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Effacer les hommes

Ne lisant pas de littérature pour jeunes (cela fait bien longtemps que je ne le suis plus …), j’ai découvert Jean-Christophe Tixier avec Les mal-aimés. Il revient avec Effacer les hommes, c’est toujours aussi fort.

Une vallée aveyronnaise, une auberge au bord d’un lac de barrage. En cette année 1965, l’auberge est vide malgré le beau temps, il faut dire que l’on est en train de vidanger le lac, pour inspecter la construction. L’auberge n’a qu’un client, l’ingénieur venu superviser les travaux.

L’auberge est à Victoire qui vit ses derniers jours. Elle se trouve en compagnie de Marie Clément-Maurice, la fille de l’homme qu’elle avait épousé en 36 quand elle est venue là pour les premiers congés payés, Marie rentrée dans les ordres pour fuir cette union. Il y a aussi Eve et Ange, qu’elle a adoptés à Paris, en 47. Eve fait tourner l’affaire en rêvant d’évasion, mais est coincée par la maladie de celle qu’elle appelle sa tante et par son frère Ange, en gamin de 10 ans dans un corps d’homme.

L’eau baisse dans le lac, révélant la boue, l’ancien village englouti, et peut-être les secrets cachés mais jamais oubliés d’une communauté qui rumine ses rancœurs et ses haines.

Difficile de faire plus grand écart de lecture qu’entre les romans de Jérémie Guez et celui de Jean-Christophe Tixier. Après la sécheresse, l’introspection réduite au minimum, le récit limité à ce qui fait avancé l’action, Effacer les hommes est centré sur une intrigue ténue, très ténue et fait la part belle aux réflexions de trois femmes. Voilà qui illustre, pour ceux qui en douterait encore, l’extraordinaire richesse et variété de cette littérature qu’on appelle polar.

Attention, si l’intrigue policière ou plutôt le prétexte à la tension ou au suspense sont évanescents, cela ne veut pas dire qu’ils sont inexistants. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de ce roman magnifique. Sans aucune violence apparente, sans jamais paraître jouer du suspense, sans cliffhanger, l’auteur peu à peu installe un malaise, une tension diffuse que le lecteur aurait bien du mal à nommer mais qu’il ressent, comme une toute petite musique inquiétante qu’il entend à peine en arrière-plan. Une musique qui va sur la fin prendre une place de plus en plus grande, jusqu’à l’obliger à tourner les dernières pages avec impatience.

Voilà pour l’intrigue, parfaitement maîtrisée. Ce qui fait l’immense richesse du roman c’est le reste, le portrait de trois femmes, dans ce coin perdu, à une époque de bouleversements. Trois femmes qui chacune à sa façon vont tenter d’échapper à ce que la société veut lui imposer. Echapper à ce qui est présenté comme inéluctable. L’usine pour l’une, la Terre et la soumission aux hommes pour l’autre, des changements qu’elle ne comprend pas pour la troisième. Chacune, pour survivre va faire un choix, des choix incompatibles et pourtant logiques et cohérents.

La terre est magnifiquement racontée, on pense immédiatement aux meilleurs romans de Franck Bouysse, du point de vue de femmes qui, contrairement aux hommes, ne se sentent pas viscéralement attachées à cette terre et enfermée par elle. La terre, mais aussi l’isolement, les rancœurs et les haines et les lâchetés d’une petite société fermée (« pueblo chico infierno grande » disent les espagnols), et le vent de liberté qui peut arriver par des moyens inattendus, comme une BD ou un poste radio.

Sombre et lumineux à la fois, enthousiasmant, bouleversant, un magnifique roman. Vous n’oublierai pas de sitôt Victoire, Eve et Marie.

Jean-Christophe Tixier / Effacer les hommes, Albin Michel (2021).

Les mal-aimés

Il n’y a pas qu’aux US qu’il y a des petits blancs ou du rural noir. Si comme moi vous aviez raté Les mal-aimés de Jean-Christophe Tixier en début d’année, il est encore temps de vous rattraper.

TixierTout début du XX° siècle, dans une vallée perdue du sud de la France. Une poignée de familles survivent péniblement. Quelques cultures, une jument, quelques chèvres. Peu de gamins dans ce coin, alors quand l’une gagne de l’argent comme nourrice pour les gamins abandonnés, d’autres en prennent un plus grand à la maison qui sert de main d’œuvre taillable et corvéable à merci.

Une population superstitieuse qui vit dans la peur alimentée par la carcasse vide du bagne qui pèse sur tous. Une bâtisse sinistre, abandonnée depuis plus de quinze ans. Mais tous, plus ou moins, savent ce qu’il s’est passé dans cette prison pour mômes, tous savent comment ils étaient maltraités, mal nourris, au point de mourir par dizaines. Ils savent d’autant plus que plus d’un en a profité, plus ou moins directement, et que de petits fantômes décharnés les hantent. Alors tous se taisent, se suspectent, jusqu’à cet été où des drames vont ranimer les souvenirs.

Attention, c’est sombre, sombre, sombre. Malgré le soleil écrasant dans cette vallée du sud, pas un rayon de lumière, ou si peu, pour éclairer des événements sinistres, des vies étriquées et mesquines, des vies de lutte permanente contre une terre et une nature qui ne cèdent que le strict minimum pour survivre, et encore, pas toujours.

Des faibles systématiquement écrasés, exploités, violentés, et en filigrane l’histoire bouleversante de ces gamins mis au bagne des années auparavant, rendue par les incipits de chaque chapitre. Des incipits qui, par leur sécheresse et leur langue administrative implacable rendent encore plus insupportable le sort de ces gamins.

Et pourtant nul voyeurisme, aucune vulgarité dans le récit, une écriture qui arrive à garder la bonne distance, sans édulcorer mais sans en rajouter, avec quelques très rares moments de grâce et un final sans concession. Un très beau roman à condition d’accepter une telle noirceur sans espoir.

Jean-Christophe Tixier / Les mal-aimés, Albin Michel (2019).