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La longue marche des Navajos

Je me suis fait un petit plaisir, un retour aux fondamentaux, à une des séries qui m’a fait découvrir le polar : La longue marche des Navajos de Anne Hillerman.

Jim Chee et Bernie Manuelito sont toujours agents de la force de police navajo. Le légendaire lieutenant Joe Leaphorn est à la retraite mais travaille, quand on a besoin de lui, comme détective privé malgré ses difficultés avec l’anglais qui font suite à la balle qui l’a touché à la tête.

Bernie tombe sur un cadavre en allant courir, un homme que les agents du FBI semblent connaître. Ailleurs une série de cambriolages sans effraction et sans violence a eu lieu. Quant à Joe, il est contacté par la responsable du Musée Navajo parce qu’un objet d’une grande richesse symbolique a disparu d’un don anonyme qui venait d’arriver.

Dans la chaleur écrasante de l’été du Pays Navajo, les enquêtes vont se croiser et révéler un pan de l’histoire tragique de ce peuple.

Je ne vais pas vous dire que c’est le roman qu’il ne faut absolument pas manquer cette année. Mais si comme moi vous avez été émerveillés en découvrant les polar navajos de Tony Hillerman, s’ils vous ont donné envie daller voir les couchers de soleil sur les mesas de l’ouest désertique, si Jim Chee et le légendaire lieutenant, et bien plus tard Berni Manuelito sont devenus des proches que vous retrouvez avec plaisir, alors allez-y sans crainte.

Anne Hillerman continue l’œuvre de son père sans la bouleverser, avec amour et respect, mais surtout avec assez de talent pour satisfaire les fans. On suit donc avec beaucoup de plaisir les trois enquêtes qui, bien entendu, auront des points communs. Les paysages sont toujours là, imposants. En toile de fond elle évoque avec pudeur cet épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis que fut la déportation des Navajos.

Pas indispensable donc, mais tellement plaisant que ce serait dommage de s’en passer.

Anne Hillerman / La longue marche des Navajos, (The tale teller, 2019), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

Anne Hillerman prend le relai

Je ne vous cacherai pas que quand j’ai reçu La fille de femme-araignée d’Anne Hillerman, j’étais à la fois heureux et inquiet, impatient et anxieux. C’est sans doute pour cela que j’ai attendu un moment avant de le lire. Verdict : Anne a bien repris le flambeau, la police navajo est de retour.

HillermanEn sortant du restaurant où il venait de prendre le petit-déjeuner avec ses anciens collègues, Joe Leaphorn, le légendaire lieutenant à la retraite devenu privé est abattu, sous les yeux de Bernadette Manuelito. Le tireur, un inconnu, réussit à prendre la fuite. Jim Chee se retrouve en charge de l’enquête et si Bernadette est sensée se tenir à l’écart (en tant que témoin, elle ne peut participer activement), on se doute bien qu’elle va désobéir aux ordres.

D’emblée Anne Hillerman tue le père : Joe Leaphorn au tapis dans les premières pages. Comme ça c’est fait, c’est une suite, c’est un hommage, mais c’est Bernadette qui prend le flambeau. Cela ne pouvait pas être plus clair …

Pour le reste, on retrouve avec un immense plaisir des personnages et des paysages que l’on croyait perdus à jamais pour nous, pauvres lecteurs fans de la Police de la Nation Navajo. Parce que si La fille de femme-Araignée n’est pas le meilleur de la série, il en est tout à fait digne, et c’est même un très bon épisode. On y retrouve tout ce qui a fait son succès : Une intrigue soignée, des personnages que l’on connaît, toujours aussi bien campés et dont on suit en même temps les enquêtes et la vie privée, de très belles descriptions des paysages, et un fond très documenté sur l’histoire, la culture et la vie quotidienne dans ce coin perdu des US qu’on a appris à connaître.

La patte de la fille, là où on voit de légères différences, c’est le choix de centrer l’histoire sur le personnage féminin de Bernadette, de mettre en avant ses relations avec sa mère et sa sœur (qui éclairent sur l’évolution d’une structure familiale originale en train de se diluer dans le mode de vie US), et de faire peut-être passer plus d’émotion que son père.

A signaler également un final assez costaud et très bien mené. Bref, du beau boulot, qui fait plaisir et qui donne envie de voir ce que va donner la suite.

Anne Hillerman / La fille de Femme-Araignée (Spider woman’s daughter, 2013), Rivages/Thriller (2014), traduit de l’américain par Pierre Bondil.

Hommage à Tony Hillerman

Je suis arrivé au polar dans les années 80 avec deux auteurs de chez rivages : James Ellroy et Tony Hillerman. Là où le premier vous secoue les tripes, le second vous fait respirer l’air des grands espaces, admirer un lever de soleil sur les falaises rouges d’une canyon, et comprendre, peu à peu, les cultures Navajos et Hopi. Le premier contact avec Tony Hillerman, pour moi, ce fut ça :

« D’ici deux ou trois minutes, le bord inférieur du soleil rouge plongerait derrière les couches de nuages à l’ouest, au-dessus de l’Arizona. Ses rayons obliques de fin d’après-midi étaient presque parallèles à la pente de la colline descendant vers le Zuňi Wash. Ils projetaient l’ombre mobile de Ted Isaacs à près de trois cent mètres en contrebas, et à côté d’elle s’étirait l’ombre immobile du lieutenant Joseph Leaphorn. Chaque genévrier, chaque arbuste jaune et chaque saillie de rocher coupait le gris-jaune de l’herbe automnale d’une bande d’ombre d’un bleu foncé. Au-delà du flanc de la colline, au-delà du quadrillage de ficelles qui marquait la fouille d’Isaacs, à trois kilomètres de l’autre côté de la vallée, se dressait la masse imposante de Corn Mountain,  ses falaises déchiquetées soulignées par les rouges et les roses des reflets du soleil et par les noirs des ombres. C’était l’un des moments de beauté resplendissante que, par la force de l’habitude, Joe Leaphorn prenait le temps de contempler et de savourer. » (Là où dansent les morts).

Et également cela :

« Le souvenir lui revint d’un matin neigeux sur le plateau Lukachukai : de son grand-père qui passait du pollen sacré sur le canon de son vieux 30-30 puis entonnait un chant ; de la voix claire du vieil homme qui s’adressait à l’esprit du cerf afin que la chasse à laquelle il allait se livrer pour avoir de la viande pour l’hiver soit bonne et juste et en totale harmonie avec les choses de la nature, conférant ainsi à l’acte à venir la beauté Navajo. » (Là où dansent les morts).

Mais il serait très réducteur de limiter Tony Hillerman à ces deux aspects. La série Navajo, c’est aussi toute une galerie de personnages, dont ses deux flics de la police tribale, construits roman après roman, que l’on voit enquêter, mais aussi changer, évoluer, souffrir, rire, aimer, pleurer, s’indigner … vivre. Jusqu’à ce qu’ils s’incarnent au point de devenir plus réels que bien des pantins que l’on croise tous les jours.

Joe Leaphorn, l’aîné, grand policier, légendaire dans son service, rationnel, logique et méthodique, qui même s’il ne renie pas ses racines a coupé avec les traditions navajos. Et Jim Chee, plus jeune, qui a suivi les cours à l’université mais étudie pour devenir shaman et recherche l’équilibre dans la tradition de ses ancêtres.

Et ce n’est pas tout. Tony Hillerman est un raconteur d’histoires. Il prend son temps, sait musarder, mais cela ne l’empêche pas de tricoter des intrigues précises et bien construites, et de donner envie de tourner les pages AUSSI parce qu’on veut savoir la suite. Pour finir, comme leurs cousins les romans noirs urbains, ses polars s’appuient sur ce superbe talent de Tony Hillerman pour dresser des tableaux, souvent très sombres, de la situation présente, faite de misère, de perte de repères, d’alcoolisme, et d’incompréhension et/ou de mépris entre blancs et indiens.

Voilà c’est tout ça Hillerman. Tout ça qui va nous manquer maintenant. Nous ne saurons pas si Jim Chee arrive à concilier son travail et sa recherche de racines, si son mariage va tenir. Nous ne serons pas comment Joe Leaphorn vit bien sa retraite. Nous ne saurons plus si la pluie arrive enfin sur les mesas hopis … On attendait ses romans tranquillement, sans impatience, mais rassurés de savoir qu’il y en avait un, pas loin, en attente, et que l’on aurait bientôt des nouvelles de ces amis lointains.

C’est fini. Et c’est bien triste.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Tony Hillerman, et qui voudrait se lancer dans cette aventure, voici une bibliographie (non exhaustive, mais les titres essentiels y sont) des aventures de Jim Chee et Joe Leaphorn. Il vaut mieux, si possible, les lire à peu près dans l’ordre. Ce n’est pas indispensable, mais ne peut qu’augmenter le plaisir.

Joe Leaphorn : La voie de l’ennemi / Là où dansent les morts / Femme qui écoute / Le chagrin dans les fils (*)

Jim Chee : Le peuple des ténèbres / Le vent sombre / La voie du fantôme

Joe Leaphorn  et Jim Chee : Porteurs de peau / Le voleur de temps / Dieu qui parle / Coyote attend / Les clowns sacrés / Un homme est tombé / Le premier aigle / Blaireau se cache / Le vent gémit / Le cochon sinistre / L’homme squelette

(*) Dans l’ordre ont été écrits les Joe Leaphorn (sauf Le chagrin entre les fils qui est le dernier roman de Tony Hillerman traduit en France), puis les Jim Chee, et ensuite la série de romans où ils apparaissent tous les deux.