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Karim Madani revient au Bataclan

Après des débuts remarqués à la série noire, et ses livres consacrés à la ville imaginaire d’Arkestra j’avais perdu Karim Madani de vue. Je le retrouve avec Animal boy.

MadaniAlex, trentenaire survit en cherchant l’argent pour la prochaine dose. Un passage en prison, quelques concerts dans des groupes punks, la came et la dèche. Ce 13 novembre 2015 il traine du côté du Bataclan. Bien entendu il n’a pas les moyens de se payer l’entrée. Mais il est toujours devant quand l’enfer se déchaine, et, par réflexe, se retrouve à essayer de stopper, en vain, l’hémorragie d’une jeune femme à la beauté foudroyante qui lui tombe dans les bras.

Couvert de sang, il est pris en charge par les pompiers et se retrouve avec le statut de survivant, et même de héros. Ce premier mensonge par omission va en entrainer d’autres, par paresse, ou opportunisme.

Un roman « poisseux comme la malchance » lit-on sur la quatrième, et pour une fois je suis d’accord. Sauf erreur de ma part, Karim Madani est un des premiers à s’emparer de cet événement. Il le fait à sa façon, au raz du caniveau, par la voix d’un personnage qui ne cherche pas à comprendre ou à analyser, juste à survivre.

Et s’il est frappé d’horreur, et a un réflexe d’humanité en tentant de sauver (maladroitement parce qu’il n’y connait rien) une victime, par la suite il se contente de se laisser porter par les conséquences de son premier mensonge, réagissant aux événements mais sans prendre sa vie en main.

On pourrait sombrer dans la déprime et le dégout le plus total, mais, en donnant une voix à son personnage, l’auteur nous embarque avec une énergie étonnante. Il multiplie les références, sans jamais les appuyer (à vous de les percevoir, j’en ai sans doute raté beaucoup), revient sur les années de jeunesse d’Alex, joue avec les mots et le rythme des phrases … Mais finit quand même par plonger, et faire plonger le lecteur avec lui.

La fin, sinistre et très ouverte n’offre ni rédemption, ni châtiment. Juste le merdier qui continue. Un roman original, fort et juste.

Karim Madani / Animal boy, Le serpent à plumes (2018).

Chroniques d’Arkestra suite

Avec Casher nostra, Karim Madani poursuit les chroniques d’Arkestra entamées avec Le jour du fléau.

MadaniNous revoici donc à Arkestra, dans le quartier juif d’Hannoukka. Max Goldenberg se débat avec ses problèmes d’argent : il est coursier, il se gèle sur son scooter pour un salaire de misère, sa mère est atteinte d’Alzheimer et les services sociaux menacent de la placer dans un mouroir. Solution qui ne déplairait pas à Sarah sa fiancée. Hors de question pour Max. Quand au détour d’une visite chez le toubib il entrevoit la possibilité de mettre la main sur un stock d’herbe de qualité supérieure. Voilà qui donne des idées. Mais ne s’improvise pas dealer qui veut, surtout quand le marché est déjà tenu par les caïds, et que les flics ont l’œil. Mais Max n’a pas le choix …

Je vais tout de suite me débarrasser d’une toute petite réserve : J’ai eu l’impression, par moment, que l’auteur se faisait un peu plaisir et se regardait écrire … Comme s’il se laissait emporter par le plaisir des énumérations, par le flot de mots, de leur sonorités. Parfois ça marche, d’autre fois ça tombe un peu à côté, à mon goût.

Mais c’est minime, et cela n’enlève rien à la force et surtout à l’émotion de ce roman. Un roman qui arrive à faire remonter des lectures et des images. J’ai pensé aux romans de Charyn avec cette mafia juive urbaine, même si ici la mafia est un élément du passé, une sorte de décor sépia qui s’efface peu à peu. J’ai aussi vu des images de Sin City (la BD plus que le film), toutes en noir et blanc, traits rageurs et pas de gris. Mais ces références (que j’invente peut-être) sont fondues dans l’écriture, n’écrasent jamais son roman et sont comme autant de fils qui servent à la construction de son propre univers.

Un univers gris, urbain, dans lequel il fait évoluer des personnages très forts, et pour lesquels on sent qu’il a beaucoup de tendresse. Il me semble (mais là encore je peux me tromper), que l’auteur c’est un peu apaisé : Là où Le jour du fléau n’est que rage et destruction (voire autodestruction), il est dans Casher Nostra (un peu) plus calme, on le sent plus proche de ses personnages. Même Alex, le vigile bas de front arrive à nous émouvoir.

Mais c’est surtout Max, sa mère et le magnifique personnage à peine entraperçu de l’artiste des rues qui marquent. Max le perdant, Max qui se les gèlent, Max qui veut une autre vie, mais Max qui ne peut abandonner les siens. Il est beau ce Max, il est humain, il est couillon par moment, mais qu’est-ce qu’il est attachant. Et quel couple il forme avec sa mère de plus en plus perdue dans les brumes de la maladie !

Tout cela est déjà fort beau. L’auteur le magnifie au travers d’un personnage à peine entraperçu, Skit, peintre des rues d’Hanoukka, virevoltante silhouette qui offre au roman un final magnifique. On en pleurerait presque.

Karim Madani / Casher Nostra, Seuil (2013).

Bienvenue à Arkestra

On ne peut nier qu’Aurélien Masson imprime sa marque à la série noire, et lui donne une tonalité particulièrement sombre. Après les polars politiques glaçants et dérangeants de Di Rollo et Leroy, voici un roman noir d’une beauté vénéneuse, dans la lignée Chainas. C’est Le jour du fléau, premier roman à paraître à la série noire de Karim Madani.

Paco Rivera, flic de la brigade des mineurs d’Arkestra est à la dérive. Depuis que Katia, l’indic dont il était amoureux a été massacrée par des trafiquants colombiens il tient grâce au mélange Jack Daniels – sirop pour la toux. Il voit une possibilité de rédemption quand on lui confie, avec sa partenaire, l’enquête sur la disparition de Pauline, jeune fille de 16 ans dont les parents n’ont plus de nouvelles.

En fait de rédemption, c’est une descente définitive en enfer, dans un monde de dealers, camés, trafiquants, prédateurs sexuels et flics pourris jusqu’à la moelle.

Karim Madani revendique explicitement dans le texte l’influence de Sin City et du Gotham des Batmans les plus sombres. On pense aussi aux villes et aux héros d’Antoine Chainas (en particulier à Paul Nazutti, lui aussi flic dans une brigade des mineurs) au flic de Bad Lieutenant ou aux pires moments des Harry Hole, Harry Bosch et autres quatuor de Los Angeles. Vous voilà avertis.

Une fois ces références posées on peut, soit être en présence d’une pâle recopie, d’un imitateur qui exploite un filon qui lui semble prometteur, soit avoir un vrai roman écrit par un écrivain qui sait reprendre les dites références à son compte. Avec Le jour du fléau, on est dans ce second cas de figure.

Karim Madani s’approprie les mythes et les clichés, les fait siens, les coule dans son monde et dans son écriture. Son Arkestra imaginaire devient sa ville, miroirs de toutes les villes, de tous les quartiers à la dérive, de tous les quartiers que l’a police assainie pour y implanter Starbucks cafés et bars à sushi, cachant chaque fois la misère, la crasse et la violence un peu plus loin.

Comme ses prédécesseurs Paco Rivera est attachant et dérangeant, dérangeant parce qu’attachant, parce qu’on ne le comprend que trop, parce qu’on finit par accepter sa loi du talion, parce qu’on comprend trop sa violence et sa rage kamikaze dans un monde où l’argent met certains au dessus des lois et hors de portée de la plus élémentaire justice.

Comme beaucoup de romans de la série noire façon Aurélien Masson, celui-ci n’est ni agréable ni rassurant, mais il possède une beauté ténébreuse et une réelle puissance d’évocation. A lire, un jour de soleil …

Karim Madani / Le jour du fléau, Série Noire (2011).