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Un pays obscur : hypnotique

Décidément grande rentrée polar cette année, grande et variée. Encore un beau roman atypique : Un pays obscur d’Alain Claret.

ClaretThomas est journaliste. En Lybie il rencontre Tom, photographe et grand reporter énigmatique avec qui il se lie d’amitié. Il suit avec lui les rebelles lors de la guerre qui verra le renversement de Kadhafi quand, lors d’une attaque des forces du régime, Tom est tué et Thomas fait prisonnier. Libéré après une longue incarcération, il ne peut s’adapter à la vie à Paris et va s’isoler dans la vieille maison de son père, au bord d’une forêt, en périphérie d’une petite ville de l’Ile de France.

Là il vit en compagnie de ses fantômes : Tom, son père et Ripley, héros préféré de Tom, dont il a lu et relu les aventures durant sa captivité. Jusqu’à ce qu’un ancien amour, sorti de sa vie depuis 10 ans, l’appelle au secours. La fille d’Hannah a disparu, et elle n’a personne vers qui se tourner. Entre rêves, cauchemars et sinistre réalité, Thomas va s’apercevoir que la guerre le suit partout, et que certains vivants sont plus dangereux que les fantômes.

Voilà un roman qui n’est fait ni pour les amateurs de thrillers, ni pour ceux qui aiment les belles intrigues. Si c’est ce que vous demandez à un polar vous pouvez passer votre chemin, vous finiriez très frustrés.

C’est dans un monde hypnotique, onirique, où les frontières entre les vivants et le morts, les êtres de chairs et ceux de papiers s’effacent que nous amène Alain Claret. Ce qui est étonnant c’est qu’en même temps, il nous intéresse, nous passionne même, pour des activités totalement matérielles, comme arranger un tas de bois, cuisiner merveilleusement des tomates suivant une recette italienne (que je vais d’ailleurs noter tant il m’a mis l’eau à la bouche), ou apprécier un grand vin.

Grace à une écriture lyrique et précise, l’immatériel et le matériel se mêlent, les fantômes peuplent les forêts aux côté des sangliers, la vie de personnages morts prend une importance capitale dans celle des vivants, et le traumatisme de la guerre en Lybie côtoie le récit de soirées littéraires. Au gré des souvenirs de Thomas et des personnes qu’il rencontre on apprend à connaître le passé des uns et des autres, on comprend leurs traumatismes, on partage leurs moments de joie.

Le lecteur qui accepte de se perdre doute en permanence, ne sait pas s’il s’agit de folie, de rêve ou de mécanisme de survie, ne sait plus s’il est ici avec Thomas, ou resté là-bas avec Tom. On lit le roman fasciné, en état d’hypnose.

J’ai juste un tout petit bémol, j’ai été un peu frustré par la fin qui ne me semble pas à la hauteur de l’ensemble, mais j’ai pris tant de plaisir avant, que ce n’est qu’un détail.

Alain Claret / Un pays obscur, La manufacture des livres (2018).

Dégradation, une superbe découverte

Un nouveau venu anglais en cette rentrée au seuil : Benjamin Myers, Dégradation. Une vision bien noire des landes du nord de l’Angleterre.

MyersAu nord de l’Angleterre, un paysage rude, sillonné par les randonneurs l’été, vide l’hiver. Dans ce paysage, un bourg, et une jeune fille Melanie Muncy qui disparait, alors qu’elle était allée se promener avec son chien. Ses parents possèdent la plus belle propriété du village, mais ils n’y sont guère aimés. Alors que la neige menace de bloquer la vallée, seuls deux personnes vont s’intéresser à cette disparition : James Brindle, flic d’une unité d’élite chargée des crimes les plus horribles, maniaque, névrosé, incapable de se lier avec ses semblables, et Roddy Mace, ancien journaliste d’un tabloïd londonien qui est venu se perdre, ou se retrouver dans un petit journal du nord du pays.

Tout de suite les soupçons se portent sur Steven Rutter, un rustre qui vit à l’écart, dans une ferme qui tombe en ruine. Le suspect idéal, bestial, sale, inquiétant. Leur enquête va les mener beaucoup plus loin, et révéler que Steven Rutter n’est peut-être pas l’homme le plus dangereux de la région.

Qu’est-ce qui fait que ce roman est fascinant, alors qu’un autre, que l’on pourrait résumer de la même façon, ne sera qu’une bouillie insipide recyclant pour la centième, millième fois des recettes éculées ? Parce que des romans qui tournent autour de la disparition d’une jeune fille avec des enquêteurs atypiques, dans un environnement bien sale, il y en a des cartons.

Je pourrais répondre en deux mots : « l’écriture », et vous seriez en droit de me dire : c’est un peu court jeune homme (même si ça fait longtemps que je ne suis plus jeune). Donc je vais essayer de développer.

Pour commencer le culot de la construction : On sait très vite ce qu’il s’est passé, et qui est le coupable. L’auteur ne joue donc pas sur le suspense, et la disparition initiale n’est qu’un prétexte. Et pourtant il va y avoir quelques révélations en cours d’histoire, et même une fin assez ouverte d’une certaine façon.

Ensuite les personnages. Et deux en particulier : James Brindle est exceptionnel. Et cela parce que Benjamin Myers ne se contente pas de nous dire qu’il est maniaque. Il nous fait rentrer dans sa tête, nous perturbe avec ses tics et ses tocs, arrive même à rendre attachant un individu que l’on trouverait insupportable en vrai. Et que dire de Steven Rutter ? Immonde, bestial, vivant dans une misère culturelle, émotionnelle, sanitaire incroyables, mais qui prend chair, que l’on comprend petit à petit, et surtout, qui est absolument crédible et incarné, à l’inverse de certains croquemitaines et autres serial killers sensés nous effrayer. Rutter est effrayant, mais plus que ça, il est pathétique et émouvant. Le voilà le véritable tour de force, ce qui donne une force incomparable à Dégradation. D’autant plus que tous les personnages secondaires sont réussis, jusqu’aux ombres menaçantes que l’on devine au second plan.

Ajoutez à cela la description d’une société sous la coupe de quelques mâles dominants immondes, dignes de Ted Lewis (si vous ne connaissez pas Ted Lewis, qui a inspiré des auteurs comme Robin Cook ou David Peace, précipitez-vous) et des descriptions de paysages époustouflantes.

Touillez, laissez mijoter, et vous avez un superbe roman noir, étouffant et émouvant, un diamant noir qui vous laissera des images, des scènes et des gens gravés dans la mémoire.

Benjamin Myers / Dégradation (Turning blue, 2016), seuil/cadre noir (2018), traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

Retour gagnant pour Sully Carter

On avait découvert Neely Tucker avec La voix des morts. Il reprend son personnage de journaliste mal embouché dans A l’ombre du pouvoir et confirme son talent.

TuckerSully Carter est journaliste au Washington Post. Ancien reporter de guerre, blessé en Bosnie, il couvre les faits divers en tentant d’oublier les horreurs qu’il a vues et vécues. A priori, la découverte, dans le Potomac, du cadavre d’un jeune noir à dreadlocks tué d’une balle dans la tête n’a malheureusement rien d’extraordinaire.

Mais il s’avère que le jeune homme, Billy Ellison était le fils d’une des familles les plus influentes de la ville, une des quatre ou cinq plus importantes de la bourgeoisie noire. Une fois de plus, Sully va devoir marcher sur des œufs, et vérifier plutôt deux fois qu’une les informations que son journal peut publier sur un monde qui sait parfaitement faire appel aux avocats les plus procéduriers et influents de la capitale.

Que voilà un excellent polar, classique dans sa structure comme on les aime.

Un personnage récurrent (et qu’on reverra j’espère) dans la droite lignée de ses dignes prédécesseurs, comme on en a vu des dizaines, preuve que quand un auteur donne de la chair à un cliché, ça marche à tous les coups. Sully Carter est le prototype du héros de roman noir, fragilisé dans sa chair et son âme par un passé qui le fait souffrir, caractère de cochon, réfractaire à toute forme d’autorité arbitraire, têtu comme une mule, qui ne lâche jamais une affaire commencée quelles que soient les pressions, méchant comme une teigne avec les pourris, et, cerise sur le gâteau, capable de réparties cinglantes. Comme Salvo Montalbano, Harry Hole, John Rebus, Rocco Schiavone, Jack Taylor, Douglas Brodie … Classique, mais terriblement efficace quand c’est bien mené, et avec Neely Tucker c’est très bien mené.

Une enquête qui permet de découvrir une ville dans tous ses aspects. Ici Washington et son passé esclavagiste, mais aussi les arcanes du pouvoir, d’un certain pouvoir : lobbyistes et presse. Là aussi classique, mais très bien mené et passionnant.

En comme l’auteur est journaliste, la description de la vie d’un grand journal de l’intérieur est extraordinaire. Les scènes de discutions entre Sully et le management du journal pour vérifier si un article est attaquable ou non, publiable ou non, sonnent terriblement vrai et sont passionnantes.

Bref, la série Sully Carter continue, pour le meilleur et j’attends avec impatience la suite.

On peut juste regretter de ne voir parler dans les media que de la suite pathétique d’une série scandinave à succès qui est à Neely Tucker ce que l’eau tiède est au bourbon, ou le rosé pamplemousse au Vosne-Romanée …

Neely Tucker / A l’ombre du pouvoir (Murder D. C., 2015), Série Noire (2017), traduit de l’anglais (USA) par Alexandra Maillard.

Court, trop court

Pendant les vacances, et en attendant l’avalanche de septembre, on peut rattraper quelques-uns des bouquins qu’on a laissé passer pendant l’année. Comme ce roman du mexicain Rafael Menjívar Ochao : Le directeur n’aime pas les cadavres.

OchoaUne ville, on suppose au Mexique, Le Vieux est politicien, ami de syndicalistes, patron d’un grand journal. Et il s’approche de la fin. Quand son fils qui est parti presque dix ans revient, les cadavres commencent à s’accumuler autour de lui et de sa seconde épouse. Comme si la guerre de succession avait commencé.

Roman court, violent, qui dresse le portrait d’un pays totalement corrompu. C’est la force du roman. Mais c’est la seule. Les personnages ne sont qu’esquissés, on arrive à la fin sans trop savoir ce qui a déchainé ce niveau de violence, quels étaient les intérêts des uns et des autres. Sans trop savoir non plus pourquoi tout s’arrête.

Je ne peux pas dire que je me sois ennuyé, surtout parce que c’est court, mais court cela l’est vraiment trop, dans tous les sens du terme.

Rafael Menjívar Ochao  / Le directeur n’aime pas les cadavres (Al director no le gustan los cadáveres, 2005 ?), Quidam (2017), traduit de l’espagnol (Salvador) par Thierry Davo.

Découverte mexicaine chez Métailié

Un nouvel auteur mexicain chez Métailié : Antonio Sarabia, La femme de tes rêves.

SarabiaHilario Godinez est journaliste sportif (ce qui veut dire qu’il commente essentiellement le foot) au Sol de hoy, dans une petite ville du nord du Mexique. Lui le grand amateur de littérature, qui s’est rêvé écrivain, se contente maintenant de trousser élégamment des chroniques commentant le dernier match des Becerros de oro, l’équipe locale. Ce qui lui vaut l’admiration dangereuse de El Tino, bras droit du patron du cartel de narcos qui fait la loi, en semant les cadavres, dans la région.

Quand Torito Medina, la star de l’équipe, est retrouvé dans une décharge, découpé en morceaux, Hilario se demande s’il est vraiment prudent de mener une enquête. D’autant que son admirateur le lui déconseille à demi-mot. Dans le même temps il s’interroge sur la mystérieuse jeune femme qui, depuis des années, lui envoie une lettre d’amour anonyme toutes les semaines. Les prochains jours d’Hilario vont être mouvementés.

Je ne vais pas vous dire que c’est le polar de l’année. Ni qu’après Cartel, on apprend beaucoup de choses sur la vie dans une ville se trouvant sous la coupe des narcos.

Néanmoins, j’ai pris du plaisir à lire ce polar qui mêle deux mystères : Qui découpe les citoyens (oui, il va y en avoir d’autres) et les dépose dans les décharges, ou plutôt pourquoi les découpent-on, car on se doute bien que les narcos ont quelque chose à voir dans cette barbarie, et qui est donc cette mystérieuse « Femme de tes rêves ».

L’écriture est vive et le choix de l’auteur de raconter l’histoire en s’adressant à son protagoniste principal surprenant et finalement pas désagréable. La description de la corruption de la police et de la trouille présente chez tous, même au second plan, pourraient donner un roman pesant ; mais les pointes d’humour et la distance que prend notre chroniqueur sportif le rendent assez alerte, sans pour autant édulcorer la réalité.

Une jolie découverte.

Antonio Sarabia / La femme de tes rêves (No tienes perdon de Dios, 2017), Métailié (2017), traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis.

Gordon Ferris et la filière nazi

La filière écossaise est déjà le troisième volet des enquêtes de Douglas Brodie, l’ex flic de Glasgow, de retour dans sa ville après la seconde guerre mondiale. Et c’est toujours aussi bien, toujours sous la plume de Gordon Ferris.

ferrisDans une ville de Glasgow encore très marquée par la guerre, le terrible hiver 1947 fait des ravages. Douglas Brodie, ex flic, ex soldat qui a participé aux premiers procès contre les nazis et travaille maintenant comme journaliste spécialisé dans les faits divers est contacté par son ami Isaac au nom de la communauté juive de la ville : une série de cambriolages a eu lieu, pendant les offices à la synagogue.

Il accepte de prêter main forte à son ami et de devenir, un temps, détective privé. Il ne se doute pas qu’il vient de mettre les pieds dans une affaire qui va l’amener à affronter ses pires cauchemars : la libération des camps et les interrogatoires des tortionnaires nazis.

Ce troisième volume tranche un peu avec les deux précédents.

Si l’on retrouve bien le personnage très attachant de Douglas Brodie, ainsi que les rues (ici complètement gelées) de Glasgow, ce n’est plus la vie de la ville, ses relations sociales, et l’ambiance d’un journal qui dominent. L’intrigue devient plus internationale et prend un certain recul pour s’approcher des manœuvres des services secrets, revenir sur les horreurs de la guerre, et décrire la guerre froide naissante, mais également les effets, jusqu’en Ecosse, de la naissance de l’état d’Israël.

Un recul qui n’empêche pas l’auteur de rester au ras des rues enneigées et très proches de ses personnages. Un excellent troisième épisode, qui échange, pour une fois, la description implacable d’une société écossaise très stratifiée, pour celle, non moins implacable, des magouilles pas vraiment morales des vainqueurs au nom de la « raison d’état ».

Gordon Ferris / La filière écossaise (Pilgrim soul, 2013), Seuil/Policier (2017), traduit de l’anglais (Ecosse) par Hubert Tézenas.

Que ne peut-on faire à Guy Novès ?

On ne peut pas faire ça à Guy Novès. Difficile de ne pas intriguer l’amateur de rugby, le toulousain, et que dire de l’amateur de rugby toulousain ? C’est signé Benoit Séverac.

Severac-NovesAdrien Golivat est journaliste à France Bleue Toulouse. A défaut de mieux, lui qui se rêvait grand journaliste et se retrouve coincé là. Quand il reçoit une photo montrant l’ouvreur emblématique du stade en compagnie d’une prostituée, il se dit qu’il ne mange pas de ce pain-là. Mais quand l’expéditrice de la photo, qui milite farouchement pour l’interdiction de la prostitution, est assassinée chez elle, il se demande s’il y a un lien. Et s’il y a quelque chose de pourri au Stade Toulousain, et pourquoi pas à la mairie.

Evacuons tout de suite le problème récurrent de ce format qu’est la novella : le prix. Difficile de convaincre à quelqu’un de claquer 12 euros pour une demi-heure de lecture … Mais c’est le même problème avec toutes les collections actuelles qui publient ce format. Alors il reste la solution du cadeau, ou des bibliothèques …

Ceci dit, on passe une bonne demi-heure. Ne serait-ce que parce que la phrase « On ne peut pas faire ça à Guy Novès » résonne forcément, et qu’on est fort curieux de voir ce qu’on ne peut pas lui faire, et si on va le lui faire ou non. Et sur un texte court, un bon titre et une bonne accroche qui excite la curiosité, c’est la moitié du travail de fait.

L’autre moitié répond aux attentes : Bonne intrigue, une visite dans les locaux d’une radio locale, un coup d’œil à la forteresse qu’est un club de sport professionnel vitrine d’une ville, un bon rythme, et une résolution qui marche.

Et si vous voulez savoir ce que Guy Novès fait dans cette galère, va falloir le lire …

Benoit Séverac / On ne peut pas faire ça à Guy Novès, Court Circuit (2016).