse pas sur ma faim, des personnages secondaires plus complexes.

Du coup, même si je ne me suis ennuyé à aucun moment de la lecture (c’est impossible de s’ennuyer en lisant du Pouy), j’ai refermé le bouquin avec un goût frustrant de « pas assez », et l’impression que le démarrage promettait mieux que ce que nous offre la fin.

Jean-Bernard Pouy / Ma ZAD, Série Noire (2018).

Deux rééditions en quarto

Deux gros ouvrages à acheter absolument pour tout amateur de polar qui se respecte.

tout-doit-disparaitre-jean-bernard-pouyL’un est une évidence. Pour ses 70 ans la Série Noire réédite un quarto rassemblant Nous avons brûlé une sainte, La pêche aux anges, L’homme à l’oreille croquée, Le cinéma de papa et RN86 de l’incontournable Jean-Bernard Pouy. En prime une préface de Caryl Férey et une réponse à la préface de Mr Pouy himself. Double prime, la couv, et je suis certain que l’auteur n’y est pas pour rien, car on peut y lire : TOUT Jean-Bernard Pouy DOIT DISPARAITRE. Heureusement c’est une blague, rien de JBP ne doit disparaître au contraire !

Une excellente occasion pour tous (y compris pour moi) de lire ce qu’on n’a pas lu (pour ceux qui lisaient encore le Club des 5 quand c’est sorti), et relire le tout.

Ayerdhal-CybioneUne autre réédition, moins évidente pour les polardeux et pourtant … Il s’agit du Cycle de Cybione d’Ayerdhal (Cybione, Polytan, Keelsom Jahnaïc et L’œil du Spad). Moins évidente parce qu’à l’époque où il a écrit ce cycle Ayerdhal ne s’était pas encore mis au thriller et était donc inconnu des amateurs de polars (sauf s’ils aimaient aussi la SF).

Et pourtant, Elya le personnage principal est une jeune femme (un peu spéciale) qui travaille comme enquêtrice pour un assureur. Si c’est pas un personnage de polar ça ! Bon, l’assureur (Ender) assure … les constitutions de milliers de mondes, et Elya a quelques capacités hors du commun. Mais c’est bien un mélange polar SF qui sous couvert de parler de mondes exotiques parle beaucoup du notre. A découvrir donc.

Jean-Bernard Pouy / Tout doit disparaître, Série Noire (2015)

Ayerdhal / Le cycle de Cybione, Au diable Vauvert (2015)

Le polar de A à Z

Pouy-Villard-ABCDe A comme Amphétamines (et non, ce n’est pas signé M. Villard mais J-B. Pouy), à Z comme Zone (et là, oui, c’est signé M. Villard), sans passer par J comme Jazz (c’est J comme Jivaro), ni par C comme Cyclisme (c’est C comme Copropriétaires), en passant par des classiques H comme Hold up ou L comme Lame, et des moins attendus, comme G comme Gériatrie ou N comme Nibards … 26 nouvelles inédites illustrées par José Correa et écrites par Marc Villard et Jean-Bernard Pouy.

Que dire qui n’aie déjà été dit mille fois à propos des Quick et Flupke, des Dupont et Dupond, des Starsky et Hutch, des Avron et Evrard, des Doublepatte et Patachon (non je ne dirai pas des Jacob et Delafon) de la nouvelle noire française ?

Oui ils sont à la fois agaçants et époustouflants. Agaçants parce qu’époustouflants. C’est qu’il faut avoir une aisance insolente pour être capable de pondre une nouvelle qui tienne la route sur n’importe quel sujet, comme ça.

Vous sauriez vous écrire sur Daïquiri ou Quéquette ? Comme ça, sans pondre un machin mal foutu et potache ? Ben eux ils savent.

Vous sauriez vous écrire treize nouvelles sans qu’il y en ait une un peu plus faible que les autres, une dont on sent qu’elle a été écrite dans la douleur, parce qu’il fallait compléter ? Eux ils savent.

Vous savez mêler André Gide aux flics, le volleyball à l’église Saint-Bernard, ou Satan au vélo, et faire cela de la façon la plus naturelle du monde ? Eux ils savent.

Vous savez faire sourire, rire ou serrer la gorge en deux pages ? Eux ils savent.

Agaçants et époustouflants donc. Si vous ajoutez de beaux dessins noir et blanc et un très joli travail d’édition vous avez une idée facile et intelligente pour les cadeaux de Noël.

Marc Villard et Jean-Bernard Pouy, illustrations de José Correa /L’alphabet du polar, In8 (2014).

Pouy calibre 16

Un texte de Jean-Bernard Pouy, ça ne se refuse pas. Jamais. Ce Calibre 16 mm est donc le bienvenu.

Pouy16Vincent Cortal est retraité de l’éducation nationale, veuf, et père d’un fils qu’il ne voit jamais. Pas de quoi écrire un roman. Ben si. Car un jour Vincent Cortal hérite d’une très ancienne connaissance, du temps de sa jeunesse cinéphile, quand il écumait les séances de projection de cinéma expérimental dans les années 60-70. Rien de palpitant, sauf que la personne qui lui fait ce cadeau est morte victime d’un tabassage, et qu’il se trouve à son tour dans la ligne de mire d’une équipe de gros bras. Tout ça pour une collection de films underground qui n’ont été vus que par une poignée de fans ?

Débarrassons-nous tout de suite d’une considération bassement terre à terre, mais qui ne peut manquer de venir sur le tapis : 11 euros pour 60 pages, même si l’objet est beau et la prose pouytesque à la hauteur, je comprends que cela en rebute certains. Mais je ne connais pas les contraintes de la très modeste (en taille) maison In8, et j’imagine qu’ils n’ont pas le choix.

Ceci dit, c’est du pur JB Pouy, et donc du pur plaisir. On se régale dès les premières lignes et tout au long des soixante et quelques pages (ce qui finalement ramène le prix du mot juste au bon endroit à un tarif bien plus intéressant que la plupart des thrillers formatés de plus de 500 pages … mais c’est un autre débat).

Du pur Pouy, cela veut dire qu’on se prend en pleine poire une érudition et une culture impressionnantes, mais que ce n’est jamais chiant ni pédant, mais au contraire toujours joyeux et enthousiaste. Cela veut dire aussi que l’intrigue est habilement troussée. Et cela veut surtout dire que l’écriture mêle de façon inextricable et absolument réjouissante les niveaux de langage, du plus poétique au plus trivial, le tout dans la même phrase. Comme elle mêle la culture la plus élitiste et la plus populaire dans le même paragraphe.

Exemples :

« Cela dit, elle ressemblait autant à Angelina Joly que moi à Brav typ ».

« C’était maintenant certain, je n’étais pas fait pour la campagne, pour la province, ou pour, comme on dit maintenant pour ne pas vexer la plouquerie dominante, les « régions ». […]

Ici, dans la campagne montargoise, il y avait un silence si épais qu’il m’empêchait de dormir. J’entendais tout, même le blaireau qui, en pleine nuit, pétait dans la forêt. »

Comme le coup d’œil et de griffe et l’analyse de nos sociétés et de nos comportements sont aussi justes et acérés que l’écriture, c’est un vrai régal. A déguster, lire et relire (tient, du coup, si vous relisez, ça fait pas loin de 130 pages …)

Jean-Bernard Pouy / Calibre 16 mm, In8/Polaroid (2013).

Zigzag par Zug et Zog.

De retour de la rencontre avec David Peace, passionnante (je vous en reparler d’ici peu) une diversion fort bienvenue.

Les duettistes surdoués du polar reviennent. Après Ping-Pong et Tohu-Bohu, revoici pour notre plus grand plaisir Jean-Bernard Pouy et Marc Villard dans un mano-a-mano éblouissant de maîtrise et d’apparente facilité. Leur nouveau spectacle, cuvée 2010, s’appelle Zigzag.

Commençons par un averissement. Peut-être que, comme moi, vous avez l’intention de déguster ces nouvelles une à une, à l’occasion. Ben ça marche pas. Zigzag c’est comme les noix de cajou à l’apéro, ou le paquet d’amandes enrobées de chocolat. On croit qu’on va pouvoir n’en manger qu’une, et qu’on saura s’arrêter. Erreur, sans s’en rendre compte, tout le paquet y passe. Là c’est pareil. Sauf que ça fait pas grossir, ça rend heureux, et peut-être même un peu moins bête.

Le principe est un peu différent du précédent. Cette fois chaque auteur a fait une liste de ses thèmes de prédilection (10 chacun), les a passé à l’autre, à sa charge d’écrire une nouvelle. Nous avons donc :

Le foot, Barbès, la vie de famille, les immigrés, les flics pourris, les tueurs à gage, le jazz, la drogue, les éducateurs, les Halles proposés par Marc Villard, à traiter donc Jean-Bernard Pouy.

Et le vélo, la Bretagne, le cinéma expérimental, les libertaires, les citations philosophiques, la vache, le rock and roll, la peinture, le train, la patate, proposés par Jean-Bernard Pouy à traiter par Marc Villard.

Résultat, 20 moments de bonheur. Villard reste Villard tout en jouant à être Pouy, Pouy fait semblant d’être Villard pour redevenir lui-même dans une ultime pirouette. Les thèmes se télescopent, se répondent, se mélangent.

Et oui, se mélangent parce que le lecteur attentif ne pourra pas ne pas remarquer que lorsqu’il traite de la vache ou de la patate (thématiques JBP) MV y met aussi une pincée de drogue (thématique MV), ou que lorsque JBP parle des Halles (thème MV), il y met aussi pas mal de peinture, et de libertaires (thèmes JBP) … Vous suivez ? Non ? c’est pas grave.

Faites-moi confiance, le spectacle est rodé, minuté. Ca part dans tous les sens, on en prend plein les neurones. On sourit beaucoup, on bade devant autant de maestria, et on se garde au coin de l’oreille quelques pépites pêchées ici ou là, comme la diatribe hallucinante et pourtant très logique d’un poivrot dans un commissariat (je vous laisse découvrir le poivrot et le commissariat) et quelques pirouettes finales éblouissantes.

Ceci dit, et comme je le disais dans ma chronique de leur précédent spectacle, si j’essayais d’être écrivain, j’aurai salement les crocs de voir ces deux affreux s’amuser à pondre avec autant de facilité apparente et de bonheur des nouvelles aussi épatantes juste pour rire …

Convaincus ?

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / Zigzag, Rivages/Noir (2010).

PS. Le titre est une private joke que seul les auteurs et moi pouvons comprendre. Et toc.

Le Poulpe retourne à la source

On pourrait appeler ça un retour au sources, ou dire que le boucle est bouclée. Ou parler de retrouvailles, de jubilé … En bref, Gabriel le Poulpe Lecouvreur retrouve un de ses talentueux papas, en l’occurrence Jean-Bernard Pouy, après des années de séparation. Ca s’appelle Cinq bières, deux rhums. Et c’est fort réjouissant.

Gabriel déprime. Cheryl est en stage sham-Pouy-nerie dans le sud, et lui se morfond dans son bar préféré. Il se morfond tellement que Gérard décide de l’envoyer en mission dans le Nord et en Belgique pour essayer de lui trouver de nouvelles bières. Aussitôt dit, aussitôt parti, notre octopode préféré part faire du tourisme de part et d’autre de la frontière, conte fleurette aux serveuses, déguste des bières, se lie d’amitié avec des mariniers … et commence à s’intéresser à un cadavre retrouvé au milieu d’un chargement de ferraille sur une péniche.

Autant le dire tout de suite, l’intrigue n’est pas essentielle. Ce qui compte, c’est la balade dans le Nord, la magnifique description du monde des péniches zé des mariniers, celle d’une région anciennement industrielle qui meurt à petit feu, mais également celle de ceux qui se battent pour qu’elle revive. Ce qui compte surtout, c’est que c’est du JB Pouy. Avec son écriture, son style, cette facilité insolente, sa capacité à camper un personnage qu’on a l’impression d’avoir toujours connu, et ce en trois phrases, son humanité, son humour, ses références … plaisir assuré. Donc un très bon poulpe.

Juste pour le plaisir, un peu de Pouy dans le texte :

Culturel :

« Il y avait un château, un peu violé par le Duc »

Définitif :

« Gabriel repéra tout de suite le mec bourré, mais pas à mort, juste dans l’état temporaire où l’on a l’impression d’être Rambo ou Sarkozy. Un chieur. »

Jean-Bernard Pouy / Cinq bières, deux rhums, Baleine/Poulpe (2009).

Le roman noir par Jean-Bernard Pouy

Une brève histoire du roman noir, par Jean-Bernard Pouy. Tout est dit.

En quelques chapitres et d’une plume alerte, Jean-Bernard Pouy nous dit pourquoi il aime le roman noir, et nous raconte ses auteurs préférés. Accessoirement, il dresse une brève histoire et géographie du genre. Bien plus qu’un cours magistral, ou qu’une conférence universitaire, on a là une véritable déclaration d’amour.

Car JB Pouy aime le roman noir. Il aime les œuvres et les auteurs. Et il le dit avec le style, l’humour et la vivacité qu’on lui connaît. Le début de ce petit essai est d’ailleurs explicite, il s’agit d’un avis absolument pas objectif (mais quoi de plus ennuyeux que l’objectivité), et surtout de l’avis très personnel de quelqu’un qui parle de ce qu’il aime.

«Si je tente cette brève histoire du roman noir, c’est essentiellement parce que j’en écris, et que je ressens, partialement, la force et la « justesse » de ce genre littéraire flou, à géométrie variable, et sujet à maintes explicitations, explications et définitions ».

Certes le spécialiste n’apprendra peut-être pas grand-chose, même s’il peut découvrir, ici ou là, un bijou bien caché qui lui avait échappé. Mais quel plaisir de lire, aussi bien exprimé, ce qu’on pense de tel ou tel auteur. Quel plaisir de voir une passion partagée. D’autant plus que JB Pouy sait parfaitement qu’on instruit mieux en amusant, ce qui veut dire que l’on ne risque pas de s’ennuyer. A titre d’exemple, voici les remerciements :

« Je remercie tout particulièrement Claude Mesplède et sa bande […] et puis tous les autres, généralement des amis, des confrères (y compris Albert Wikipédia), que j’ai pompés en toute impunité. Mais les amateurs de roman noir sont une grande famille »

Quant à ceux qui voudraient découvrir cette littérature, ils ont là un point de départ parfait, qui leur permettra d’explorer de belles pistes de lecture, et de se faire leur propre goût.

Convaincus ?

Tient, s’il en était besoin, une preuve que c’est un bon bouquin, c’est qu’en exergue d’un de ses chapitres il y a la phrase que vous voyez ci-dessus, qui ouvre Le dernier baiser de Crumley. C’est dire si l’homme a bon goût !

Jean-Bernard Pouy / Une brève histoire du roman noir L’œil neuf (2009).

Jean-Bernard Pouy fait son Lee Marvin

Loulou est un artisan, ou doit-on dire un artiste ? Serrurier aux doigts d’or, il ouvre toutes les portes, surtout les plus anciennes. Il a même pour clients les Musées nationaux. La classe. Certes par le passé Loulou a bien chatouillé quelques serrures sans consulter leurs propriétaires, mais c’est bien fini tout ça. Maintenant Loulou est rangé. Sauf qu’il aurait bien besoin du nouveau tour allemand ultra perfectionné, et qu’une connaissance le met en relation avec des russes qui sont prêt à le payer 10 000 euros pour un tout petit boulot. 10 000 euros, juste le prix du tour. Alors Loulou accepte. Une dernière fois.

Sauf qu’une fois le boulot fait, les russes au lieu de payer l’abandonnent à moitié mort dans une gare de banlieue. Commettant ainsi deux erreurs : ne pas l’achever, et sous-estimer les ressources d’un gars qui n’a plus rien à perdre … Un gars qui, quelques jours plus tard, voir par hasard Blank Point avec Lee Marvin. Alors Loulou prend une résolution, tant que les russes ne l’ont pas remboursé :

« surtout, partout, toujours, être Lee Marvin »                                                                     

Donald Westlake avait déjà rendu un auto-hommage très ironique à Richard Starkdans Jimmy the kid, où la bande de John Dortmunder essayait de monter un coup en suivant l’intrigue d’un roman de Richard Stark. Mise en abîme assurée.

Avec La récup’, c’est au tour de notre Jean-Bernard Pouy de se lancer dans l’exercice, de façon un peu plus distante, Paris n’est pas New-York, et Loulou n’est pas Dortmunder, mais l’idée est là. Il le fait sans jamais citer Parker et Stark, juste en faisant référence à Blank point, film de John Boorman avec Lee Marvin adaptée de la saga Parkerienne. Il le fait, bien entendu, à sa propre sauce, avec humour, légèreté et finesse.

Sinon que dire de plus de ce nouveau roman de Jean-Bernard Pouy qui n’ait déjà été dit mille fois ? Que JBP est aussi habile pour taquiner les mots que Loulou pour ouvrir les serrures rétives. Qu’aucun mystère de la grammaire, de la syntaxe, de la langue française ne lui résiste plus longtemps qu’une serrure à platine du XVIII° à Loulou. Que sous sa plume les phrases s’ajustent et jouent aussi librement et naturellement que les clenches sous les doigts de fée de Loulou. Mais est-ce vraiment nouveau ?

Que ça fait du bien, pour une fois, de voir un « petit », un démerdard sans grade faire trébucher les gros, faire la nique aux pleins de fric, qu’ils soient mafieux, industriels ou politiques. Qu’il arrive même à rendre la chose possible, le temps d’un roman.

Qu’on a l’impression de connaître Loulou après seulement quelques lignes. Que c’est brillant et d’une « facilité » insolente. Qu’à lire un Pouy on a l’impression que c’est facile d’écrire et d’avoir autant d’imagination. Ce qui est une grave erreur.

Est-ce suffisant pour vous convaincre ? Non ? Alors vous pouvez aller voir ce qu’en pense Jeanjean de Moisson Noire.

Jean-Bernard Pouy, La récup’, Fayard Noir (2008).

Jean-Bernard Pouy et ses huîtres

C’est le repas du dimanche de trop chez Bernard. Traité une fois de trop d’exsoissantuitarattardé, il explose à la figure de ses enfants (trentenaires bobos écolos gentils tendance Ségolène), et leur montre, en moins de temps qu’il n’en faut pour avaler cinq douzaines d’huîtres que l’ex attardé de 68 a encore le verbe haut, les idéaux intacts, et la fougue de le jeunesse. Une fougue que, de toute évidence, ils n’ont jamais eue.

Moins de vingt pages, explosives, jouissives, qui se dégustent comme une douzaine d’huîtres accompagnées d’un Muscadet bien frais (ou tout autre vin blanc que vous préférez avec les huîtres). C’est vif, vivifiant, intelligent, rageur, et beaucoup plus enthousiasmant, en cette période de commémorations qui ressemblent plus à des enterrements, que tout ce qu’on peut entendre ici ou là.

Du pur Pouy, dès le titre. Mes soixante huîtres, qui d’autre que lui aurait pu y penser ?

Jean-Bernard Pouy en a donc marre de s’entendre qualifier, par sa progéniture, et indirectement, via les média d’exsoissantuitarattardé. Il répond vertement, avec l’imagination et le verbe qu’on lui connaît. Mais finalement, ces reproches ne sont-ils pas dû, essentiellement à l’envie et la jalousie de ceux qui ont eu une jeunesse trop terne, trop raisonnable, trop lisse ? Qui regrette de ne pas avoir pu participer à une telle fête, quoique l’on puisse penser de ses suites et de ses conséquences ?

Des envieux qui sont loin d’avoir la verve de notre JB national, et qui même, de mon point de vue, s’emmêlent un peu les pinceaux. Parce qu’il faudrait savoir. Et d’un, soit on est attardé, soit on est ex. Si on est attardé, c’est qu’on est resté soixantuitard. Donc exit le ex. Et finalement attardé ça veut dire quoi ? Que 40 ans plus tard on a encore la fougue, la niaque, la rage, l’humour, l’envie de vivre ? Finalement, c’est plutôt un compliment. Ou, une fois de plus, de l’envie et de la jalousie. Car finalement, n’a-t-on pas l’âge de ses idéaux, de ses envies et de ses indignations ?

Alors, merci JB Pouy, grâce à ces quinze pages, on peut le dire, 68 n’est pas mort, car il bande encore. Je sais c’est un rien trivial et rabâché, mais c’est ce qui m’est venu spontanément à l’esprit. Désolé.

Jean-Bernard Pouy / Mes soixante huîtres  Editions folies d’encre (2008).

M. Villard et JB Pouy s’amusent

Prenez deux virtuoses à l’imagination débordante. Laissez-leur le champ libre, en ne leur donnant qu’une contrainte : s’amuser à deux. Vous obtenez Tohu-Bohu, de Marc Villard et Jean-Bernard Pouy. Le principe est simple : chacun doit écrire six nouvelles. Et hop, il les envoie à l’autre, qui lui répond. En écrivant une suite, une variation, ce qui précède, un écho, en intercalant, en rebondissant, sur le thème sur une phrase …

Vous obtenez alors vingt-quatre nouvelles, à lire deux par deux, avec pour narrateurs, une vache, quelques chevaux, un hamster, des chiens, des chats, un frigo, un arnaqueur, Miles Davis, un tueur, son employeur, des écrivains, une bonne sœur, des minots, un renard, un corbeau (sans fromage) …

La première impression du lecteur, est celle d’un immense plaisir. D’écriture, et bien sûr, de lecture. Pour eux (qui ont été à la fois lecteurs et écrivains) et pour l’heureux lecteur qui a le volume dans les mains. C’est brillantissime, jouissif, jubilatoire. Le lecteur reste bouché bée devant une telle maestria, une telle inventivité, une telle capacité de rebondir sur les thèmes de l’autre.

Il faut bien entendu les lire deux par deux. Une obligation qui n’en est pas une tant il est impossible de résister, à la fin de la première nouvelle du duo, à l’envie de voir comment l’autre s’en est tiré ! On sent le sourire sardonique du premier se disant « tiens, qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? Vas-tu saisir cette perche ? Vas-tu me surprendre ? » et la sourire de matou satisfait su second répondant : « T’as vu comment je te l’ai retourné ? t’y aurais pensé à ça ? ». Et vice-versa. Deux gros matous. Geste vif, parfait, minimal, ludique mais définitif.

J’avoue que mon anticléricalisme primaire me fait apprécier particulièrement la pulpeuse Laure de la Grâce Immanente, qui dans sa petite robe jaune a mis nos deux auteurs en émois. Mais tout est bon. Et je suis bien content de ne pas chercher à écrire, je crois que je trouverais horriblement agaçant d’avoir là, sous le nez, une telle démonstration de virtuosité souriante …

Marc Villard et Jean-Bernard Pouy / Tohu-Bohu (Rivages/Noir, 2008)