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L’incroyable retour de George Smiley

Début 1990, certains esprits chagrins et hommes de peu de foi ont pu se demander si la source d’inspiration de l’immense John Le Carré n’allait pas se tarir avec la chute du mur. Cela fait maintenant presque 30 ans que le Maître répond, roman après roman, avec finesse, élégance et, n’ayons pas peur des mots, génie, à cette question. Dernière réponse éclatante en date L’héritage des espions qui a le culot et le talent de revenir à la grande époque de la guerre froide.

Le Carré2017. Peter Guillam, franco-anglais ayant longtemps travaillé avec le légendaire George Smiley reçoit, dans la ferme bretonne où il s’est retiré, une convocation au siège londonien de l’espionnage anglais. Convocation polie, mais ferme, lui rappelant que la retraite qui lui est versée dépend de sa bonne volonté.

Sur place, Peter est assailli, moins poliment mais tout aussi fermement par des avocats qui le ramènent au début des années soixante, et à l’affaire Windfall, opération catastrophique ou manipulation géniale ? Seuls Peter et George (disparu) peuvent répondre. Des héritiers des victimes collatérales veulent porter plainte et sont soutenus par une partie du parlement. Peter se rend compte qu’il ferait un fusible parfait, mais refuse ce rôle, et refuse encore plus de révéler le fin mot de l’histoire.

Il va lui falloir se tirer seul d’affaire, et les jeunes avocats aux dents longues du service vont apprendre de quoi est capable un vieux qui a fait sa carrière au temps de la guerre froide.

Pour commencer un avertissement. L’héritage des espions reprend l’affaire de L’espion qui venait du froid en y apportant un éclairage nouveau. Donc, si vous connaissez déjà, allez-y les yeux fermés. Mais si vous décidez de lire les deux, dans l’ordre de préférence, ne lisez surtout pas la quatrième qui révèle la fin du roman précédent. Et pour finir cet avertissement, oui, le roman actuel peut se lire seul, il est juste encore plus émouvant si on a lu le précédent, publié quand même en …1963.

Quel putain de grand homme que ce John Le Carré. Comment à 87 ans, a-t-il cette capacité à revenir sur un roman vieux de plus de 50 ans, d’en reprendre l’intrigue et les personnages, et d’en faire un roman complètement nouveau, tout aussi passionnant que le premier qui est, au passage, l’un des romans d’espionnage les plus extraordinaire sur la guerre froide ?

Là où le premier était glaçant dans sa description de la mécanique de l’espionnage, où deux joueurs d’échecs s’affrontent à distance, sans apparente considération pour les pions, fous ou cavaliers sacrifiés pour les besoins de la partie, ce dernier opus est bouleversant dans la mise en lumière du facteur humain de l’histoire.

Tout amateur de l’auteur se doute bien que l’intrigue est ciselée. Et on prend un plaisir immense à retrouver la bande de George Smiley cinquante ans plus tard. De la voir affronter une bande de nouveaux venus très procéduriers, toujours soucieux de se protéger et de protéger les politiques en place.

Mais c’est surtout l’émotion qui vous prend aux tripes. Au moment où on commence à s’apercevoir que l’auteur parle de cet ancien roman, qui ne peut laisser indifférent, on se fait submerger. Et on apprécie d’autant plus le roman où il est autant question de testament que d’héritage, où l’auteur, au travers de ses personnages revient, avec une classe toute britannique, sur l’éternelle question de la fin et des moyens, et où, avec le recul de l’histoire il questionne la justesse des sacrifices considérés à l’époque comme normaux.

Ce qui est une façon de nous amener à nous poser des questions sur ce qui nous semble évident aujourd’hui, mais qui pourrait bien paraitre absurde ou barbare, dans quelques dizaines d’années.

Passionnant, bouleversant, intelligent, voilà donc le dernier roman en date d’un maître qui ne semble pas vieillir.

John Le Carré / L’héritage des espions (A legacy of spies, 2017), Le seuil (2018), traduit de l’anglais par Isabelle Perrin.

Et c’est pourquoi Le Carré est Grand.

John Le Carré est grand. Ce n’est certes pas un scoop. Mais cela se confirme régulièrement. Et c’est une fois de plus le cas avec ce dernier roman, Un traître à notre goût. Ce jeune homme de 80 ans, maître incontesté du roman de la guerre froide, nous régale une fois encore.

Rien ne prédisposait Perry, professeur à Oxford et sportif accompli et son amie Gail, avocate londonienne à côtoyer le monde des espions. Jusqu’au jour où, lors d’un séjour paradisiaque sur l’île caribéenne d’Antigua, Perry joue au tennis avec Dima.

Son adversaire est un milliardaire russe exubérant, bardé de bijoux et de tatouages … la caricature du mafieux russe. Ils ne savent pas, alors que le match se termine, que Dima va les choisir comme émissaires pour passer un marché avec les services secrets britanniques : La nationalité anglaise, les meilleurs collèges pour ses enfants et une protection de toute sa famille contre des révélations sur les circuits de blanchiment de l’argent de la mafia russe et les réseaux de corruption dans toutes l’Europe. Perry et Gail acceptent, sans mesurer le danger, ni les conséquences sur leur vie et leurs illusions.

John Le Carré est grand disais-je donc, enfonçant allègrement une porte grande ouverte.

Dans son collimateur cette fois les circuits de blanchiment de l’argent de la mafia, la corruption des élites européennes et en particulier celle de tout le système financier, jusqu’au cœur même de la City de Londres jusqu’au cœur politique des démocraties qui dominent le monde.

On pourrait avec un tel sujet, écrire des essais ennuyeux et compliqués, des pamphlets énervés, des articles indignés. John Le Carré livre un roman passionnant, à la construction impeccable et implacable, aux dialogues étincelants, qui nous mène par le bout du nez des Caraïbes à Londres en passant par les prisons russes et les grands hôtels suisses.

Dans la première partie, la construction est époustouflante, jonglant avec une virtuosité et une fluidité confondantes entre l’interrogatoire de Perry et Gail (de retour à Londres après leur premier contact avec Dima) et le récit, au présent de leur aventure sur l’île. La seconde partie, au récit plus linéaire, nous enfonce dans les arcanes des luttes entre les dinosaures, qui croient encore en certaines valeurs, et la puissance, le rouleau compresseur, de l’argent et de la dictature de la finance. Jusqu’à l’issue … Incertaine jusqu’au bout.

Un chef d’œuvre de découpage et de précision au service d’un discours humaniste mais sans illusion.

Et c’est pourquoi John le Carré est grand.

John Le Carré / Un traître à notre goût (Our kind of traitor, 2010), seuil (2011), traduit de l’anglais par Isabelle Perrin.

Lire, ou relire, les classiques

La pause estivale, avant la déferlante de la rentrée, permet aussi de lire (ou relire) ses classiques. Une réédition fort bienvenue m’a permis de découvrir (enfin) ce monument qui manquait à ma culture. Mais quel monument ? Rien moins que L’espion qui venait du froid du Maître John Le Carré.

Leamas travaille pour l’espionnage anglais. Il est en poste à Berlin, au plus fort de la guerre froide. Sa situation est précaire : depuis quelques mois, le nouveau chef du contre-espionnage est-allemand, Hans Mundt décime tous ses hommes. Le dernier est abattu sous ses yeux au moment où il allait passer à l’ouest. Rapatrié à Londres Leamas s’attend à être mis au placard. C’est alors que son supérieur lui propose une dernière mission, dangereuse mais irrésistible : Faire tomber Mundt. Pour cela Leamas est prêt à tout …

Peut-être le chef d’œuvre du roman d’espionnage de la guerre froide, à coup sûr absolument incontournable. L’anti James Bond par excellence. Pas de héros, pas de superman, pas de gadget … Pas de grandes envolées non plus.

Certes le lecteur est averti dès le titre, mais l’impression est là : tout est absolument glaçant dans ce roman. Net et glaçant. Comme l’écriture, sèche, précise, presque sans émotion, ce qui fait d’autant plus ressortir les quelques coups de sang, les quelques moments où Le Carré permet aux personnages d’exprimer leurs peurs, leur rage, leur désarroi.

Et quelle description implacable des mécanismes de l’espionnage, de la spirale du mensonge et de la dissimulation, du Grand Jeu, où les hommes ne sont que des pions, plus ou moins conscients du rôle réel qu’on leur fait jouer. Cynisme des décideurs, perte totale de tout sens moral. Tous les coups sont bons pour « gagner », la seule justification d’une opération étant son succès, sa seule condamnation son échec. D’un côté comme de l’autre, ne survivent à ce jeu que ceux qui, justement, se sont débarrassés de toute considération morale.

Un immense roman, très sombre, au suspense impeccable … Et au final magnifique. A lire et relire.

John Le Carré / L’espion qui venait du froid (The spy who came in from the cold, 1963), Folio/policier (2010), traduit de l’anglais par Marcel Duhamel et Henri Robillot.

John Le Carré au Congo

John Le Carré, depuis ses premiers romans au début des années soixante, jusqu’à la chute du Mur a été La Référence en termes de roman d’espionnage mettant en scène le grand jeu entre les deux blocs. On pouvait se demander si le bouleversement géopolitique n’allait pas tarir son inspiration. Il a depuis largement répondu à cette question, et avec quel talent.

Alors que d’autres, comme Henry Porter ont utilisé comme champ d’écriture la lutte contre le nouvel ennemi numéro un (à savoir le terrorisme), John Le Carré semble avoir retrouvé le meilleur de son génie en démontant, avec une rage de jeune homme, les rouages des machinations de nos grandes multinationales, aidées par des états complices, pour mettre la main sur les ressources des pays du tiers monde. Son nouveau roman, Le chant de la mission est dans cette veine.

Le narrateur est Bruno Salvador, fils naturel d’un prêtre irlandais et d’une villageoise congolaise qu’il n’a jamais connue. Elevé par des moines, il a fait preuve d’un don naturel pour les langues ce qui lui a permis de devenir interprète free lance. Remarqué par les services secrets britanniques il travaille parfois pour eux. Mariée avec une belle fille de la haute, il vit à Londres sans s’apercevoir que sa vie est devenue vide de sens. Tout bascule avec sa rencontre avec Hannah, belle infirmière congolaise dont il tombe amoureux, et qui ranime sa conscience africaine. Deux jours après sa rencontre, il est choisi pour servir d’interprète pour un week-end au cours duquel il doit aider un Syndicat aussi riche et puissant qu’anonyme à mettre d’accord des chefs de guerre congolais pour qu’ils aident un nouvel homme providentiel à apporter la paix dans ce pays ravagé par les conflits. Quand il s’aperçoit que le soi-disant plan de paix n’est qu’un avatar de plus pour piller un pays déjà exsangue, il décide de réagir.

Empruntant la voix du narrateur, sorte de caméléon qui a profité de son don des langues pour se croire anglais, John Le Carré se lance dans la description pleine de verve, de couleur, et d’indignation de la façon dont l’Europe, sous couvert de belles intentions humanitaires, continue à piller l’Afrique. Bien sûr, il n’écrit ni un pamphlet, ni un essai, mais un vrai roman d’espionnage, totalement nouveau dans le style, mais toujours aussi efficace et précis dans sa façon de démonter les rouages des machinations, et impeccable dans la montée de son suspense.

John Le Carré / Le chant de la mission (The mission song, 2006), Seuil, traduit de l’anglais par Mimi et Isabelle Perrin