Archives du mot-clé Jérôme Leroy

La petite gauloise

Je suis un peu à la bourre par rapport à mes collègues des blogs polars, mais ça y est, j’ai lu La petite gauloise de Jérôme Leroy.

Leroy« La raison pour laquelle la tête du capitaine de police Mokrane Méguelati, de l’antenne régionale de la Direction générale de la Sécurité intérieure, vient d’exploser sous l’effet d’une balle de calibre 12, sortie à une vitesse initiale de 380 mètres par seconde du canon de 51 cm d’un fusil à pompe Taurus, fusil lui-même tenu par le brigadier Richard Garcia, policier municipal, est sans doute à chercher dans des désordres géopolitiques bien éloignés de la banlieue caniculaire qui surplombe cette grande ville portuaire de l’ouest, connue pour son taux de chômage aberrant, ses chantiers navals agonisants et sa reconstruction élégamment stalinienne après les bombardements alliés de 1944. »

Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, si vous aimez cette première phrase du roman, plongez, vous avez une idée du lieu, de la violence, du ton acide. Si comme c’est le cas pour moi, la lecture de cette première phrase excite vos zygomatiques, foncez, vous êtes déjà conquis et vous saurez qui est la petite gauloise du titre.

Pour compléter le tableau, sachez que nous sommes dans le monde très légèrement différent du nôtre du Bloc, avec un parti facho de plus en plus présent, des policiers municipaux armés comme des cowboys, des lycées à la dérive, des profs au bord de la dépression, des ados sans espoirs mais non sans rage … Un mélange qui ne demande qu’à exploser.

C’est court, incisif, sans pitié dans la description de nos travers, mais non sans empathie, cynique mais tendre, lucide et moqueur envers tous et toutes, mais sans cette méchanceté détestable et cette morgue insupportable de certains de nos donneurs de leçons officiels.

On sourit beaucoup, même si le sourire parfois est un poil crispé, on prend un grand plaisir de lecture grâce à une écriture enjouée qui fait passer une pilule qui sinon serait bien amère. Et il n’est pas exclu que cette lecture nous amène à réfléchir. En plus le livre est beau. Que demander de plus ?

Jérôme Leroy / La petite gauloise, La manufacture des livres (2018).

Un peu de douceur et de mélancolie

Ceux qui ne connaissent pas encore Jérôme Leroy vont avoir plusieurs occasions de le découvrir en ce début d’année. Deux rééditions : un roman La minute prescrite pour l’assaut et un recueil de nouvelles : Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine ; et une nouveauté Un peu tard dans la saison, tout cela aux éditions de La table ronde.

leroyLa fin du monde a bien eu lieu. Ou au moins, la fin d’un monde. Depuis sa campagne gersoise, où elle vit avec sa fille Ada, Agnès Delvaux, ancienne capitaine des services secrets se souvient des derniers jours.

C’était en 2015, la France allait sombrer dans un chaos permanent et organisé, attentats, contestation sociale, grèves, état d’urgence, répression policière … Au point qu’un nouveau phénomène passe dans un premier temps inaperçu : l’Eclipse. Des gens qui arrêtent tout et partent, du jour au lendemain, sans qu’il y ait de signes avant-coureurs évidents. Des ouvriers, des profs, des politiques, des médecins …Ils arrêtent pour disparaitre et lire, pêcher ou servir des bières dans un bistrot paumé.

Pourtant Agnès aurait dû le voir venir, elle qui, pour des raisons personnelles, surveille Guillaume Trimbert, écrivain qui vivote, ancien prof fatigué, qui semble peu à peu lâcher prise.

Un peu tard dans la saison devrait vous permettre de dire si vous aimez, ou pas, l’univers et l’écriture de Jérôme Leroy, parce qu’il est 100% représentatif de bon nombre de ses romans et nouvelles. Scénario de fin du monde, l’auteur lui-même pris comme personnage (avec un portrait impitoyable sur ses propres « défauts » ou incohérences), des références littéraires, un retour permanent sur la douceur d’un monde terminé, une élégance d’écriture, un ton nostalgique, les plages du nord, le Portugal … Bref tout son imaginaire, j’allais presque dire tout son bestiaire.

Hasard des lectures et de la saison, je l’ai lu dans un état cotonneux, terrassé par une saloperie hivernale, entre deux grogs, la tête un peu cotonneuse … J’ai trouvé que ce Leroy là, tout en saudade, va très bien avec le grog et un état grippal ! N’allez quand même pas attraper la crève juste pour être dans de bonnes conditions pour le lire, mais je me sentais dans le même état de faiblesse et de mélancolie que son écrivain.

Ensuite, au plaisir de retrouver ce monde sepia, s’ajoute celui de découvrir, pour une fois, une apocalypse plutôt sympathique, une fin du monde en douceur, sans trop de tripes et de boyaux répandus (même si Jérôme sacrifie un de ses potes dans l’histoire), sans curée, sans grands discours ni violence, juste un renoncement.

C’est peut-être pour ça aussi que mon état vaseux m’a aidé à la lecture, en général je suis plutôt adepte des histoires plus … abruptes et de personnages plus revendicatifs et plus réactifs. Mais là un peu de douceur mélancolique m’allait très bien.

Le spleen de Un peu tard dans la saison comme compagnon idéal des fatigues hivernales en quelque sorte. Un peu de mélancolie, de culture et de douceur dans un monde brutal et souvent terrifiant de bêtise.

Jérôme Leroy / Un peu tard dans la saison La table ronde (2017).

Des nouvelles de Jérôme Leroy

J’aime bien avoir toujours sous la main un recueil de nouvelles. Que je lis peu à peu, dans les interstices laissés par les gros romans. Le dernier est signé Jérôme Leroy : Les jours d’après, contes noirs.

Leroy-contesDeux anciens barbouzes règlent leurs comptes à Lille, sur fond de souvenirs d’amours de jeunesse.

Un hommage aux victimes de Guernica couleur sépia.

Quelques futurs possibles, tous plus déprimants les uns que les autres, quoi que … Le dernier braquage du monde n’est pas dépourvu d’une lueur d’espoir, et l’histoire de zombies est assez méchante pour être drôle …

Un éloge de la paresse.

Un hommage pastiche aux grands du roman d’espionnage réussi ; un autre à K. Dick.

Une histoire de fantôme romantique, un chant d’amour au PC, et une vengeance réjouissante qui envoie un sinistre con en enfer fiscal.

Un match de foot (et oui, Jérôme aime le foot) spécialement dédié à David Peace et un cauchemar d’écrivain.

La plupart de ces nouvelles ne sont pas inédites, j’en avais d’ailleurs déjà lu trois, que j’ai eu grand plaisir à relire.

Des hommages réussis à certains de ces auteurs fétiches (et quelqu’un qui aime, entre autres, David Peace, John Le Carré ou Philip K. Dick ne peut pas être totalement mauvais). Les thématiques chères à Jérôme Leroy : le charme des jeunes filles blondes, les vieilles rues de Lisbonne, les luttes syndicales et politiques, la littérature, la nécessité de prendre le temps, de préférence avec un livre et un verre à la main … Elles sont toutes là, traitées avec humour et légèreté, avec élégance aussi et une certaine distance souriante que permet bien le format court.

Un format court qui autorise aussi des idées assez délirantes qui ne tiendraient pas la longueur, et un humour très référencé qui fait mouche en quelques pages mais agacerait sans doute dans un roman.

Bref, le court va bien à Jérôme Leroy, il lui permet d’être tour à tour méchant, respectueux, romantique, drôle, vindicatif ou songeur. Voire déprimé.

A déguster. En paressant un verre à la main cela va sans dire.

Jérôme Leroy / Les jours d’après, contes noirs, La petite vermilllon (2015).

Jérôme Leroy tourne autour du Bloc

On n’avait plus de nouvelles depuis Le bloc. Jérôme Leroy est de retour avec L’ange gardien.

Leroy-ange-gardienBerthet est un tueur. Un tueur au service de l’état. Plus ou moins. Berthet appartient à l’Unité, groupe indépendant de toute hiérarchie policière ou militaire connue. Berthet vieillit. Proche de la soixantaine il commence à se demander quand et comment l’Unité va se débarrasser de lui. Parce que la retraite n’est pas prévue à l’Unité.

La vie de Martin Joubert, la cinquantaine, le déprime. Ancien professeur de français en ZEP, écrivain au succès très moyen, dépressif, accro au bon vin et aux médocs. Comme son couple, la vie de Martin Joubert est sérieusement en train de sombrer.

Kadiartou Diop est noire, belle, et ministre. Depuis le quartier pourri où elle a grandi à Roubaix elle s’est hissée jusque-là, non sans se faire des ennemis en face, chez les bas de fronts du Bloc Identitaire, mais aussi, et surtout, dans son propre parti. Un parti qui joue le grand cirque médiatique pour se relancer et la présente aux élections municipales dans une ville de province, face à Agnès Dorgelles, la très médiatique présidente du Bloc.

Depuis des années, sans qu’elle s’en doute, Berthet protège Kadiartou, en secret, et contre l’avis de l’Unité. Dans cette élection il voit un piège, potentiellement mortel. Qu’il lui faudra déjouer, avec l’aide de Joubert, qui ne le sait pas encore.

Ceux qui ont lu Le bloc (et ceux qui ne l’ont pas fait devraient s’y mettre sans tarder) auront reconnu le contexte politique. Montée du Bloc, omniprésence médiatique de sa présidente … On est en terrain connu, mais le point de vue a changé. Nous ne sommes plus à l’intérieur de la bête, nous l’observons de l’extérieur, elle et les conditions qui vont l’amener au pouvoir.

Ce n’est pas la seule raison pour laquelle les lecteurs de Jérôme Leroy sont en terrain connu. Comme toujours, il met beaucoup de lui dans ses personnages. Berthet et Joubert partagent certains de ses goûts (littéraires, œnologiques, politiques, géographiques …) et de ses dégoûts (pour le monde connecté d’aujourd’hui, l’eau tiède, les courageux derrière leur écran …). Ils partagent certains traits de caractères, des expériences de vie. Au lecteur de démêler le réel de l’imaginaire.

On retrouve aussi l’indulgence coupable de l’auteur envers les femmes politiques, de quelque bord qu’elles soient (il leur trouve toujours quelque chose … A part peut-être Madame Thatcher ?). On retrouve son goût du panache et de la défaite seul contre tous (pas très marxiste ça, mais très fajardien …), son goût de la provocation et le masochisme assumé qui le fait aller provoquer les cons sur leur terrain.

Tout cela fait que ceux qui aiment déjà sa prose retrouveront avec un très grand plaisir son écriture, son univers, sa façon de jouer entre romantisme et provocation, son plaisir à brouiller les pistes et les frontières. Pour eux, il suffirait de dire qu’un nouveau Jérôme Leroy est paru, le reste est superflu.

Pour ceux qui ne connaissent pas, on peut ajouter que la construction à trois voix est impeccable. Que la double énigme : Comment cela va-t-il mal se terminer ? Et pourquoi donc Berthet protège-t-il Kadiartou ? Est subtilement et efficacement tressée et que le suspense est maintenu jusqu’aux dernières pages. Qu’il y a de très beaux et très sensuels portraits de femmes. De magnifiques pages sur Lisbonne, que les scènes de castagne sont très réussies. Que le portrait de notre pays, pour pessimiste qu’il soit, est juste.

Et que malgré tout, en indécrottable militant communiste romantique (et balnéaire), jusqu’au bout, il croit à la possibilité de sauver quelque chose.

Convaincus ?

Jérôme Leroy / L’ange gardien, Série Noire (2014).

Leroy monte au front.

Me revoilà, pour parler bouquin avant de vous faire un compte-rendu plus détaillé de TPS. Je vous l’avais promis, je tiens mes promesses moi. Voici donc le très attendu Le Bloc de Jérôme Leroy, un roman qui ne va pas manquer de susciter des commentaires éclairés et pertinents de gens … qui ne l’auront pas lu.

La politique sécuritaire à coup de CRS et de contrôle au faciès, le délitement programmé et encouragé du lien social, les couplets répétés sur le communautarisme et le choc des civilisation, la crise acceptée pour ne pas dire encouragée par une classe politique qui, au mieux ne comprend rien, au pire a tout intérêt à ce que les choses aillent de plus en plus mal … Tout cela finit par avoir un effet prévisible : les zones les plus pauvres sont devenus des zones de guerre, la répression, les affrontements amènent leur lot de morts et la droite au pouvoir, paumée, accepte de faire rentrer des ministres du Bloc au gouvernement.

Durant la nuit de négociations, Antoine, mari d’Agnès Dorgelles, présidente du Bloc, fille du vieux président historique, boit, et se souvient. Comment il est passé à l’extrême droite, comment il est monté dans l’appareil du parti … Il se souvient surtout de son amitié avec Stanko. Stanko qui cette nuit est traqué. Stanko, ancien skin, violence à fleur de peau, devenu le grand patron des services de sécurité du Bloc et qui, en cette nuit de négociations, est devenu imprésentable pour un parti qui accède à la respectabilité. Stanko qui doit donc mourir et est traqué par les nervis qu’il a lui-même formés.

On va commencer par se débarrasser des bêtises.

Et pour commencer mon allergie au mot improbable. Arrrrgh, Jérôme, pas toi, pas toi le coup de « la robe improbable » !! Je suis poursuivi !! Je ne saurais plus dire où il est ce putain d’adjectif, mais je suis certain de l’avoir vu !!!

Venons-en au « problème » des personnages. Oui, il y a beaucoup de Jérôme Leroy dans Antoine. Horreur, malheur ! De la sympathie pour un facho ? L’auteur serait-il passé à l’extrême droite ? C’est quand même très con comme question non ? Quand Marcus Malte écrit du point de vue d’un transsexuel dans Carnage constellation, personne ne va vérifier s’il a toujours ses joyeuses, quand Don Winslow nous met dans la tête d’un narco mexicain, la DEA ne l’arrête pas, quand Valerio Evangelisti nous plonge dans la tête de la pire pourriture jamais présentée sur la page blanche, Eddie Florio, personne ne se demande s’il est violeur, traitre, tueur … Alors pourquoi, juste parce qu’Antoine et Stanko ne sont pas des brutes monolithiques, inhumaines, incultes et abruties se demanderait-on si Leroy est devenu facho ?

Par connerie ? Par paresse intellectuelle ? Par réflexe idiot ? Là j’avoue que je n’ai pas la réponse.

Et oui, il y a du Leroy dans Antoine, jusqu’à son goût discutable pour des musiques …que je ne qualifierai pas : « on entendait la voix délicieusement approximative de Chantal Goya ». Mais pour ceux qui veulent bien se donner la peine, il a même donné la clé de ce qui les rassemble et les éloigne définitivement : « Oui tu étais sans doute fait comme ton grand-père, pétri de haine pour un monde de conventions et d’hypocrisie, mais toi, par cynisme, lassitude, dandysme mal placé, tu as décidé de jouer avec les pantins autour de toi, de faire le marionnettiste alors que le vieux professeur d’histoire, chrétien et communiste voulait, lui, les …, comment disait-on déjà, oui, les émanciper. »

Voilà, indignés un poil fainéants, l’auteur vous a donné la clé, et si vous avez la flemme de la chercher, votre serviteur vous la met sous le nez …

Ceci étant dit, oui c’est un grand bouquin qui rejoint (comme je le disais il y a quelques jours) les constats de Thierry Di Rollo et d’Olivier Bordaçarre.

Le choix des personnages et la construction, sont impeccables. Leroy, en bon tragédien, fait semblant de respecter l’unité de lieu et de temps. Tout se passe en une nuit, chaque personnage est coincé dans sa chambre. Il s’en échappe en faisant appel à leurs souvenirs, nous refaisant vivre la montée du Bloc, ses soubresauts, son chemin vers la respectabilité, la percolation de ses idées dans la classe politique et médiatique …

Tout cela est bien beau, mais ne fait pas un bon livre. Ce qui fait que ce polar est grand ce sont ces deux personnages. Toute la force du roman vient, justement, de ce que les imbéciles reprochent à l’auteur : On y croit, on comprend (j’ai dit comprend, pas partage) leurs raisons, mieux, on les sent dans ses tripes, on finit même, parfois, horreur de l’horreur, par sentir une certaine sympathie. Et oui, c’est ça qui fait mal, ce ne sont pas des monstres, ce sont des humains, un peu, beaucoup, comme nous. Et c’est pour cela que le bouquin nous touche, et c’est pour cela qu’il faut les combattre et combattre une société qui les fabrique. C’est aussi pour ça qu’on peut aussi gagner. On ne peut pas gagner contre des monstres inhumains, sauf si on les extermine. On peut face à des gens fabriqués comme nous qui ont juste fait d’autres choix. Mais pour ça, il faut les connaître …

Alors non, ce n’est pas agréable. Manquerait plus que ça. Mais c’est un grand bouquin. Dont la lecture devrait être obligatoire. Ne serait-ce que pour donner tord à l’auteur et pour que tout ne se termine pas comme dans son roman.

Vous connaissez l’histoire de la grenouille qui ne saute pas de la casserole parce qu’on monte la température de l’eau petit à petit et qu’elle se rend compte trop tard qu’elle est en train de cuire ? En bien nous devons remercier Thierry Di Rollo, Olivier Bordaçarre et Jérôme Leroy. Chacun à sa façon nous balance l’eau bouillante à la figure. Ca fait mal, ça brûle, mais ça nous poussera peut-être à sauter hors de cette foutu casserole avant qu’il ne soit trop tard. Restera ensuite à la balancer à la tronche de ceux qui veulent nous faire cuire.

Jérôme Leroy / Le bloc, Série Noire (2011).

L’hommage de Jérôme Leroy à Frédéric Fajardie

Le 1° mai 2008 Frédéric Fajardie nous faisait la sale blague de mourir. Jérôme Leroy qui est un de ses plus fervents admirateurs, et avait été son ami avait écrit un bel article pour dire ce qu’il lui devait, et ce qu’il perdait. En harmonie complète l’hommage.

Vanina Alberti est intérimaire chez Mital, quelque part dans le Pas-de-Calais. Une intérimaire combative, fille d’un ancien de la Gauche Prolétarienne, qui fait tout pour mettre des bâtons dans les roues de son patron qui, lui, a très bien retourné sa veste de soixante-huitard … Quand elle surprend une conversation qui lui apprend que la direction est en train de préparer, en douce, une délocalisation éclair, elle en parle à son père. Prenant peur devant sa réaction, elle écrit à Frédéric Fajardie, ancien compagnon de lutte de son père et écrivain qu’elle admire, pour qu’il lui vienne en aide et  qu’il évite une catastrophe …

Un an après la mort de Fajardie, Jérôme Leroy décide donc de lui rendre hommage. Il aurait pu écrire un essai, une analyse de son œuvre, un « à la manière de » … Il choisit de le mettre en scène, un peu comme Win Wenders mit en scène Dashiell Hammett.

Ce procédé lui permet de laisser libre court à son imagination romanesque mais également de rappeler les moments les plus significatifs de sa vie. Une vie qui, en elle-même, est déjà romanesque. Le mélange entre la biographie, le rappel des grands romans de Fajardie, et les aspects romanesques est parfaitement réussi, on passe de l’un à l’autre avec une totale fluidité, sans jamais avoir l’impression d’avoir deux textes artificiellement assemblés.

Cette homogénéité est renforcée par toutes les valeurs que les deux hommes ont en commun. Leur rage, leur révolte, leur volonté de ne jamais accepter ce que tant et tant nous présentent comme inéluctable, mais aussi leur goût pour la générosité et le panache. Des valeurs communes qui font que le roman sonne parfois … comme un roman de Fajardie.

En bref, un très bel hommage, réussi jusque dans la mise en abîme de la couverture réalisée par l’incontournable Jean-Claude Claeys.

Jérôme Leroy / En harmonie Editions des Equateurs (2009)

Le Poulpe sauve Marx

Après le Spinrad il me fallait un peu de détente avant de me relancer dans quelque chose de dense. Un poulpe me semblait donc une lecture indiquée. A vos Marx, prêts, partez ! de Jérôme Leroy a parfaitement fait l’affaire.

Gabriel déprime. Le monde court à sa perte et sa relation avec Chéryl bat de l’aile. Gabriel est en permanence de mauvais poil. Du coup, il chasse une gueule de bois avec la suivante. Jusqu’à l’arrivée d’Alfredo Garcia (ouarf !). Ce mexicain, au service du Consortium (les cinq personnes qui, depuis des décennies, dirigent le monde dans le plus grand secret), vient l’appeler à l’aide. Ses maîtres, voyant la crise remettre en cause leur pouvoir, ont décidé de tuer Marx ! Le pire c’est que, grâce au nouvel accélérateur de particules de Genève, ils sont sur le point d’y arriver. Imaginez un monde où Marx n’aurait pas existé. Voilà qui file la chair de poule et redonne la pêche au poulpe, le temps d’une plongée vers 1843 …

Jérôme Leroy reprend ici l’idée d’une des nouvelles parues dans le recueil Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine. Il en profite pour la développer, lui faire prendre une autre direction, et multiplier les clins d’œil et les hommages. A ses potes, ses films préférés, ses chansons fétiches (il est à noter à ce sujet qu’il a des goûts littéraires et cinématographiques plus surs que ses goûts musicaux, plouf plouf …).

On sent bien qu’il aurait aimé parler un peu plus vins, mais une bible est une bible, et même un athée marxiste comme lui se voit obliger de la respecter. Le poulpe ne boit que de la bière. Par contre, non content de dire son admiration pour Marx, l’auteur, qui ne recule devant aucune vilenie, va même jusqu’à en citer des passages entier et à en conseiller la lecture aux jeunes générations.

Jésus, Marie, Joseph ! Saint Nicolas, Santisima Carlita protégez-nous de cette lecture subversive.

Rythmé, original, drôle et revendicatif. Avec à la fin des affreux, des vrais, qui en prennent plein les dents. Si j’osais, je dirais une bonne cuvée. Mais comme on n’a pas le droit de causer pinard …

Jérôme Leroy / A vos Marx, prêts, partez ! Baleine/Poulpe (2009)