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Jean-Bernard Pouy fait son Lee Marvin

Loulou est un artisan, ou doit-on dire un artiste ? Serrurier aux doigts d’or, il ouvre toutes les portes, surtout les plus anciennes. Il a même pour clients les Musées nationaux. La classe. Certes par le passé Loulou a bien chatouillé quelques serrures sans consulter leurs propriétaires, mais c’est bien fini tout ça. Maintenant Loulou est rangé. Sauf qu’il aurait bien besoin du nouveau tour allemand ultra perfectionné, et qu’une connaissance le met en relation avec des russes qui sont prêt à le payer 10 000 euros pour un tout petit boulot. 10 000 euros, juste le prix du tour. Alors Loulou accepte. Une dernière fois.

Sauf qu’une fois le boulot fait, les russes au lieu de payer l’abandonnent à moitié mort dans une gare de banlieue. Commettant ainsi deux erreurs : ne pas l’achever, et sous-estimer les ressources d’un gars qui n’a plus rien à perdre … Un gars qui, quelques jours plus tard, voir par hasard Blank Point avec Lee Marvin. Alors Loulou prend une résolution, tant que les russes ne l’ont pas remboursé :

« surtout, partout, toujours, être Lee Marvin »                                                                     

Donald Westlake avait déjà rendu un auto-hommage très ironique à Richard Starkdans Jimmy the kid, où la bande de John Dortmunder essayait de monter un coup en suivant l’intrigue d’un roman de Richard Stark. Mise en abîme assurée.

Avec La récup’, c’est au tour de notre Jean-Bernard Pouy de se lancer dans l’exercice, de façon un peu plus distante, Paris n’est pas New-York, et Loulou n’est pas Dortmunder, mais l’idée est là. Il le fait sans jamais citer Parker et Stark, juste en faisant référence à Blank point, film de John Boorman avec Lee Marvin adaptée de la saga Parkerienne. Il le fait, bien entendu, à sa propre sauce, avec humour, légèreté et finesse.

Sinon que dire de plus de ce nouveau roman de Jean-Bernard Pouy qui n’ait déjà été dit mille fois ? Que JBP est aussi habile pour taquiner les mots que Loulou pour ouvrir les serrures rétives. Qu’aucun mystère de la grammaire, de la syntaxe, de la langue française ne lui résiste plus longtemps qu’une serrure à platine du XVIII° à Loulou. Que sous sa plume les phrases s’ajustent et jouent aussi librement et naturellement que les clenches sous les doigts de fée de Loulou. Mais est-ce vraiment nouveau ?

Que ça fait du bien, pour une fois, de voir un « petit », un démerdard sans grade faire trébucher les gros, faire la nique aux pleins de fric, qu’ils soient mafieux, industriels ou politiques. Qu’il arrive même à rendre la chose possible, le temps d’un roman.

Qu’on a l’impression de connaître Loulou après seulement quelques lignes. Que c’est brillant et d’une « facilité » insolente. Qu’à lire un Pouy on a l’impression que c’est facile d’écrire et d’avoir autant d’imagination. Ce qui est une grave erreur.

Est-ce suffisant pour vous convaincre ? Non ? Alors vous pouvez aller voir ce qu’en pense Jeanjean de Moisson Noire.

Jean-Bernard Pouy, La récup’, Fayard Noir (2008).

Jean-Bernard Pouy et ses huîtres

C’est le repas du dimanche de trop chez Bernard. Traité une fois de trop d’exsoissantuitarattardé, il explose à la figure de ses enfants (trentenaires bobos écolos gentils tendance Ségolène), et leur montre, en moins de temps qu’il n’en faut pour avaler cinq douzaines d’huîtres que l’ex attardé de 68 a encore le verbe haut, les idéaux intacts, et la fougue de le jeunesse. Une fougue que, de toute évidence, ils n’ont jamais eue.

Moins de vingt pages, explosives, jouissives, qui se dégustent comme une douzaine d’huîtres accompagnées d’un Muscadet bien frais (ou tout autre vin blanc que vous préférez avec les huîtres). C’est vif, vivifiant, intelligent, rageur, et beaucoup plus enthousiasmant, en cette période de commémorations qui ressemblent plus à des enterrements, que tout ce qu’on peut entendre ici ou là.

Du pur Pouy, dès le titre. Mes soixante huîtres, qui d’autre que lui aurait pu y penser ?

Jean-Bernard Pouy en a donc marre de s’entendre qualifier, par sa progéniture, et indirectement, via les média d’exsoissantuitarattardé. Il répond vertement, avec l’imagination et le verbe qu’on lui connaît. Mais finalement, ces reproches ne sont-ils pas dû, essentiellement à l’envie et la jalousie de ceux qui ont eu une jeunesse trop terne, trop raisonnable, trop lisse ? Qui regrette de ne pas avoir pu participer à une telle fête, quoique l’on puisse penser de ses suites et de ses conséquences ?

Des envieux qui sont loin d’avoir la verve de notre JB national, et qui même, de mon point de vue, s’emmêlent un peu les pinceaux. Parce qu’il faudrait savoir. Et d’un, soit on est attardé, soit on est ex. Si on est attardé, c’est qu’on est resté soixantuitard. Donc exit le ex. Et finalement attardé ça veut dire quoi ? Que 40 ans plus tard on a encore la fougue, la niaque, la rage, l’humour, l’envie de vivre ? Finalement, c’est plutôt un compliment. Ou, une fois de plus, de l’envie et de la jalousie. Car finalement, n’a-t-on pas l’âge de ses idéaux, de ses envies et de ses indignations ?

Alors, merci JB Pouy, grâce à ces quinze pages, on peut le dire, 68 n’est pas mort, car il bande encore. Je sais c’est un rien trivial et rabâché, mais c’est ce qui m’est venu spontanément à l’esprit. Désolé.

Jean-Bernard Pouy / Mes soixante huîtres  Editions folies d’encre (2008).

M. Villard et JB Pouy s’amusent

Prenez deux virtuoses à l’imagination débordante. Laissez-leur le champ libre, en ne leur donnant qu’une contrainte : s’amuser à deux. Vous obtenez Tohu-Bohu, de Marc Villard et Jean-Bernard Pouy. Le principe est simple : chacun doit écrire six nouvelles. Et hop, il les envoie à l’autre, qui lui répond. En écrivant une suite, une variation, ce qui précède, un écho, en intercalant, en rebondissant, sur le thème sur une phrase …

Vous obtenez alors vingt-quatre nouvelles, à lire deux par deux, avec pour narrateurs, une vache, quelques chevaux, un hamster, des chiens, des chats, un frigo, un arnaqueur, Miles Davis, un tueur, son employeur, des écrivains, une bonne sœur, des minots, un renard, un corbeau (sans fromage) …

La première impression du lecteur, est celle d’un immense plaisir. D’écriture, et bien sûr, de lecture. Pour eux (qui ont été à la fois lecteurs et écrivains) et pour l’heureux lecteur qui a le volume dans les mains. C’est brillantissime, jouissif, jubilatoire. Le lecteur reste bouché bée devant une telle maestria, une telle inventivité, une telle capacité de rebondir sur les thèmes de l’autre.

Il faut bien entendu les lire deux par deux. Une obligation qui n’en est pas une tant il est impossible de résister, à la fin de la première nouvelle du duo, à l’envie de voir comment l’autre s’en est tiré ! On sent le sourire sardonique du premier se disant « tiens, qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? Vas-tu saisir cette perche ? Vas-tu me surprendre ? » et la sourire de matou satisfait su second répondant : « T’as vu comment je te l’ai retourné ? t’y aurais pensé à ça ? ». Et vice-versa. Deux gros matous. Geste vif, parfait, minimal, ludique mais définitif.

J’avoue que mon anticléricalisme primaire me fait apprécier particulièrement la pulpeuse Laure de la Grâce Immanente, qui dans sa petite robe jaune a mis nos deux auteurs en émois. Mais tout est bon. Et je suis bien content de ne pas chercher à écrire, je crois que je trouverais horriblement agaçant d’avoir là, sous le nez, une telle démonstration de virtuosité souriante …

Marc Villard et Jean-Bernard Pouy / Tohu-Bohu (Rivages/Noir, 2008)