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Tu sais qui

Une excellente découverte chez Métailié, Tu sais qui du polonais Jakub Szamalek.

Julita voulait être journaliste. Elle se retrouve à pondre des articles putaclic pour un site de merde, à grands coups de : L’EFFROYABLE DECOUVERTE DE BIDULE, ou L’HORRIBLE SURPRISE DE TARTANPION.

Jusqu’au jour où, au détour d’une vidéo bien crapoteuse sur un accident, elle croit voir une incohérence et une petite possibilité de faire du vrai journalisme. Jusqu’à ce qu’un mystérieux correspondant lui intime l’ordre d’arrêter, la menaçant de la détruire. Julita l’envoie paître, ne voyant pas comment on peut la détruire sur le net. Erreur, grosse erreur, sa vie devient alors un enfer. Mais perdue pour perdue …

Excellente découverte donc. Qui offre, et c’est déjà très bien, un plaisir de lecture immédiat. Le style est enlevé, teinté d’humour, l’héroïne Julita très attachante et l’intrigue parfaitement menée. Plaisir de lecture au premier degré donc.

Mais ce n’est pas tout. La description des métiers de merde, abrutissants, comme celui de Julita qui pond à la chaine les articles les plus putassiers juste pour attirer les cons et les mener sur le pub. Ou les campagnes de marketing d’un autre des protagonistes pour des produits tous plus inutiles les uns que les autres est excellente.

Ajoutez la description de la société polonaise, de sa corruption, (qui ressemble fort à la nôtre par bien des aspects), et celle des conséquences de notre addiction à internet et de notre utilisation d’une technologie à laquelle, pour la plupart d’entre nous, nous ne comprenons rien et que donc nous ne maîtrisons absolument pas.

Au final vous avez un polar divertissant et instructif. Et joie, la suite est déjà annoncée, on retrouvera Julita.

Jakub Szamalek / Tu sais qui, (Cokolwiek wybierzesz, 2019), Métailié (2022) traduit du polonais par Kamil Barbarski.

Encore un bon film iranien

J’avoue que j’enchaine les machins pas très gais … Au cinéma cette fois avec un film iranien, Les nuits de Mashhad de Ali Abbasi.

Ville sainte de Mashhad en Iran. Un serial killer qui se croit appelé par Dieu a décidé de nettoyer la ville et de supprimer les femmes impures qui la souillent. Les morts se suivent et se ressemblent, la police ne semble pas être très pressée d’arrêter celui qui supprime des prostituées dont personne ne se soucie. C’est Rahimi, journaliste de Téhéran qui seule va venir s’intéresser à elles. C’est elle qui permettra l’arrestation du tueur.  Un film inspiré d’une histoire réelle.

Je suis un peu allé voir les « vraies » critiques, et j’avoue que ces gens me laissent perplexes. L’un par exemple dénie toute qualité au film sous prétexte qu’il se présente comme une critique de la façon dont l’état et la société iranienne traite les femmes, mais que d’après lui c’est en fait un film de serial killer. Et si c’était les deux à la fois ? On retrouve là, appliqué au cinéma, le mépris dans lequel une partie de la critique officielle tient le polar papier. Si ces gens sortaient parfois de leur petit monde auto satisfait, et auto persuadé d’être érudits, ils sauraient qu’on peut être à la fois un film (ou un livre) autour d’un serial killer ET une critique, ou une analyse de telle ou telle société. D’autre se plaignent de la violence. Mais damned, si on parle d’un homme qui étrangle des femmes, difficile de faire un film tout rose …

Bref, une fois cet énervement passé, sachez que le film est rude. Pas du tout complaisant ou esthétisant. Mais rude. Et pas seulement pour les scènes de meurtre. C’est toute la violence qui est faite aux femmes qui heurte le spectateur. Les meurtres, mais aussi les humiliations, les moments d’impuissance, le mépris, les menaces, l’attitude de toute une société qui soutient l’illuminé … C’est tout cela qui est parfois à la limite du supportable. Et encore heureux que ce soit insupportable.

C’est très bien joué, et même si on peut reprocher des effets convenus pour faire monter le suspense (c’est vrai qu’on a déjà vu ça maintes et maintes fois), le final est lui très réussi. Bref à voir, si vous avez le moral.

La chambre du fils

Jørn Lier Horst est un auteur solide. Son dernier roman traduit, La chambre du fils, le confirme une fois de plus.

Quand Bernhard Clausen, ancien membre influent du parti travailliste et ancien ministre meurt d’une crise cardiaque, ses anciens camarades décident d’aller voir dans son chalet s’il n’y a pas de papiers compromettants pour le parti. Et découvrent une fortune en devises étrangères. Averti le procureur général de Norvège confie l’enquête à l’inspecteur Wisting, en lui demandant de garder, un temps, le plus grand secret. Il lui laisse la liberté de constituer son groupe.

William Wisting décide alors de prendre dans son équipe un peu atypique sa fille Line, journaliste free-lance, pour l’aider dans certaines recherches. Sans savoir exactement quels secrets ils vont déterrer.

Je me répète donc, les romans de Jørn Lier Horst sont solides, la qualité scandinave. Par franchement Rock and Roll, mais du très bon travail de très bon artisan. De bons personnages que l’on a appris à aimer, une intrigue sans faille, un vrai sens du rythme, et toujours en toile de fond la description sans concession et sans illusion, mais également sans rancœur ni manichéisme de la société norvégienne.

Le genre de polar qu’il est bon d’avoir sur sa table de nuit pour les jours où on ne sait quoi lire, parce qu’avec lui on ne peut pas se tromper.

Jørn Lier Horst / La chambre du fils, (Det innerste rommet, 2018), Série Noire (2022) traduit du norvégien par Aude Pasquier.

Château de cartes

Miguel Szymanski, comme son nom ne l’indique pas, est portugais. Son premier roman traduit chez nous, Château de cartes, est, je l’espère, le premier d’une longue série.

Une fois n’est pas coutume, voici la fin des remerciements de l’auteur :

« Je remercie également pour leur inspiration les banquiers, les magnats de la finance et les politiques que j’ai croisés tout au long de mes vingt-cinq ans de journalisme, mais aussi les directeurs de publication à leurs ordres. Je pense surtout à ceux qui m’ont menacé, m’ont licencié et ont tenté de m’intimider ou de me faire taire. Certains d’entre eux ont connu la faillite, d’autres ont été démasqués ou ont fini en prions, mais la majorité est toujours là, décidant du destin du pays et des gens qui l’habitent ».

Marcelo Silva a été journaliste à Lisbonne. Il a dû partir et est allé exercer en Allemagne. C’est là qu’un procureur ami vient le chercher pour prendre la tête d’une unité de police spécialisée dans les crimes en col blanc. Marcelo sait d’expérience qu’il n’aura pas les mains aussi libres qu’on le lui promet, mais il accepte.

Dès son arrivée une affaire défraie la chronique. Un des banquiers en vue de la ville a disparu. Dans le même temps, les bruits courent que sa banque est en faillite et qu’il était une sorte de Madoff lisboète. Et Marcelo commence dès le début à subir des pressions. Mais l’homme a de la ressource, il connaît tous les milieux de la ville comme sa poche, et il va essayer, tant bien que mal, de faire surgir la vérité. Le laissera-t-on faire ?

Les remerciements cités en début de cette note ne laissent guère de place au doute, l’auteur est en colère, et il ne manque pas d’humour. Grinçant l’humour. Et Marcelo Silva lui doit sans doute beaucoup, du moins c’est que l’on peut supposer.

Le ton est vif, l’humour noir, et on suit avec beaucoup de plaisir Marcelo qui marche beaucoup dans sa ville bien aimée Lisbonne. C’est aussi avec grand plaisir qu’on l’accompagne de bars en restaurants pour faire un sort à de fort nombreuses bouteilles, et qu’on salive à ses préparations culinaires. Tout cela, ainsi que ses rencontres avec ses amis, donne de la chair à une enquête centrée sur le monde de la banque et de la finance qui aurait pu être désincarnée.

Un roman très documenté, sans illusion et sans concession, rageur et drôle, des personnages auxquels on s’attache, une belle promenade dans Lisbonne, des quartiers populaires aux lieux fréquentés par le gratin financier mais aussi culturel. Que demander de plus ? La suite bien entendu.

Miguel Szymanski / Château de cartes, (Ouro prata e silva, 2019), Agullo (2022) traduit du portugais par Daniel Matias.

La voix du lac

Je découvre Laura Lippman avec La voix du lac alors qu’elle a visiblement de nombreux romans à son actif. C’est plutôt raté pour moi.

1966, Maddie 37 ans, resplendissante, semble avoir une vie de rêve. Un beau mari, un fils, une belle maison dans le quartier juif chic de Baltimore. Et du jour au lendemain elle quitte tout ça, s’apercevant qu’elle a juste oublié de vivre. Elle décide qu’elle veut enfin faire autre chose de sa vie qu’être mère et épouse.

Elle aménage dans un petit appartement et devient assistante au courrier des lecteurs d’un des journaux locaux. Mais elle veut devenir chroniqueuse, et pour cela s’empare d’un fait divers qui n’intéresse absolument pas les lecteurs blancs de la ville : La mort de la très belle Cléo Sherwood, serveuse noire d’un bar de la ville, découverte dans un lac alors qu’elle avait disparu depuis des mois. Inexpérimentée et volontaire Maddie va mettre une belle pagaille.

Alors certes, comme le dit la quatrième, La voix du lac décrit une société américaine qui se déclare sans le moindre complexe raciste et sexiste. Mais cela suffit-il à en faire un « formidable roman à suspense » ? Pas franchement …

J’avoue que sans m’être complètement ennuyé, j’ai trouvé le roman très planplan. Mou du genou. Je n’ai pas accroché avec le personnage de Maddie, mais pas seulement. Je trouve que tous, autant qu’ils sont, manquent de force, de souffle, de vitalité. Je n’ai rien ressenti sinon une légère curiosité. Une curiosité qui m’a permis d’aller au bout des presque 400 pages du roman sans ennui, mais également sans émotion et sans impatience.

Mou du genou et pas vraiment indispensable donc de mon point de vue.

Laura Lippman / La voix du lac, (Lady in the lake, 2019), Actes Sud (2022) traduit de l’anglais (USA) par Hélène Frappat.

Noir d’Espagne

Philippe Huet poursuit sa chronique havraise du début du XX° siècle, mais fait cette fois un détour par l’Espagne en guerre avec Noir d’Espagne.

Sur les docks du Havre Marcel Bailleul sombre dans la dépression depuis l’assassinat de son père Victor. Seule la révélation que l’assassin, ancien soldat proche des croix de feu, est parti s’engager dans la légion Jeanne-d ’Arc auprès des franquistes le réveille. Il n’a plus qu’une idée en tête, partir dans les brigades internationales et le retrouver.

Louis-Albert Fournier, journaliste au « Populaire » rêve lui aussi de partir en Espagne, il se voit grand reporter. Son rêve va devenir réalité.

Des rêves ou des désirs qui vont se fracasser sur l’horreur du siège de Madrid, alors qu’au Havre, discrètement, la famille Hottenberg règne toujours en maître.

Cette série de Philippe Huet c’est du roman noir social à l’ancienne, solide, documenté, construit sur des personnages incarnés. Avec un vrai talent pour décrire des lieux et des atmosphères, que l’on soit dans les grandes demeures de la bourgeoisie havraise, dans un troquet de dockers ou dans le chaos sanglant de la guerre d’Espagne.

On a beau avoir lu tant et tant de romans sur ce conflit, la triple vision proposée ici – côté franquiste – côté brigades internationales avec la guerre interne entre communistes et anarchistes – et pour compléter un journaliste qui voudrait bien être aussi grand que les Kessel ou Hemingway – n’en est pas moins passionnante.

Pendant ce temps au Havre on voit comment, malgré les luttes, pas grand-chose ne change et la grande bourgeoisie capitaliste comprend l’importance d’acheter les media.

Le tout en racontant l’Histoire au travers des histoires individuelles de personnages attachants. Un roman indispensable pour tout amateur de roman noir social.

Philippe Huet / Noir d’Espagne, Rivages/Noir (2021).

Minuit à Atlanta

Après Darktown et Temps noirs, revoilà les policiers noirs d’Atlanta en 1956, sous la plume de Thomas Mullen : Minuit à Atlanta.

Atlanta, 1956. Tommy Smith a démissionné du premier groupe de policiers noirs de la ville toujours sous les ordres du lieutenant McInnis pour devenir reporter à l’Atlanta Daily Times, premier journal noir de la ville. Un soir qu’il s’est endormi à son bureau, il est réveillé par un coup de feu. Puis il entend des pas. Quand il monte au bureau de son directeur Arthur Bishop, il le trouve mort, l’assassin s’est enfui par l’escalier de secours.

Alors que des troubles éclatent dans les villes du sud, que le révérend King promeut le boycott des bus dans la ville voisine de Montgomery, et que l’état résiste à l’injonction nationale de laisser des noirs entrer dans les écoles jusque là réservées aux blancs, le meurtre d’un noir, même un notable, n’est pas la priorité de la police de la ville. Et pourtant il y en a du monde qui tourne autour du cadavre ; privés, Pinkerton et même FBI …

S’il veut que le lumière soit faire, Tommy sait qu’il devra travailler seul, ou au mieux avec ses anciens collègues.

Comme le norvégien Jørn Lier Horst dont je vous parlais il y a peu, Thomas Mullen c’est du sérieux. Pas fantaisiste, pas d’humour, mais une sacrée documentation et une belle connaissance historique au service d’une histoire solide.

On se trouve cette fois plongés à une époque clé des mouvements pour les droits civiques, une époque qui voit l’émergence du fils d’un pasteur d’Atlanta, pasteur lui-même, un certain révérend King. On assiste, de loin, au boycott des bus qui fut une sorte de détonateur, et l’auteur à l’intelligence et la finesse de nous décrire le moment, et la société noire dans toute leur complexité.

D’un côté ceux qui revendiquent une égalité de tous ; de l’autre une bourgeoisie noire qui veut être traitée à l’égal de la bourgeoisie blanche, mais se préoccupe beaucoup moins du sort des plus pauvres. Entre Tommy Smith, son ancien collègue Boggs fils de pasteur ou son patron Bishop on voit bien que les besoins, les revendications et les méthodes diffèrent. Ajoutez l’hystérie anticommuniste des années 50, des jeunes blancs qui, pour certains, commencent à devenir moins raciste que leurs ainés, l’émergence d’une presse noire … On mesure à la lecture tout le chemin parcouru, même s’il est certain que rien n’est jamais définitivement gagné.

Les thématiques sont nombreuses, le roman dense et riche mais jamais indigeste, grâce au choix soigner l’intrigue, et de ne jamais sacrifier la narration ou les personnages aux désirs de pédagogie. Passionnant et divertissant, une réussite, une fois de plus.

Thomas Mullen  / Minuit à Atlanta, (Midnight Atlanta, 2020), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

L’imposture du marronnier

Si vous êtes un habitué, vous savez que j’aime beaucoup le polar italien. Je n’allais pas rater un nouvel auteur, romain. Malheureusement, L’imposture du marronnier de Mariano Sabatini est une déception.

Viola Arnaghi, journaliste dans une revue féminine, habituellement spécialisée dans les papiers sur les artistes, est envoyée par sa chef interviewer Ascanio Restelli, entrepreneur romain sulfureux, toujours soupçonné, jamais condamné. Asciano va se lancer dans la course à la mairie, et Charme serait le premier journal à publier une interview à ce sujet.

Quand Viola arrive, la matin prévu, pour rencontrer le monstre, elle le trouve dans son bureau, égorgé. Elle appelle instinctivement son ami Leo Malinverno, journaliste au Globo, grand spécialiste des scoops, ami intime du commissaire Guerci, et séducteur dans l’âme. Restelli a arnaqué, écrasé, humilié tant de gens dans sa carrière, que l’enquête s’annonce compliquée.

Pourquoi suis-je déçu ? Ca commence par l’écriture que je trouve plate et explicative. Je suis peut-être trop sensible, mais une phrase comme : « des simples badauds, dont la curiosité maladive était alimentée par les horribles talk-shows sur les affaires sanglantes, qui passaient en boucle sur toutes les chaines. » me sort tout de suite du bouquin.

Je n’ai pas besoin qu’on me dise que la curiosité est « maladive », et encore moins que les talk-shows sont « horribles ». Soit l’auteur est capable de me le faire ressentir en me les décrivant, avec humour de préférence, ou au travers de dialogues, soit il me fait confiance pour le savoir, mais là il ne m’amuse pas et j’ai l’impression qu’il me prend pour un con. Ou qu’il cumule les adjectifs comme les sites de merdes qui recherchent le clic.

Ensuite, le personnage de Leo me gène. C’est une sorte de James Bond journaliste, sans les gadgets, mais qui comprend tout, un vrai chevalier blanc qui tombe tout ce qui porte jupon, ou presque (une des rares qui résiste à son charme est soupçonnée préférer les femmes). Si c’était fait sous forme parodique, ou s’il s’agissait d’une œuvre datée, ça passerait, là, c’est plus dur.

Dommage parce que les descriptions de Rome sont plutôt réussies, les épisodes culinaires alléchants, les références littéraires et musicales bienvenues, mais il y a vraiment trop de choses qui coincent pour moi.

Mariano Sabatini / L’imposture du marronnier, (L’inganno dell’ippocastano, 2016), Actes Sud/Actes Noirs (2021) traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.

Les jardins d’Eden

Je ne suis pas un connaisseur de l’œuvre de Pierre Pelot, je me réjouissais de le redécouvrir avec cette nouveauté à la série noire : Les jardins d’Eden. Mais je n’ai pas accroché.

Jip Sand sort à peine d’une très lourde hospitalisation après un cancer. Il retourne « se reposer » dans sa vallée et sa maison natale. Paradis, ses eaux thermales, son camping, son casino, ses anciennes usines textiles, et plus loin dans la montagne la casse des Manouches. Il espère renouer avec sa fille Annie qui n’est quasiment pas venu le voir à l’hôpital. Et peut-être finir une enquête qu’il n’a jamais pu mener à bien, en tant que journaliste du Grand Est, avant sa maladie : La mort de Manuella, la meilleure amie de Nathalie, retrouvée à moitié dévorée par des bestioles dans le bois au-dessus de paradis. Mais ses questions vont vite déranger, même ses amis d’enfance.

Je suis allé au bout, pour voir où me menait l’auteur, mais j’ai eu du mal, beaucoup de mal. Je dois être trop cartésien. Pierre Pelot n’étant pas un débutant, je me doute bien qu’il a fait un choix littéraire, celui de laisser le lecteur dans un brouillard permanent, reflet de l’état de l’esprit du personnage de Jip qui continue à boire, alors qu’il devrait arrêter, et qui prend ses cachets de façon assez aléatoire. La construction, et même l’écriture, épousent la confusion du pauvre Jip.

Le problème est qu’il m’a perdu en même temps qu’il perdait son personnage. Cerise sur le gâteau, est-ce l’effet de cette confusion et de mon décrochage ? Je n’ai pas cru à la résolution de son histoire qui finit par se révéler, en clair-obscur. Je l’ai trouvé trop énorme, pas crédible en ces lieux. Dommage parce qu’il y a des passages superbes, des évocations de l’enfance, des paysages, certains moments de pure noirceur.

Mais rien à faire, je me suis senti paumé tout du long,  je n’ai y pas cru, et du coup, je n’y ai pas pris de plaisir.

Pierre Pelot / Les jardins de l’Eden, Série Noire (2021).

Le bal des porcs

On a découvert il y a peu Arpád Soltész avec Il était une fois dans l’est. Le revoilà, toujours en colère, dans Le bal des porcs.

Une gamine, internée dans une clinique de désintoxication où elle avait été placée par le juge disparait. Ça n’intéresse pas grand monde. Qui s’intéresse au sort des camées quand les parents n’ont pas un rond ? Et quel peut bien être le rapport avec des politiciens tenus par les burnes par un maître chanteur, des services secrets et des services de police qui travaillent pour des trafiquants et les mafias calabraises et albanaises ? Combien y a t’il de cadavres enterrés dans les bois environnants ? Y a t’il encore des flics et des journalistes un peu intègres ?

Vous le saurez en lisant Le bal des porcs.

Ce roman appelle quelques explications :

« L’auteur de ce livre est un prostitué de journaleux et affabule sans le moindre scrupule.

Son roman ne contient pas la moindre parcelle de vérité. Si malgré tout vous vous reconnaissez dans l’un des personnages, n’hésitez pas et allez vous dénoncer tout de suite au commissariat ou à la procurature la plus proche. N’oubliez pas votre carte d’identité et votre brosse à dents. »

Ainsi se termine le roman, et il commence de la même façon, à peu de choses près. C’est évidemment un roman à clés, la principale étant l’affaire de l’assassinat de Ján Kuciak et de son amie en 2018. Un journaliste d’investigation, comme l’auteur. Ce qui veut dire que le roman, édité la même année a été écrit dans l’urgence.

Il se divise, plus ou moins, en trois partie.

La première on suit l’affaire des gamines prostituées, on est dans l’esprit du précédent roman, c’est trash, révoltant, plein d’énergie, au raz du caniveau.

Puis l’auteur prend de la distance, se détache de ses personnages pour décrire, de façon chaotique, tout un système de corruption, de liens entre mafias, monde industriel, monde politique, des arnaques diverses et variées aux fonds européens, des vols avec meurtre … le tout en donnant des surnoms à quasiment tous les protagonistes, en fragmentant l’action d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, d’un personnage à l’autre. Et là, j’avoue qu’il m’a perdu. Le lecteur slovaque qui reconnait les personnages réels derrière les masques s’y retrouve peut-être, mais moi, dans mon ignorance, j’ai été largué. Pas tout le temps, mais souvent.

Mais j’ai insisté jusqu’à la troisième partie où on retrouve le bitume, au ras du sol, avec un personnage de tueur à gage et une relocalisation sur les lieux du début. Et on retrouve cet allant, cet humour désespéré de la première partie.

La conclusion, quant à elle, remet tout en perspective et explique le pourquoi du comment du roman.

Complexe donc, pas toujours facile à lire et pas toujours convainquant, écrit de toute évidence dans une urgence et une colère qui ne permettait pas une autre structure, mais passionnant à posteriori quand on le rattache aux événements qui se sont déroulés dans le pays, et auxquels, il faut bien l’avouer, je n’avais pas trop prêté attention à l’époque.

Arpád Soltész sera à Ombres Blanches mardi prochain, un peu partout dans la région toulousaine ensuite et sur le site du festival Toulouse Polars du Sud le week-end. Nul doute qu’il sera passionnant de discuter avec lui.

Arpád Soltész / Le bal des porcs, (Sviňa, 2018), Agullo (2020) traduit du slovaque par Barbora Faure.