Archives du mot-clé journaliste

Noir d’Espagne

Philippe Huet poursuit sa chronique havraise du début du XX° siècle, mais fait cette fois un détour par l’Espagne en guerre avec Noir d’Espagne.

Sur les docks du Havre Marcel Bailleul sombre dans la dépression depuis l’assassinat de son père Victor. Seule la révélation que l’assassin, ancien soldat proche des croix de feu, est parti s’engager dans la légion Jeanne-d ’Arc auprès des franquistes le réveille. Il n’a plus qu’une idée en tête, partir dans les brigades internationales et le retrouver.

Louis-Albert Fournier, journaliste au « Populaire » rêve lui aussi de partir en Espagne, il se voit grand reporter. Son rêve va devenir réalité.

Des rêves ou des désirs qui vont se fracasser sur l’horreur du siège de Madrid, alors qu’au Havre, discrètement, la famille Hottenberg règne toujours en maître.

Cette série de Philippe Huet c’est du roman noir social à l’ancienne, solide, documenté, construit sur des personnages incarnés. Avec un vrai talent pour décrire des lieux et des atmosphères, que l’on soit dans les grandes demeures de la bourgeoisie havraise, dans un troquet de dockers ou dans le chaos sanglant de la guerre d’Espagne.

On a beau avoir lu tant et tant de romans sur ce conflit, la triple vision proposée ici – côté franquiste – côté brigades internationales avec la guerre interne entre communistes et anarchistes – et pour compléter un journaliste qui voudrait bien être aussi grand que les Kessel ou Hemingway – n’en est pas moins passionnante.

Pendant ce temps au Havre on voit comment, malgré les luttes, pas grand-chose ne change et la grande bourgeoisie capitaliste comprend l’importance d’acheter les media.

Le tout en racontant l’Histoire au travers des histoires individuelles de personnages attachants. Un roman indispensable pour tout amateur de roman noir social.

Philippe Huet / Noir d’Espagne, Rivages/Noir (2021).

Minuit à Atlanta

Après Darktown et Temps noirs, revoilà les policiers noirs d’Atlanta en 1956, sous la plume de Thomas Mullen : Minuit à Atlanta.

Atlanta, 1956. Tommy Smith a démissionné du premier groupe de policiers noirs de la ville toujours sous les ordres du lieutenant McInnis pour devenir reporter à l’Atlanta Daily Times, premier journal noir de la ville. Un soir qu’il s’est endormi à son bureau, il est réveillé par un coup de feu. Puis il entend des pas. Quand il monte au bureau de son directeur Arthur Bishop, il le trouve mort, l’assassin s’est enfui par l’escalier de secours.

Alors que des troubles éclatent dans les villes du sud, que le révérend King promeut le boycott des bus dans la ville voisine de Montgomery, et que l’état résiste à l’injonction nationale de laisser des noirs entrer dans les écoles jusque là réservées aux blancs, le meurtre d’un noir, même un notable, n’est pas la priorité de la police de la ville. Et pourtant il y en a du monde qui tourne autour du cadavre ; privés, Pinkerton et même FBI …

S’il veut que le lumière soit faire, Tommy sait qu’il devra travailler seul, ou au mieux avec ses anciens collègues.

Comme le norvégien Jørn Lier Horst dont je vous parlais il y a peu, Thomas Mullen c’est du sérieux. Pas fantaisiste, pas d’humour, mais une sacrée documentation et une belle connaissance historique au service d’une histoire solide.

On se trouve cette fois plongés à une époque clé des mouvements pour les droits civiques, une époque qui voit l’émergence du fils d’un pasteur d’Atlanta, pasteur lui-même, un certain révérend King. On assiste, de loin, au boycott des bus qui fut une sorte de détonateur, et l’auteur à l’intelligence et la finesse de nous décrire le moment, et la société noire dans toute leur complexité.

D’un côté ceux qui revendiquent une égalité de tous ; de l’autre une bourgeoisie noire qui veut être traitée à l’égal de la bourgeoisie blanche, mais se préoccupe beaucoup moins du sort des plus pauvres. Entre Tommy Smith, son ancien collègue Boggs fils de pasteur ou son patron Bishop on voit bien que les besoins, les revendications et les méthodes diffèrent. Ajoutez l’hystérie anticommuniste des années 50, des jeunes blancs qui, pour certains, commencent à devenir moins raciste que leurs ainés, l’émergence d’une presse noire … On mesure à la lecture tout le chemin parcouru, même s’il est certain que rien n’est jamais définitivement gagné.

Les thématiques sont nombreuses, le roman dense et riche mais jamais indigeste, grâce au choix soigner l’intrigue, et de ne jamais sacrifier la narration ou les personnages aux désirs de pédagogie. Passionnant et divertissant, une réussite, une fois de plus.

Thomas Mullen  / Minuit à Atlanta, (Midnight Atlanta, 2020), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

L’imposture du marronnier

Si vous êtes un habitué, vous savez que j’aime beaucoup le polar italien. Je n’allais pas rater un nouvel auteur, romain. Malheureusement, L’imposture du marronnier de Mariano Sabatini est une déception.

Viola Arnaghi, journaliste dans une revue féminine, habituellement spécialisée dans les papiers sur les artistes, est envoyée par sa chef interviewer Ascanio Restelli, entrepreneur romain sulfureux, toujours soupçonné, jamais condamné. Asciano va se lancer dans la course à la mairie, et Charme serait le premier journal à publier une interview à ce sujet.

Quand Viola arrive, la matin prévu, pour rencontrer le monstre, elle le trouve dans son bureau, égorgé. Elle appelle instinctivement son ami Leo Malinverno, journaliste au Globo, grand spécialiste des scoops, ami intime du commissaire Guerci, et séducteur dans l’âme. Restelli a arnaqué, écrasé, humilié tant de gens dans sa carrière, que l’enquête s’annonce compliquée.

Pourquoi suis-je déçu ? Ca commence par l’écriture que je trouve plate et explicative. Je suis peut-être trop sensible, mais une phrase comme : « des simples badauds, dont la curiosité maladive était alimentée par les horribles talk-shows sur les affaires sanglantes, qui passaient en boucle sur toutes les chaines. » me sort tout de suite du bouquin.

Je n’ai pas besoin qu’on me dise que la curiosité est « maladive », et encore moins que les talk-shows sont « horribles ». Soit l’auteur est capable de me le faire ressentir en me les décrivant, avec humour de préférence, ou au travers de dialogues, soit il me fait confiance pour le savoir, mais là il ne m’amuse pas et j’ai l’impression qu’il me prend pour un con. Ou qu’il cumule les adjectifs comme les sites de merdes qui recherchent le clic.

Ensuite, le personnage de Leo me gène. C’est une sorte de James Bond journaliste, sans les gadgets, mais qui comprend tout, un vrai chevalier blanc qui tombe tout ce qui porte jupon, ou presque (une des rares qui résiste à son charme est soupçonnée préférer les femmes). Si c’était fait sous forme parodique, ou s’il s’agissait d’une œuvre datée, ça passerait, là, c’est plus dur.

Dommage parce que les descriptions de Rome sont plutôt réussies, les épisodes culinaires alléchants, les références littéraires et musicales bienvenues, mais il y a vraiment trop de choses qui coincent pour moi.

Mariano Sabatini / L’imposture du marronnier, (L’inganno dell’ippocastano, 2016), Actes Sud/Actes Noirs (2021) traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.

Les jardins d’Eden

Je ne suis pas un connaisseur de l’œuvre de Pierre Pelot, je me réjouissais de le redécouvrir avec cette nouveauté à la série noire : Les jardins d’Eden. Mais je n’ai pas accroché.

Jip Sand sort à peine d’une très lourde hospitalisation après un cancer. Il retourne « se reposer » dans sa vallée et sa maison natale. Paradis, ses eaux thermales, son camping, son casino, ses anciennes usines textiles, et plus loin dans la montagne la casse des Manouches. Il espère renouer avec sa fille Annie qui n’est quasiment pas venu le voir à l’hôpital. Et peut-être finir une enquête qu’il n’a jamais pu mener à bien, en tant que journaliste du Grand Est, avant sa maladie : La mort de Manuella, la meilleure amie de Nathalie, retrouvée à moitié dévorée par des bestioles dans le bois au-dessus de paradis. Mais ses questions vont vite déranger, même ses amis d’enfance.

Je suis allé au bout, pour voir où me menait l’auteur, mais j’ai eu du mal, beaucoup de mal. Je dois être trop cartésien. Pierre Pelot n’étant pas un débutant, je me doute bien qu’il a fait un choix littéraire, celui de laisser le lecteur dans un brouillard permanent, reflet de l’état de l’esprit du personnage de Jip qui continue à boire, alors qu’il devrait arrêter, et qui prend ses cachets de façon assez aléatoire. La construction, et même l’écriture, épousent la confusion du pauvre Jip.

Le problème est qu’il m’a perdu en même temps qu’il perdait son personnage. Cerise sur le gâteau, est-ce l’effet de cette confusion et de mon décrochage ? Je n’ai pas cru à la résolution de son histoire qui finit par se révéler, en clair-obscur. Je l’ai trouvé trop énorme, pas crédible en ces lieux. Dommage parce qu’il y a des passages superbes, des évocations de l’enfance, des paysages, certains moments de pure noirceur.

Mais rien à faire, je me suis senti paumé tout du long,  je n’ai y pas cru, et du coup, je n’y ai pas pris de plaisir.

Pierre Pelot / Les jardins de l’Eden, Série Noire (2021).

Le bal des porcs

On a découvert il y a peu Arpád Soltész avec Il était une fois dans l’est. Le revoilà, toujours en colère, dans Le bal des porcs.

Une gamine, internée dans une clinique de désintoxication où elle avait été placée par le juge disparait. Ça n’intéresse pas grand monde. Qui s’intéresse au sort des camées quand les parents n’ont pas un rond ? Et quel peut bien être le rapport avec des politiciens tenus par les burnes par un maître chanteur, des services secrets et des services de police qui travaillent pour des trafiquants et les mafias calabraises et albanaises ? Combien y a t’il de cadavres enterrés dans les bois environnants ? Y a t’il encore des flics et des journalistes un peu intègres ?

Vous le saurez en lisant Le bal des porcs.

Ce roman appelle quelques explications :

« L’auteur de ce livre est un prostitué de journaleux et affabule sans le moindre scrupule.

Son roman ne contient pas la moindre parcelle de vérité. Si malgré tout vous vous reconnaissez dans l’un des personnages, n’hésitez pas et allez vous dénoncer tout de suite au commissariat ou à la procurature la plus proche. N’oubliez pas votre carte d’identité et votre brosse à dents. »

Ainsi se termine le roman, et il commence de la même façon, à peu de choses près. C’est évidemment un roman à clés, la principale étant l’affaire de l’assassinat de Ján Kuciak et de son amie en 2018. Un journaliste d’investigation, comme l’auteur. Ce qui veut dire que le roman, édité la même année a été écrit dans l’urgence.

Il se divise, plus ou moins, en trois partie.

La première on suit l’affaire des gamines prostituées, on est dans l’esprit du précédent roman, c’est trash, révoltant, plein d’énergie, au raz du caniveau.

Puis l’auteur prend de la distance, se détache de ses personnages pour décrire, de façon chaotique, tout un système de corruption, de liens entre mafias, monde industriel, monde politique, des arnaques diverses et variées aux fonds européens, des vols avec meurtre … le tout en donnant des surnoms à quasiment tous les protagonistes, en fragmentant l’action d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, d’un personnage à l’autre. Et là, j’avoue qu’il m’a perdu. Le lecteur slovaque qui reconnait les personnages réels derrière les masques s’y retrouve peut-être, mais moi, dans mon ignorance, j’ai été largué. Pas tout le temps, mais souvent.

Mais j’ai insisté jusqu’à la troisième partie où on retrouve le bitume, au ras du sol, avec un personnage de tueur à gage et une relocalisation sur les lieux du début. Et on retrouve cet allant, cet humour désespéré de la première partie.

La conclusion, quant à elle, remet tout en perspective et explique le pourquoi du comment du roman.

Complexe donc, pas toujours facile à lire et pas toujours convainquant, écrit de toute évidence dans une urgence et une colère qui ne permettait pas une autre structure, mais passionnant à posteriori quand on le rattache aux événements qui se sont déroulés dans le pays, et auxquels, il faut bien l’avouer, je n’avais pas trop prêté attention à l’époque.

Arpád Soltész sera à Ombres Blanches mardi prochain, un peu partout dans la région toulousaine ensuite et sur le site du festival Toulouse Polars du Sud le week-end. Nul doute qu’il sera passionnant de discuter avec lui.

Arpád Soltész / Le bal des porcs, (Sviňa, 2018), Agullo (2020) traduit du slovaque par Barbora Faure.

Le disparu de Larvik

Eux aussi deviennent des habitués, William Listing, le flic et sa fille Line, journaliste, du norvégien Jørn Lier Horst. Ils reviennent dans Le disparu de Larvik.

HorstL’été est arrivé à Larvik. Côté commissariat, cela fait 6 mois que l’enquête sur la disparition de Jens Hummel, chauffeur de taxi piétine. Côté famille, Line Listing a quitté son boulot de journaliste pour venir s’installer près de son père, en attendant d’accoucher de sa petite fille.

Elle croise par hasard une ancienne copine d’école qui revient elle aussi dans sa ville d’origine, suite à la mort de son grand-père, Frank Mandt, ancien trafiquant d’alcool puis de drogue jamais arrêté. L’ouverture d’un coffre dans le sous-sol de sa maison va contribuer à ébranler la routine de la petite ville.

Jørn Lier Horst c’est pas rock and roll, c’est pas latin, on est dans le solide et le confort la qualité scandinave. Alors si vous recherchez les chocs de lecture, l’originalité totale, le bruit et la fureur, vous pouvez éviter. Par contre si comme moi, de temps en temps, vous aimez vous plonger dans une bonne histoire, racontée en prenant son temps, avec une belle attention accordée aux personnages et une intrigue qui colle au quotidien d’un flic de petite ville, vous pouvez y aller sans hésitation.

L’auteur continue son histoire familiale, décrit une société norvégienne un peu endormie mais non exempte de truands, de trafics, de meurtre, de policiers plus ou moins borderline, comme partout ailleurs finalement, même si les enjeux ici semblent bien minces si l’on vient de lire … Don Winslow par exemple.

Ou comment les polars révèlent l’universel tout en mettant en lumière ce que chaque société a  d’original. Du bon travail d’artisan, solide et plaisant.

Jørn Lier Horst / Le disparu de Larvik, (Blindgang, 2015), Série Noire (2020) traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

Dévorer les ténèbres

Je ne suis pas amateur de ce que les anglo-saxons appellent narrative non-fiction. Mais comme beaucoup de collègues avaient dit du bien de Dévorer les ténèbres de Richard Lloyd Parry, j’ai décidé d’essayer. Je ne suis toujours pas amateur …

Lloyd ParryLe premier juillet 200, Lucie Blackman, jeune anglaise, grande et blonde qui travaille comme hôtesse dans le quartier de Roppongi à Tokyo disparaît après un dernier coup de téléphone à son amie Louise vers 17h00. Elle est partie à la plage avec un client du club où elle travaille, et plus personne ne la reverra.

L’enquête tarde à démarrer, la police de Tokyo étant peu encline à se préoccuper du sort des hôtesses étrangères. Mais grâce à la ténacité de sa famille qui fait le déplacement l’enquête finira par commencer, pour aboutir sur une arrestation et un procès qui durera plus de 6 ans.

Une affaire que Richard Lloyd Parry, journaliste basé à Tokyo, va suivre de bout en bout. Il rencontre la famille, les amis, les différents protagonistes et en tire ce livre, Dévorer les ténèbres.

Je n’ai rien d’objectif à reprocher à ce bouquin. L’enquête menée par l’auteur est très complète, il est allé voir tous les protagonistes qui ont accepté de le rencontrer, sa connaissance du Japon est très bonne, il sait à la fois être proche des personnes qu’il interviewe et prendre de la hauteur.

La partie la plus intéressante, de mon point de vue, est sa mise en lumière des particularités du Japon, en même temps que celle du regard que portent les européens sur ce pays et ses valeurs, entre admiration, fascination et racisme. Le plus étonnant étant l’explication de la piètre qualité de la police japonaise, malgré des flics qui travaillent comme des bêtes. Et cela tient à un fait qui incongru pour nous : le délinquant japonais, tout délinquant qu’il soit, quand il est pris, reconnaît sa faute. Et comme il l’écrit dans le cas qui l’intéresse ici :

« L’idée qu’un criminel se montre fourbe, obstiné et menteur et qu’avoir affaire à ce genre d’individu était précisément le rôle de la police ne venait quasiment jamais à l’esprit des enquêteurs. Ils n’étaient pas incompétents, il ne manquaient pas d’imagination, ils n’étaient ni paresseux ni complaisants – ils étaient simplement victimes d’un coup de malchance totalement inattendu : sur un million de criminels au Japon, il y en avait un de malhonnête, et c’est sur celui-ci qu’ils étaient tombés. »

Mais alors pourquoi ne suis-je pas amateur ? C’est tout bête, il me manque le romanesque. Tout d’abord la première partie qui présente la famille Blackman m’a profondément ennuyé. Une famille sans intérêt, du moins à mes yeux, et il y en a pas loin de 100 pages. J’ai tenu parce que les collègues en avaient dit du bien …

Ensuite la distance créée par le journaliste qui n’incarne pas les personnages et garde en permanence son objectivité fait que, paradoxalement, alors que c’est une histoire vraie, elle m’émeut beaucoup moins qu’une histoire inventée dans laquelle je me sens proche des personnages. La partie d’étude sociologique du Japon est très intéressante, mais je n’arrive pas à me passionner pour le reste : la victime, son entourage, les conférences de presse, le meurtrier, le journaliste, les rebondissements … Je m’en fiche.

Donc très recommandable si vous aimez le style, long si comme moi vous êtes un irréductible lecteur de romans.

Richard Lloyd Parry / Dévorer les ténèbres, (People who eat darkness, 2012), Sonatine (2020) traduit de l’anglais par Paul Simon Bouffartigue.

Noir comme le jour

J’avais aimé le très noir Dégradation de l’anglais Benjamin Myers, c’est avec plaisir que j’ai retrouvé ses personnages dans Noir comme le jour.

MyersQuelque part dans le nord de l’Angleterre, l’hiver arrive dans une petite ville coincée dans une vallée noyée sous la pluie. Un soir Tony Garner, l’idiot du village tombe sur le corps de Josephine Jenks, ancienne star locale du X qui, l’âge faisant, tombe peu à peu dans l’oubli. Elle a le visage tailladé, un couteau traine par-là, sans réfléchir Tony le prend, puis s’enfuit par peur des flics.

Il a bien raison, car c’est bien lui qui va devenir le premier suspect quand une seconde femme est agressée. Mais Roddy Mace qui travaille dans le journal local n’y croit pas. Pas plus que James Brindle le flic avec qui il a travaillé un an auparavant et qui se trouve en disgrâce.

Quand la presse à scandale nationale s’en mêle, et qu’une bande d’ivrognes décident de prendre la sécurité des habitants en main les choses s’emballent, et tant pis pour la vérité.

D’emblée il faut dire que ce second roman est beaucoup moins glauque, gore et désespérant que le premier. Et ce malgré une entrée en matière assez sanglante. Et il est assez difficile de parler de ses petits défauts et de ses qualités sans du tout déflorer la résolution de l’intrigue. Une résolution que le lecteur averti entrevoit assez rapidement.

Si je dois avoir une restriction, c’est que pour la crédibilité de l’ensemble de l’histoire, l’auteur en fait à mon gout un peu trop. Trop de victimes qui nuisent à la cohérence finale (ceux qui ont lu me comprendront, les autres doivent lire).

Mais à part ça l’ensemble est très convainquant dans sa description d’une petite ville où habitants en perdition et néo arrivants décalés par rapport à la culture d’origine se côtoient sans se comprendre ni se mélanger. Le fond de l’intrigue est très bien trouvé et décrit fort bien notre époque. Une fois de plus je dois être incompréhensible pour ceux qui n’ont pas lu le livre, mais impossible d’en dire plus …

La description des dégâts de la connerie aggravée par l’alcoolisme est sans pitié, celle de la presse putassière est sanglante, mais l’auteur sait malgré tout brosser des portraits complexes de personnages qui vont au-delà de leurs clichés, et il garde une tendresse pour des journalistes, certes loin du prix Albert Londres, mais qui tentent, envers et contre tout un monde moderne qu’ils comprennent mal de faire leur travail de façon digne.

Ajoutez à cela des personnages secondaires convainquant, une belle scène de bar musical, deux personnages étonnants qui servent de héros et se révèlent attachants malgré tout ce qui pourrait nous les rendre insupportables et au final, malgré quelques restrictions sur le fil narratif, vous obtenez une lecture très recommandable.

Benjamin Myers / Noir comme le jour, (These darkening days, 2017), Seuil/cadre noir (2019) traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

Seules les proies s’enfuient

Troisième volume, toujours excellent, des aventures de Sullivan Carter de l’américain Neely Tucker : Seules les proies s’enfuient.

TuckerSullivan Carter, déjà rencontré dans La voie des morts et A l’ombre du pouvoir est toujours journaliste au Washington Post, de retour au pays après avoir failli mourir sous les bombes en Bosnie. En ce mois d’août il se trouve par hasard au Capitole quand un homme rentre, tue huit personnes avant de planter deux pics à glace dans les yeux du représentant de l’Oklahoma.

Habitué aux zones de guerre, au lieu de s’enfuir Carter est allé au plus près du tueur, et a pu entendre un appel qu’il a passé aux forces de l’ordre, où il dit s’appeler Terry Running Waters avant de disparaître. Un sacré scoop pour le seul journaliste sur place. Mais alors que la chasse à l’homme s’organise, Terry Waters contacte Carter et demande à lui parler. Et Sullivan se met à enquêter, pas certain que l’enquête fédérale se dirige du bon côté.

En introduction, je ne peux que répéter ici ce que j’écrivais au sujet des deux premiers volumes. Sans être révolutionnaire, de l’excellent travail comme les bons écrivains américains savent si bien le faire.

Un personnage qui prend de l’épaisseur, que l’on a plaisir à suivre. Un personnage fragile mais extrêmement entêté, dans la plus pure tradition hard boiled. La description passionnante de la vie d’un grand journal vue de l’intérieur. Qui sonne terriblement juste, ce qui n’est guère étonnant quand on sait que l’auteur est journaliste, correspondant à l’étranger du Washington Post. Et une enquête une fois de plus parfaitement menée, avec une scène d’ouverture impressionnante, quelques morceaux de bravoure, et un suspens maîtrisé.

Ensuite chaque roman développe une thématique particulière. Que je ne peux pas révéler ici pour ne pas dévoiler un des ressorts de l’histoire, mais sachez que c’est passionnant, et qu’on se fait un peu secouer.

Donc un troisième épisode qui confirme que la série fait définitivement partie de celles que je suivrai avec impatience dans les années à venir. Et qui est à découvrir absolument, tant il me semble que cet auteur n’a pas eu chez nous le succès qu’il mérite.

Neely Tucker / Seules les proies s’enfuient (Only the hunted run, 2016), Série Noire (2019), traduit de l’anglais (USA) par Sébastien Raizer.

Je suis plus Rankin que Brookmyre.

Cela faisait un moment que j’entendais parler de Chris Brookmyre sans avoir jamais rien lu de lui. C’est fait avec Sombre avec moi. Je ne suis pas convaincu.

BrookmyreDiana Jager est une chirurgienne brillante, mais guère aimée. Elle a la dent très dure, et gare à qui se met en travers de son chemin. Pour ses collègues, son mariage éclair avec Peter, informaticien dans l’hôpital où elle travaille est une surprise. Six mois après, le drame, la voiture de Peter rate un virage et tombe à l’eau, en plein hiver.

Un accident stupide, mais la police a vite des soupçons, la veuve semble bien peu affectée, et la sœur de Peter contacte un journaliste, elle pense qu’il y a anguille sous roche. Très rapidement, alors que les failles du mariage sont mises à jour, l’étau se resserre sur Diana.

Je vais être très bref, on me promettait des revirements spectaculaires, alors je suis allé au bout. Parce que c’est bien écrit, mais diable que c’est long. Après un début assez méchant et très juste sur les rapports homme / femme dans le milieu médical (et pas que), on s’enlise dans du thriller psychologique tout venant, avec des surprises qui n’en sont pas vraiment, jusqu’au retournement final, que l’on sent venir, en partie, juste parce qu’on sait qu’il doit y avoir une surprise à la fin.

Après je comprends que ça plaise, c’est correctement écrit, l’intrigue est surprenante si on n’a pas lu trop de polars, et on doit pouvoir se laisser embarquer. Mais ce n’est vraiment pas mon style et j’ai surtout l’impression d’avoir perdu du temps. Exactement le genre de bouquin que j’aurai oublié dans une semaine

Chris Brookmyre / Sombre avec moi (Black widow, 2016), Métailié (2019), traduit de l’anglais (Ecosse) par Céline Schwaller.